Le Traité du Saint-Esprit (Mgr Gaume), Tome 2, deuxième partie

De Christ-Roi
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Mgr Gaume, Traité du Saint-Esprit, 1865, troisième édition, Gaume et Cie Editeurs, 3 rue de l'Abbaye, tome II, Paris 1890.

Sommaire

CHAPITRE XXVI (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Nombre des dons du Saint-Esprit. - Inséparabilité. - Perpétuité. - Dignité. - Ordre des dons en Notre Seigneur. - Ils commencent par la sagesse et finissent à la crainte. - Raison de cet ordre. - Manifestation de chaque don du Saint-Esprit dans la vie de Notre Seigneur. - En nous, les dons commencent par la crainte et finissent à la sagesse. - Raison de cet ordre. - Loi du monde moral. - Nécessité de la connaître et de la suivre. - Effets généraux des dons du Saint-Esprit sur l'humanité.

On ne saurait trop le répéter, sans les dons du Saint-Esprit, l'homme est privé de mouvement surnaturel. Il ne peut convenablement ni connaître le bien, ni l'opérer, ni éviter le mal, ni s'ouvrir les portes du ciel. Mais quel est le nombre de ces dons, plus précieux que tout l'or du monde, plus nécessaires mille fois que la vie naturelle? L'Écriture nous donne la réponse. Parlant de Notre Seigneur, le second Adam, le prophète Isaïe s'exprime en ces termes : « Et sur lui reposera l'Esprit du Seigneur : l'Esprit de sagesse et d'intelligence ; l'Esprit de conseil et de force; l'Esprit de science et de piété, et l'Esprit de la crainte du Seigneur le remplira. » (XI, 2, 3.) Ce qui s'est accompli dans le Verbe incarné doit s'accomplir dans chacun de ses frères. Au jour du baptême, tout chrétien reçoit les sept dons du Saint-Esprit.

Pourquoi ces dons divins sont-ils au nombre de sept

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et non pas au nombre de six ou de huit? Rappelons-nous que les dons du Saint-Esprit ont pour but d'imprimer le mouvement aux vertus. Or, il y a sept vertus : trois théologales et quatre cardinales. Ces vertus comprennent toutes les forces, principes d'actes surnaturels. Ces forces reposent toutes dans l'entendement et dans la volonté. L'entendement doit saisir la vérité, s'en nourrir et la transmettre; la volonté, l'aimer et la réduire en actes.

Pour connaître la vérité d'une connaissance utile, l'entendement a besoin des dons d' intelligence, de conseil, de sagesse et de science. Les dons de piété, de force et de crainte sont les auxiliaires indispensables de la volonté, dans l'amour et la pratique du bien (Corn. a Lap., in Is., XI, 3.) Ainsi, les dons du Saint-Esprit atteignent toutes les facultés de l'âme, toutes les vertus intellectuelles et morales, et les suivent dans leurs actes, de quelque nature qu'ils soient (S. Th., 1a 2ae, q. 68, art. 4, corp.)

Sous une figure d'une profonde vérité, saint Grégoire montre la même raison du nombre sept. « Dieu, dit-il, a créé le monde et l'a rendu parfait en sept jours. Image de Dieu, l'homme est créateur. A chaque jour de sa création spirituelle, correspond un don du Saint-Esprit. Tous ensemble accomplissent et perfectionnent les travaux, tant de la vie active que de la vie contemplative. » (Super Ezech., homil. II.) Il en résulte que le nombre sept

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est celui qui convient aux dons du Saint-Esprit : plus serait inutile, moins pas assez. A cette précision merveilleuse, comment ne pas reconnaître l'infinie sagesse qui, dans l'ordre moral non moins que dans l'ordre physique, fait tout avec nombre?

Elle brille d'un nouvel éclat, si on considère, comme nous le ferons plus tard, que les dons du Saint-Esprit sont opposés aux sept péchés capitaux. Ces sept péchés ou, pour mieux dire, ces sept Esprits mauvais en veulent aux sept vertus ou puissances de l'homme, ainsi qu'à son entendement et à sa volonté, c'est-à-dire qu'ils attaquent l'homme dans tout son être. Pour lutter avec succès contre ces sept puissances infernales, sept forces divines étaient nécessaires à l'homme. Il les trouve, ni plus ni moins, dans les sept dons du Saint-Esprit.

Nouveau trait de sagesse et de bonté : ce brillant cortège de perfections surnaturelles, cette puissante cohorte d'auxiliaires divins est indissoluble. Les dons du Saint-Esprit sont inséparables les uns des autres. « Aucune vertu morale, dit le prince de la théologie, ne peut exister dans l'homme sans la prudence. Toutes se réunissent dans cette vertu, qui les dirige suivant les lumières de la raison. Il en est ainsi du chrétien. Toutes ses vertus, toutes les forces de son âme sont excitées et régies par les dons du Saint-Esprit. Or, le Saint-Esprit habite en nous par la charité. Ainsi, comme les vertus morales sont mises en faisceau par la prudence, les dons du Saint-Esprit se trouvent liés

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ensemble dans la charité. Celui donc qui a la charité possède les sept dons du Saint-Esprit, et celui qui la perd les perd tous les sept; niais il les recouvre en recouvrant la grâce. » (1a 2ae, q. 58, art. 4, Corp.; et q. 68, art. 5, corp.)

Telle est, pour le dire en passant, la raison du nombre sept, si souvent reproduit dans les pénitences canoniques et dans les indulgences accordées par l'Église. (S. Anton., Summa theolog., p. IV, tit. X, c. I, p. 152, edit. in-4 Venet, 1861.)

Non seulement les dons du Saint-Esprit sont inséparables; ils sont encore tellement permanents, qu'ils survivent même à la mort. Moyens nécessaires de sanctification dans l'exil, ils deviennent dans la patrie des sources de gloire et de béatitude. « Les dons du Saint-Esprit, continue saint Thomas, peuvent être considérés dans leur objet actuel ou dans leur essence. En tant qu'ils résident dans l'homme voyageur, ils ont pour objet les œuvres de la vie active, c'est-à-dire la pratique des différents devoirs auxquels le salut est attaché. Sous ce rapport ils ne demeurent pas dans le ciel. La fin étant obtenue, les moyens n'ont plus de raison d'être.

« Il en est autrement, si on les considère dans leur essence. En effet, il est de leur essence de perfectionner l'âme, de manière à la rendre docile à l'impulsion divine. Or, dans le ciel cette docilité sera complète. Là, Dieu sera tout en toutes choses, et l'homme parfaitement soumis à Dieu. Ainsi, non seulement les dons

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du Saint-Esprit, principes de cette docilité, subsisteront dans le ciel; mais, incomparablement plus parfaits qu'ici-bas, ils brilleront dans les élus d'un éclat splendide et seront la mesure de leur bonheur et de leur gloire. » (1a 2ae, q. 68, art. 6, corp.)

Cet éclat ne sera pas le même pour tous les dons ; car tous n'ont pas la même excellence. Tous, il est vrai, sont des pierres précieuses qui formeront la couronne des élus; mais dans le ciel, Comme sur la terre, toutes les pierres précieuses n'ont ni le même prix ni la même splendeur. Le rubis, l'émeraude, la topaze, le diamant, ont chacun sa beauté spécifique et un éclat différent. Qu'une excellence relative, une dignité hiérarchique distingue les dons du Saint-Esprit, rien n'est plus facile à prouver.

Ces dons correspondent aux vertus, c'est-à-dire que chaque don a pour but de mettre en mouvement une vertu particulière et de l'ennoblir, en lui faisant produire des actes, promptement, facilement, constamment, sous l'impulsion du Saint-Esprit. Or, il y a une différence de dignité entre les vertus. Sans parler des vertus théologales, les premières de toutes, les vertus intellectuelles sont supérieures aux vertus morales; et parmi les vertus intellectuelles, les vertus contemplatives sont préférables aux vertus actives. La cause en est que les premières perfectionnent la plus noble faculté de l'homme, la raison; tandis que les secondes ne perfectionnent que la volonté.

C'est une nécessité qu'il en soit de même parmi les dons; car plus noble est la chose à mouvoir, plus

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noble doit être le moteur; plus parfaite est la faculté à perfectionner, plus parfait doit être le principe perfectionnant. « Ainsi, ajoute saint Thomas, dans les dons, la sagesse et l'intelligence, la science et le conseil sont préférés à la piété, à la force et à la crainte. Parmi ces trois derniers, la piété est préférée à la force, et la force à la crainte; comme la justice elle-même est préférée à la force, et la force à la tempérance. Telle est la supériorité relative des dons, pris en eux-mêmes.

« Considérés sous le rapport des actes, la force et le conseil sont préférés à la science et à la piété, parce que la force et le conseil s'exercent dans les cas difficiles; la piété et même la science, dans les cas ordinaires. On voit que la dignité des dons correspond à l'ordre dans lequel ils sont énumérés, partie simplement, en tant que la sagesse et l'intelligence sont préférées à tous; partie suivant leur ordre d'application, en tant que le conseil et la force sont préférés à la science et à la piété. » (S. Th., 1a 2ae, q, 68, art. 7, corp.)

Mais dans quel ordre les dons du Saint-Esprit sont-ils énumérés? On trouve deux manières de les compter : l'une descendante, qui commence par la sagesse et finit par la crainte; l'autre ascendante, qui commence par la crainte et finit par la sagesse. Lorsqu'il les répand sur Notre Seigneur, le Saint-Esprit nomme ses dons par ordre de dignité ; sur nous, par ordre de nécessité. De Notre Seigneur il est dit : Sur lui reposera l'esprit de sagesse, et il sera rempli de, l'Esprit de la crainte du Seigneur. De nous il est dit:

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La crainte est le commencement de la sagesse (Ps., CX, hébr.CXI., 10; Proverbes VIII., 13; IX., 10;) Pourquoi cette double échelle ?

Le Verbe incarné est la sagesse éternelle; et le premier don communiqué à son âme est la sagesse. Par là, le Saint-Esprit a voulu montrer que cette humanité sainte, étant sans péché ni imperfection, participe de prime abord à l'attribut suprême de la personne divine, à laquelle elle est unie. Le dernier don nommé par le Saint-Esprit, c'est la crainte. Le siège de la crainte est surtout dans la partie inférieure de l'âme, c'est-à-dire dans le point qui met Notre Seigneur en contact immédiat avec notre pauvre humanité. Et le Saint-Esprit a voulu nous apprendre que la crainte est le premier degré de l'échelle qui doit nous élever jusqu'à Dieu, la Sagesse infinie. Tel est l'ordre suivant lequel le Saint-Esprit se communique au Dieu homme, l'innocence même et le réparateur de l'innocence.

Quant à nous, nous recevons les dons du Saint-Esprit dans l'ordre inverse ; on le conçoit (St Bonav., ubi supra, p. 241.) Chargé de misère et de péchés, le premier sentiment que l'homme doit éprouver devant Dieu, c'est la crainte. Voilà pourquoi la crainte est le premier don qu'il reçoit, et la sagesse le dernier auquel il parvient. Dans le Verbe incarné, le Saint-Esprit, pour arriver jusqu'à nous, descend de la sagesse à la crainte, et, pour nous relever jusqu'à notre Frère aîné, il nous fait remonter de la crainte à la sagesse.

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Si on veut que le chrétien connaisse l'enchaînement et la dignité relative des dons du Saint-Esprit, tel est l'ordre qu'il importe de suivre en les expliquant. Il est d'autant plus rationnel, que les dons du Saint-Esprit sont directement opposés aux péchés capitaux. Or, l'orgueil est le père de tous les autres : Initium omnis peccati est superbia; il est aussi le premier qu'on explique. La crainte en est le remède, comme nous le montrerons. C'est donc par la crainte que doit commencer l'explication des dons du Saint-Esprit.

Comme il est facile de le voir, ces deux ordres, dont l'un descend et l'autre monte, renferment de grands enseignements et de belles harmonies. Ni les uns ni les autres n'ont échappé au regard pénétrant des docteurs de l'Église. « Par le nombre sept, dit saint Augustin, les dons nous révèlent le Saint-Esprit qui, en descendant à nous, commence par la sagesse et finit par la crainte; tandis que nous, pour monter jusqu'à lui, nous commençons par la crainte et finissons par la sagesse; car la crainte du Seigneur est le commencement de la sagesse. » (Serm. 448, c. IV, opp. T. V, p. I, d. 1499.)

Et ailleurs : « Lorsque le prophète Isaïe célèbre les sept dons merveilleux du Saint-Esprit, il commence par la sagesse et arrive à la crainte, descendant du sommet jusqu'à nous, afin de nous apprendre à monter. Il part du point où nous voulons parvenir et il parvient au point d'où nous devons commencer. Sur lui reposera, dit-il, l' Esprit du Seigneur, l'Esprit de sagesse et d'enten-

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dement, l'Esprit de conseil et de force, l'Esprit de science et de piété, l'Esprit de la crainte du Seigneur. Ainsi, comme le Verbe incarné, non en diminuant, mais en nous enseignant, descend depuis la sagesse jusqu'à la crainte; de même nous devons monter, en avançant depuis la crainte jusqu'à la sagesse. La crainte, en effet, est le commencement de la sagesse. Elle est cette vallée des pleurs dont parle le prophète lorsqu'il dit : Il a disposé des ascensions clans son coeur, au fond de la vallée des larmes.

« Cette vallée, c'est l'humilité. Or, quel est l'humble, sinon celui qui craint Dieu et qui, à cause de cette crainte, fait couler de son cœur des larmes de confession et de pénitence ? Dieu ne méprise pas un cœur contrit et humilié. Qu'il ne craigne donc pas de demeurer dans le fond de la vallée. Dans ce cœur contrit et humilié, Dieu a préparé des ascensions, par lesquelles nous nous élevons jusqu'à lui. Où se font ces ascensions ? Dans le cœur, dit le prophète, in corde. D'où faut-il monter ? Du fond de la vallée des pleurs. Où faut-il monter ? Au lieu que Dieu lui-même a préparé, in locum quem disposuit. Quel est ce lieu? Le lieu du repos et de la paix, où habite, resplendissante de lumière, l'immortelle Sagesse.

« Ainsi, pour nous instruire, Isaïe descend par degrés, depuis la sagesse jusqu'à la crainte, c'est-à-dire depuis le séjour de la paix éternelle, jusqu'au fond de la vallée des pleurs, passagers comme le temps. Il veut nous apprendre, pauvres pénitents qui pleurons et qui gémissons, à ne pas demeurer dans les gémissements et dans les larmes ; mais à monter de cette triste vallée jusqu'à la montagne spirituelle, au sommet de laquelle

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est bâtie la sainte Jérusalem, notre mère, où nous ,jouirons d'une joie sans mélange et sans fin. Telle est la raison pour laquelle il place au premier rang la sagesse, c'est-à-dire la vraie lumière de l'âme, et au second l'intelligence. Comme s'il répondait à ceux qui lui demandent, de quel point il faut partir pour arriver à la sagesse, il dit : De l'intelligence. Et pour parvenir à l'intelligence? Du conseil. Et au conseil? De la force. Et à la force? De la science. Et à la science? De la piété. Et à la piété? De la crainte. Donc à la sagesse, depuis la crainte; de la vallée des pleurs, jusqu'à la montagne de la paix. » (Serm. 247, c. III, opp. t. IV, p. 1987.)

Dans la manière dont Isaïe parle du don de crainte en Notre Seigneur, l'abbé Rupert nous fait admirer la profonde condescendance du Verbe incarné, devenu le sauveur et le précepteur du genre humain. Voici ses paroles : « Le prophète dit : Et l'Esprit de la crainte du Seigneur le remplira. Il est digne de remarque qu'en parlant des six premiers dons, Isaïe dit constamment : Sur lui reposera l'Esprit du Seigneur, l'Esprit de sagesse, l'Esprit d'intelligence, et ainsi des autres. Pourquoi, arrivé au septième, change-t-il le mot et dit-il : L'Esprit de crainte le remplira? Comprenons le mystère : Dieu a voulu montrer à l'univers cet étonnant spectacle, le créateur de l'homme, le Dieu de l'éternité, descendant jusqu'au point duquel doit partir l'homme pécheur, pour

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sortir de l'abîme du vice et se délivrer des chaînes infernales du péché.

« En effet, le commencement de la sagesse est la crainte du Seigneur. C'est jusque-là que le Créateur est descendu. L'Esprit de la crainte de Dieu le remplira, dit le prophète. Qu'il ait dit : Sur lui reposera l'Esprit de sagesse et d'intelligence, il n'y a rien d'étonnant. Toutes ces magnifiques qualités conviennent à la majesté d'un Dieu. Mais quel est l'ange ou l'homme qui ne soit pas stupéfait, en voyant le Seigneur descendre jusqu'à la crainte du Seigneur; le Maître souverain et redouté du ciel et de la terre, rempli de crainte, non pas en partie, mais pleinement et dans toute l'étendue que des hommes inspirés du Saint-Esprit peuvent donner an mot plénitude? » (De Spir. sanct., lib. I, C. xxv.)

Telle est la mystérieuse échelle que le Verbe, conduit par le Saint-Esprit, a descendue pour arriver jusqu'à nous, et que nous-mêmes devons monter pour parvenir jusqu'à lui. Un instant arrêtons-nous à considérer ce double mouvement de descente et d'ascension. Intéressante par elle-même, cette étude a trois grands avantages. Le premier : de vérifier par des faits l'énumération hiérarchique d'Isaïe; le second : de nous orienter dans l'exercice des dons du Saint-Esprit; le troisième : de mettre au jour les effets généraux des dons du Saint-Esprit sur le genre humain.

1° Vérifier l'énumération hiérarchique d'Isaïe. Sans doute, la vie du Verbe fait chair est une manifestation

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soutenue de l'Esprit, qui reposait sur lui. On y trouve néanmoins des circonstances, où brille d'un éclat plus marqué chaque don de l'Esprit septiforme, et dans l'ordre même de l'énumération prophétique.

Jésus entre dans sa vie publique, et le premier don qui brille en lui, c'est la sagesse. A peine sorti des eaux du Jourdain, l'Esprit le pousse au désert. Là, il jeûne quarante jours et quarante nuits; permet au démon de venir le tenter, afin d'avoir occasion de le vaincre; repousse ses attaques par des paroles divines, admirablement choisies, et prélude ainsi à toutes les victoires que lui et ses disciples, de tous les siècles et de tous les pays, remporteront sur l'éternel tentateur.

Où est l'homme dont la vie présente une sagesse comparable à celle-là?

Revenu parmi les hommes, un de ses premiers actes est d'entrer dans la synagogue de Nazareth; il se lève pour faire la lecture des livres saints. On lui a donné Isaïe; il l'ouvre et tombe sur ce passage : « L'Esprit du Seigneur est sur moi; il m'a consacré par son onction pour évangéliser les pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoncer aux captifs leur délivrance, et aux aveugles le recouvrement de la vue, pour soulager les opprimés et prêcher l'année de grâce du Seigneur et le jour de la justice. » (Luc., IV, 17-19.) Et, quand il eut fermé le livre, il ajouta : Aujourd'hui, cette parole de l'Écriture que vous venez d'entendre est accomplie. Elle est accomplie; car le prophète parle de miracles de l'ordre moral, et en moi et par moi vous allez voir s'opérer tous ces miracles.

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Trouver immédiatement ce passage d'Isaïe et en donner le sens précis, n'est-ce pas le triomphe du don d' Intelligence?

Voici le don de conseil. Soupçonnant l'incrédulité de ses auditeurs, il va leur faire entendre que ces miracles ne sont pas pour eux. « En vérité je vous le dis; il y avait beaucoup de veuves au temps d'Élie en Israël, quand le ciel fut fermé trois ans et six mois, et qu'une grande famine se fit sentir par toute la terre. Or, à aucune d'elles Élie ne fut envoyé, mais à une femme veuve, en Sarepta des Sidoniens. Et il y avait plusieurs lépreux en Israël au temps du prophète Élisée, et aucun d'entre eux ne fut guéri, mais Naaman Syrien. » (Luc., IV, 25-27.)

Connaissance claire et révélation précise des décrets éternels sur les Juifs et sur les gentils, tout est dans ces paroles. Sur les lèvres du Sauveur elles disent : Par votre orgueil; Juifs, vous fermerez sur vos têtes le ciel de la miséricorde ; toute la pluie de grâces, tombée sur vous par le ministère de Moïse et des prophètes, va prendre sa direction vers les gentils; et votre lèpre, que vous ne voudrez pas guérir, sera la guérison de la lèpre des nations, dont l'Esprit aux sept dons sera le purificateur et le médecin.

Le don de Conseil peut-il briller d'un éclat plus vif?

Le don de Force n'est pas plus difficile à trouver. Irrités de la preuve qu'il venait de leur donner du don de conseil, les Juifs s'emparent du Verbe incarné et le conduisent au sommet de la montagne, sur laquelle leur ville était bâtie, afin de le précipiter; mais il leur coula dans les mains et s'éloigna tranquillement. Ce

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n'était là que le prélude d'actes plus éclatants du don de force.

Chasser le fort armé de sa citadelle, briser les liens de la mort, se ressusciter lui-même à la gloire, qu'est-ce que cela, sinon le don de Force, élevé à sa plus haute puissance?

Chaque pas du Sauveur dans sa vie publique est marqué par le don de Science. Que dis-je? on le voit resplendir comme un rayon de lumière divine, dans l'obscurité de sa vie cachée. Pourrions-nous oublier l'étonnement causé à tous les vieux docteurs de la loi, par les questions et les réponses de cet enfant de douze ans? mais comme le soleil devient plus éclatant à mesure qu'il avance sur l'horizon, avec les années le don de Science brille dans Jésus, d'une splendeur nouvelle. A la fête des Tabernacles, il monte à Jérusalem. Devant la foule réunie dans le temple il enseigne sa doctrine. L'admiration éclate de toutes parts et se traduit par ces mots : Comment sait-il les Écritures, puisqu'il ne les a point apprises?

Peut-on mieux proclamer le don de Science?

Continuant de descendre les degrés, de l'échelle mystérieuse, le Verbe rédempteur arrive au don de Piété. Personne n'ignore ce que révèlent les touchantes paraboles du bon Samaritain ; du Père de famille qui convie à son festin les pauvres, les infirmes, les aveugles et les boiteux; de la drachme et de la brebis perdues.

Mais la parabole de l'enfant prodigue, n'est-elle pas l'inimitable chef-d'œuvre du don de Piété? Enfin, nous touchons au don de Crainte. Parce qu'il marque au genre humain le premier pas qu'il doit faire pour s'élever à Dieu, ce don paraît le dernier et dans

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les derniers moments du divin Maître. Il est comme le vestige encore chaud, dans lequel l'homme doit commencer par mettre le pied. Ce vestige ineffaçable est empreint au jardin des Olives. Voyez-vous le fort d'Israël, saisi tout à coup de crainte, d'ennui et de tristesse, tombant à genoux et disant: Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de mes lèvres? Le voyez-vous dans les frissons de l'agonie, couvert d'une sueur de sang et réduit, pour ne pas succomber, à accepter le secours d'un ange consolateur?

A la crainte mortelle, ajoutez la soumission la plus respectueuse et la plus entière aux ordres paternels, et dites si jamais le don de Crainte s'est révélé avec une pareille perfection! (Voir Rupert, De Spir. sanct., lib. I, c. XXI.)

2° Nous orienter dans l'exercice, ou la pratique, des dons du Saint-Esprit. Nous connaissons les degrés par lesquels le Verbe divin est descendu du sommet des collines éternelles, jusqu'au fond de la vallée des pleurs. Afin d'accomplir le mouvement contraire, quels sont ceux que nous devons suivre? Le savoir est pour nous d'un intérêt capital. C'est par les dons du Saint-Esprit que le Verbe a sauvé l'homme et créé un monde nouveau (Luc., IV, 17; "Hébr., IX, 14.).

Image du Verbe et petit monde, c'est par les mêmes dons, et par eux uniquement, que le chrétien peut et doit se sauver et faire de lui un monde nouveau. Sous sa main sont les moyens de succès. Comment les mettre en œuvre? Devant ses yeux est l'échelle à gravir. Avoir la prétention de s'élever de prime saut jusqu'à l'échelon supérieur serait folie. Il faut donc commencer par poser le

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pied sur le plus bas. Ce dernier échelon, nous l'avons vu, c'est la crainte. Le Sauveur nous y attend et nous donne la main. Le même Esprit qui l'a fait descendre jusque-là commence par nous élever aussi jusque là. Telle est sa première opération.

Écoutons saint Bernard. « C'est avec raison, dit-il, que la crainte de Dieu est appelée le commencement de la sagesse. En effet, Dieu commence à se faire goûter à l'âme lorsqu'il lui apprend à craindre et non à savoir : car craindre, c'est goûter : Timor, sapor est. Or, le goût rend sage, comme la science rend savant. Craignez-vous la justice et la puissance de Dieu ? vous goûtez Dieu juste et puissant. Sagesse vient de saveur. Voilà pourquoi la crainte, commencement de la sagesse, répand dans les profondeurs de l'être une saveur multiple qui régénère toute la famille intérieure de l'âme, purifie son royaume, le pacifie et le sanctifie. » (Serm. 23 in Cantic.)

L'affirmation du grand mystique est d'autant plus vraie, que le don de Crainte ne produit pas la crainte servile, mais la crainte filiale : crainte respectueuse, résignée et confiante, semblable à celle de l'Homme-Dieu au jardin de Gethsémani.

La crainte est donc le premier degré de notre ascension vers Dieu, la première condition de notre rachat, la première loi de notre régénération. L'Église le sait. Elle qui n'ignore aucun des secrets de l'ordre moral, commence toujours le salut de ses enfants par la crainte. A ses yeux, le travail de régénération ou de création nouvelle imposé à l'homme se divise en trois périodes qu'elle nomme la vie purgative, la vie illuminative et la

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vie contemplative. A chacune correspondent quelques-uns des dons du Saint-Esprit. La crainte est le premier fondement de la vie purgative, et la vie purgative est le commencement de la régénération.

Aussi, lisez tous les auteurs ascétiques, ces officiers du génie dans la guerre spirituelle: pas un qui ne donne aux plans d'attaque et de défense la crainte pour premier centre d'opérations. Écoutez tous les prédicateurs de retraites et de missions, ces capitaines expérimentés qui font manœuvrer toutes les forces spirituelles, contre les puissances ennemies du salut : pas un qui ne commence la bataille sans mettre en avant les fins dernières de l'homme, sources éternelles de la crainte.

Interprètes du Saint-Esprit, les uns et les autres ne font qu'appliquer la loi immuable, qui pose la crainte comme principe de la sagesse. Par l'organe infaillible du concile de Trente, l'Esprit sanctificateur décrit lui-même la manière dont il opère la justification des pécheurs. La crainte de la justice de Dieu leur donne le branle ; de la crainte ils passent à la considération de la miséricorde: cette considération les conduit à la confiance que Dieu leur pardonnera en vue des mérites de son Fils. Alors ils commencent à l'aimer comme source de toute justice, et à détester leurs péchés (Sess. IV, c. VI.)

Il est donc bien établi que c'est par le don de crainte que l'homme se met en contact avec la sagesse éternelle, et qu'il commence l'œuvre de sa nouvelle création. Cette création, chef d'œuvre des sept dons du Saint-Esprit, fut, comme toutes les œuvres de la grâce, figurée dans la création du monde matériel. De même que le premier jour

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de la semaine primitive appelle le second, et le second le troisième, jusqu'au dernier; ainsi le premier don du Saint-Esprit, mis en œuvre, conduit au second, et celui-ci à tous les autres, jusqu'au septième, la sagesse, qui est le repos parfait. Arrivé là, l'homme peut dire, comme Dieu lui-même, en contemplant son ouvrage : Il vit tout ce qu'il avait fait, et il le trouva très bien (S. Aug., De doctr. Christ., c. VII.) Comme nous avons expliqué ailleurs la suite de cet admirable travail, nous n'y reviendrons pas.

3° Effets généraux des dons du Saint-Esprit sur le genre humain. De Notre-Seigneur les dons du Saint-Esprit font un Dieu-homme. Du chrétien ils font un homme-Dieu. La première chose que les apôtres, organes du Saint-Esprit, prêchent aux représentants du genre humain, réunis sur la place du Cénacle, c'est la pénitence : Poenitentiam agite. Or, la pénitence est inséparable du don de crainte. Par ce don, l'humanité unie au Verbe incarné ne tarde pas à recevoir de sa plénitude, de la plénitude de sa Piété, de la plénitude de sa Science, de la plénitude de sa Force, de la plénitude de son Conseil, de la plénitude de son Intelligence, de la plénitude de sa Sagesse. Nous en recevons suivant la capacité de nos âmes et la mesure de notre fidélité. En lui est la source, en nous le ruisseau; en lui le foyer, en nous l'étincelle; en lui l'Esprit aux sept dons dans toute leur abondance; en nous une partie de cette abondance. Voilà pourquoi, remarque saint Chrysostome, le prophète ne dit pas: Je

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donne mon Esprit, mais: Je répandrai de mon Esprit sur toute chair (Exposit., in Ps. 44, n. 2, opp. t. V, p. I, p. 195.)

Et pourtant, voyez ce que produit dans le monde cette goutte de grâce, cette étincelle du Saint-Esprit! « La terre entière en reçoit l'influence, en éprouve la commotion. Tombée d'abord sur la Palestine, elle gagne l'Égypte, la Phénicie, la Syrie, la Cilicie, l'Euphrate, la Mésopotamie, la Cappadoce, la Galatie, la Scythie, la Thrace, la Grèce, la Gaule, l'Italie, toute la Libye, l'Europe, l'Asie et même l'Océan. Qu'est-il besoin d'un plus long discours ? Autant de terre que le soleil éclaire, autant cette grâce en parcourt, et cette grâce et cette étincelle du Saint-Esprit remplit le monde de science. Par elle s'accomplissent les miracles, par elle les péchés sont remis. Toutefois, cette grâce étendue à tant de régions n'est qu'une partie et une arrhe du Don lui-même. ll a déposé dans nos cœurs, dit l'Apôtre, une arrhe de l'Esprit, c'est-à-dire de son opération, car l'Esprit ne se divise pas.

Que dire de la source? A l'un est donné par l'Esprit le discours de la sagesse; à l'autre le discours de la science par le même Esprit; à l'autre la foi; à l'autre la grâce des guérisons; à l'autre le don des miracles par le même Esprit; à l'autre la prophétie; à l'autre le discernement des Esprits; à l'autre le don des langues. Tous ces dons, la grâce reçue au baptême les étend à toutes les nations. Voilà ce que fait une goutte du Saint-Esprit. Que ce soit une goutte seulement, le prophète le déclare en disant : Je répandrai de mon Esprit. Voyez donc quelle est la puissante fécondité de la grâce du Saint-Esprit,

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qui, depuis si longtemps, suffit au monde entier, et qui, ne connaissant ni frontières ni diminution, comble le genre humain d'ineffables richesses, sans s'appauvrir elle-même » (ubi supra).

Avant l'illustre patriarche de Constantinople, le grand Tertullien avait célébré la rapide déification du genre humain par l'Esprit aux sept dons. Pour lui, ce miracle était la preuve irréfutable de la divinité du Verbe fait chair, de qui le monde avait reçu l'Esprit régénérateur. « Les apôtres, dit-il dans son magnifique langage, furent les porte-voix du Saint-Esprit, et leurs paroles ont retenti à tous les échos de l'univers. A qui toutes les nations du globe ont-elles jamais cru? Au Christ, et au Christ seul. C'est devant lui que toutes les portes des villes se sont ouvertes, devant lui que toutes les serrures se sont brisées et que les valves d'airain ont roulé sur leurs gonds, pour lui donner passage. Sans doute ces miracles appartiennent à l'ordre moral, et il faut les entendre en ce sens que les coeurs des habitants de la terre, assiégés, fermés, possédés par le démon, ont été délivrés et ouverts par la foi du Christ. Mais ces miracles n'en sont pas moins réels, puisque dans tous les lieux habite aujourd'hui le peuple chrétien. Or, qui peut étendre son règne à l'univers entier, si ce n'est le Christ, Fils de Dieu, annoncé comme devant régner éternellement sur toutes les nations?

« Salomon a régné, mais dans les frontières de la

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Judée, depuis Dan jusqu'à Bersabée. Darius a régné sur les Babyloniens et les Perses, mais non au delà. Pharaon a régné sur les Égyptiens, mais seulement sur eux. Nabuchodonosor a régné depuis l'Inde jusqu'à l'Éthiopie ; plus loin, son empire était inconnu. Alexandre le Macédonien a régné, mais sur une partie de l'Asie seulement. Que dirai-je des Romains? Ils entourent leur empire de stations militaires, et à ces barrières vivantes finit leur puissance. Quant au Christ, son royaume et son nom s'étendent partout. Partout il est cru, partout adoré, partout il commande, se donnant à tous sans acception de personne, pour tous égal; pour tous roi, pour tous juge, pour tous Dieu et Seigneur. Affirme tout cela sans hésiter, puisque tu le vois de tes yeux. » (Lib. Adv. Judaeos, c. VII.)

Frappé du même spectacle, saint Grégoire s'écrie: « L'Esprit invisible s'est rendu visible dans ses serviteurs. Leurs miracles prouvent sa présence. Personne ne peut fixer le disque éblouissant du soleil à son lever ; mais nous pouvons voir le sommet des montagnes qu'il dore de ses feux et nous savons qu'il est sur l'horizon. Puisque nous ne pouvons contempler en lui-même le Soleil de justice, voyons les montagnes qu'il fait resplendir de sa lumière, les saints apôtres dont les vertus et les miracles annoncent à la terre entière le lever du divin Soleil. S'il est invisible en lui-même, nous voyons les montagnes qu'il éclaire. La vertu de la Divinité en elle-même, c'est le soleil dans le ciel ; la vertu de la

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Divinité dans les hommes, c'est le soleil sur la terre. Contemplons donc le soleil sur la terre, puisque nous ne pouvons le contempler dans le ciel. » (Homil. xxx in Evang.)

Le genre humain, tiré de la barbarie païenne, et établi dans la pleine lumière de l'Évangile : tels sont les effets généraux des dons du Saint-Esprit. Disons-le en passant, devant ce fait toujours ancien et toujours nouveau, que sont les objections de l'incrédule contre le christianisme? Ce que sont les raisonnements de l'aveugle-né contre l'existence du soleil, ce que sont les paroles de l'insensé contre la certitude des axiomes de géométrie. Comment ce grand fait s'est-il accompli dans l'humanité ? Comme il s'accomplit dans chaque homme. Il a commencé par le don de crainte, qui lui-même a appelé tous les autres.

Que prêche Jean-Baptiste, le précurseur de la lumière? La crainte. « Faites de dignes fruits de pénitence. Déjà la cognée est mise à la racine de l'arbre tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » (Luc, III, 8.) Et Pierre, le premier interprète du Rédempteur devant les Juifs : « Faites pénitence et que chacun de vous soit baptisé au nom de Jésus-Christ, en rémission de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit. » (Act., II, 38.) Et Paul, son apôtre devant les gentils : « Dieu annonce maintenant aux hommes que tous, en tous lieux, fassent pénitence. » (Act., XVII, 30.) Ainsi, partout le don de crainte en première ligne. Le

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commencement de la sagesse, c'est la crainte : telle est la loi immuable de la rédemption.

Par la raison contraire, la perte de la crainte est le commencement de la ruine. Comment le monde chrétien secoue-t-il le joug du christianisme? Comment arrive-t-il même à ce degré d'aberration, de nier l'évidence des faits évangéliques? En perdant les dons du Saint-Esprit. Dans quel ordre les perd-il? Dans le même ordre où il les reçoit. Le premier perdu, comme le premier reçu, c'est la crainte.

Que penser d'une époque qui n'a plus la crainte de Dieu? Les dons du Saint-Esprit étant inséparables; une époque qui perd la crainte de Dieu est une époque qui perd la sagesse, qui perd l'intelligence, qui perd le conseil, qui perd la force de la vertu. C'est une époque qui se trouve livrée aux sept esprits contraires, à l'esprit d'orgueil, à l'esprit d'avarice, à l'esprit de luxure, à l'esprit d'iniquité sous tous les noms et sous toutes les formes. Où va-t-elle? Comment s'étonner de ce que nous voyons ? Comment ne pas pressentir ce que nous verrons? Si la crainte est le commencement de la sagesse, l'absence de crainte est le commencement de la folie. Ici, la folie est le prélude du crime sans remords chez les individus, et de catastrophes sans nom pour les peuples. S'il ne veut pas périr, que le monde revienne donc à la crainte : c'est la première loi de sa conservation, la première, condition de son bonheur (Timeat Dominum omnis terra... Beatus vir qui timet Dominum. Ps. 32 et 111.)

CHAPITRE XXVII. LE DON DE CRAINTE. Les sept dons du Saint-Esprit opposés aux sept péchés capitaux. - Lumineux aperçu. - Ce qu'est le don de crainte. - Ses effets ; respect de Dieu, horreur du péché. - Sa nécessité : il nous donne la liberté on nous délivrant de la crainte servile. - De la crainte mondaine. - De la crainte charnelle. - Il nous arme contre l'esprit d'orgueil.- Ce qu'est l'orgueil et ce qu'il produit.

Lorsqu'il fait connaître à la terre les dons du Saint-Esprit, Isaïe ne les appelle pas Dons, mais Esprits. Saint Thomas nous a montré la parfaite justesse de ce langage. Il prouve que les dons du Saint-Esprit sont comme le souffle permanent de l'Esprit septiforme, qui met en mouvement toutes les vertus et toutes les puissances de l'âme. Un des derniers représentants de la grande théologie du moyen âge, saint Antonin, conserve la même dénomination. « Les sept dons du Saint-Esprit, dit cet illustre docteur, sont les sept Esprits envoyés par toute la terre contre les sept Esprits mauvais dont parle l'Évangile. L'Esprit de crainte chasse l'esprit d'orgueil. L'Esprit de piété chasse l'esprit d'envie. L'Esprit de science chasse l'esprit de colère. L'Esprit de conseil chasse l'esprit d'avarice. L'Esprit de force chasse l'esprit de paresse. L'Esprit

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d'intelligence chasse l'esprit de gourmandise. L'Esprit de sagesse chasse l'esprit de luxure. » (Summ. Theolog., IV p., tit. X, c. I, § 4.)

Ce lumineux aperçu nous découvre et la nature intime des sept dons du Saint-Esprit, et le rôle nécessaire qu'ils remplissent, et la place immense qu'ils occupent dans l'œuvre de la rédemption humaine. D'un seul mot, le saint archevêque révèle et justifie tout le plan de notre ouvrage. En effet, deux esprits opposés se disputent l'empire du monde. Quoi qu'il fasse, l'homme vit nécessairement sous l'empire du bon ou du mauvais esprit. Jésus-Christ, ou Bélial : il n'y a pas de milieu. Telles sont les vérités, fondements de toute philosophie, lumière de toute histoire, que nous ne cessons de démontrer. Or, suivant la révélation du Verbe lui-même, le mauvais Esprit, Satan, marche accompagné de sept autres esprits plus méchants que lui. Ces esprits nous sont connus et par leurs noms et par leurs oeuvres.

Par leurs noms, la langue catholique les appelle

  • l'esprit d'orgueil,
  • l'esprit d'avarice,
  • l'esprit de luxure,
  • l'esprit de gourmandise,
  • l'esprit d'envie,
  • l'esprit de colère,
  • l'esprit de paresse.

Par leurs œuvres, ils sont les inspirateurs et les fauteurs de tous les péchés, de tous les désordres privés et publics, de toutes les hontes, de toutes les bassesses, par conséquent la cause incessante de

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tous les maux du monde. Qui de nous n'a pas été en butte à leurs attaques? Qui, plus d'une fois, n'a pas senti leur maligne influence? Cruels, rusés, infatigables, nuit et jour ils nous assiègent et nous harcèlent. Abandonné à lui-même, il est évident que l'homme est trop faible pour soutenir la lutte ; témoin l'histoire des particuliers et des peuples qui se soustraient à l'influence du Saint-Esprit.

Aussi, un des dogmes les plus consolants de la religion est celui qui nous montre l'Esprit du bien, venant au secours de l'homme avec sept esprits, ou sept puissances opposées aux sept forces de l'Esprit du mal. Ces sept esprits auxiliaires nous sont également connus par leurs noms et par leurs œuvres.

Par leurs noms, ils s'appellent :

  • l'esprit de crainte de Dieu,
  • l'esprit de conseil,
  • l'esprit de sagesse,
  • l'esprit d'intelligence,
  • l'esprit de piété,
  • l'esprit de science
  • et l'esprit de force.

Par leurs oeuvres, ils sont les inspirateurs de toutes les vertus publiques et privées, les promoteurs de tous les dévouements, de tout ce qui honore et embellit l'humanité, par conséquent la cause incessante de tous les biens du monde (S. Basil., De Spir. sanct., p. 66.) Pour tout redire en deux mots, le genre humain est un grand Lazare, frappé de sept blessures mortelles; un soldat débile, nuit et jour aux prises avec sept ennemis formidables. L'Esprit aux sept dons devient l'infaillible médecin du Lazare, en lui apportant les sept remèdes exigés par ses plaies; l'auxiliaire victorieux du soldat, en mettant à sa disposition sept forces divines opposées aux sept forces infernales.

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En dessinant avec cette netteté la condition de l'homme ici-bas, la théologie catholique, qui est aussi la vraie philosophie, peut-elle donner une intelligence plus claire des sept dons du Saint-Esprit, en faire mieux sentir l'absolue nécessité et inspirer aux nations, comme aux particuliers, une crainte plus sérieuse de les perdre?

Il reste à expliquer chacun de ces dons merveilleux en lui-même et dans son opposition spéciale à l'un des péchés capitaux. Le premier qui se présente, c'est la crainte. Afin d'en donner une connaissance pratique, nous allons répondre à trois questions. Qu'est-ce que le don de crainte? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité?

1° Qu'est-ce que le don de crainte? La crainte est un don du Saint-Esprit qui nous fait craindre Dieu, comme un Père, et fuir le péché parce qu'il lui déplaît (Vignier, Instit., etc., c. XIII, 416.) Cette crainte précieuse n'est ni la crainte servile, ni la crainte mondaine, ni la crainte charnelle. Quoique Dieu en soit l'objet, elle n'est pas contraire à l'espérance. L'espérance a un double objet, le bonheur futur et les moyens d'y parvenir. Double aussi est l'objet de la crainte : le mal que l'homme redoute, et ce qui peut l'occasionner. Dans le premier cas, Dieu, étant la bonté infinie, ne peut être l'objet de la crainte; dans le second, il peut l'être. En effet, il peut, à cause de nos fautes, nous punir et nous séparer de lui pendant l'éternité. En ce sens,

388 TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

Dieu peut et doit être craint. Tel est le don de crainte en lui-même. Le voici dans ses rapports avec l'âme.

Dans les sept jours de la création, les docteurs de l'Église ont vu la figure des sept dons du Saint-Esprit. Comme chaque jour de la semaine primitive, le Verbe faisait sortir des éléments, préparés par le Saint-Esprit, une nouvelle créature; ainsi, dans la semaine qu'on appelle la vie, chaque don du Saint-Esprit embellit le monde moral, l'homme, d'une nouvelle merveille: A l'arrivée de chaque don du Saint-Esprit dans une âme, on peut en toute vérité appliquer la parole du prophète: Vous enverrez votre esprit, et tout sera créé, et vous renouvellerez la face de la terre. Ainsi, pour l'homme comme pour le monde, la venue du souffle divin est une heure solennelle de création et de régénération. Justifions cette belle harmonie et commençons par le don de crainte.

L'homme déchu est tellement enfoncé dans les sens, qu'il passe à côté des plus hautes vérités de l'ordre moral sans les voir, ou, s'il les entrevoit, il en est à peine touché. Mais lorsque l'esprit de crainte de Dieu descend en lui, il se passe dans son âme quelque chose qui ressemble à un coup de tonnerre dans une nuit obscure. Ce coup, qui fait tout trembler, est précédé d'un éclair qui déchire les noirs nuages et éclaire l'horizon. Ainsi en est-il dans le cœur de l'homme, lorsque l'Esprit de crainte de Dieu y fait son entrée. Lumière soudaine, il dissipe les ténèbres et montre dans leur clarté la grandeur de Dieu et la laideur du péché. Force, il produit dans l'âme une commotion qui l'ébranle profondément. « Il regarde la terre, dit le prophète, et il la fait trembler. » (Ps. 103.) Cette

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 389

terre est le cœur de l'homme. De cette terre, soudainement illuminée et vivement ébranlée, on voit sortir, comme deux plantes immortelles un profond respect pour Dieu, une horreur extrême du péché. Nous allons les connaître en étudiant la seconde question.

2° Quels sont les effets du don de crainte de Dieu? Comme il vient d'être indiqué, le don de crainte produit deux effets : le respect pour Dieu et l'horreur du péché (Vig., ubu suprà.)

Respect pour Dieu: non pas respect ordinaire, respect de raison plutôt que de cœur, mais respect profond, universel, pratique. Aux yeux de l'âme, remplie de l'esprit de crainte, Dieu seul est grand. Devant sa majesté disparaît toute majesté; devant son autorité, toute autorité ; devant ses droits, tout droit; devant son service, tout service; devant sa parole, toute parole; devant ses promesses, toute promesse ; devant ses menaces, toute menace; devant ses jugements, tout jugement.

Cette majesté infinie, elle ne la contemple pas seulement en elle-même, elle la voit réfléchie dans toutes les puissances établies de Dieu : puissances religieuses et puissances sociales; puissance paternelle et puissance civile, puissances supérieures et puissances inférieures. Elle la voit dans tout ce qui porte le cachet divin: l'homme et le monde.

De là, respect de l'Église, respect des saintes Écritures, respect de la tradition, respect des cérémonies, des temples, des jours et des choses de Dieu. Respect de l'âme et de chacune de ses facultés ; respect du corps et de chacun de ses sens; respect du prochain, de sa foi,

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de ses moeurs, de sa vie, de sa réputation, de ses biens, de sa faiblesse, de sa pauvreté, respect de sa vieillesse, de sa supériorité et de ses droits acquis.

Respect des créatures. Pour l' élève du chrême, alunus chrismatis, toutes sont sacrées ; toutes viennent de Dieu, appartiennent à Dieu, doivent retourner à Dieu. Il use de toutes et de chacune : en esprit de dépendance, car aucune n'est sa propriété ; en esprit de crainte, car il faudra rendre compte de tout; en esprit de reconnaissance, car tout est bienfait, même l'air que nous respirons. Comme on voit, le don de crainte de Dieu est le fondateur de ce qu'il y a de plus nécessaire au monde, et surtout an monde actuel : la religion du respect.

Horreur du péché. Grâce au don de crainte, l'âme se trouve subitement dans un autre état : elle ne se connaît plus. Les grands dogmes de la majesté de Dieu et de l'énormité du péché, de la mort, du jugement, du purgatoire et de l'enfer, naguère pour elle dans l'obscurité ou dans mi demi-jour, brillent d'un éclat si vif, qu'elle s'écrie avec sainte Catherine de Sienne :« Si je voyais d'un côté une mer de feu, et de l'autre le plus petit péché, je me jetterais plutôt mille fois dans le feu, que de commettre ce péché. »

Étonné de n'avoir pas toujours vu ce qu'il voit, affligé de n'avoir pas toujours senti ce qu'il sent, le chrétien, enrichi du don de crainte de Dieu, s'écrie, dans toute la sincérité de son étonnement et dans toute la vivacité de son regret : Qui ne vous craindra, Seigneur, et qui osera vous offenser; vous, seul grand, seul saint, seul bon, seul puissant; vous, maître souverain de la vie et de la mort, juge suprême des rois et des peuples ; vous, qui révisez tous les jugements et jugez les justices mêmes ;

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vous, entre les mains de qui il est horrible de tomber ; Dieu vivant, qui, après avoir fait mourir le corps, pouvez précipiter l'âme dans l'enfer; vous qui, ne pouvant souffrir la vue même de l'iniquité, la poursuivez, depuis six mille ans, de châtiments épouvantables, dans les anges et dans les hommes, et qui la punirez de supplices effrayants, pendant toute l'éternité ?

Tels, et plus énergiques, sont les sentiments de l'âme pénétrée de l'Esprit de crainte de Dieu. Si rien n'est plus noble, rien n est plus indispensable.

3° Quelle est la nécessité du don de crainte ? C'est demander s'il est nécessaire à l'homme de devenir sage et d'opérer le salut de son âme. Or, la crainte est la première condition de la sagesse et du salut (Philip., II, 12.) C'est demander s'il est nécessaire à l'homme de ne rien perdre de ce qui, le faisant homme, l'empêche de se confondre avec l'animal. Or, la crainte de Dieu fait l'homme et tout l'homme (Deum time et mandata ejus observa; hoc est enim omnis homo. Eccl., XII, 13.) C'est demander, enfin, s'il est nécessaire à l'homme de conserver sa liberté et sa dignité d'homme et de chrétien. En effet, il faut bien qu'on le sache, l'Esprit de crainte de Dieu est le seul principe de la liberté, le seul gardien de la dignité humaine. La raison en est que seul il nous délivre de toute autre crainte. Quel qu'il soit, l'homme est exposé à trois sortes de craintes: la crainte servile; la crainte mondaine; la crainte charnelle. Une seule suffit pour faire de l'homme, empereur ou roi, un esclave et un esclave dégradé.

La crainte servile est celle qui fait respecter Dieu par

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peur et fuir le péché à cause des châtiments (Viguier c. XIII, p. 414.). L'amour de soi en est le principe : de sa nature cet amour n'est pas mauvais, car il n'est pas contraire à la charité. Il n'est pas contraire à la charité, puisqu'en vertu même de la charité, l'homme doit s'aimer, après Dieu, plus que les autres ; par conséquent craindre et s'épargner le mal de l'âme et du corps. Née de cet amour personnel, la crainte servile n'est donc pas mauvaise par elle-même. Aussi, en pénétrer les pécheurs est une des principales fonctions des prophètes.

« Encore quarante jours, crie Jonas aux Ninivites, et Ninive sera détruite. » (Jon., III, 4.) Et Dieu approuva leur pénitence, bien que née de la crainte servile. « Race de vipères, dit saint Jean-Baptiste aux Juifs endurcis, qui vous a appris à fuir la colère future ? Déjà la cognée est à la racine de l'arbre. Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » (Mat., III, 10.; Luc., III, 7-9.) Notre Seigneur lui- même, combien de fois n'a-t-il pas attaqué cette fibre de la crainte servile, pour amener les pécheurs à la pénitence ! Tantôt c'est l'enfer avec ses brasiers éternels et ses ténèbres extérieures, qu'il leur rappelle; tantôt, c'est la parabole du figuier stérile et du mauvais riche, qu'il met sous leurs yeux ; tantôt il frappe leurs oreilles de ces foudroyantes paroles: « Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous sans exception. » (Luc., XIII, 3.)

La crainte servile n'est donc pas mauvaise de sa nature. Elle devient telle, lorsque l'homme, mettant sa fin en lui-même, ne respecte Dieu et n'évite le péché qu'à


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raison de son intérêt personnel. Essentiellement contraire à la charité, une pareille disposition constitue la servilité de la crainte et fait l'esclave. Elle dit équivalemment: Si Dieu n'avait pas de foudres et si l'enfer n'existait pas, je pécherais.

C'est le raisonnement de l'esclave qui craint le fouet, mais qui n'aime pas son maître ; du Juif idolâtre au pied du Sinaï; des païens de la Samarie, appelés les prosélytes des lions ; d'Antiochos le scélérat, en face des terreurs de la mort; de tant de chrétiens qui foulent aux pieds les lois de Dieu et de l'Église, parce qu'ils ne voient aucune sanction pénale à leurs prévarications ; ou qui s'en abstiennent, lorsqu'ils croient l'entrevoir, et uniquement parce qu'ils croient l'entrevoir. Inutile d'insister sur ce qu'il y a de honteux et de coupable dans la crainte servile (Viguier, ubi suprà.)

La crainte mondaine est celle qui fait appréhender la perte des biens du monde, des richesses, des dignités, des honneurs et autres semblables (St Anton., p. IV, tit. XIV, c. II, p. 228.) Innocente de sa nature, elle cesse de l'être lorsqu'elle porte à pécher, pour éviter de perdre ces avantages temporels. L'histoire est pleine des cruautés, de lâchetés, des bassesses, des trahisons, des empoisonnements, des assassinats, des ventes de conscience, des crimes de tout genre que la crainte mondaine a fait commettre.

Pharaonvoit les enfants d'Israël se multiplier ; il craint

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pour son royaume, et il ordonne de faire périr tous les fils nouveau-nés des Hébreux. Jéroboam, roi d'Israël, craint que les dix tribus, allant adorer le vrai Dieu à Jérusalem, n'échappent à sa domination. Il les entraîne dans l'idolâtrie, et sous peine de mort, les enfants d'Abraham se prosterneront devant les veaux d'or, depuis Dan jusqu'à Bersabée. Hérode apprend des mages la naissance du roi des Juifs. La crainte de perdre sa couronne lui fait égorger tous les petits enfants de Bethléem et des environs. Au temps de la Passion, les grands prêtres ont peur des Romains, et pour ne pas perdre leurs dignités, leur fortune, leur puissance, ils décrètent la mort du Fils de Dieu. Pilate reconnaît et proclame l'innocence de Notre Seigneur, il résiste même à la fureur des Juifs. Mais Pilate a peur de perdre l'amitié de César et, en la perdant, de perdre sa place : Pilate trahit sa conscience et livre le sang du Juste.

Pas un royaume de l'antiquité et des temps modernes qui ne présente quelques-unes et même un grand nombre de ces iniquités publiques, de ces illustres ignominies, filles de la crainte mondaine. Si on descend à un ordre moins élevé, comment dire les honteuses flatteries, les abdications de conscience et de caractère, les coupables intrigues, les injustices, les crucifiements de la vérité, les dévouements hypocrites des Pilates au petit pied, des Giézi cupides et couverts de lèpre, toujours si nombreux aux époques comme la nôtre, où tout se vend parce que tout s'achète (S. Ambr., apud S. Anton., tit. XIV, c. II, p. 130.)

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 395

Descendons encore et demandons à ces multitudes de jeunes gens, d'hommes et même de femmes, pourquoi ils tournent le dos à la religion et abandonnent jusqu'à leurs devoirs les plus sacrés: la fréquentation des sacrements, la sanctification du dimanche? pourquoi ils sourient à des paroles, se conforment à des modes et se soumettent à des usages que leur conscience désavoue? Pas un de ces transfuges qui ne soit forcé de s'avouer l'esclave du respect humain, c'est-à-dire de la crainte mondaine.

La crainte charnelle est la crainte des incommodités corporelles, des maladies et de la mort. Renfermée dans de justes limites, cette crainte n'a rien de répréhensible ; elle devient coupable lorsque, pour éviter les maux du corps, elle porte à sacrifier, en péchant, les biens de l'âme (S. Anton., ubi suprà, c. III, p. 131.) Rien de plus coupable, rien de plus dégradant, rien de plus commun que la crainte charnelle, prise dans le mauvais sens.

Rien de plus coupable. Le Sauveur est garrotté, emmené dans la maison de Caïphe et livré sans protection aux indignes traitements de la soldatesque. Tu es disciple de cet homme, disent à Pierre les valets du grand prêtre. A ces mots, la crainte charnelle s'empare de Pierre. Il craint pour lui-même le sort de son maître; et Pierre devient renégat, renégat public et blasphémateur. Combien de Pierre dans la suite des siècles !

Rien de plus dégradant. C'est dans la bouche de

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l'esclave de la crainte charnelle que trouvent leur vraie place les paroles du prophète : « La frayeur de la mort est tombée sur moi; la terreur et le tremblement sont venus sur moi et j'ai été couvert de ténèbres. » (Ps. 34.)

La vue des supplices, et même des instruments de supplice, la crainte de la douleur, l'appréhension de la mort, font perdre la tête. Dans cet état, dénégations, protestations, serments, promesses, rien de si indigne que ne soit prêt à faire et que ne fasse l'esclave de la crainte charnelle. Pour sauver le moins, il sacrifie le plus ; pour éviter des peines passagères, il se dévoue à des peines éternelles; pour préserver son corps, il livre son âme et perd son âme et son corps.

Rien de plus commun. Même dans les cas ordinaires d'infirmités et de maladies, de quoi n'est pas capable l'esclave de la crainte charnelle ? Ne l'a-t-on pas vu, et ne le voit-on pas encore tous les jours recourir à des moyens honteux et illicites, soit pour prévenir des incommodités corporelles, soit pour recouvrer une santé que le maître de la vie trouve bon de ne pas lui laisser tout entière ? Que sont, aujourd'hui plus que jamais, toutes ces adorations de la chair, toute cette mollesse de mœurs et d'éducation, toutes ces lâchetés devant le devoir, toutes ces horreurs de la peine et de la mortification, toutes ces recherches antichrétiennes du luxe et du bien-être, toutes ces consultations médicales de mediums plus que suspects ? Les fruits de la crainte charnelle.

Nous délivrer de ces honteuses tyrannies, est le premier bienfait du don de crainte de Dieu. La crainte

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servile, avec l'égoïsme qui l'inspire, avec les défiances et les sombres terreurs qui l'accompagnent, disparaît devant la crainte filiale. Trouvant en lui-même le témoignage qu'il est l'enfant de Dieu, celui qui la possède craint Dieu, comme un fils craint son père. Toujours sa crainte est accompagnée de confiance et d'amour. Pas même après ses fautes, ce double sentiment jamais ne l'abandonne : c'est le prodigue revenant à son père.

Quant à la crainte mondaine et à la crainte charnelle, elles n'ont plus sur lui d'empire illégitime. La crainte filiale les domine, les absorbe, ou même les bannit entièrement. Il ne craint, il ne regrette, il ne déplore sérieusement qu'une chose, le péché. Il le craint, il le regrette, il le déplore non par intérêt égoïste, mais par amour de Dieu et par respect pour sa majesté. La conclusion est que le seul beau caractère, le seul indépendant, c'est le chrétien qui craint Dieu et Dieu seul. En d'autres termes, la vraie formule de la liberté et de la dignité de l'homme est ce vers célèbre:

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte.

Au point de vue purement humain, veut-on comprendre la nécessité et les avantages du don de crainte de Dieu ? Il suffit de se rappeler que l'homme, tel qu'il soit, ne peut vivre sans crainte. S'il ne craint pas Dieu, il craint la créature. Or, tout homme qui craint la créature est un esclave. Sa liberté, sa dignité, sa conscience même appartient à celui dont il a peur : hors de Dieu, l'être redouté n'est et ne peut être qu'un tyran.

Voilà ce que devrait comprendre et ce que ne comprend pas l'homme, qui a la prétention de devenir libre en secouant le joug de Dieu. Voilà ce que devrait com-

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prendre et ce que ne comprend pas notre siècle. Pour conquérir la liberté, il est en fièvre de révolutions. Elles se multiplient, et chacune lui rive plus solidement an cou et aux pieds les chaînes de l'esclavage. Cet esclavage deviendra de plus en plus dur, de plus en plus honteux, de plus en plus général, à mesure que le monde comprendra moins que le don de crainte de Dieu est le principe de la liberté morale, et que la liberté morale est mère de toutes les autres. Où est le Saint-Esprit, là est la liberté, ubi Spiritus Dei, ibi libertas: elle n'est que là.

Un second bienfait de l'Esprit de crainte est de nous armer contre l'Esprit d'orgueil (S. Anton., t. X, c. I, p. 152.)

Si le Saint-Esprit a ses sept dons, sanctificateurs de l'homme et du monde, le démon a aussi ses sept dons, corrupteurs de l'homme et du monde. Chaque don de Satan est la négation ou la destruction d'un don parallèle du Saint-Esprit; et, dans leur ensemble, les dons sataniques forment la contre-partie adéquate de l'économie de notre déification. Il en résulte que la lutte à outrance de ces esprits contraires est toute la vie de l'humanité. Un instant assistons à cette lutte dont nous sommes l'enjeu.

Le premier don que le Saint-Esprit nous communique, c'est la crainte. Que fait le don de crainte ? Avant tout, il nous rend petits sous la puissante main de Dieu. Du sentiment intime de notre néant et de notre culpabilité, jaillit l'humilité. Mère et gardienne de toutes les vertus,

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mater custosque virtutum, l'humilité, à son tour, produit la défiance de nous-mêmes, de notre jugement, de notre volonté; la vigilance sur notre cœur et sur nos sens; la ferveur dans nos rapports avec Dieu ; la modestie, la douceur, l'indulgence à l'égard du prochain ; toutes ces dispositions, filles du don de crainte, sont le fondement de l'édifice que viennent achever, en se superposant, les autres dons du Saint-Esprit (S. Anselm., De Similitud., c. cxxx.)

Par là il demeure évident que l'esprit de crainte, nous constituant dans la vérité, devait nous être donné le premier, et que le premier enseignement sorti de la bouche du Rédempteur devait être l'enseignement de l'humilité (Matth., V, 3, et II, 29.)

En vertu de l'antagonisme perpétuel, que nous avons tant de fois signalé, il ne demeure pas moins évident que la première goutte de virus que Satan nous distillera dans l'âme sera le contraire de l'humilité. Quelle sera-t-elle? L'Orgueil. Pourquoi l'orgueil? Parce que le démon est le père du mensonge et que l'orgueil c'est le mensonge. Que fait l'orgueil? Il nous déplace du vrai et nous constitue dans le faux. Faux à l'égard de nous-mêmes: nous ne sommes rien, et l'orgueil nous persuade que nous sommes quelque chose; il nous enfle, il nous élève, il nous inspire d'injustes préférences, et il nous remplit de confiance et de complaisance en nous-mêmes.

Faux à l'égard de Dieu et du prochain. Plus l'orgueil nous grandit à nos propres yeux, plus il affaiblit en

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nous le sentiment de nos besoins et la connaissance de nos devoirs. Pour l'orgueilleux, plus de prière sérieuse, plus de vigilance sévère et soutenue, plus de conseils demandés ou acceptés; plein de lui-même, il sait tout, il a tout vu, il se suffit en tout : lui et toujours lui. Présomptueux, tranchant, hautain, rampant devant le fort, despote à l'égard du faible, égoïste, querelleur, cruel, disputeur, haïssable à tous et ingouvernable, il devient la preuve vivante de cette vérité : que l'orgueil est la déformation la plus radicale de la nature humaine (Eccli., XXX., 24; Prov., XII, 2; XII, 10; XII, 15; XIII, 1; XIII, 10; Eccli., X, 7.)

Cette déformation conduit à la dissolution de tous les liens sociaux et donne naissance à la religion du mépris, négation adéquate de la religion du respect. L'adepte de cette religion satanique méprise tout : Dieu, ses commandements, ses promesses et ses menaces; l'Église, sa parole, ses droits et ses ministres; les parents, leur autorité, leur tendresse, leurs cheveux blancs ; l'âme, le corps et toutes les créatures. De la vie il use et abuse, comme s'il en était propriétaire et propriétaire irresponsable. Telle fut la religion du monde païen; telle redevient inévitablement celle du monde actuel, à mesure qu'il perd le don de crainte de Dieu. Religion du respect, ou religion du mépris : l'alternative est impitoyable.

Cependant il est écrit que l'humiliation suit l'orgueil,

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comme l'ombre suit le corps (Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia. Prov., XI, 2.) Humiliation intellectuelle, le jugement faux, l'erreur, l'illusion. Humiliation morale, l'impureté avec ses hontes. Humiliation publique, Aman expire sur une potence haute de cinquante coudées; Nabuchodonosor devient bête. Humiliation sociale, pendant toute son existence, l'antiquité païenne se débat entre le despotisme et l'anarchie. Humiliation religieuse, le monde et l'homme païens sont inévitablement prosternés aux pieds d'idoles immondes et cruelles. Délivrer l'humanité de pareilles ignominies, n'est-ce rien? Qui l'en délivre? Le don de crainte de Dieu. Faut-il demander s'il est nécessaire, surtout aujourd'hui?

CHAPITRE XXVIII. LE DON DE PIETE. Ce qu'est le don de piété. - En quoi il diffère de la vertu de religion et de la charité. - Deux objets du don de piété : Dieu et l'homme. - Ses effets à l'égard de Dieu. A l'égard du prochain : oeuvres de miséricorde corporelle et spirituelle. - Nécessité du don de piété opposé à l'esprit d'envie. - Ce qu'est l'envie.

Le don de crainte est le premier degré de l'échelle mystérieuse, que nous devons parcourir pour retourner à Dieu : le don de piété est le second. La crainte qui vient du Saint-Esprit, ayant quelque chose de filial, contient en germe le don de piété; il en sort comme sa première fleur et son premier fruit. Afin de donner la connaissance pratique de ce nouveau bienfait, nous répondrons à trois questions : Qu'est-ce que le don de piété? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité ?

1° Qu'est-ce que le don de piété? La piété est un don du Saint-Esprit qui nous remplit d'affection filiale envers Dieu, et nous le fait honorer comme un père (Viguier, c. XII, p. 413.) Saint Paul chante ce don délicieux, lorsqu'il dit : « Vous n'avez point reçu l'esprit de servitude, pour vous conduire

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encore par la crainte; mais vous avez reçu l'esprit d'adoption des enfants, dans lequel nous crions : Mon père, mon père. » (Rom., VIII, 15, 16.) Ainsi, comme le don de crainte, le don de piété opère dans l'âme une nouvelle création. Si l'homme est peu sensible à la crainte de Dieu, il l'est moins encore à son amour. L'insensibilité du cœur est un des plus grands obstacles au salut; mais quand survient l'esprit de piété, le cour change à l'instant; cet esprit fait sur le cœur ce que le feu opère sur la cire. Le feu amollit la cire et la rend propre à recevoir toutes sortes d'empreintes, de plus il la liquéfie et la fait couler comme l'eau et l'huile.

Ce miracle du don de piété le distingue de la vertu de religion et constitue sa supériorité. Par la vertu de religion, l'homme honore Dieu, comme créateur et souverain maître de toutes choses; par le don de piété il l'honore, comme père. En Dieu, la vertu de religion voit la majesté ; outre la majesté, le don de piété y voit la paternité. La vertu de religion fait l'adorateur qui respecte; le don de piété fait le fils qui respecte et qui aime, et qui respecte parce qu'il aime (Vig., ubi suprà.).

Ainsi, entre nous et Dieu, le don de piété crée un nouvel ordre de rapports d'une douceur et d'une noblesse infinies. De créatures, il nous élève à la dignité d'enfants; et dans notre cœur il verse les sentiments de cette glorieuse filiation, comme il nous en donne tous

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les droits. A peine soupçonnée du Juif, et complètement inconnue du gentil, cette faveur ravit d'admiration l'apôtre saint Jean. « Voyez, nous dit-il, quelle charité nous a faite le Père, de vouloir que nous ne soyons pas seulement appelés, mais que nous soyons réellement les enfants de Dieu. » (I Joan., III, 1.)

Le don de piété diffère aussi de la charité sous deux rapports : l'esprit de piété est l'excitateur de la charité, comme le vent est l'impulseur du navire. La charité nous fait aimer Dieu, parce qu'il est infiniment parfait et infiniment bienfaisant; le don de piété nous le fait aimer, parce qu'il est père, plus père que tous les pères, père des chrétiens et de tous les hommes que nous aimons comme des frères (S. Anton., XV, c. I, p. 288.)

2° Quels sont les effets particuliers du don de piété? On compte deux effets principaux ou actes particuliers du don de piété, suivant les objets à l'égard desquels il s'exerce. Ces objets sont: Dieu, et tout ce qui lui appartient, ses temples, ses ministres, sa parole; le prochain, son corps et son âme (Id., ibid.) Dieu étant le principal objet du don de piété, il en résulte que l'acte principal de ce don est le culte filial, intérieur et extérieur, que nous rendons à Dieu.

Culte intérieur. Il se compose de tous les sentiments de foi, d'espérance, de charité, imprimés dans un cœur amolli par le feu de la piété filiale. Tous revêtent un caractère particulier qu'il est difficile d'exprimer. En effet, comment dire les élans d'amour, les résolutions héroïques, les larmes délicieuses, les saintes voluptés,

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les douces familiarités, la confiance et les confidences enfantines, les plaintes mêmes et les tendres reproches de l'âme, qui se sent la fille et l'épouse de son Dieu ? Prêtons l'oreille à quelques-uns de ses accents. Dans ses tendresses, elle lui dit : Vous êtes mon bien-aimé, vous êtes à moi, je suis à vous; je vous tiens et je ne vous laisserai point aller (Cantic., III, 4.). Dans ses générosités : Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt; vous êtes mon partage; hors de vous, il n'y a rien pour moi au ciel ni sur la terre (Ps. 56, 72.) Dans ses aridités : Jusqu'à quand m'oublierez-vous? vous voyez bien que je suis devant vous comme une bête de somme, comme une outre gelée (Ps. 142, 12, 72, 118.)

Dans ses tristesses : Pourquoi détournez-vous de moi votre visage? pourquoi vous endormez-vous? est-ce que vous n'entendez pas que ma voix est devenue rauque à force de vous appeler? Mais vous avez beau faire, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez bénie (Ps. 43, 68; Gen., XXXII, 26.) Dans ses découragements Quand vous me tueriez, j'espérerais encore en vous (Job, XIII, 15.) Dans ses souffrances : Il faut avouer que vous êtes merveilleusement habile à me tourmenter ; est-ce donc que je suis dure comme les pierres, ou ma chair est-elle d'airain? Vous sied-il de décharger votre puissance sur une feuille que le vent emporte ? (Job, X, 16; VI, 12; XIII, 25.) Dans ses revers de fortune ou dans la perte de ses proches : Je me suis tue et n'ai pas ouvert la bouche, parce que c'est vous qui Lavez fait : oui, père, qu il soit ainsi, puisque

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vous l'avez trouvé bon (Ps., 38; Matth., II, 26.) Dans ses fautes mêmes : Vous êtes mon père et mon rédempteur, vous me pardonnerez mon péché, parce qu'il est bien grand (Is., LXIII, 16; Ps. 24.)

Voilà quelques-uns des sentiments que le don de piété forme dans l'âme, et qui donnent la mesure de la supériorité morale dont le monde chrétien est redevable au Saint-Esprit. » (Enfant de Dieu, le chrétien, grâce au don de piété, apporte dans ses rapports avec son Père céleste une familiarité qui nous étonne, mais qui n'en est pas moins de bon aloi. Elle éclate surtout dans ses prières. En voici une que nous ne résistons pas au plaisir de traduire. L'original italien, écrit grossièrement, avec des fautes d'orthographe et de prononciation, est tombé du livre d'heures d'un paysan de Colle Berardi, près de Casamari, venu à Rome pour les fêtes de Pâques en 1858. Un Français a ramassé, sans trop de scrupule, ce papier. Les traces évidentes d'un long usage permettaient de croire que le contenu ne sortirait pas de la mémoire du propriétaire. « Père éternel! je vous présente deux lettres de change. - Une est l'amère passion de votre cher Fils unique, mort pour nous sur la croix. - L'autre est la douleur de sa très sainte Mère, qui, par amour pour moi et par ma faute, a dû souffrir de si acerbes passions. Donc, sur ces deux lettres de change, Père éternel, payez-vous de ce que je vous dois, et rendez-moi le reste, rifatemi il resto. »)

Culte extérieur. A ces sentiments de piété filiale correspond un ordre de faits, privés et publics, empreints du même caractère. Faits privés : entre le Père céleste et l'homme son fils, tout devient commun; mêmes joies, mêmes tristesses, mêmes intérêts, mêmes pensées, même but. Pénétré de tendresse, cet enfant aime par-dessus tout la gloire de son père. Afin de la procurer ou de la réparer, prières, mortifications, aumônes, bons exemples et bons conseils, travaux, dévouements rien ne lui coûte. A la vue des outrages faits à son père et des âmes que le paganisme moderne lui ravit, la vie - lui pèse. Pour en alléger le fardeau, il s'associe avec

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ardeur à toutes les œuvres réparatrices. La plus précieuse de toutes, la Propagation de la foi, n'a pas de plus zélé partisan. Pas une nouvelle conquête de l'Évangile, dont le récit ne le comble de joie ; pas une persécution qui ne l'émeuve jusqu'aux larmes.

S'il aime la gloire de son père, il aime aussi sa maison. Le son de la cloche qui l'y appelle fait vibrer toutes les fibres de son coeur et amène sur ses lèvres les paroles des vrais Israélites : Quel bonheur! voilà qu'on me dit : Nous irons dans la maison du Seigneur. Son maintien traduit le respect filial dont il est pénétré. La pompe des cérémonies, la magnificence des ornements sacrés, l'éclat des vases de l'autel, forment son plus doux spectacle. Loin de trouver, comme les Judas anciens et modernes, que les splendides étoffes, l'argent, le marbre, les pierres précieuses, offerts à Notre Seigneur dans ses temples, sont une perte, il voudrait avoir les richesses du monde entier pour en faire hommage à son père. Tels sont les dispositions et les faits qui, dans l'ordre privé, traduisent l'esprit de piété filiale.

Faits publics. La plus haute expression du don de piété filiale est le culte catholique; il nage comme dans un océan d'amour. Dans ses fêtes, dans ses sacrements, dans ses cérémonies, rien de sombre, de sec ou d'effrayant; tout, au contraire, respire la douceur et porte à la confiance. L'amour seul chante, et le catholicisme chante toujours. Il chante ses joies et ses tristesses; ses craintes et ses expiations même les plus dures; il chante même la mort et les mystères de la tombe.

Or, il chante toujours, parce qu'il aime toujours et que son amour est toujours plein d'immortalité. Que

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disent tous ses chants, ses hymnes, ses proses, ses préfaces? Une seule chose, l'amour. Que sont-ils, en effet, sinon la traduction, sous mille formes variées, de la divine prière de l'amour filial : Notre Père qui êtes aux cieux? Rien de semblable ne s'est vu et jamais ne se verra, ni chez les païens ni chez les hérétiques. La raison en est que l'esprit de piété ne se trouve que dans l'Église.

Aussi père que vous, mon Dieu, personne; aussi tendre, personne : Tam pater, nemo; tam pius, nemo (Tertull., de poenitent., c. VIII.) Voilà ce que le don de piété est venu mettre dans le cœur et sur les lèvres du genre humain; du genre humain qui, depuis quatre mille ans, disait : Je mourrai, j'ai vu Dieu (Judic., XIII, 22.) Et en face de cette révolution, profonde comme l'abîme, éclatante comme le soleil, inexplicable comme Dieu, il en est qui viennent demander la preuve de la vérité du christianisme et de la divinité du Saint-Esprit!

Cependant le feu n'amollit pas seulement la cire, il la liquéfie et la fait couler : même action de l'esprit de piété sur les âmes. L'amour filial qu'il nous inspire pour Dieu se répand d'abord sur ce qui appartient de plus près à Dieu : les anges, les saints, les prêtres (S. Anton., ubi suprà.) Pour ne parler que des ministres du Seigneur, le don de piété donne le sens pratique de cette parole : « Celui qui vous écoute m'écoute : et celui qui vous méprise me méprise. » (Luc., X, 16.) Et de cette autre : « Que celui qui est catéchisé, fasse part de tous ses biens à celui qui le catéchise. » (Galat., VI, 6.)

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Pour celui qui en est éclairé, le prêtre n'est plus, ce qu'il est malheureusement pour le monde actuel, ni un homme comme un autre, ni un étranger, ni un ennemi des lumières et de la liberté; c'est l'ambassadeur de Dieu, le bienfaiteur de l'humanité, le docteur le plus sûr, le meilleur des amis. De là, dans le cœur des vrais catholiques, une tendresse filiale pour les pères de leurs âmes; la docilité à leurs conseils, la sollicitude de leurs besoins, le bonheur de recevoir leur visite, de leur offrir l'hospitalité, de leur faire partager les joies de la famille, comme ils en partagent toutes les douleurs; les prières pour leur conservation; le zèle à prendre leur défense ou l'empressement à étendre sur leurs fautes le manteau de la charité. Embrassant toute la hiérarchie sacrée, depuis le souverain pontife jusqu'au plus humble clerc, l'esprit de piété filiale assure le bonheur de la société, car il sauvegarde la loi fondamentale de son existence : Père et mère honoreras, afin que tu vives longuement.

L'enfant qui aime son père n'aime pas seulement ses envoyés, il aime encore sa parole (S. Anton., ubi suprà.) Aux yeux du chrétien, animé de l'esprit de piété, la parole de Dieu, comprise ou non, est également chère et respectable. Il sait qu'elle vient de son Père et qu'elle est vérité, cela lui suffit. S'il la comprend, il l'accepte sans discuter. S'il ne la comprend pas, il en demande l'interprétation, non pas à sa raison particulière, mais à l'Église. L'impie qui blasphème l'Écriture sainte, l'hérétique qui la dénature, le mauvais chrétien qui dédaigne, qui critique ou qui tourne en dérision la parole divine, lui font horreur.

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Comme le fils bien né jamais ne lit sans attendrissement le testament de son père chéri; le vrai catholique ne lit jamais l'Ancien et surtout le Nouveau Testament, sans que cette lecture parle à son cœur. Comme saint Charles, c'est à genoux et tête nue qu'il lit le texte sacré. Comme saint Antoine, il s'étonne, non qu'un empereur écrive au dernier de ses sujets, mais que Dieu lui-même ait daigné écrire à l'homme. Souvent même, à l'exemple des premiers fidèles, il porte l'Évangile avec lui : et en voyage comme en repos, chaque jour il en nourrit son esprit et son cœur.

Un autre objet du don de piété, c'est le prochain (S. Ant., ubi suprà.) La vertu naturelle qu'on nomme la piété filiale nous porte à aimer non seulement notre père selon la chair, mais encore tout ce qui lui est uni par les liens du sang. L'esprit de piété produit l'accomplissement du même devoir, d'une manière bien plus parfaite et bien plus étendue. Plus parfaite, la grâce et non la nature en est le principe et le mobile; plus étendue, tous les hommes en sont l'objet. Du cœur où il réside, le don de piété s'épanouit en sept œuvres de miséricorde corporelle, et en sept œuvres de miséricorde spirituelle. C'est le chandelier d'or qui, se développant en sept branches, illuminait le temple de Jérusalem et l'embaumait des plus doux parfums. Filles du don de piété, ces œuvres embrassent tous les besoins de l'humanité. Qu'elles soient fidèlement accomplies, et les sociétés atteignent leur perfection : le ciel est sur la terre. Pour le prouver, il suffit de les nommer.

Les sept œuvres de miséricorde corporelle sont:

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Donner à manger à celui qui à faim, à boire à celui qui a soif. La nourriture, étant le premier besoin de l'homme, est aussi le premier objet et le premier acte du don de piété. Un frère peut-il voir son frère souffrir la faim ou la soif, sans lui donner à manger et à boire? Mais entre l'homme qui soulage son semblable et le chrétien qui exerce la charité, grande est la différence.

Le premier agit par le mobile tout humain de la fraternité naturelle; le second, par l'impulsion supérieure de la fraternité divine. Le premier peut donner, le second seul se donne. Le premier donne à ceux qu'il aime; le second donne même à ses ennemis. Le premier est inconstant; le second, persévérant, comme le principe qui le fait agir. Avoir donné le pain et l'eau, suffit au premier; le bonheur du second est d'ajouter, au strict nécessaire, certaines douceurs, compatibles avec ses ressources et en rapport avec les besoins du pauvre.

Héberger le pèlerin. L'homme peut n'avoir besoin ni de pain pour apaiser sa faim, ni d'eau pour étancher sa soif, mais il est voyageur et étranger. La nuit approche ; il n'a ni abri ni moyen d'en avoir. L'Esprit de piété veut qu'il en ait un, et il l'aura. Bien différente de l'hospitalité naturelle qui, avant d'ouvrir sa porte, regarde aux haillons et à la mine du pauvre, l'hospitalité chrétienne reçoit, les yeux fermés et les bras ouverts. Elle sait que dans le pauvre, quel qu'il puisse être, c'est le divin Mendiant qu'elle accueille, qu'elle abrite et qu'elle réchauffe : Christus est qui in universitate pauperum mendicat.

Vêtir celui qui est nu. L'Esprit de piété filiale a

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donné, il donne encore, chaque jour., sur tous les points de la terre où il se fait sentir, des langes au nouveau-né, au pauvre le vêtement pour se couvrir et la couche pour se reposer. A toutes les oreilles chrétiennes il fait retentir ces paroles d'un grand docteur de l'Église « A l'affamé appartient le pain que vous retenez chez vous; au nu, ce vêtement que vous laissez enfoui dans votre garde-robe; au déchaussé, ces chaussures qui sont mangées aux vers; à l'indigent, cet argent que vous avez enfoui. Aussi nombreux sont les pauvres que vous pouvez soulager et que vous ne soulagez pas aussi nombreuses sont les injustices que vous commettez. » (S. Basil., conc. IV de Eleemosyn.)

Visiter le malade. Le monde païen, qui comptait ses théâtres par centaines de mille, n'avait pas un hôpital. Mais l'Esprit de piété a soufflé, et le monde s'est couvert de palais pour recevoir les victimes des infirmités humaines. De génération en génération, ces palais se sont peuplés d'anges visibles, dont le visage souriant a consolé le malade, dont l'industrieuse charité lui a procuré mille douceurs, et dont la main tour à tour douce et forte a pansé ses plaies ou retourné la paille de son lit. Chaque jour encore le même esprit conduit la dame de charité, l'associé de Saint-Vincent de Paul, dans le réduit de la souffrance; et, en abaissant ainsi le fort vers le faible, contribue plus efficacement que tous les discours à raffermir les liens sociaux.

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Consoler le prisonnier. Le pauvre ordinaire, le malade lui-même, peuvent en bien des circonstances exposer leurs besoins et attirer la compassion. Cette ressource manque au prisonnier. Une double barrière éloigne de lui la charité : les murs de sa prison et la répulsion qu'il inspire. Grâce au don de piété, les affreux cachots du paganisme, les bagnes pourrisseurs du mahométisme ont fait place à des prisons moins meurtrières. Le prisonnier n'est plus seul à dévorer ses larmes, seul il ne portera pas ses fers; et, s'il doit monter à l'échafaud, il aura, pour le soutenir, un bras fraternel et, pour le consoler, un ami dévoué, qui lui ouvrira le ciel en récompense de son sacrifice.

Racheter le captif. Rome païenne donnait au créancier le droit de mettre en pièces le débiteur insolvable. En soufflant sur le monde, l'Esprit de piété n'a pas seulement aboli ce droit barbare, il a inspiré des fondations consacrées au rachat du débiteur. Toute l'antiquité païenne faisait la guerre pour conquérir du butin et des esclaves : rarement on rachetait les soldats prisonniers. Être vendus comme des bêtes de somme, immolés sur la tombe des vainqueurs, ou réservés pour les jeux homicides de l'amphithéâtre, était le sort ordinaire qui les attendait. Grâce au don de piété, la guerre s'est humanisée; la vie des prisonniers est respectée, leur échange ou leur rachat est devenu une loi sacrée des nations chrétiennes. Quel que soit son nom, sa condition ou son pays, le captif chrétien est devenu pour le chrétien un frère et un ami. Les annales de Maroc, de Tanger, de Tunis, d'Alger et de cent autres villes rediront éternellement les miracles de

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rédemption, accomplis, pendant plusieurs siècles, en faveur des captifs chrétiens (De 1103 à 1787, les Trinitaires rachetèrent sur les côtes de Barbarie 900,000 esclaves. De leur côté, les Pères de la Merci en délivrèrent 500,000. En tenant compte des frais de voyage et de transport, des droits à payer, des avanies ou extorsions d'argent, la moyenne du prix d'un esclave allait à 6,000 livres, ce qui, pour 1,200,000, forme le total énorme de 7 milliards. Et on parle de la charité moderne et de la philanthropie! Voir Annales de la Propagation de la foi, n. 233, p. 271, an. 1867.)

Ensevelir les morts. Mettre au nombre des œuvres les plus excellentes tout ce qui répugne le plus à la nature, est le chef-d'œuvre de l'Esprit de piété. Or, le monde chrétien a vu ce que le monde païen n'aurait jamais soupçonné, des associations nombreuses, telles que les Cellites, consacrées à l'ensevelissement et à la sépulture des morts. Dans les soins religieux qui, aujourd'hui encore, doivent entourer la dépouille mortelle du pauvre, non moins que celle du riche : quelle leçon de respect pour l'homme! Quelle prédication incessante de ce dogme, consolation de la vie et base de la société, le dogme de la résurrection de la chair ! C'est ainsi que le cœur du chrétien, fondu par le Saint-Esprit, comme la cire par le feu, se répand sur tous les besoins corporels de l'homme, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Avec non moins d'abondance, il se répand sur ses besoins spirituels : sept genres de dévouement ou sept œuvres de miséricorde les soulagent.

Instruire les ignorants. Le premier besoin de l'âme, c'est la vérité. La faire briller à ses yeux, est aussi le premier besoin qu'inspire l'Esprit de piété. La belle antiquité n'était qu'un troupeau de brutes. Composés d'esclaves, les trois quarts du genre humain,

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et au delà, vivaient sans Dieu, sans foi, sans espérance, sans consolation, sans autre loi que les caprices de leurs maîtres. Ces maîtres eux-mêmes, esclaves de l'Esprit de ténèbres, ou dédaignaient, ou ignoraient, ou combattaient, ou travestissaient la vérité. Inspiré par l'Esprit de piété, l'amour fraternel des âmes a changé la face du monde. Il l'a tiré de la barbarie et l'empêche d'y retomber. C'est lui qui d'un pôle à l'autre multiplie les organes de la vérité, et depuis l'entrée jusqu'à la sortie de la vie, allume les phares destinés à éclairer la route ténébreuse de l'humanité. C'est lui qui chaque jour transporte au delà des fiers, et fixe au milieu des tribus sauvages, le missionnaire catholique et la sœur de charité.

Reprendre ceux qui font mal. A peine l'homme s'est éveillé à la raison qu'il sent en lui la loi des membres; par mille sollicitations cette puissance funeste l'entraîne au mal. L'avertir, afin de prévenir la chute; le relever, lorsqu'il tombe : tel est, dans l'ordre spirituel, le second bienfait de l'Esprit de piété. Qui pourrait en mesurer l'étendue ? Préserver ou guérir l'homme d'une maladie mortelle, est un bienfait; donner la vue à un aveugle, est un bienfait; remettre dans son chemin le voyageur égaré qui marche au précipice, est un bienfait.

Mais préserver l'âme ou la guérir de la lèpre mortelle du péché; dessiller les yeux du pécheur qui ne voit pas son mal, qui ne veut pas le voir; lui faire accepter le conseil qu'il repousse, la correction qui l'irrite, le secours de la main qui l'arrête sur le bord de l'abîme n'est-ce pas un bienfait incomparablement plus grand? Pour le réaliser, quelles touchantes industries, quelles

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douces paroles, que de sacrifices coûteux à la nature et que de moyens ingénieux sait inspirer l'Esprit de piété! Mais aussi, jamais on ne connaîtra le nombre des âmes, âmes de jeunes gens et de vieillards, âmes de parents et d'enfants, qu'il a préservées ou retirées du mal, qu'il en préserve ou qu'il en retire encore chaque jour.

Donner conseil à ceux qui en ont besoin. Qui n'a pas besoin de ce nouveau bienfait de l'Esprit de piété? L'homme naît enveloppé de ténèbres. Il n'a, pour se conduire, que les lueurs incertaines de sa vacillante raison. Avec l'âge, il devient le jouet de son imagination et de ses sens. Dans ses rapports avec ses semblables, il est trop souvent exposé à être victime des artifices d'autrui ou de ses propres perplexités. Malheur à lui s'il demeure abandonné à lui-même. Malheur plus grand s'il ne veut pas de conseil. Se prendre soi-même pour maître, c'est se faire le disciple d'un sot. (Qui se sibi magistrum constituit, se stulto discipulum subdit. S.Bern.)

Or, c'est un fait d'expérience, que la sottise, fille de l'orgueil, conduit à la ruine. Ainsi, d'un conseil peut dépendre la fortune, l'honneur et même le salut, par conséquent nulle aumône plus utile qu'un conseil inspiré par l'Esprit de piété. Quand le tribunal de la pénitence n'aurait d'autre but que de la distribuer, il serait encore digne de toutes les bénédictions de la terre.

Consoler les affligés. La souffrance sous tous les noms et sous toutes les formes : telle est la vie de l'homme dans cette terre d'épreuve. Tandis que la


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foule se presse autour des heureux du siècle, trop souvent l'affligé est laissé seul avec ses chagrins. En inspirant à l'homme une véritable compassion pour celui qui souffre, l'Esprit de piété prévient cet acte de cruel égoïsme. Grâce à lui, quelle différence entre le malheur sous l'empire du paganisme, et le malheur sous le règne du christianisme! Là, une insensibilité stoïque, et presque barbare; ici, des coeurs émus et des yeux qui pleurent. Là, tout au plus quelques mots, froids comme l'inexorable destin; ici, des paroles pleines d'espérance, qui relèvent le courage abattu, rendent la croix légère et vont quelquefois jusqu'à la faire préférer aux plus douces jouissances. Du moins, que de larmes rendues moins amères, que de désespoirs prévenus, que de suicides empêchés?

5 Souffrir patiemment les injures et les défauts d'autrui. La consolation nous aide à nous supporter nous-mêmes, la patience nous fait supporter le prochain. Fais à ton frère, dit au chrétien l'Esprit de piété, ce que tu veux qu'il te fasse. Il a ses défauts, tu as les tiens. Si tu veux qu'il te supporte, supporte-le toi-même. En portant mutuellement votre fardeau, vous l'allégerez, surtout vous le rendrez méritoire. Il a parlé, et les caractères les plus opposés peuvent vivre ensemble : et des familles qui, autrement, seraient un enfer anticipé, deviennent le séjour de la concorde et le vestibule du ciel.

6° Pardonner de bon coeur les offenses. Entre supporter patiemment une injure et la pardonner de bon cœur, grande est la différence. La bouche peut se taire, et l'âme être profondément ulcérée. De là, les longues et noires rancunes qui font de la vie une honte

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et un supplice. Mais voici l'Esprit de piété qui dit à l'oreille du cœur blessé : Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. De ces mots tout puissants sont sortis des millions de miracles, plus grands que la résurrection d'un mort. Le bras se désarme; le ressentiment s'apaise; le pardon cesse d'être une lâcheté; et, au lieu de passer pour une gloire, la vengeance répugne comme un honteux forfait.

Prier pour tous et pour ceux qui nous persécutent. Être oublié pendant la vie et surtout après la mort, ou n'être l'objet que d'un souvenir stérile, est un des plus cruels crucifiements du cœur. L'Esprit de piété est venu nous l'épargner. Vous n'oublierez, nous dit-il, ni les morts ni les vivants, pas même ceux qui vous persécutent. Pour tous vous aurez des souvenirs utiles; vos prières leur obtiendront les biens que votre cœur désire, mais que votre impuissance ne vous permet pas de leur donner. Ce qu'ont obtenu de faveurs et soulagé d'infortunes sur la terre et au purgatoire ces simples paroles, nul ne le saura, si ce n'est au jour des grandes manifestations, où il nous sera donné de voir dans toute son étendue la fécondité inépuisable de l'Esprit de piété.

8° Quelle est la nécessité du don de piété? Nous en appelons maintenant à tout homme impartial, et nous lui demandons s'il est possible, même au point de vue purement humain, d'imaginer quelque chose de plus fécond et de plus nécessaire que le don de piété ? Si, par impossible, il hésitait à répondre, qu'il considère le don de piété sous un autre aspect. L'homme, nous ne cesserons de le répéter, est placé entre deux esprits

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opposés : quoi qu'il fasse, il obéit à l'un ou à l'autre. S'il n'est pas inspiré par l'Esprit de piété, il est poussé par l'Esprit contraire. Quel est-il? c'est l'Esprit d'Envie (S. Anton., VI p., tit. X, c. I.) S'attrister du bien des autres, se réjouir de leur mal: voilà l'envie en elle-même (S. Bonav. Diaeta salutis. C. IV.)

Se peut-il imaginer rien de plus pervers, de plus honteux et de plus antisocial ? Non, si ce n'est l'envie considérée dans ses effets. Quels sont-ils ? Tandis que le don de piété attendrit le cœur, l'ennoblit, le dilate et le répand en effusions d'amour sur Dieu et sur l'homme; l'envie endurcit le cœur, le dégrade, le resserre, le rend méchant et malheureux. Ver dans le bois, rouille dans le fer, teigne dans l'étoffe: voilà l'envie dans le cœur. Elle le ronge et le remplit de toute espèce de mal et le dépouille de toute espèce de bien. Les autres vices sont opposés à une vertu particulière ; l'envie est opposée à toutes. Comme ces oiseaux de nuit que la lumière offusque, l'envieux ne peut supporter l'éclat d'aucune vertu, d'aucune supériorité, d'aucun avantage, d'aucune affection qui ne s'adresse pas à lui.

De là vient que l'envie est appelée, non une mauvaise bête, mais une bête très mauvaise (S. Bonav., ubu suprà.) C'est l'envie qui a perdu les anges dans le ciel. C'est l'envie qui a perdu nos premiers parents au paradis terrestre. C'est l'envie qui a rendu Caïn fratricide. C'est l'envie qui a

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vendu Joseph. C'est l'envie qui a crucifié le Fils de Dieu. Si on voulait rapporter toutes les noirceurs, les empoisonnements, les calomnies, les haines, les injustices, les divisions, les actes de cruel égoïsme, c'est-à-dire les hontes, les malheurs enfantés par l'envie, il faudrait citer presque toutes les pages de l'histoire des peuples et des familles. Délivrer l'humanité d'un pareil fléau, est le bienfait réservé à l'Esprit de piété. N'est-ce rien? Comme tous les autres, le don de piété est donc un élément social, que nulle invention humaine ne saurait remplacer.

CHAPITRE XXIX LE DON DE SCIENCE. Ce qu'est le don de science. - Il agit sur l'entendement. - Différence entre le don de science, la foi et la science naturelle. - Paroles de Donoso Cortès.- Le don de science fait discerner avec certitude le vrai du faux et préserve des sophismes de l'erreur. - Il agit sur la volonté, et nous préserve des fascinations mondaines. - Il développe et ennoblit toutes les sciences. - Paroles de Donoso Cortés. - Le don de science plus nécessaire aujourd'hui que jamais. - Opposé à l'esprit de colère. - Preuves de cette opposition. - Le don de science principe de paix universelle.

Amollir la dureté du coeur et lui communiquer une sensibilité exquise pour tout ce qu'il doit aimer; nous rendre filialement soumis et dévoués à l'égard de Dieu.; fraternellement compatissants, doux, affables, indulgents à l'égard du prochain; tuer l'envie et la jalousie, éléments destructeurs du bonheur et de la concorde ; former entre le ciel et la terre, comme entre tous les hommes, le grand lien social de la charité : tels sont les effets généraux du don de piété. Non moins précieux et non moins nécessaire est le don de science. Pour le prouver, il suffit de le faire connaître. De là nos trois questions Qu'est-ce que le don de science? Quels en sont les effets? Quelle en est la nécessité?

1° Qu'est-ce que le don de science? La science est un don du Saint-Esprit qui perfectionne le jugement, et nous fait discerner avec certitude, dans les

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choses spirituelles, le vrai du faux, le bien du mal (Vig., c. XIII, p. 411.)

Nous disons qui perfectionne le jugement. Les dons de crainte et de piété agissent principalement sur la volonté. Aveugle de sa nature, la volonté réclame une direction, soit pour craindre, soit pour aimer. Elle ne peut la recevoir que de l'entendement. Mais notre entendement est enveloppé de ténèbres, sujet à mille illusions et sans cesse exposé à devenir victime de l'erreur. Évidemment son premier besoin est une sérieuse aptitude à discerner le vrai du faux, aptitude qui, en nous faisant apprécier les choses à leur juste valeur, fixe avec certitude la mesure de nos affections et de nos craintes. Qui satisfait à cette première nécessité? Le don de science.

Ce don n'est ni la science divine elle-même, ni la foi, ni la science naturelle. Il n'est pas la science divine, en ce sens qu'il apporte à l'âme la plénitude de toutes les connaissances. Mais, s'il n'est pas la science, il en est le moyen nécessaire. En effet, il communique à l'entendement une impulsion, une vigueur, une étendue, une aptitude qui le rend capable de connaître à la manière de Dieu lui-même, par une simple vue (S. Th., 2a 2ae, q. 9, art. 1, ad l.) De là, une grande facilité d'apprendre et de raisonner la vérité.

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De là, un discernement sûr pour distinguer le vrai du faux, le certain de l'incertain, le solide de l'imaginaire, le réel de ce qui n'est qu'apparent.

Il n'est pas la foi ; mais il la perfectionne, comme tous les dons du Saint-Esprit perfectionnent les vertus théologales. Par la foi, on connaît la vérité et on y adhère. Par le don de science, on connaît la vérité plus clairement, on la raisonne plus sûrement, on l'affirme plus consciencieusement, rationabile obsequium, on la défend plus victorieusement, on la prêche plus efficacement. Le don de science nous fait parvenir à cette perfection par l'étude des choses créées, dont il forme une vaste synthèse, et comme une échelle de lumière qui nous élève jusqu'à Dieu.

Pour le chrétien enrichi du don de science, l'univers est un livre écrit au dedans et au dehors. Au-dessous des corps et de leurs propriétés, au-dessous des proportions chimiques des éléments qui les composent, il voit ce qui se cache: Dieu, Dieu puissant, Dieu sage, Dieu bon, faisant tout avec nombre, poids et mesure, et dirigeant tout à une fin unique. Il entend ce qu'on n'entend pas le concert harmonieux des êtres chantant, chacun à sa manière, les louanges de leur auteur (ibid., art. 2, ad 3.)

Il n'est pas la science naturelle. Par le travail de sa raison, l'homme peut parvenir à juger avec certitude de certaines vérités, c'est-à-dire que la science humaine

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s'acquiert par raisonnement et par démonstration. Mais Dieu juge avec certitude de la vérité, sans discussion ni raisonnement, par une simple vue; ainsi, dans certaines limites, l'homme doué du don de science (S. Th., 2a 2ae, q. 9, art. 1, ad 1.) De là, une différence énorme entre le savant qui n'a pas le don de science et le chrétien qui le possède. Le front sillonné d'algèbre, comme dit le comte de Maistre, la science du premier est laborieuse dans sa marche, incertain, dans ses affirmations, limitée dans son étendue, stérile dans ses résultats.

Bien différente est la science du second. Libre dans ses allures et douée de ce coup d'ail sûr qu'elle doit an Saint-Esprit, elle distingue sans peine la vérité de l'erreur. Elle est nette dans, ses affirmations. L'histoire de la raison, privée du don de science, est un livre à partie double. La première page dit : oui ; la seconde dit : non ; résultat: zéro. Parcourez toutes les écoles de l'antiquité païenne: dans laquelle trouverez-vous une affirmation certaine, une de ces affirmations qui se soutiennent au prix de la vie? Repassez dans ce même monde depuis l'effusion de l'Esprit de science. Partout des affirmations certaines, inébranlables, victorieuses du sophisme et du glaive.

Comme au milieu du système planétaire, vous voyez le soleil étincelant de lumière ; au centre du monde chrétien, vous verrez un magnifique corps de doctrine, composé de douze articles; puis, les plus beaux génies appliquant les vérités qu'il contient à toutes les études matérielles, sociales et philosophiques, composer la grande synthèse de la science catholique, à laquelle l'hu


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inanité chrétienne doit, sous tous les rapports, son évidente supériorité.

Elle est immense dans son étendue. Comme la raison qui en est le principe et le flambeau, la science du savant ordinaire est limitée dans son objet. Le monde surnaturel, c'est-à-dire plus de la moitié du domaine scientifique, ou lui échappe ou ne se montre à lui qu'à travers des nuages obscurs. Avec quelques vérités, péniblement liées en système, elle peut faire des spécialités savantes; un vrai savant, jamais. La profondeur et la synthèse lui manquent. La profondeur : elle voit les surfaces et les applications matérielles des choses; mais le quid divinum, caché dans le brin d'herbe aussi bien que dans le soleil, il ne s'en doute pas plus que des applications morales auxquelles il donne lieu. La synthèse : ne connaissant pas, ou ne connaissant que très imparfaitement Dieu, l'homme, le monde et leurs rapports, elle est incapable de rattacher, comme il convient, les connaissances de l'ordre inférieur aux vérités de l'ordre supérieur, et de donner à ses travaux une utilité vraiment digne de ce nom.

Elle est féconde dans ses résultats. Le plus beau résultat de la science est de conduire l'homme à sa fin. Savoir avec certitude quelle est cette fin, avec la même certitude connaître les moyens qui y conduisent : voilà ce que la science humaine n'a jamais appris à personne, ce qu'elle ne lui apprendra jamais. Non seulement le don de science agrandit toutes les sciences humaines et les coordonne ; mais encore il a doté le monde d'une science dont le nom même fut inconnu des académies païennes; une science qui, à

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elle seule, rend plus de services à la société que toutes les autres ensemble. Nous avons nommé la science des saints, scientia sanctorum.

En effet, de toutes les sciences, la science des saints est la plus magnifique, la plus étendue, la plus utile, la seule nécessaire, la seule qui fasse faire un vrai progrès à l'humanité, la seule à laquelle se rapportent nécessairement, à moins qu'elles ne soient corrompues, toutes les autres sciences sociales, philosophiques, naturelles, mathématiques. Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que la science des saints est la seule qui soit pleine de vérité, rien que de vérité, vérité sur Dieu, sur l'homme et sur le monde.

Afin de dissiper une illusion, mère trop féconde d'admirations funestes, achevons de marquer la différence qui existe entre l'entendement riche du don de science, et l'entendement qui en est privé. « La diminution de la foi, dit Donoso Cortès, qui produit la diminution de la vérité, n'entraîne pas forcément la diminution, mais l'égarement de l'entendement humain. Miséricordieux et juste en même temps, Dieu refuse la vérité aux intelligences coupables, il ne leur refuse pas la vie ; il les condamne à l'erreur, non à la mort. Nous avons tous vu passer devant nos yeux ces siècles si prodigieusement incrédules et si parfaitement cultivés, qui ont laissé derrière eux, sur les flots du temps, une trace non moins lumineuse que brûlante, et qui ont brillé d'un éclat phosphorescent dans l'histoire.

« Néanmoins, fixez vos regards sur eux, fixez-les attentivement, et vous verrez que leurs splendeurs sont des incendies, et qu'ils n'ont de lumière que

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comme l'éclair. Le jour qui nous les montre semble venir de l'explosion de matières obscures par elles-mêmes, mais inflammables, plutôt que des pures régions où naît cette lumière paisible, doucement étendue sur les voûtes du ciel, par le souverain pinceau d'un peintre souverain.

« Ce qui se dit des siècles peut se dire des hommes. En leur refusant ou en leur accordant la foi, Dieu leur refuse ou leur ôte la vérité : il ne leur donne ni ne leur refuse l'intelligence. L'intelligence des incrédules peut être très élevée, et celle des croyants très bornée. La première, toutefois, n'est grande qu'à la manière de l'abîme, tandis que la seconde est sainte à la manière d'un tabernacle; dans la première habite l'erreur, dans la seconde la vérité. Dans l'abîme, la mort est avec l'erreur; dans le tabernacle, la vie est avec la vérité. Voilà pourquoi il n'y a pas d'espoir pour ces sociétés qui abandonnent le culte austère de la vérité pour l'idolâtrie de l'esprit. Derrière les sophismes viennent les révolutions, et derrière les révolutions les bourreaux. » (Essai sur le catholicisme, etc., p. 8 et 9.)

Après avoir considéré le don de science en lui-même, il reste à le mieux connaître en l'étudiant dans ses effets.

2° Quels sont les effets ou les applications du don de science? L'ignorant voit la surface des choses, le savant en voit le fond. L'ignorant se laisse fasciner, le savant apprécie.- Ainsi, le premier effet du don de science est, comme nous l'avons indiqué, de nous faire discerner avec certitude le vrai du faux, le solide de l'imaginaire, le vrai de ce qui n'est qu'apparent. Le

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chrétien qui le possède sent d'instinct la fausseté des objections de l'impiété contre la religion. Loin d'ébranler sa foi, ces attaques provoquent en lui le mépris, le dégoût et l'horreur. A ses yeux, l'homme, que le christianisme a tiré de la barbarie, de l'idolâtrie, de l'esclavage, et qui nie le christianisme, qui insulte ou qui laisse insulter le christianisme, qui rougit du christianisme, qui abandonne le christianisme, est de tous les êtres le plus vil et le plus odieux, parce qu'il est le plus ingrat et le plus coupable.

Devant le jugement ferme et droit dont il est doué viennent se briser, tels masques qu'elles empruntent, les subtilités du mensonge et les arguties du sophisme. Ce discernement ne fait pas seulement justice des sophismes de l'incrédule, il s'oppose encore aux sophismes du monde. Dirigé par l'Esprit de science, le vrai catholique voit clairement deux choses que nul autre ne voit.

La première, c'est le néant de tout ce que le monde aime et recherche. Aveugle qui a recouvré la vue, de son regard divinement éclairé il pénètre de part en part la vanité des richesses, des honneurs, des plaisirs : comme il comprend une vérité mathématique, il comprend que toutes ces choses réunies ne peuvent pas plus contenter une âme immortelle, créée pour Dieu, que l'air ne peut rassasier une bête de somme affamée. Pour lui, nulle parole n'est plus vraie que ce cri de désespoir du plus sage et dit plus heureux des rois : Vanité des vanités, et tout est vanité, mécompte et affliction de l'esprit (Eccl., I, 2, 10.)

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La seconde, c'est l'admirable beauté, la grandeur, l'utilité de tout ce que le inonde redoute et fuit avec tant de soin. A la lumière du don de science, il connaît la parfaite harmonie de l'humiliation, de la pauvreté, de la souffrance avec les besoins de l'homme déchu. Il les reçoit, comme le malade reçoit le remède qui doit le sauver de la mort et lui rendre la santé; comme le négociant reçoit le client qui vient lui offrir, en échange de quelques bagatelles, des trésors inamissibles. Sa devise est la parole de saint Paul : « Tout ce qui me paraissait gain, m'a paru perte réelle à cause de Jésus-Christ. Je dis plus : tout me semble perte, au prix de cette haute science de Jésus-Christ mon Seigneur, pour l'amour duquel j'ai résolu de perdre toutes choses, les regardant comme du fumier, afin de gagner Jésus-Christ. » (Philipp., III, 7, 8.)

Le second effet du don de science est d'agir sur la volonté et de mettre ses actes en harmonie avec les lumières de l'entendement. Dans le chrétien animé de l'Esprit de science, la haine de l'erreur, de l'hérésie, de l'incrédulité, du rationalisme n'est pas une science spéculative. Par la vigilance sur soi-même, par l'éloignement de toute lecture, de toute conversation anti-catholique, par l'exemple, par la prière, par tous les moyens en son pouvoir, il oppose une barrière aux bêtes sauvages qui ravagent le champ de la vérité.

Telles sont les dispositions de tous les justes, c'est-à-dire de tous les hommes en état de grâce. En faveur de quelques-uns, Dieu ajoute la faculté supérieure de communiquer la science par la parole. C'est ce que saint

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Paul appelle le discours de la science : sermo scientiae. L'élève du Saint-Esprit qui en est doué emploie sa voix et sa plume, non plus seulement à se défendre, mais à défendre ses frères. Veilles, études, dépenses, fatigues, rien ne coûte à son zèle. C'est ainsi qu'à la science qui tue, il oppose la science qui sauve.

Même conduite à l'égard des fascinations mondaines. Si le néant des honneurs, des richesses et des plaisirs lui en inspire le mépris, le danger qu'ils présentent lui fait prendre en aversion tout ce que le monde estime. C'est le voyageur de nuit qui donne du pied contre une grosse bourse. Il la ramasse et se croit heureux, pensant avoir trouvé un trésor. Mais, le jour venu, il voit que cette bourse est pleine de morceaux de verre et de reptiles venimeux, et il la jette loin de lui avec indignation.

Comme il prend en pitié cette foule tumultueuse qu'on appelle le monde! Insensé qui se consume à poursuivre des fantômes et à tisser des toiles d'araignées, qui s'irrite pour une injure, qui se désole pour une maladie ou un revers de fortune. Pour lui, content de la position que la Providence lui a faite, il ne désire point en sortir. S'il est pauvre, méconnu, persécuté, il se trouve heureux de ces traits de ressemblance avec son divin frère, le Verbe incarné; s'il a des richesses, il n'y attache ni sa pensée ni son cœur. Souvent même, par un acte de sublime folie, il met entre lui et les biens dangereux et trompeurs d'ici-bas l'infranchissable barrière des trois vœux d'obéissance, de chasteté et de pauvreté.

Le troisième effet du don de science est de rayonner sur toutes les sciences humaines, de les orienter, de les

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féconder, de les ennoblir et de les affirmer. Seul le savant chrétien affirme ; les philosophes païens n'ont rien affirmé. L'affirmation est d'origine chrétienne. Nous faire connaître scientifiquement la fin de l'homme et du monde, la nature et l'harmonie des êtres, tel est le privilège exclusif de l'Esprit de science. Or, sans cette connaissance préalable, nulle science n'existe. De là ce mot de nos livres saints : « Vains, c'est-à-dire sans solidité ni d'esprit ni de cœur, sont tous les hommes en qui n'est pas d'abord la science de Dieu. » (Sap., XIII, 1.)

Bavards muets, loquaces muti, ajoute saint Augustin, ils sont pleins de mots et vides d'idées. De son côté, dans ses Confessions d'un révolutionnaire, Proudhon écrit ces remarquables paroles : « Il est surprenant qu'au fond de notre politique nous trouvions toujours la théologie. » Sur quoi Donoso Cortès s'exprime ainsi : « Il n'y a ici de surprenant que la surprise de M. Proudhon. La théologie, par cela même qu'elle est la science de Dieu, est l'océan qui contient et embrasse toutes les sciences, comme Dieu est l'océan qui contient et embrasse toutes les choses. » (Essai, etc., p.1.)

Mais la théologie suppose le don de science, comme l'enfant suppose le père. Celui qui le possède est théologien et possède en germes toutes les sciences. « En effet, ajoute Donoso Cortès, celui-là possède la vérité politique qui connaît les lois auxquelles sont assujettis les gouvernements ; celui-là possède la vérité sociale qui connaît les lois auxquelles sont soumises les sociétés humaines (Il en est de même des science naturelles); celui-là connaît ces lois qui connaît

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Dieu; celui-là connaît Dieu qui entend ce que Dieu affirme de lui-même et qui croit ce qu'il entend. La science qui a pour objet ces affirmations est la théologie. D'où il suit que toute affirmation relative à la société ou au gouvernement suppose une affirmation relative à Dieu, ou, ce qui est la même chose, que toute vérité politique ou sociale se convertit nécessairement en une vérité théologique.

« Si tout s'explique en Dieu et par Dieu, et si la théologie est la science de Dieu, en qui et par qui tout s'explique, la théologie est la science de tout (Par conséquent, le principe de tout savoir est le don de science.) Cela étant, il n'y a rien hors de cette science, qui n'a point de pluriel, parce que le Tout, qui est son objet, n'en a point. La science politique, la science sociale n'existent que comme des classifications arbitraires de l'entendement humain. L'homme, dans sa faiblesse, distingue ce qui en Dieu est uni de l'unité la plus simple. C'est ainsi qu'il distingue les affirmations politiques, des affirmations sociales et des affirmations religieuses, tandis qu'en Dieu il n'y a qu'une affirmation unique, indivisible et souveraine. Celui qui, parlant explicitement de quelque chose, ignore qu'il parle implicitement de Dieu, et qui, parlant explicitement de quelque science, ignore qu'il parle implicitement de théologie, que celui-là le sache, il n'a reçu de Dieu que l'intelligence absolument nécessaire pour être homme. » (Essai, etc., p. 1 et 9.)

Grâce au don de science répandu sur le monde, combien de fois les siècles chrétiens ont vu de ces théologiens admirables, par conséquent de ces vrais savants, dans tous les âges et dans toutes les conditions.

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Bernard, François d'Assise, Catherine de Sienne. Colette, bergers, laboureurs, enfants, sans lettres humaines, mais doués, qu'on nous passe le mot, du flair de la vérité, ils surent la découvrir avec un merveilleux instinct, en parler tour à tour avec une simplicité qui semblait leur être naturelle, avec une force qui entraînait les convictions, les plus rebelles, avec une profondeur qui étonnait les savants et avec un bon sens tellement sûr; que leurs appréciations devenaient autant d'axiomes et de règles de conduite.

Ce don précieux n'est pas perdu. Aujourd'hui encore, où faut-il chercher la science de la vie, la rectitude du jugement, la certitude des affirmations, le coup d'œil d'ensemble qui rattache la fin aux moyens et les moyens à la fin, le sens pratique des choses, ce grand maître de la vie, comme parle Bossuet? Ce n'est ni dans les académies littéraires, ni dans les assemblées politiques, ni dans les corps prétendus savants, mais chez les vrais chrétiens.

« La science de Dieu, continue l'illustre publiciste espagnol, donne à qui la possède sagacité et force, parce que tout à la fois elle aiguise et dilate l'esprit. Ce qu'il y a de plus admirable pour moi dans la vie des saints et particulièrement dans celle des Pères du désert, c'est une circonstance qui, je crois, n'a pas encore été convenablement appréciée. L'homme habitué à converser avec Dieu et à s'exercer dans les contemplations divines, toutes circonstances égales d'ailleurs, surpasse les autres ou par l'intelligence et la force de sa raison, ou par la sûreté de son jugement, ou par l'élévation et la force de son esprit, mais surtout, je n'en sais aucun qui, en circonstances égales, ne l'emporte

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sur les autres par ce sens pratique et sage qu'on appelle le bon sens. » (Essai sur le Catholicisme, etc., p. 199.)

3° Quelle est la nécessité du don de science? Nous l'avons vu, le don de science nous fait discerner avec certitude le vrai du faux, le réel de l'imaginaire. Fut-il jamais plus nécessaire qu'aujourd'hui? Dans un monde qui nie Dieu, qui nie Jésus-Christ, qui nie l'Église, qui, proclamant l'égalité de toutes les religions, enveloppe la vérité et l'erreur dans un commun mépris, qui nie la distinction absolue du bien et du mal, qui appelle progrès ce qui est déviation, lumières ce qui est ténèbres, liberté ce qui est servitude, comment discerner le vrai du faux? Dans un monde qui ne vit que pour les richesses, pour les honneurs, pour les plaisirs, qui compte pour rien les biens de l'âme et de l'éternité, qui en est venu jusqu'à traiter de chimère le monde surnaturel tout entier, comment échapper à la fascination générale? N'est-ce pas du milieu d'un pareil Babélisme qu'il faut sans cesse regarder le ciel et crier au Saint-Esprit : « Tenez mes yeux ouverts, de peur que je ne m'endorme dans la mort et que mon ennemi ne dise Je l'ai vaincu. » (Ps. 12.)

Ce devoir est d'autant plus pressant que l'homme se trouve placé dans l'alternative impitoyable de vivre sous l'empire de l'Esprit de science, ou sous la tyrannie de l'Esprit contraire. Quel est cet esprit directement opposé au don de science? Suivant saint Antonin, c'est le cinquième don de Satan, qu'on appelle la Colère. « L'Esprit de science, dit le grand théologien, repousse l'Esprit de colère, qui empêche de voir la vérité, ce qui

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est le but du don de science. » Comme la nuit succède infailliblement an jour, lorsque le soleil quitte l'horizon; ainsi l'Esprit de colère s'empare de l'âme qui perd l'Esprit de science. Cette affirmation paraît étrange. On ne voit pas d'abord l'opposition qui existe entre le don de science et la colère. Pour la saisir, il faut distinguer deux sortes de colère et se rappeler les principaux effets du don de science.

Il y a une colère juste et sainte, qui n'est nullement contraire à l'Esprit de science. Telle fut la colère ou mieux l'indignation de Notre Seigneur contre les vendeurs du temple; telle la véhémence de prédicateur qui tonne contre le vice, ou la résistance énergique du propriétaire au voleur et à l'assassin. Une pareille colère, si tant est qu'elle mérite ce nom, loir d'être contraire au don de science, n'est que la science armée pour défendre, par des moyens légitimes, un bien véritable; elle n'est pas contraire au don de science, puisqu'elle ne trouble pas la raison et qu'elle n'excède en rien les limites de la justice.

Mais il y a une autre colère qui accuse un fond de mécontentement et d'irritation, qui s'exhale pour des causes non légitimes, qui excède dans ses mouvements, qui trouble la raison et qui tend à remplacer la force du droit par le droit de la force. C'est l'ignorance armée pour la défense d'un bien ou la répulsion d'un mal plus imaginaire que réel.

Quant au don de science, qui a pour but la connaissance raisonnée et certaine de la vérité, son premier effet consiste à nous communiquer une grande rectitude

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de jugement; cette rectitude nous fait apprécier et estimer chaque chose à sa juste valeur; puis, agissant sur la volonté, elle règle ses actes sur les lumières clé l'entendement perfectionné. Or, le don de science nous montre clairement que les biens et les maux de ce monde ne sont ni de vrais biens ni de vrais maux ; que ce qui est appelé mal par les hommes, la pauvreté, l'humiliation, la souffrance, n'est pas un vrai mal; que ce qui est appelé bien par les hommes, les richesses, les honneurs, les plaisirs, n'est pas un vrai bien, mais souvent un mal et toujours un danger.

Le chrétien qui, grâce au don de science, sait tout cela et dont la volonté est à l'unisson de sa science, a mille raisons de ne pas se mettre en colère. Telles sont, entre autres, sa dignité compromise, le scandale donné, la paix troublée, la haine enfantée, le péché commis par l'usurpation du droit divin de la vengeance. Il ne trouve aucune raison de s'y mettre. Et qui pourrait l'irriter? L'injure? mais elle est pour lui une précieuse semence de mérite. L'injustice, l'ingratitude? mais il connaît toute la misère humaine, et, sachant que lui-même a besoin d'indulgence, il dit : Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font. La perte de ses biens? mais il sait qu'en les perdant, il n'a rien perdu du sien; et, avec le calme de Job, il dit : Le Seigneur m'avait donné, le Seigneur m'a ôté; comme il a plu au Seigneur il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni. Ainsi des autres accidents que le monde appelle revers, calamités, malheurs. Telle est la sérénité de l'âme éclairée par l'Esprit de science.

Au contraire, l'âme vide de l'Esprit de science est aussitôt remplie de l'Esprit de colère. La raison en est

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simple : cette âme se fait une fausse idée des choses. Aveugle dans ses appréciations, elle estime. elle aime, elle craint, sans règle sûre. Pour elle, les maux sont des biens, et réciproquement. Comme il lui est aussi impossible de jouir paisiblement, sans contradiction et sans inquiétude de ce qu'elle appelle bien, que de n'être pas chaque jour exposée à ce qu'elle appelle mal, elle se trouble, elle murmure, elle s'irrite, elle repousse avec violence ce qui porte atteinte à son bonheur; en un mot, elle tombe sous l'empire de la colère ; elle y tombe par une fausse idée de son droit, ou par une appréciation inexacte des biens et des maux.

Ceci est tellement vrai que dans toutes les langues la colère reçoit l'épithète d' aveugle; nulle n'est mieux appliquée. Fille de l'ignorance, la colère empêche l'homme de raisonner. En lui, le flambeau de la raison s'obscurcit et fait place à la force. La vie se concentre sur les lèvres qui injurient, au bout du pied qui frappe, dans le poignet qui renverse (S. Th., 2, 2, q. 158, art. 6, ad 3.)

Ce qui est vrai de l'individu est vrai des peuples, vrai de l'humanité. Retirez de la terre le don de science, qu'aurez-vous ? L'ignorance des vrais biens et des vrais maux, et avec l'ignorance la colère, et avec la colère la guerre. Qu'est-ce que la guerre ? c'est la colère des rois et des peuples. Pourquoi le monde païen fut-il toujours en guerre? Parce qu'il fut toujours en colère. Pourquoi toujours en colère? parce que le don de science lui manquait. Toute son existence a été définie par saint Paul : les temps d'ignorance,

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tempora ignorantiae. Appréciateur aveugle, il se passionna constamment pour de faux biens, toujours en armes pour les conquérir ou pour les défendre. Par la même raison la guerre, dans l'ordre des idées, ne fut ni moins vive ni moins permanente que la guerre dans l'ordre des faits. Cette ignorance fit périr le monde des Césars, comme elle avait fait périr le monde des géants (Baruch., III, 26, 28.)

Pourquoi depuis quatre siècles le monde moderne est-il en guerre intellectuelle et matérielle ? Parce qu'il ne cesse pas d'être en colère. Pourquoi ne cesse-t-il pas d'être en colère? Parce que le don de science lui manque. Ce don lui manquant, son estime des choses devient païenne, ses appréciations païennes, ses jugements païens; ses affections, ses tendances, ses affirmations et ses négations, païennes. Vu autrement qu'à la surface, qu'est-ce que l'affreux pêle-mêle dont nous sommes témoins? Suivant la profonde parole de l'Écriture, ce n'est pas autre chose que la grande guerre de l'ignorance, magnum inscientiae bellum.

Guerre des idées, parce que la science divine manque; guerre des intérêts, parce que l'aveugle passion des biens terrestres remplace l'amour des biens spirituels; guerre de l'homme contre Dieu, parce qu'il ne connaît plus la vérité; guerre de l'homme contre l'homme, parce qu'il ne connaît plus la charité; guerre de tous contre tous, qui finira par des catastrophes inconnues, à moins qu'elle ne soit arrêtée par l'Esprit de

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science, régnant dans la plénitude de sa lumière et de sa force. Mettre fin à un pareil fléau, conjurer de semblables malheurs, n'est-ce rien? Voilà cependant le service que seul peut rendre au monde le cinquième don du Saint-Esprit.

CHAPITRE XXX. LE DON DE FORCE. Ce qu'est le don de force. - Différence entre la vertu de force et le don de force. - La place qu'il occupe au milieu des sept dons. - Deux objets du don de force : agir et souffrir. - Ce que l'homme doit faire : reconquérir le ciel. - Trois ennemis à vaincre : le démon, la chair, le monde. - Ce que l'homme doit souffrir. - Faiblesse de l'homme. - Effets du don de force soit pour agir, soit pour souffrir. - Parole de saint Paul. - Nécessité du don de force. - Opposé à la paresse. - Ce qu'est l'esprit de paresse. - Ce qu'il opère. - Portrait du monde, esclave de l'esprit de paresse.

Le don de science est un magnifique supplément à la raison. Il est à l'âme ce que le télescope est à l'œil. - Par la connaissance certaine et raisonnée de la vérité, il nous communique la simplicité de la colombe et la prudence du serpent, déjoue les sophismes de l'impiété, illumine toutes les sciences humaines et les relie dans une vaste synthèse. Par la rectitude qu'il donne au jugement, il dégage le vrai du faux, le bien du mal. Par la juste appréciation des choses, il nous préserve des charmes fascinateurs du monde et du démon, des illusions de l'esprit, des erreurs du cœur, source de tourments et de colères, de divisions et de désespoirs.

Il en résulte que le don de science sur la terre, c'est la paix; ce don de moins, c'est la guerre. Deux raisons surtout devraient le rendre plus précieux aujourd'hui

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que jamais : l'ardeur pour la science, et la fascination de la bagatelle. Sans ce don nécessaire, le savant est une taupe que la lumière offusque, ou un enfant qui bégaye, et l'homme, quel qu'il soit, un filateur de toiles d'araignée, un constructeur de châteaux de cartes.

Toutefois, connaître clairement la vérité, soit dans l'ordre surnaturel, soit dans l'ordre naturel, ne suffit pas : il faut à l'homme le courage d'être conséquent avec lui-même. Grand doit être ce courage ; car la vérité exige souvent de rudes combats, et la vertu de coûteux sacrifices. A ce besoin, le Saint-Esprit pourvoit par un nouveau don : la Force. La connaissance de ce nouveau bienfait nous sera donnée par la réponse à nos trois questions : Qu'est-ce que le don de force? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité

1° Qu'est-ce que le don de force? La force est un don du Saint-Esprit qui nous communique le courage d'entreprendre de grandes choses pour Dieu et la confiance de les accomplir malgré tous les obstacles (Vig., c. XII, p. 413.) Entre le don de force et la vertu de force, saint Antonin énumère quatre différences.

1. L'un et l'autre supposent une certaine fermeté d'âme soit pour agir, soit pour souffrir ; mais la vertu de force a sa sphère d'action dans les limites de la puissance humaine et ne s'étend pas au delà. Le don de force a la sienne dans la mesure de la puissance divine, sur laquelle il s'appuie, suivant le mot du prophète :

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En mon Dieu je traverserai le mur, c'est-à-dire je renverserai tous les obstacles, insurmontables aux forces naturelles.

2. La vertu de force donne à l'âme le courage de braver les dangers, mais non la confiance de les braver et de les éviter tous. Le don de force opère l'un et l'autre, soit qu'il faille affronter de graves périls, ou surmonter de grandes difficultés.

3. La vertu de force ne s'étend pas à tout ce qui est difficile. La raison en est que la vertu de force s'appuie sur la puissance humaine. Or, la puissance humaine n'est pas une en face de toutes les difficultés. Mais elle se divise, suivant les difficultés, en facultés différentes. Ainsi, les uns ont la force de vaincre les concupiscences de la chair, mais n'ont pas celle de braver les supplices et la mort. Il en est autrement du don de force. S'appuyant sur la puissance divine comme sur la sienne propre, il s'étend à tout et suffit à tout. Job le proclame par ces généreuses paroles: Placez-moi près de vous et vienne m'attaquer qui voudra.

4. La vertu de force ne conduit pas toujours ses entreprises à leur fin, parce qu'il ne dépend pas de l'homme d'atteindre le but de ses œuvres et d'éviter tous les maux et tous les dangers : la preuve en est qu'il finit par y succomber en mourant. Le don de force accomplit toutes ces consolantes merveilles. En effet, par les œuvres généreuses qu'il lui fait accomplir, il conduit l'homme à la vie éternelle: ce qui est la fin de toutes les entreprises et la délivrance de tous les dangers. Glorieux résultat dans lequel il le remplit d'une confiance qui exclut la crainte contraire, et que saint Paul chantait en disant: Je puis tout en celui qui me

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fortifie (S. Anton., IV, p., tit. XIII, c. I, p. 210. – S. Th, 2, 2, q. 139, art. 1, cor; Vig., ubi suprà.) Tel est le don de force en lui-même. Il reste à le montrer dans ses rapports avec les autres dons et dans les effets qu'il produit. 2 ° Quels sont les effets du don de force? Soit qu'on le compte en montant ou en descendant, le don de force occupe le quatrième rang parmi les dons du Saint-Esprit. Il est placé au centre de ce brillant cortège, comme un roi sur son trône, ou comme un général d'armée au milieu de ses officiers. Deux raisons expliquent la place qui lui est assignée. D'une part, entre toutes les œuvres divines, celles qui frappent le plus sont les œuvres de force; d'autre part, le don de force protège tous les autres dons et les réduit en actes. C'est pour eux, pour leur conservation et pour leur gloire qu'il livre de continuels combats. Si le repos intérieur est surtout leur partage, l'action extérieure est le sien (Rupert., De oper. Spir. sanct., lib. VI, c. I.) Or, agir et souffrir sont les deux objets du don de force: faire l'un et l'autre avec courage et persévérance, sont ses effets.

Agir. Le don de force, avons-nous dit, communique le courage d'entreprendre de grandes choses. Quelles sont-elles ? S'il ne s'agissait que de certaines actions d'éclat, en dehors de la vie ordinaire de la plupart des hommes, le don de crainte ne serait pas d'un très grand prix, car il serait rarement nécessaire. Cependant, comme tous les autres, le don de force est

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indispensable au salut. Quelles sont les grandes choses auxquelles il s'applique? Pour les connaître, il suffit d'étudier cette question : qu'est-ce que l'homme ?

L'homme est un roi déchu qui cherche son trône. Que l'homme ait été créé roi et qu'il soit déchu de sa royauté, c'est la vérité qu'on trouve écrite en tête de l'histoire de tous les peuples. C'est le dogme que révèle chaque jour et à chaque heure du jour, même à celui qui le nie, la lutte intestine du bien et du mal, la coexistence, dans le même cœur, de sublimes instincts et d'ignobles penchants. Que l'homme soit appelé à reconquérir sa royauté, c'est une seconde vérité, non moins certaine que la première. Sur elle reposent et la religion et la législation de tous les peuples, car sur elle repose la distinction du bien et du mal. Le bien est ce qui conduit l'homme à sa réhabilitation, le mal est ce qui l'en éloigne. Remonter sur son trône, est donc la grande oeuvre que l'homme doit accomplir.

Or, les moyens étant toujours de la même nature que la fin, grands sont les moyens donnés à l'homme pour arriver à sa fin dernière. Les employer avec courage et persévérance, c'est donc accomplir une grande chose, pour laquelle le don de force est indispensable (S. Greg., in Evang. Homil., XXXVII.) Quels sont ces moyens de réhabilitation et de conquête? Ils sont au nombre de dix, appelés par excellence le Décalogue ou les dix paroles. Ces dix paroles, ou ces dix verbes, sont comme dix incarnations de Dieu. En les pratiquant, l'homme devient un décalogue vivant, il se réhabilite, il devient roi, il devient Dieu. Accomplir le décalogue est donc la grande chose que l'homme doit

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faire, et l'unique pour laquelle le temps lui soit donné.

Cette entreprise est aussi difficile qu'elle est grande. Trois puissances redoutables sont liguées pour la faire échouer : le démon, la chair et le monde. Le démon : ce que nous avons dit dans la première partie de notre ouvrage nous dispense de parler de la ruse, de la cruauté, de la haine de ce premier ennemi, et par conséquent, des dangers qu'il nous fait courir. Pharaon, qui, joignant l'hypocrisie à la cruauté, entreprend d'exterminer le peuple d'Israël; Nabuchodonosor, qui fait jeter les jeunes Hébreux dans la vaste fournaise, chauffée sept fois plus que de coutume et dont la flamme s'élève jusqu'au ciel; Hérode, le bourreau des enfants de Bethléem, représentent imparfaitement le démon, sa haine, ses ruses et son insatiable soif des âmes.

La chair : foyer incandescent où fermentent nuit et jour, depuis le berceau jusqu'à la tombe, la délectation, l'amour, la vanité, la colère, le désir, l'aversion, la haine, la tristesse, l'audace, l'insubordination, l'espérance, la crainte, le désespoir. Comment représenter cette chair qui conspire perpétuellement contre l'esprit? C'est Ève, qui offre le fruit défendu à son mari et l'engage à se délecter avec elle dans le mal. C'est la femme de Putiphar, qui sollicite au crime le beau et chaste Joseph. C'est Thamar, qui, parée des vêtements de la courtisane, s'assied à l'angle du carrefour, pour attendre Juda et l'enlacer dans ses honteux filets. C'est Dalila, qui endort Samson sur ses genoux, lui coupe la chevelure résidence de sa force, et le livre aux Philistins, c'est-à-dire aux démons qui lui crèvent les yeux et en font leur jouet.

Habile à porter au mal, la chair ne l'est pas moins

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à détourner du bien. Pas un genre de guerre contre lui-même que l'homme ne doive connaître, pas un sacrifice qu'il ne doive être prêt à s'imposer. Tantôt, c'est une passion longtemps nourrie qu'il faut dompter, une liaison pleine de charmes séducteurs qu'il faut rompre ; tantôt un bien mal acquis dont il faut se dépouiller; mais que de réclamations, que d'objections, que d'impossibilités et de déchirements! D'autres fois, Dieu appelle à une vocation sublime : il veut un prêtre, un missionnaire, une carmélite, une soeur de charité. C'est Abraham qui doit quitter la terre de ses pères, sa famille, ses amis et partir pour une région lointaine. Ici encore, qui dira les larmes, les prières, les prétextes, les obstacles que la chair et le sang opposent à l'appel divin? Et pourtant, sous peine de mort, il faut tout surmonter.

Le monde : foule immense de renégats qui tourbillonne au milieu de plaisirs insensés et dont les provocations, les ricanements, les maximes, les mœurs, le luxe, les fêtes, les théâtres, les modes, les tableaux, les gravures, les statues, les danses, les chants, les écrits sont autant de traits enflammés. Il faut que l'homme vive au milieu de cette fascination générale, sans se laisser fasciner; au milieu de cet incendie de luxure, sans brûler, comme les trois enfants dans la fournaise de Babylone, sans perdre un de leurs cheveux. Vaincre le démon, se vaincre lui-même, telle est l'œuvre que l'homme doit accomplir : œuvre immense et bien au-dessus de ses forces. Toutefois, ce n'est que la première et la moins difficile partie de sa tâche : souffrir est la seconde.

Souffrir. Saint Antonin et saint Thomas donnent plusieurs raisons pour montrer qu'il faut plus de force pour souffrir que pour agir. « Sans doute, disent-ils, atta-

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quer et se jeter dans le péril précède, quant au temps, supporter et souffrir. Néanmoins, supporter et souffrir est plus essentiel à la force, plus noble, plus difficile et plus parfait. D'abord, il est plus difficile de combattre contre un plus fort, que contre un plus faible. Or, celui qui attaque se pose en plus fort, tandis que celui qui soutient le choc se présente comme plus faible.

« Ensuite, celui qui supporte et qui souffre sent actuellement le mal et le danger, tandis que celui qui attaque ne les voit que dans l'avenir. Or, il est bien plus difficile de n'être pas touché du mal présent que du mal futur. Enfin, supporter implique une certaine longueur de temps, tandis que attaquer peut se faire en un clin d'œil. Mais pour demeurer longtemps inébranlable à l'attaque, au danger et à la douleur, il faut bien plus d'énergie que pour se porter subitement à une œuvre difficile. » (S. Th., 2a 2ae, q. 123, art. 6, ad 1. S. Anton., IV p., tit. XIII, c. I, fol. 210.) De là, ce mot d'un grand capitaine : Les meilleures troupes ne sont pas les plus ardentes au combat, mais les plus dures à la fatigue.

Que l'homme doit-il souffrir? Mieux serait de demander ce qu'il ne doit pas souffrir. Douleurs physiques et douleurs morales, douleurs nées au dedans, douleurs venues du dehors, foris pugnae, intus timores; maladies de tout genre et de tous les organes, pauvreté, contradictions, calomnies, injures, injustices, attaques du côté du démon, de la chair et du monde, en un mot, la peine du corps et la peine de l'âme sous toutes les formes : tel est le cortège qui l'entoure pendant tout le cours de son pèlerinage.

Nous ne parlons que de la condition commune à

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toutes les existences. Souvent l'homme et surtout le chrétien est prédestiné à des souffrances exceptionnelles. Sa vertu irrite le monde et le démon. Pour lui en particulier, sont leur haine, leurs sarcasmes, leurs mépris. Pour lui, aujourd'hui comme autrefois, sur une grande partie du globe, se forgent les chaînes, s'ouvrent les prisons, se dressent les potences, s'aiguisent les sabres et s'allument les bûchers. Il faut que l'homme, l'enfant et le vieillard, la vierge timide bravent tout cet appareil de mort et la mort elle-même : l'apostasie serait l'enfer.

Mais qu'est-ce que l'homme? La faiblesse même. Cherchez tout ce qu 'il y a de plus faible dans la nature, une feuille que le vent emporte, c'est l'homme. Ainsi le définit le Saint-Esprit lui-même : Folium quod vento rapitur (Job, XIII, 25.) Incapable d'avoir une bonne pensée, il ne peut de lui-même ni agir ni vouloir, au bénéfice de sa fin dernière. Inconstant, il forme de bonnes résolutions qu'il ne tient pas. Lâche, la moindre peine l'effraye ; sensuel, la mortification lui est en horreur ; insoumis, le joug de l'obéissance lui pèse. A la moindre violence qu'il est obligé de se faire pour Dieu, le mécontentement est au fond de son cour, la résistance dans sa volonté, l'opposition dans son esprit, la plainte et le murmure sur ses lèvres. Voilà, et plus nulle encore, la feuille sèche qu'on appelle l'homme.

Et pourtant, il faut que cet être si faible devienne la force vivante ; il faut que cet enfant de Dieu devienne parfait comme son père. Malgré tous les obstacles que nous avons signalés, malgré le démon, mal-

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gré le monde, malgré lui-même, il faut que ce roi tombé reconquière le trône qu'il a perdu. Mesurez sa faiblesse, mesurez la grandeur de l'entreprise, et vous aurez la mesure du besoin continuel qu'il a du don de force.

Grâce à ce don divin, le monde, depuis dix-huit cents ans, a vu d'incroyables merveilles. Il a vu des millions d'âmes, âmes de riches et âmes de pauvres âmes de savants et d'ignorants, âmes de vieillards, de femmes et d'enfants, âmes vivant dans le cloître et dans le siècle, en Orient et en Occident, sous toutes les latitudes, fortes, courageuses et constantes dans l'exécution de leurs saints propos ; fortes et courageuses, pour vaincre les tentations, fortes, magnanimes et généreuses, pour supporter les adversités et les douleurs. Le Saint-Esprit lui-même leur rend cet hommage. «Ils ont vaincu les royaumes, accompli la justice, obtenu l'effet des promesses, fermé la gueule des lions, ont été guéris de leurs maladies, sont devenus forts dans les combats, ils ont mis en fuite les armées étrangères, ont rendu aux femmes leurs enfants, les ressuscitant après leur mort. » (Hebr., XI, 33, 35.)

Nous connaissons ce qu'ils ont fait : qu'ont-ils souffert ? « Les uns ont été cruellement tourmentés, ne voulant point racheter leur vie présente, afin d'en trouver une meilleure dans la résurrection. Les autres ont souffert les outrages et les fouets, les chaînes et les prisons ; ils ont été lapidés, ils ont été sciés, ils ont été mis aux plus rudes épreuves; ils sont morts par le tranchant du glaive ; ils ont mené une vie

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errante, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvre, abandonnés, affligés, persécutés ; eux dont le monde n'était pas digne, errant dans les déserts et les montagnes, et se retirant dans les antres et dans les cavernes de la terre. Puisque nous sommes environnés d'une si grande nuée de témoins, dégageons-nous de tout ce qui appesantit, et des liens du péché; et courons par la patience dans la carrière qui nous est ouverte. » (Hebr., XI 35 et suiv.)

Voilà ce que le monde a vu ; et voici ce qu'il a entendu. Au nom de tous ces élèves de la force, il a entendu Paul jetant ce sublime défi à toutes les puissances ennemies : « Je ne crains rien ; car je peux tout en celui qui me fortifie. Qui nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? La tribulation? ou l'angoisse? ou la faim? ou la nudité? ou le péril? ou la persécution? ou le glaive?... Je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature, ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu qui est dans le. Christ-Jésus. » (Act., XX, 24; Philipp., IV, 13; Rom., VIII, 35-39.)

Il a entendu Thérèse, prenant pour devise : Ou souffrir ou mourir. Il a entendu une des filles de Thérèse. Magdeleine de Pazzi, plus sublime encore, s'il est possible, que sa mère, disant : Souffrir et ne pas mourir. Il a entendu Jean de la Croix, résumant tous ses vœux dans ces mots : Souffrir et être méprisé pour Dieu. Combien d'autres accents, non moins in-

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connus du monde païen, n'ont pas retenti dans l'humanité chrétienne, depuis le jour où l'Esprit de force est descendu sur elle ! Et pour croire au christianisme, il en est encore qui demandent des miracles!

3° Quelle est la nécessité du don de force? Après ce qui vient d'être dit, une pareille question semble superflue. Il n'en est rien. A l'égard du don de force, comme à l'égard des autres dons du Saint-Esprit, l'homme se trouve dans l'alternative impitoyable que nous avons signalée : Ou vivre sous l'empire de l'Esprit de force, ou vivre sous la tyrannie de l'Esprit contraire. Quel est-il! l'Esprit de paresse (Ferraris, verb. Acedia.) Voyons en quoi il consiste et ce qu'il fait de l'homme et du monde. La paresse est un engourdissement spirituel qui nous empêche d'accomplir nos devoirs. C'est le chloroforme de Satan. A peine ce virus est répandu dans l'âme, qu'il l'appesantit et lui donne des nausées pour tout ce qui est bien spirituel. Sa fin suprême, l'amitié de Dieu en ce monde, sa gloire dans l'autre, les moyens d'y parvenir ; les devoirs, les vertus, les instructions chrétiennes, les fêtes, les sacrements, la prière, les bonnes œuvres, la religion tout entière lui est à charge et à dégoût.

«De là naît, suivant l'explication de saint Grégoire, la pusillanimité, pusillanimitas, espèce d'abattement et de mollesse en face d'une obligation tant soit peu coûteuse : telle que le jeûne, l'abstinence, la mortification des sens ou de la volonté ; la tiédeur, torpor,

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qui omet le devoir ou qui ne l'accomplit qu'imparfaitement et par manière d'acquit ; la divagation de l'esprit, mentis evagatio, qui, dans les exercices de religion, est partout ailleurs qu'en la présence de Dieu ; l'instabilité du cœur, instabilitas cordis, dont les inconstances dans le bien sont moins faciles à compter que les mouvements du roseau agité par les vents contraires ; la malice, malitia, à la pensée des devoirs imposés à l'homme et au chrétien, le paresseux se prend à regretter d'être né, et surtout né au sein du christianisme ; la haine, rancœur, du prêtre et de quiconque lui prêche ses obligations, ou même des objets matériels qui lui en rappellent le souvenir ; la fomentation de tous les vices, car il est écrit de l'oisiveté, fille de la paresse, qu'elle enseigne toute sorte de mal ; enfin, le découragement, le désespoir et l'impénitence finale. » (Apud Ferraris, verb. Acedia.)

On comprend ce que doit devenir un homme, un peuple, un monde, sous la tyrannie d'un pareil démon. Si rien n'est plus brillant que le tableau tracé par le Saint-Esprit lui-même, des élèves du don de force, rien n'est plus triste que le portrait des esclaves de l'Esprit de paresse. Être dégradé, sans énergie pour le bien, stupidement indifférent pour ses intérêts éternels, confondant toutes les religions dans un commun mépris, afin de n'en pratiquer aucune, enfoncé dans la matière, le paresseux spirituel, homme, peuple ou monde, veut et ne veut pas. Il a des oreilles, et il feint de ne pas entendre; des yeux, et il feint de ne pas voir ; des pieds, et il ne marche pas; des mains, et il ne

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travaille pas. Il ressemble à la porte qui vingt fois le jour s'ouvre et se ferme, et que le soir trouve toujours à la même place. Il cache sa main sous son aisselle, et c'est pour lui une fatigue de la porter à sa bouche (Prov., XXXVI, 13, 15.)

Non seulement cet homme, ce peuple, ce monde, se dégrade, mais encore il s'appauvrit en vérités et en vertus. Écoutons encore le Saint-Esprit: « Le lion est sur le chemin, dit le paresseux ; si je sors, je serai dévoré. Aussi j'ai passé par le champ du paresseux, et je l'ai trouvé tout plein d'orties, tout couvert d'épines, et la clôture renversée. Va donc à la fourmi, paresseux ; instruis-toi à son école. Pendant l'été, elle amasse pour l'hiver. Jusqu'à quand, paresseux, dormiras-tu, jusqu'à quand bâilleras-tu?

« Voici venir à toi l'indigence, comme un voyageur, et la pauvreté, comme un homme armé. Verjus aux dents, fumée aux yeux : tel est le paresseux pour celui qui l'emploie. S'il est tel pour les hommes, qu'est-il pour Dieu? Épée immobile qui se rouille, pied inactif qui s'engourdit, vêtement non porté que la teigne dévore, eau croupissante où se forment et grouillent les insectes les plus dégoûtants, aliment affadi que la bouche rejette et qu'elle ne reprend jamais. Ce n'est pas avec des pierres qu'il faut lapider le paresseux, il n'en est pas digne : c'est avec de la fiente de boeuf. » (Eccl., XXII, 29; Prov., VI, 11; id., X, 26; id., XIII, 4; id., XXIV, 30. – De stercore boum, disent les commentateurs, aprce que le bœuf est le modèle du travail.)

CHAPITRE XXXI. LE DON DE CONSEIL. Ce qu'est le don de conseil. - En quoi il diffère de la prudence et du don de science. - Effets du don de conseil. - Sur notre vie et sur la vie des autres. - Paroles de Donoso Cortés. - Le don de conseil a créé les ordres religieux. - Explication de ce fait. - Immense bienfait du don de conseil. - Nécessité du don de conseil; il est opposé à l'avarice. - Explication. - Nature et effets de l'avarice sur l'homme et sur le monde.

Supérieur en énergie et en étendue à la vertu de force, le don ou l'esprit de force a deux objets ; l'action et la souffrance. Il est placé au milieu des sept dons, comme un roi au milieu de ses officiers, pour les protéger et les diriger. Grâce à son influence, l'homme devient capable de mener à bonne fin la grande entreprise pour laquelle il est sur la terre, la conquête du ciel. Devant lui reculent les trois puissances liguées pour arrêter sa marche : le démon, la chair et le monde. Avec un courage inébranlable, il supporte les fatigues de l'éternel combat et donne au ciel, et à la terre le plus beau spectacle qu'ils puissent contempler.

Nécessaire à l'homme, à la société, à l'humanité tout entière pour faire et pour souffrir noblement de grandes choses, le don de force ne l'est pas moins pour les préserver de l'esclavage de l'esprit con

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traire, la paresse. Cet Esprit qui dégrade l'homme, qui le rend méprisable et qui l'appauvrit, offre un triste contraste avec l'Esprit de force, tel qu'il s'est manifesté dans tous les siècles et qu'il se manifeste encore dans tous les pays catholiques.

Mais, pour agir et pour souffrir conformément au but de la vie, il ne suffit pas d'avoir la force de l'action et de la souffrance, cette force doit être dirigée. « On court mal, dit saint Augustin, si l'on ne sait pas où il faut courir : Non bene curritur si quo currendum est nesciatur. » Elle l'est par le don de conseil. Nous le verrons dans l'étude de nos trois questions : Qu'est-ce que le don de conseil? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité?

1° Qu'est-ce que le don de conseil? Le conseil est un don, du Saint-Esprit qui nous fait discerner avec certitude les meilleurs moyens d'arriver au ciel (S. Anton., iv p., tit. XII, c. I, fol. 189.) Ce nom est admirable. Le conseil est l'avis qui nous est donné par quelqu'un. Quel noble don! Dans une foule de circonstances l'homme est incapable de se décider lui-même. Pour mettre fin à ses incertitudes, que fait-il? Il demande conseil. Rien de plus sage que cette conduite. Mon fils, disait Tobie, demandez toujours conseil au sage (IV, 19.) D'un bon conseil peut dépendre la fortune, l'honneur, la vie même. Que de mécomptes, de regrets, de larmes il peut épargner! Or, dans l'affaire la seule importante, la seule qui entraîne des conséquences éternelles,

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l'affaire du salut, le Saint-Esprit lui-même veut bien être notre conseiller : il le devient par le don qui nous occupe.

Ce don diffère de la vertu de prudence et du don de science. Il diffère de la prudence, en principe, en étendue, en certitude. En principe : la raison est le principe de la prudence naturelle; par le don de conseil, c'est le Saint-Esprit lui-même qui devient notre guide. En étendue la vertu de prudence, quelle qu'elle soit, naturelle ou surnaturelle, ne peut ni embrasser ni prévoir tous les moyens les plus propres à parvenir au but désiré, et malgré toute son application elle est, comme dit l'Écriture, toujours courte par quelque endroit (Sap., IX, 14.)

Le don de conseil, au contraire, s'étend à tout ce qu'il nous est nécessaire de connaître pour nous décider sagement dans un cas donné. En certitude personne n'ignore les calculs et les tâtonnements qui précèdent une détermination importante, les hésitations qui l'accompagnent et les incertitudes mêmes qui la suivent. Rien de tout cela dans le don de conseil. C'est l'Esprit-Saint lui-même qui nous communique sa lumière et détermine notre choix (S. Anton., IV p., tit. XII, c. I, fol. 189.)

Quant à la différence du don de conseil avec le don de science, voici en quoi elle consiste. En nous communiquant la connaissance certaine de la vérité, le don de science nous rend capables de discerner sans peine le vrai du faux, le bien du mal. Le don de con-

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seil va plus loin. Il nous fait distinguer et choisir entre le vrai et le plus, vrai, entre le bon et le meilleur : c'est-à-dire qu'il nous indique les moyens les plus appropriés à notre fin suprême, eu égard aux circonstances de temps, de lieux et de personnes.

Avoir considéré le don de conseil en lui-même, ne suffit pas : pour le bien connaître, il faut le voir dans ses effets.

2° Quels sont les effets du don de conseil? Nous venons de les indiquer, en disant que le don de conseil nous fait choisir les meilleurs moyens d'arriver à notre fin dernière. Cela veut dire que ce don divin nous préserve des malheurs, souvent désespérés, auxquels aboutirait un choix imprudent. Cela veut dire encore qu'il nous aide à faire nos œuvres, comme Dieu lui-même fait les siennes, avec nombre, poids et mesure. Cela veut dire, enfin, que, membre du grand corps du Verbe incarné, il nous met chacun à notre place et nous fait fonctionner de manière à procurer, sans froissement, l'harmonie de l'ensemble : magnifique harmonie, puissante unité qui est le but de tous les dons et de toutes les opérations du Saint-Esprit.

Le don de conseil est d'une pratique incessante. Comme l'aveugle a besoin d'un guide dans toutes ses démarches; ainsi l'homme, quel qu'il soit, enfant, jeune homme ou vieillard, riche ou pauvre, roi ou sujet, prêtre ou séculier, a besoin d'être dirigé dans chacun de ses actes : il l'est en réalité. Ce qui est vrai de l'individu est vrai de la famille, vrai des sociétés, vrai de l'humanité elle-même. Malheur donc à celui qui, dans le gouvernement de sa vie ou de la

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vie des autres, dédaigne l'Esprit de conseil. Malheur plus grand à celui qui le cherche là où il n'est pas. Or, il est là où est le Saint-Esprit; il n'est que là : et il y est suivant la mesure des communications du Saint-Esprit. De là vient que les saints, c'est-à-dire les hommes de bon conseil par excellence, sont pour le monde de véritables trésors.

« Si le genre humain, écrit Donoso Cortès, n'était pas irrémissiblement condamné à voir les choses à rebours, il choisirait pour conseillers, parmi tous les hommes, les théologiens; parmi les théologiens, les mystiques; et parmi les mystiques, ceux qui ont mené la vie la plus retirée du monde et des affaires. Parmi les personnes que je connais, et j'en connais beaucoup, les seules en qui j'ai reconnu un bon sens imperturbable, une véritable sagacité, une merveilleuse aptitude pour donner des solutions pratiques et sages aux problèmes les plus difficiles, et pour trouver toujours une échappée ou une issue aux affaires les plus ardues, sont celles qui ont mené une vie contemplative et retirée. Au contraire, je n'ai pas encore rencontré, et je n'espère pas rencontrer jamais, un de ces hommes qu'on appelle d'affaires, méprisant les contemplations spirituelles, et surtout les contemplations divines, qui soit capable de rien entendre à aucune affaire. » (Essai, etc., p. 200.)

Si chacun de nous ignore les bienfaits personnels de l'Esprit de conseil, le monde ne doit pas ignorer qu'il lui est redevable de son plus beau, de son plus utile chef-d'œuvre. Quel est-il? Les ordres religieux.

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Écoutons les princes de la théologie raconter l'histoire de cette création merveilleuse ; et pour en faire hommage à l'Esprit de conseil, rappelons-nous qu'elle fut inconnue de toute l'antiquité, qu'elle commence avec l'effusion du Saint-Esprit au Cénacle, et qu'elle disparaît de tous les lieux d'où il se retire.

« Dieu étant la perfection, lui être uni de la manière la plus intime, enseignent saint Thomas et saint Antonin, est la gloire et le bonheur de l'homme, parce que telle est sa fin. Mais à raison des préoccupations et des obstacles inévitables de la vie ordinaire, cette union est impossible. Voilà pourquoi aux préceptes, la loi divine ajoute des conseils. Ils ont pour but de dégager l'homme, dans les limites du possible, de toutes les sollicitudes de la vie présente.

« Toutefois, ce dégagement n'est pas tellement nécessaire que sans cela l'homme ne puisse parvenir à sa fin. La vertu et la sainteté ne sont pas incompatibles avec l'usage raisonnable des biens terrestres. Aussi, les avertissements de la loi divine s'appellent, non des préceptes, mais des conseils, en ce sens qu'ils persuadent à l'homme de mépriser le moins pour le plus, le moins bon pour le meilleur. Or, dans l'état actuel, les sollicitudes de l'homme ont un triple objet : notre personne, ce qu'elle doit faire, où elle doit habiter; les personnes qui nous sont unies par les liens les plus intimes, telles que l'épouse et les enfants ; les biens extérieurs et les moyens de les acquérir ou de les conserver.

« Afin de briser d'un seul coup ces trois obstacles à l'union intime avec Dieu, le Verbe incarné donne trois conseils, que le Saint-Esprit fait goûter et

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prendre pour règles de conduite. La pauvreté volontaire retranche toutes les sollicitudes à l'égard des biens terrestres. La virginité et la chasteté volontaires dégagent l'âme de toute sollicitude à l'égard des biens du corps. L' obéissance volontaire délivre de toute sollicitude, à l'égard de la conduite de la vie et des biens de l'esprit, résultant de l'indépendance de la volonté. » (S. Anton., IV p., tit. XII, c. II.)

Les élèves du chrême, alumni chrismatis, qui ont le courage de ce dégagement héroïque, peuvent chanter avec le prophète : Comme le passereau, notre âme s'est échappée du filet de l'oiseleur; le filet s'est rompu et nous avons été délivrés (Ps. 123.) Rien désormais ne les empêche de faire de Dieu le centre de toutes leurs affections et de graviter vers lui de toutes les puissances de leur être. Aux regards du monde entier, ils accomplissent dans l'ordre moral la grande loi qui préside an monde planétaire, où nous voyons tous les astres, poussés par une force irrésistible, graviter vers le soleil. Que dire de plus? Aimer comme ils aiment, c'est écarter, briser, fouler aux pieds tous les obstacles qui peuvent retarder la vitesse de leur mouvement vers Dieu, ou en fausser la direction. Ici encore, ils accomplissent dans l'ordre moral la loi qui préside au monde terrestre, où nous voyons les torrents et les fleuves renverser sur leur passage tout ce qui s'oppose à leur course impétueuse vers l'Océan.

Calculons maintenant, s'il est possible, tout ce que l'humanité doit aux ordres religieux de services et de bienfaits, aussi bien dans l'ordre temporel que dans l'ordre moral, et nous saurons, en partie, ce que le

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monde doit au seul don de conseil. Nous disons en partie; car, si nous connaissons les biens dont nous comble l'Esprit de conseil, nous ignorons encore les maux dont il nous préserve. La réponse à la question suivante achèvera de nous instruire.

3° Quelle est la nécessité du don de conseil? Parce qu'il n'a pas la vérité en lui, l'homme est un être enseigné ; et parce qu'il est un être enseigné, il est forcément un être dirigé. Or, comme le monde lui-même, l'homme est placé entre deux directions opposées : l'une qui vient de l'Esprit de lumière, l'autre de l'Esprit de ténèbres. Quel qu'il soit et quoi qu'il fasse, il faut qu'il obéisse à l'une ou à l'autre : l'alternative est impitoyable. Si l'Esprit de conseil se retire de l'homme ou du monde, sa place ne reste pas vide : elle est immédiatement prise par l'Esprit contraire qui est l'esprit d'avarice (S. Anton., IV p., tit. X, c. I.).

Que l'avarice soit directement opposée au don de conseil, rien n'est plus facile à prouver. En éclairant notre entendement, le don de conseil nous fait choisir les meilleurs moyens d'atteindre notre fin dernière. Le premier est le dégagement des sollicitudes de la vie, par le détachement des biens créés. Le second est le dépouillement volontaire de tous ces biens.

Qu'est-ce que l'avarice? C'est l'amour déréglé des richesses. Obscurcir l'entendement et fausser la volonté, est l'inévitable effet de l'avarice. A peine l'Esprit d'avarice est entré dans un homme qu'il le fascine.

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Devant ses yeux, les biens terrestres forment un mirage trompeur, hors duquel il ne voit rien qui soit digne de ses pensées. Ce mirage, il le poursuit et se consume à le saisir; et, tout absorbe qu'il est dans sa poursuite insensée, il oublie les véritables biens. Au lieu de dégager sa route, il l'encombre de mille obstacles. Au lieu d'avoir la liberté de ses allures et de ses pensées, il s'enlace dans des filets inextricables et se perd dans des sollicitudes sans fin, source de douleurs et d'iniquités, jusqu'à ce que la mort vienne lui dire : Tisserand de toiles d'araignées, preneur de mouches, constructeur de châteaux de cartes, il faut partir pour l'éternité et partir les mains vides (Sap., IV, 12. – I ad Tim., VI, 9, 10. – Is., LIX, 5.) Oui, les mains vides de bonnes œuvres, et trop souvent pleines de péchés.

L'avarice est une mère féconde qui engendre des filles non moins criminelles que leur mère. En voici quelques-unes: la dureté de coeur, cordis duritia, rien n'est plus insensible que l'avare. Ni les calamités publiques, ni les haillons du pauvre, ni les gémissements du malade, ni les larmes de la veuve et de l'orphelin, ne sont capables de lui faire délier les cordons de sa bourse. Son âme est frappée de la sèche et dure empreinte du métal qu'il adore. La fourberie, falsitas; pas de mensonges ni de tromperies dont l'avare se fasse scrupule, soit pour vendre, soit pour acheter. De toutes les vertus, la bonne foi est celle qu'il connaît le moins.

La fraude, fraus; des paroles il passe aux actes. Frauder dans les poids et dans les mesures, frauder sur la nature et la qualité des objets, sont pour l'avare

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monnaie courante. La violence, violentia; il faut donner ce nom aux concussions publiques, aux vols en grand, aux compromis scandaleux, aux contrats usuraires, aux manoeuvres indignes, par lesquelles on trompe la crédulité, on abuse de la faiblesse, on trafique de la conscience et on s'enrichit au détriment de l'honneur et de la justice.

La trahison, perfidia; l'avare n'a qu'un ami, c'est son or. Dans un sens bien différent de Melchisédech, il peut avouer qu'il n'a ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs, et qu'il est sans généalogie sur la terre. Se brouiller avec ses parents et. ses amis, leur susciter des procès, fomenter des divisions et des haines, descendre à toutes les bassesses, vivre d'égoïsme, de dénigrement et de jalousie, ne coûte rien à l'avare, dès qu'il s'agit d'une perte ou d'un gain.

Que l'esprit d'avarice s'étende sur la société, et tous les stigmates justement imprimés à l'avare individuel s'appliquent à l'avare collectif. En toute vérité, il faudra dire de cette société, de cette nation, de ce monde, qu'il n'y a rien de plus scélérat; que la crainte de Dieu, la Justice et la loyauté en sont bannies ; que c'est un vaste bazar, où tout se vend parce que tout s'achète, la liberté, l'honneur et la conscience; une agrégation de flibustiers et de pirates qui, à moins d'une conversion miraculeuse, finira par ne plus compter que deux catégories d'individus: les dupes et les fripons . En attendant, deux caractères distingueront cette société possédée du démon de l'avarice. Latente ou manifeste, la guerre de ceux qui n'ont pas contre ceux qui ont sera en permanence; des révolutions incessantes amèneront des catastrophes sans fin, juste châtiment d'un

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monde qui a changé son Dieu en veau d'or. La folie remplacera la raison, et le temps sera préféré à l'éternité, le moins au plus.

« Quelle sagesse, quel bon sens, quelle élévation d'intelligence, demande l'Écriture, peut-il rester à celui qui s'est soudé à sa charrue, qui met sa gloire dans ses machines, dans l'aiguillon dont il excite ses bœufs; qui ne parle qu'engrais, agriculture, travaux matériels ; dont toutes les conversations roulent sur les fils des taureaux; dont le cœur est enfoncé dans les sillons et la pensée dans la graisse des vaches?» (Eccles., X, 9, 10. – Eph., v, 5. – Eccl., XXVII, 1. – Eccl., XXXVIII, 25-27.)

Sauver le monde d'une pareille dégradation, n'est-ce pas un immense bienfait? De qui peut-on l'attendre? Des législateurs, des philosophes, des hommes quels qu'ils soient ? Nullement ; mais de l'Esprit de conseil, et de lui seul, et le monde l'oublie !

CHAPITRE XXXII. LE DON D'ENTENDEMENT. Ce qu'il est. - En quoi il diffère de la foi et du don de science. - Ses effets : il agit sur l'entendement et sur la volonté. - De quelle manière. - Exemple des apôtres. - Ce qu'est le chrétien sans le don d'entendement. - Ce qu'il devient quand il le possède. - Sa nécessité. - De quel esprit il nous délivre. - Paroles de saint Antonin. - L'esprit de gourmandise et ses effets. - L'affaiblissement de l'intelligence. - La folle joie. - L'immodestie. - La perte de la fortune et de la santé. - Tableau du sensualisme actuel.

Au milieu des ténèbres de la nuit, l'enfant distingue entre mille la voix de son père. Dès qu'il l'entend, il court où cette voix l'appelle. Ainsi de l'âme dirigée par le don de conseil. Parmi les différents partis qui se présentent et les mouvements divers qui la sollicitent, elle distingue sans peine le parti qu'il faut prendre, le mouvement qu'il faut suivre. Agissant sur la volonté, non moins que sur l'entendement, le don de conseil imprime à l'âme une forte impulsion, qui la rend victorieuse des mouvements de la nature et docile aux mouvements de la grâce. De là, une droiture d'intention, une pureté d'affection et une sagesse de conduite qui rendent sa vie toute divine. De là, une générosité constante et parfois héroïque à faire tous les sacrifices, pour se dégager des obstacles à la perfection.

Si nous restons dans le monde, c'est le détachement des créatures et surtout des richesses; si l'impulsion

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est plus forte, c'est l'abandon complet des biens créés, au moyen des trois vœux de religion, principe de gloire pour l'Église et de bienfaits pour la société. Dans le siècle comme dans le cloître, c'est la délivrance de l'esprit d'avarice, cause incessante de la perte d'une infinité d'âmes. Tels sont, en abrégé, les effets du don de conseil.

Plus noble encore est le don d'entendement ou d'intelligence. Pour connaître dans leur nature et dans leur étendue les richesses incomparables de ce nouvel élément déificateur, nous allons, comme pour les autres, étudier les trois questions suivantes : Qu'est-ce que le don d'entendement? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité?

1° Qu'est-ce que le don d'entendement? L'entendement est un don du Saint-Esprit qui nous fait comprendre et pénétrer les vérités surnaturelles (Vig., c. XIII, p. 410.) Le mot entendement ou intelligence implique une certaine connaissance intime; car il vient du latin intelligere qui signifie lire au dedans, intus legere. La connaissance des êtres qui nous vient par les sens, par la vue, par l'ouïe, par le goût et le toucher, se borne aux qualités extérieures ; mais la connaissance intellectuelle pénètre jusqu'à l'essence des choses.

Or, il y a beaucoup de choses qui sont cachées sous des voiles et que l'intelligence seule peut pénétrer. Ainsi, sous les formes extérieures se cache la substance des êtres; sous les mots, la signification

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des mots ; sous les comparaisons et les figures, la vérité figurée; sous les effets, les causes. Plus la lumière de notre entendement est forte, pins avant elle peut pénétrer. La lumière naturelle de notre entendement n'a qu'une force bornée, incapable de pénétrer au delà de certaines limites. Cependant l'homme est créé pour une fin surnaturelle; il ne peut l'atteindre qu'autant qu'il la connaît ainsi que les moyens d'y parvenir. L'homme a donc besoin d'une lumière surnaturelle, pour pénétrer ce qui dépasse la portée naturelle de son entendement. Cette lumière surnaturelle, communiquée à l'homme par le Saint-Esprit, rappelle le don d'entendement (S. Th., 2a 2ae, q. 8, art. 1, cor., et ad. 1.)

On voit déjà en quoi le don d'intelligence diffère de l'intelligence naturelle, de la foi et du don de science. L'intelligence naturelle est la faculté de connaître les vérités fondamentales qui peuvent être connues par la raison. L'intelligence surnaturelle ou le don d'intelligence va plus loin, il vient, non de la nature, mais de la grâce; il pénètre, non-seulement les vérités de l'ordre purement humain, mais les vérités de l'ordre surnaturel (S. Anton., IV p., tit. XI, p. 169.)

Il diffère de la foi, dont le propre est de nous faire adhérer fermement aux vérités de l'ordre surnaturel ; tandis que le don d'intelligence nous fait pénétrer et comprendre ces vérités, autant qu'un homme peut en être capable. « Bien que le don d'intelligence, dit saint

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Antonin, corresponde à la foi et la suppose, il ne s'ensuit pas qu'il puisse, comme la foi, être dans l'homme sans la grâce sanctifiante. La raison en est que la foi implique un simple assentiment à la vérité, assentiment qui peut exister par une lumière de l'esprit, indépendante de la grâce. Mais le don de l'intelligence emporte une certaine pénétration de la vérité dans ses rapports avec notre fin dernière, pénétration qui ne peut exister sans la grâce sanctifiante. Ainsi, le pécheur qui conserve la foi peut comprendre les vérités à croire, mais il ne les comprend pas pleinement et ne les pénètre point. » (S. Anton., ubi suprà.)

Quant à l'homme en état de grâce, il peut rester dans une certaine obscurité sur des vérités non nécessaires au salut; mais, toujours à l'égard de celles qui sont nécessaires, le Saint-Esprit lui donne l'entendement suffisant. Cette limite, apportée au don d'intelligence, est souvent un bienfait de la sagesse de Dieu, qui veut ainsi éloigner ou rendre impuissantes les tentations d'orgueil (Vig., ubi suprà.).

Il diffère du don de science. Le don de science est opposé à l'ignorance, devant laquelle la vérité est comme si elle n'était pas ; et le don d'intelligence, à la grossièreté ou à l'épaisseur de l'esprit, qui s'arrête aux surfaces sans pouvoir pénétrer le fond. L'objet principal du don de science est de nous faire distinguer sûrement la vérité de l'erreur; mais le don d'entendement nous fait pénétrer, jusque dans ses

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profondeurs, la vérité que le don de science nous montre dégagée de tout alliage (S. Th., 2a 2ae, q. 9, art. 1, cor.) Ainsi, par la foi l'homme a la connaissance de la vérité ; par le don de science, la certitude raisonnée; par le don d'entendement, la compréhension est une sorte d'intuition commencée.

2° Quels sont les effets du don d'entendement? Comme les autres dons du Saint-Esprit, le don d'entendement est spéculatif et pratique. Par là il faut entendre qu'il regarde les vérités à croire et les devoirs à pratiquer. « Le don d'intelligence, enseigne la théologie, ne s'applique pas seulement aux choses qui sont primitivement et principalement l'objet de la foi, mais encore à toutes celles qui s'y rapportent. Or, les bonnes œuvres ont une relation intime avec la foi, puisque la foi agit par la charité.

« Ainsi, le don d'intelligence s'étend aux actes, en tant qu'ils doivent être conformes aux lois éternelles, dont la raison seule ne peut pénétrer, comme il convient, ni le sens ni l'étendue. Sans doute la raison naturelle dirige l'homme dans les actes humains; mais la règle des actes humains n'est pas seulement la raison humaine, c'est encore la raison éternelle, qui surpasse toute raison créée. Donc la connaissance des actes, en tant qu'ils doivent être réglés par la raison divine, surpasse la raison humaine et réclame impérieusement la lumière surnaturelle du don d'intelligence. » (S. Th., 2a 2ae, q. 8, art. 3, cor.; et S. Anton., ubi suprà.)

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Il en résulte que ce don agit sur l'entendement et sur la volonté. Sur l'entendement, et voulons-nous savoir ce qu'il y produit? Trois lumières nous éclairent : la raison, la foi, le don d'intelligence. La raison est une lampe sépulcrale qui ne projette qu'une lueur douteuse, à peine suffisante pour percer l'épaisseur de la nuit et nous faire entrevoir les objets lés plus rapprochés. La foi est un flambeau plus lumineux qui brille dans les ténèbres, mais dont les rayons n'éclairent qu'imparfaitement un horizon limité (II Petr., I, 19.) Le don d'intelligence, c'est le soleil dissipant ténèbres et nuages et éclairant au loin toutes choses, au-dessous et autour de lui.

Est-il besoin de faire remarquer la différence de ces trois lumières? Si j'entre dans un appartement avec une lampe, je distingue, mais avec peine, les objets qui s'y trouvent. Si j'y entre avec un flambeau plus lumineux, je vois les objets, avec moins de peine, mais imparfaitement. Si j'y entre en plein midi, je vois tous ces objets parfaitement, dans toute leur beauté et sans effort.

Quels sont les objets que le don d'intelligence fait resplendir à nos yeux? Ils ne sont autres que la vérité dans tous les ordres et sous toutes les faces : vérité dans l'ordre religieux. L'Écriture la contient, mais couverte de voiles, que le don d'intelligence a seul le pouvoir de soulever ou (le rendre transparents. Ainsi, avant l'ascension de leur maître, les apôtres avaient la, raison et la foi, et pourtant ils ne comprenaient pas les Écritures. Le premier bienfait de Notre-Seigneur, après sa

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résurrection, est de leur ouvrir l'esprit, afin de faire place au don d'intelligence qui devait venir, le jour de la Pentecôte, leur communiquer la connaissance claire et comme la vue de la vérité, cachée dans les divins oracles (Joan., XX, 9. – Luc., XXIV, 45. – Joan., XVI, 13.)

L'Esprit d'intelligence est descendu dans l'âme ténébreuse des pêcheurs de Galilée, et ils sont devenus des génies de premier ordre, des soleils resplendissants dont les rayons illuminent le monde entier. Voyez avec quelle merveilleuse facilité Pierre, à peine sorti du Cénacle, lit aux juifs les Écritures et leur montre partout le Verbe, rédempteur d'Israël et des gentils, nommé dans les promesses, caché sous les figures, annoncé dans les prophéties, préparé par tous les événements.

Devant lui se déroule le magnifique tableau des mystères du règne de Dieu, dont les anges eux-mêmes n'avaient jusqu'alors qu'une connaissance imparfaite; et ce tableau étincelant de lumières et de beautés, il l'offre à l'admiration de ses auditeurs. Ceux-ci, à leur tour, éclairés du don d'intelligence, comprennent ce qu'ils n'avaient jamais compris, voient ce qu'ils n'avaient jamais vu; et avec l'enthousiasme de l'amour embrassent la vérité, comme, après une longue absence, l'enfant embrasse une mère chérie dont rien ne peut plus le séparer (S. Aug. De civ. Dei, lib. X c. XXIX.)

Ce qui eut lieu pour les apôtres, se passe à l'égard

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du chrétien. Il peut avoir la foi ; mais si par le péché mortel, il a perdu le don d'intelligence, l'Écriture, sainte, avec tous ses trésors de vérités, toutes ses beautés et toutes ses lumières, est pour lui un livre fermé. Il lit la lettre, qui tue, mais l'esprit qui vivifie lui échappe. Quelques rayons épars frappent sa vue, mais le foyer il ne l'aperçoit pas. La lecture même de ce livre, descendu du ciel, le fatigue et l'ennuie.

Il en est de même des autres vaisseaux dans lesquels repose la vérité. Ces vaisseaux précieux sont l'enseignement de l'Église, les ouvrages de théologie et de philosophie chrétienne, les sermons, le monde physique et les événements de l'histoire. Or, sans le don d'intelligence tous ces réservoirs de vérité sont à peine entr'ouverts, et les vérités qu'ils renferment très mal connues, encore moins comprises, très peu admirées et encore moins aimées (Luc., XVIII, 34.)

Survienne l'Esprit d'intelligence, tout s'illumine. L'Ancien et le Nouveau Testament s'entr'ouvrent jusque dans leurs profondeurs, et laissent contempler les mystères du Verbe qui était dans la Loi, comme il est dans l'Évangile, l'Alpha et l'Omega de toutes choses. Le Symbale catholique, le Décalogue, et les Sacrements apparaissent comme le corps de doctrine le plus noble, le mieux lié et le plus parfait que l'homme ait jamais connu.

La théologie resplendit comme la reine des sciences, digne des études et des préférences de tout esprit sérieux. Sur ses pas marche sa fille aînée, la philosophie chrétienne, dont les enseignements ne sont pas moins néces-

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saires aux rois, pour le gouvernement des peuples, qu'aux sujets eux-mêmes pour le gouvernement de leur vie. Les sermons, les catéchismes, les instructions religieuses, telle forme qu'ils revêtent, ne sont plus de vains sons qui frappent les oreilles du corps, sans parvenir à l'oreille du coeur. An dedans de l'âme est l'Esprit d'intelligence qui les traduit à chacun, les fait comprendre, goûter, retenir et pratiquer, suivant le mot de l'Apôtre : Tous seront enseignés de Dieu : Erunt omnes docibiles Dei.

Scrutateur des plus profonds mystères du monde surnaturel, c'est le moins que l'Esprit d'intelligence scrute et dévoile les secrets du monde physique. Pour celui qui le possède, l'univers matériel redevient ce qu'il doit être, ce qu'il est en réalité, un voile diaphane jeté sur le monde spirituel, un rayonnement de l'invisible; un miroir où se réfléchissent la puissance, la sagesse, la bonté, l'éternité, la divinité du Créateur ; un livre écrit au dedans et au dehors, qui enseigne à tous les bienfaits de Dieu et les devoirs de l'homme.

Quant aux événements de l'histoire, pas plus que les créatures matérielles, ils n'ont d'obscurité pour l'Esprit d'intelligence. D'un regard, embrassant la durée des âges, il voit toute la période antérieure au Messie, avec l'élévation et la chute de ses grands empires, avec ses guerres, ses batailles, ses révolutions incessantes, ses mouvements si variés et si profonds, se résumant en un seul mot : Tout pour faire naître le Christ à Bethléem.

Non moins lumineuse est la période postérieure à la venue du Désiré des nations. Avec tout ce qu'elle embrasse d'événements, de prospérités et de revers, elle se traduit par ce seul mot : Tout pour établir, conserver

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et propager le règne du Roi immortel des siècles. Et le but de ce règne n'est autre que la déification de l'homme sur la terre et sa glorification dans l'éternité.

Le don d'intelligence n'agit pas seulement sur l'entendement, il agit encore sur la volonté. Or, les mouvements de la volonté sont en raison directe des lumières de l'esprit. Plus l'esprit voit clairement une chose, plus le coeur en est touché, c'est-à-dire disposé à l'aimer ou à la craindre. Pour l'âme en possession du don d'intelligence, la religion, comme fait divin, n'a plus de ténèbres. Les fondements de l'édifice sont mis à nu. Sans en comprendre la nature, elle voit la place et la nécessité des mystères; elle voit les faits et la raison des faits, l'harmonie des moyens avec la fin, et le majestueux ensemble qui en résulte. La foi lui devient si facile, qu'elle n'a presque plus de mérite à croire ; si claire qu'elle ne comprend pas qu'on ne voie pas ce qu'elle voit; si ferme, que rien ne peut la faire chanceler.

Que le démon armé de tromperies, le sophiste armé de mensonges, le mondain armé de scandales, entreprennent de lui arracher une négation ou même un doute : cette âme se rit de leurs attaques. C'est le cèdre du Liban qui demeure inébranlable au milieu des tempêtes; c'est le martyr qui sur le bûcher chante son Credo; c'est la jeune vierge qui, du fond de la solitude, envoie au monde ces sublimes accents : « Quand tous les hommes changeraient de religion et réuniraient leurs efforts pour me faire chanceler dans ma croyance, ils ne gagneraient rien. Il me semble que je les vaincrais tous par la force de la foi; elle est si profondément enracinée dans mon coeur, que l'enfer lui-même avec

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toutes ses légions ne serait pas capable de l'ébranler. »

On comprend quelle générosité de cœur doit produire une connaissance si relevée et si sûre des choses divines. « Grâce au don d'entendement, s'écriait David, j'aime les commandements de mon Dieu par-dessus l'or et la topaze. » (Ps. 118.) De là vient la ferveur dans le service de Dieu, la résistance victorieuse aux tentations, le mépris du monde et de ses faux biens, la patience dans la douleur, la résignation dans la pauvreté, le sacrifice de soi aux autres, le détachement de la vie et l'aspiration constante vers les réalités futures. Traduites en actes publics, ces dispositions deviennent pour les familles, pour les villes et pour les campagnes, pour la société tout entière, une source de vertus qui ennoblissent l'humanité, de bienfaits qui la consolent et de sacrifices qui la préservent des châtiments, tant de fois mérités par les iniquités du grand nombre.

3° Quelle est la nécessité du don d'entendement? Dans ce qui précède est en partie la réponse à cette question. Le don d'entendement produit des effets positifs et des effets négatifs. Comme nous l'avons vu, les effets positifs sont d'illuminer l'esprit et d'ennoblir le cœur. Or, rien n'est plus nécessaire que cette double action de l'esprit d'intelligence. Vous avez la foi, et vous croyez que Dieu est partout, qu'il vous voit, qu'il vous entend et qu'il vous jugera. Vous avez la foi, et vous croyez que la grande Victime, vouée an gibet du Calvaire, est votre Dieu et votre modèle. Vous avez la foi, et vous croyez que vous avez une âme à sauver, que vous n'en avez qu'une, que personne que vous ne peut

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la sauver, que, si vous la perdez, vous serez éternellement la plus malheureuse des créatures. Vous avez la foi, et vous croyez qu'un seul péché mortel condamne à des tourments sans fin. Vous avez la foi, et vous croyez que la religion crue et pratiquée non pas suivant vos caprices, mais comme Dieu le veut et comme l'Église l'enseigne, est l'unique moyen d'éviter l'enfer et de mériter le ciel. Vous croyez fermement toutes ces vérités. D'où vient cependant qu'elles font si peu d'impression sur vous? De ce que vous ne comprenez pas; et vous ne comprenez pas, parce que le don d'entendement vous manque. Dieu avec ses droits, le baptême avec ses engagements, la vie avec son but, l'éternité avec ses épouvantes et ses splendeurs, vous apparaissent comme des ombres éloignées et fugitives. De toutes ces grandes réalités, vous n'avez qu'une connaissance vague, confuse, sèche et stérile. Vous avez des yeux, et vous ne voyez pas; des oreilles, et vous n'entendez pas; une volonté, et vous ne voulez pas. Fruit du don d'entendement, le sens chrétien, ce sixième sens de l'homme baptisé, vous manque (I Cor., II, 16.)

Il manque à la plupart des hommes d'aujourd'hui et à un trop grand nombre de femmes. Il manque aux familles, il manque à la société, il manque aux gouvernants et aux gouvernés, il manque au monde actuel. Monde de prétendue lumière et de prétendu progrès, il ne reste pour toi qu'un dernier vœu à former, c'est que l'Esprit d'intelligence te soit donné de nouveau et te montre à nu l'abîme inévitable, vers lequel te conduit

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à grands pas l'Esprit de ténèbres, redevenu, en punition de ton orgueil, ton guide et ton maître (Deut. XXXII, 28, 29.)

En effet, à l'égard de ce don comme à l'égard des autres, l'homme se trouve placé dans une alternative impitoyable. Vivre sous l'influence de l'Esprit d'entendement, ou sous l'influence de l'Esprit contraire : pas de milieu. Le départ de l'un est immédiatement suivi de l'arrivée de l'autre. Quel est cet Esprit contraire au don d'entendement ? « C'est, répond saint Antonin, l'esprit de gourmandise. » (VI p., tit. X, p. 153.) Comment justifier l'affirmation du grand docteur? En montrant ce qu'est la gourmandise en elle-même et dans ses effets.

La gourmandise est l'amour déréglé du boire et du manger. C'est le sensualisme usurpant la place du spiritualisme. C'est la chair victorieuse dans sa lutte contre l'esprit. Par la manducation, l'homme se met, de la manière la plus intime, en communication avec les créatures matérielles, créatures inférieures à lui et tout imprégnées des malignes influences du démon. Déréglée à un titre quelconque, la manducation fait prédominer la vie des sens sur la vie de l'esprit, le corps sur l'âme. Si le dérèglement se change en habitude, il enchaîne aux viandes la pensée, la vue, le goût, l'odorat, et jette l'homme en adoration devant le dieu ventre.

Le premier effet d'un pareil désordre, c'est l'affaiblissement de l'intelligence, hebetudo. L'âme et le corps sont entre eux comme les deux plateaux d'une

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balance : quand l'un monte, l'autre descend. Par l'excès du boire et du manger, l'organisme se développe, et l'esprit s'émousse, s'épaissit, devient pesant, paresseux, inhabile à l'étude et aux fonctions purement intellectuelles : ce résultat est forcé. Dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. En contact intime, habituel et coupable avec la matière, avec l'inimalité, l'homme devient matière, il devient bête, animalis homo. De là ce vieil adage : « Celui qui mange une fois le jour est un Dieu; homme, celui qui mange deux fois; bête, celui qui mange trois fois. » (Qui semel est, Deus est; homo, qui bis; bestia, qui ter.)

L'expérience confirme l'adage : plus on mange, moins on pense. Plus on mange délicatement, moins on pense sensément. « La bonne chère, dit l'Écriture, est incompatible avec la sagesse. » (Job, XXXVIII, 13.) Et ailleurs « J'ai résolu de m'abstenir de vin, afin d'appliquer mon entendement à la sagesse. » (Eccl., II, 3.) Jamais grand génie ne fut gourmand. Les plus éclairés des hommes, les saints ont tous été des modèles de sobriété. Grâce à leur triomphe sur la matière, ils s'étaient spiritualisés au point de voir la vérité, pour ainsi dire, face à face et sans voile.

Il en est autrement de l'esclave de la gourmandise. Les vérités les plus importantes sont, pour lui, comme si elles n'étaient pas : il n'y comprend rien et n'en est guère plus touché que d'une fable ou d'une chimère. Saint Paul constatait le fait, il y a dix-huit cents ans. « L'homme animal, dit-il, ne comprend rien à ce qui

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est du domaine de l'Esprit de Dieu. » (I Cor., II, 14.) Or, ce qui est dit domaine du Saint-Esprit, c'est, ni plus ni moins, le magnifique, ensemble de vérités, de lois, d'harmonies, de beautés dont l'univers est le rayonnement.

« Le miroir enfumé et sali, ajoute un Père, ne réfléchit pas distinctement l'image des objets. Ainsi l'entendement obscurci par les fumées des viandes et hébété par la surabondance des aliments ne perçoit plus la vérité. » Saint Chrysostome tient le même langage : « Rien de plus pernicieux que la gourmandise, rien de plus ignominieux; elle rend l'esprit obtus et grossier, l'âme charnelle; elle aveugle l'entendement et ne lui permet plus de rien voir. » (Homil. XLIV in Joan) Sur ce point, comme sur tous les autres, l'Eglise est donc l'organe infaillible d'une loi fondamentale lorsque, dans la préface du Carême, elle rappelle au monde entier ces vérités si peu comprises de nos jours : « Le jeûne réprime les vicieux penchants du corps, il élève l'esprit, il donne la vigueur à la vertu et conduit à la victoire : Vitia comprimis, mentem elevas, virtutem largiris et praemia. »

Le second effet de l'esprit de gourmandise, c'est la folle joie, inepta laetitia. Devenue par l'excès des aliments victorieuse de l'esprit, la chair manifeste son insolent triomphe. Des rires immodérés, des facéties

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ridicules, des propos trop souvent obscènes, des gestes inconvenants ou puérils, des chants, des cris, des danses, des plaisirs bruyants, des fêtes théâtrales en sont l'inévitable expression. « Le peuple, dit l'Écriture, s'assit pour boire et pour manger, et ils se levèrent pour jouer. » (Exod., XXXII, 6.) Et ailleurs : « Jouissons du meilleur vin et des parfums, couronnons-nous de roses, que rien n'échappe à nos plaisirs. » (Sap., XI, 7, 8; Is., XII, 13 et LVI, 12.) Ailleurs encore : « Le vin jette l'âme dans l'insouciance et dans la joie. » (III Esdr., III, apud S. Th., 2a 2ae, q. 148, art. 6, corp.)

Ce fait, si souvent répété dans les livres sacrés, n'a pas échappé à l'observation de saint Grégoire. « Presque toujours, dit-il, la bonne chère est accompagnée de la volupté. Lorsque le corps se délecte dans la jouissance de la nourriture, le cœur se répand en folles joies. » Tout peuple de viveurs est un peuple de baladins : tel est l'axiome formulé par la philosophie et confirmé par l'expérience. A toutes les époques, on voit les plaisirs de la table précéder les manifestations de la joie sensuelle, et ces manifestations, sanglantes ou obscènes, sont toujours en raison directe de la cause qui les produit.

Or, qu'est-ce que tout cela, sinon l'affaiblissement visible de l'Esprit d'intelligence? L'esclave de la

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gourmandise ne comprend plus la nature ni la condition fondamentale de la vie terrestre. La vie est une épreuve, ou, comme dit le concile de Trente, une pénitence perpétuelle : Vita christiana quae est perpetua poenitentia. Autant qu'il peut, le gourmand en fait une jouissance perpétuelle. Il oublie, il méconnaît, il a en horreur la parole du souverain juge : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous sans exception (Luc XIII, 3.) Compromettre son salut en foulant aux pieds les lois du jeûne et de l'abstinence, lui coûte moins que de boire un verre d'eau. C'est le profane Ésaü qui vend son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, et qui s'en va se souciant peu de ce qu'il a fait : Abiit parvis pendens.

Le troisième effet de la gourmandise, c'est l'immodestie, immunditia. Immodestie de paroles, immodestie de gestes, immodestie de regards, immodestie de pensées, immodestie d'actions: ces tristes effets de l'excès du boire et du manger sont trop incontestables pour qu'il soit besoin d'en établir la généalogie.

Rappelons seulement quelques-uns des axiomes de la sagesse universelle : Qui nourrit délicatement sa chair en subira les honteuses révoltes. - L'esclave gras et dodu regimbe. - Chose luxurieuse que le vin. - Dans le vin réside la luxure. - La gourmandise est la mère de la luxure, et le bourreau de la chasteté. - Être gourmand, et prétendre être chaste, c'est vouloir éteindre un incendie avec de l'huile. - La gourmandise est l'éteignoir de l'intelligence. - Le gourmand est un idolâtre : il adore le dieu ventre. -

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Le temple du dieu ventre, c'est la cuisine; l'autel, la table; les prêtres, les cuisiniers ; les victimes, les plats; l'encens, l'odeur des viandes : ce temple est l'école de l'impureté. - La multitude des plats et des bouteilles attire la multitude des esprits immondes : le plus mauvais de tous, c'est le démon du ventre. - La santé physique et morale des peuples se calcule sur le nombre des cuisiniers (Voir les textes dans notre ouvrage Le signe de la croix au dix-neuvième siècle, lettre 19.)

Parvenu à un certain degré, l'Esprit de gourmandise conduit son esclave à l'ivrognerie et à la crapule, à la négligence des affaires, à la perte de la fortune, à la misère et à la ruine de la santé. En maintenant dans l'homme la subordination naturelle du corps à l'égard de l'âme, l'Esprit d'intelligence devient la santé de l'un et de l'autre (Eccli. XXXI, 37.) Par la raison contraire, l'Esprit de gourmandise, qui rompt l'équilibre, produit infailliblement la maladie. Pour l'âme, la maladie, c'est l'affaiblissement de la raison et de l'intelligence; pour le corps, c'est la souffrance suivie de la mort. Écoutons en tremblant les divers oracles. La gourmandise tue plus d'hommes que l'épée (Eccli. XXXI, 23 et XXXVII, 34.) Ainsi, Nabuchodonosor, Pharaon, Alexandre, César, Tamerlan et tous les bourreaux couronnés, qui jonchèrent le monde de cadavres, ont fait périr moins d'hommes que la gourmandise.

Ce qui est vrai des individus est vrai des peuples. Que l'Esprit de gourmandise, c'est-à-dire de re-

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cherche, de délicatesse, d'excès dans les aliments, le luxe de la table, ou, comme on parle aujourd'hui, l'amour du confortable, s'empare d'une époque : vous verrez s'étendre dans les mêmes proportions l'affaiblissement de l'intelligence, l'abrutissement de l'humanité et l'étiolement de la race. A cette époque, qui se vantera de ses lumières, ne parlez ni du monde surnaturel, ni de ses lois, ni de ses agents, ni de ses rapports incessants avec le monde inférieur, elle ne vous comprendra pas : Animalis homo non percipit.

Il lui reste juste assez d'intelligence pour apprécier, comme l'animal, ce qu'elle voit de ses yeux et touche de ses mains; pour diriger une opération mercantile, concevoir une spéculation de bourse, construire des machines, fabriquer des tissus et juger de la qualité d'un produit. Ses lumières ne vont pas au delà. L'activité humaine, l'industrie et la civilisation se rapporteront au culte des sens. Afin de le pratiquer dans toute sa splendeur, il s'établira mille professions plus matérielles et plus matérialistes les unes que les autres.

La politique elle-même marchera dans cette voie. Au lieu d'être l'art de moraliser les peuples, elle sera l'art de les matérialiser. Que des attaques incessantes ébranlent tous les dogmes, fondements des sociétés et des trônes, elle s'en inquiétera peu. Mais, si elle parvient à mettre l'homme en état de bien manger, de bien boire, de bien digérer et de bien dormir, elle croira avoir accompli toute justice, et proclamera que tout est au mieux dans le meilleur des mondes.

Politique des éleveurs de bestiaux! qui ne com-

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prend plus que l'homme ne vit pas seulement de pain, et qu'on ne régénère pas un peuple en l'engraissant. Politique des aveugles! qui conduit le monde à une répétition de Ninive avec Sardanapale, de Babylone avec Balthasar, de Rome avec Héliogabale. Mais alors, de l'homme, devenu chair, l'Esprit de Dieu se retirera; et, comme les empires que nous venons de nommer, le monde périra étouffé dans le cloaque de ses mœurs.

Est-ce là que nous tendons? Ce que nous pouvons affirmer, puisqu'il frappe tous les regards, c'est le mépris général du prêtre, représentant de l'ordre moral; c'est le discrédit des sciences qui n'ont pas pour objet direct l'augmentation du bien-être; c'est la difficulté toujours croissante de faire entrer dans la tête des enfants les vérités élémentaires de la religion; c'est, dans les générations formées, l'affaiblissement visible du sens chrétien et l'indifférence stupide pour tout ce qui s'élève au-dessus du niveau des intérêts matériels; c'est l'augmentation rapide des cabarets et des lieux de consommation (Au dernier recensement fait en France, ils avaient atteint le chiffre monstrueux de 500, 000! Depuis ils n'ont pas diminué, au contraire.)

Que prouvent, avec vingt autres, ces phénomènes inconnus jusqu'ici ? Ce qu'ils prouvent, c'est le débordement du sensualisme. Ce qu'ils prouvent, c'est que nous marchons à grands pas vers cette indescriptible époque de la décadence romaine, où la vie se résumait en deux mots: du pain et des plaisirs, panem et circenses. Ce qu'ils prouvent, enfin, c'est qu'une infinité d'hommes sont tombés des hauteurs du spiritualisme chrétien, pour vivre uniquement des sens, par les sens et pour les sens.

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Or, il ne faut pas l'oublier: les hommes repus ou avides de jouissances deviennent ingouvernables. L'esclave engraissé regimbe (Incrassatus... recalcitravit : incrassatus, impinguatus, dilatatus dereliquit Deum. Deuter., XXXII, 15.); s'il parvient à détacher ses chaînes, il les brise sur la tête de ceux qu'il appelle ses tyrans. Alors les crimes succèdent aux crimes, les catastrophes aux catastrophes, les douleurs aux douleurs. Tous préserver de pareilles calamités est le bienfait, de plus en plus nécessaire, du don d'entendement. Est-il aisé d'en mesurer l'étendue?

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CHAPITRE XXXIII. LE DON DE SAGESSE. Ce qu'est le don de sagesse. - Tous les dons du Saint-Esprit contribuent à la déification de l'homme ; de quelle manière y contribue le don de sagesse. - Différence qui le distingue des autres dons, de la foi, de la vertu de sagesse, de la sagesse gratuite. - Effets du don de sagesse sur l'entendement et sur la volonté. - Portrait du vrai sage. - Nécessité du don de sagesse. - Délivrance de la tyrannie de l'esprit contraire, la luxure. - La luxure dans l'homme et dans la société.

Aidé du don de science, l'homme, remontant des effets à la cause, discerne avec certitude le vrai du faux. Par le don de conseil, distinguant entre le bon et le meilleur, il choisit les moyens les plus propres pour arriver à sa fin. Grâce au don d'intelligence, il pénètre plus avant. Lisant la cause dans les faits, il voit clairement la bonté de son choix, c'est-à-dire l'évidence des vérités qui doivent le conduire au salut, en sorte que rien n'est capable de les obscurcir à ses yeux ni d'en détacher son cœur.

Le premier effet de cette pénétration, qui met, pour ainsi dire, l'homme face à face avec le monde supérieur, est un développement merveilleux de la vie intellectuelle. Le second est une rare élévation de pensées, une grande magnanimité de sentiments, une sublime indifférence pour la vie du corps. Rempli de ce don divin, l'homme sent toute la vérité de cette parole: Le royaume de Dieu n'est ni la nourriture ni la boisson : Regnum Dei

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non est esca et potus. Obligé de s'assujettir aux nécessités de la vie animale, il peut dire comme l'archange : « Je parais manger et boire avec vous, niais je fais usage d'une nourriture invisible et d'une boisson qui ne peut être vue des hommes (Tob., XII, 19.)

Ainsi, le don d'intelligence spiritualise l'entendement, presque autant qu'il peut être spiritualisé; comme l'esprit contraire le matérialise, presque autant qu'il peut être matérialisé. Pour achever de perfectionner l'homme, que reste-t-il au Saint-Esprit? Spiritualiser son esprit et son coeur autant qu'ils peuvent être spiritualisés. Comment le Saint-Esprit accomplit-il ce dernier acte de notre déification ? En nous communiquant le don de sagesse.

Ce don forme le plus haut degré de l'échelle mystérieuse, que le Verbe incarné a descendue pour s'abaisser jusqu'à nous, et que l'homme doit remonter pour s'élever jusqu'au niveau de son divin frère, devenir un autre lui-même et vérifier en sa personne la parole du Père céleste : C'est ici mon fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances. La réponse à nos trois questions fera connaître ce don qui couronne tous les autres. Qu'est-ce que le don de sagesse? quels en sont les effets? quelle en est la nécessité ?

1° Qu'est-ce que le don de sagesse? La sagesse est un don du Saint-Esprit qui nous communique, dans le plus haut degré, la connaissance et l'amour des choses divines (Vig., c. XIII, p. 411).

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Tons les dons du Saint-Esprit ont pour but de contribuer, chacun à sa manière, à la déification de l'homme. Trois s'adressent principalement à la volonté : la crainte, la piété, la force. Quatre ont pour objet principal l'entendement : la science, le conseil, l'intelligence, la sagesse. Or, ce dernier est le plus noble de tous. Comme la fin résume les moyens en les développant, le don de sagesse contient et perfectionne tous les autres dons. Ainsi, on peut dire que la sagesse, c'est la crainte de Dieu perfectionnée, la piété perfectionnée, la science perfectionnée, la force perfectionnée, le conseil perfectionné, l'intelligence perfectionnée.

Pour savoir de quelle manière le don de sagesse perfectionne tous les autres, il suffit de le comprendre. Connaissance et amour de la vérité, au degré le plus élevé que l'homme puisse atteindre : voilà ce qu'il est. Or, il y a plusieurs manières de connaître la vérité.

La connaître dans les causes secondes, dans les créatures, dans les œuvres extérieures de Dieu, telles que l'incarnation du Verbe, la création et le gouvernement du monde, la justification de l'homme et autres semblables. Cette connaissance est le domaine du don de science (Le don de science nous apprend â connaître la vérité par les causes secondes, par les créatures, et à régler notre conduite sur cette connaissance. Le don de sagesse nous fait voir la vérité dans la cause des causes, en Dieu même, et nous le fait aimer en Dieu et dans ses œuvres. Ainsi, le don de science a pour objet principal les effets, et le don de sagesse la cause. L'un procède par voie d'analyse, l'autre par voie de synthèse (Voir S. Th., 2a 2ae, q. 9, art. 1, 2, corp. - On voit que dans le système de notre déification, aucun moyen n'a été oublié, et que le Saint-Esprit s'adresse à toutes les aptitudes.)

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La connaître dans ses motifs de crédibilité, au point d'en être tellement convaincu que rien ne puisse affaiblir notre adhésion : c'est le but du don d'intelligence.

La connaître dans les applications qu'il faut en faire aux actes particuliers : c'est le bienfait du don de conseil.

Enfin, il est une manière plus parfaite encore de connaître la vérité, c'est de la voir dans la cause première, dans la cause des causes, en Dieu, et de la voir avec un immense amour. De cette hauteur, on juge avec certitude de toutes les causes secondes et de leurs effets ; on met ses pensées et ses actions en harmonie, non plus avec telle eu telle vérité isolée, avec telle ou telle cause seconde, avec tel ou tel effet particulier, mais avec la cause première. Alors, dans une certaine mesure, l'homme participe au privilège des anges de la première hiérarchie, qui voient en Dieu même la raison des choses. Il possède la magnifique synthèse de la vérité, et il peut juger de tout le plan divin dans l'ordre naturel aussi bien que dans l'ordre surnaturel, puisqu'il peut juger de Dieu lui-même (I Cor., II, 15.; S. Th., 2a 2ae q. 45, art. 1, corp., et q. 8, art. 6, corp.; S. Anton., IV p., tit. X, c. III.)

On voit combien le don de sagesse est supérieur aux dons de science, de conseil, d'intelligence, et comment

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il les perfectionne. Il ne perfectionne pas moins les dons de crainte, de piété et de force. Grâce au don de sagesse, leurs actes acquièrent une énergie, une constance, une étendue, une suavité, une perfection, en rapport avec les lumières et les effusions d'amour, qui découlent de ce don supérieur à tous les autres. C'est ainsi que le coeur de l'homme se trouve élevé au niveau de son intelligence.

Quant à la différence qui existe entre le don de sagesse et la foi, la vertu de sagesse, et la sagesse gratuite, elle est facile à connaître. La foi adhère à la vérité, telle qu'elle lui est proposée : elle ne va pas plus loin. La vertu de sagesse est une habitude acquise par l'étude, ou infuse par la grâce; mais, naturelle ou surnaturelle, cette vertu n'a ni la hauteur, ni l'étendue, ni la certitude, ni la suavité, ni la spontanéité du don de sagesse (S. Anton., ubi suprà.) Ce don, prenant pour point de départ la vérité connue par la foi, certifiée par le don de science, pénétrée par la vertu de sagesse, en illumine toutes les parties, en tire les conséquences soit pour orienter nos pensées, soit pour diriger nos actions et conformer à la raison divine notre vie intellectuelle et morale.

Plusieurs différences distinguent aussi le don de sagesse de la sagesse nommée par l'apôtre, lorsqu'il dit : A l'un est donné, par le Saint-Esprit, le discours de la sagesse (I Cor., XII, 8.) D'abord, celle-ci peut être commune aux

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bons et aux méchants. Son privilège est de connaître les vérités divines, non par acquisition, mais par infusion, et assez parfaitement pour en instruire les autres et réfuter les contradicteurs. Celle-là ne se trouve que dans les bons, à qui elle communique non seulement la lumière, mais le goût des choses divines. Tant qu'ils sont en état de grâce, elle habite dans l'enfant comme dans l'homme fait. Dans le second elle est en acte, dans le premier en puissance, à raison de la faiblesse de l'âge. Quoique à des degrés différents, tous la possèdent autant qu'il est nécessaire au salut (S. Anton., ubu suprà.)

2° Quels sont les effets du don de sagesse? Inonder l'esprit d'une lumière supérieure à toute autre lumière, remplir le cœur d'un goût indicible pour Dieu et pour toutes les choses divines : tels sont, comme nous venons de l'indiquer, les deux effets principaux du don de sagesse. Voyons ce qui arrive à l'homme favorisé de ce don précieux. Il en est de cet homme comme d'un aveugle, qui reçoit la vue à l'âge de trente ou de quarante ans. Pendant tout le temps qu'il a été aveugle, cet homme que pensait-il du monde? Il croyait à l'existence du soleil, de la lune et des étoiles ; il croyait qu'il existe des arbres, des fruits, des fleurs ; qu'il y a toutes sortes de poissons dans l'eau, d'oiseaux dans l'air, et sur la terre toute espèce d'animaux. Il croyait tout cela, parce qu'on le lui avait dit; mais tout cela n'éveillait en lui aucune connaissance précise, et n'excitait en lui ni amour ni joie, parce qu'il n'avait rien vu.

Or, voilà cet homme qui obtient subitement la vue.

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Il voit comment le soleil étend partout ses rayons; il voit comment les montagnes sont couvertes d'arbres et de fruits ; il voit comment les prairies sont émaillées de fleurs plus belles les unes que les autres. Frappé de ces beautés qu'il voit pour la première fois, il s'arrête stupéfait.

Quittez maintenant cet aveugle, pour vous tourner vers l'âme humaine. Elle possède la lumière de la foi, elle croit que Dieu est infini, qu'il est la source inépuisable de toutes les perfections ; mais, comme cette lumière est trop obscure, elle n'excite en elle ni beaucoup d'amour pour Dieu, ni beaucoup de joie. Mais le Saint-Esprit communique-t-il à cette âme la lumière du don de sagesse? Quel changement subit s'opère en elle! Les perfections divines se montrent à ses regards dans toute leur splendeur. Elle est comme hors d'elle-même et comme submergée dans cet océan de la divinité (Pergmayer, Méditat., etc. p. 44.)

Nous avons vu que le don d'intelligence dessille aussi les yeux de Pâme; mais, entre l'illumination qu'il produit et celle dont l'Esprit de sagesse est la source, grande est la différence. Le don d'intelligence éclaire les vérités particulières, les unes après les autres, mais, ne les contemplant pas dans la cause première, il ne les relie pas entre elles, de manière à en composer une vaste synthèse. C'est le privilège du don de sagesse.

Dans l'amoureuse lumière dont il est le foyer il voit, il embrasse tout l'ensemble des choses divines : les vérités de la foi, toute la doctrine chrétienne, la théologie, l'écriture, les règles de la morale publique et

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privée, et tout ce qui peut contribuer à la sainteté de la vie et à l'acquisition du salut (Corn a Lap. In Jacob., c. III, 17.)

Le don d'intelligence n'est pas accompagné, du moins au même degré que le don de sagesse, du goût et de l'amour des choses divines; nouvelle et grande différence.

En effet, dit saint Bonaventure, autre chose est de savoir que le miel est doux, autre chose de le manger et d'en goûter réellement la douceur. »

Éclairée par le don d'intelligence, l'âme croit et sait que Dieu est infiniment doux; cependant elle ne goûte pas cette douceur. Possède-t-elle le don de sagesse? Non seulement elle sait que Dieu est infiniment doux, elle goûte encore cette douceur ineffable : son cœur en est rempli. De là vient qu'elle trouve ses délices à s'entretenir avec Dieu, à s'occuper, de Dieu, à procurer sa gloire. De là, l'esprit d'oraison, l'esprit intérieur, l'esprit de sacrifice; l'union amoureuse de l'âme avec Dieu, et sa transformation en lui: le repos de toutes ses puissances, l'apaisement de ses passions, l'amour de la solitude et du silence. C'est alors qu'elle peut dire comme l'épouse des cantiques : Mon bien-aimé à moi, et moi à lui ; je suis sa propriété, je suis son royaume. Il règne en moi, il me gouverne. Il est le maître et le directeur de ma vie intérieure et extérieure. Ce n'est plus moi qui vis, c'est lui qui vit en moi.

Lumière et amour, la sagesse, en se répandant au dehors, fait l'homme tout entier à son image. Or, suivant l'apôtre saint Jacques, la sagesse qui vient du Saint-Esprit est pudique, pacifique, modeste, facile à

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persuader, amie des bons, pleine de miséricorde et de bonnes œuvres, elle ne juge point, elle n'est point dissimulée (Epist., III, 17.) Tel est, dans ses grandes lignes, le portrait du vrai sage.

Il est pudique. Par là il faut entendre non seulement la pureté du corps, mais encore la pureté de l'âme et de la doctrine. C'est un fait que la véritable chasteté conjugale, la véritable virginité, la véritable continence, la véritable pureté de parole et de doctrine ne se trouve que dans le christianisme et dans le sage chrétien. Il suffit, pour s'en convaincre, de jeter un coup d'œil sur le paganisme et les sages païens, sur le mahométisme, le protestantisme, le rationalisme moderne et sur les prétendus sages de ces différentes écoles.

Il est pacifique. Les contentions, les discussions, les rixes, les disputes, lui sont antipathiques : nouveau trait qui le distingue de tous les faux sages. La raison en est simple. La vraie sagesse est fille du Saint-Esprit.

Le Saint-Esprit est la source de la paix et de la concorde. La paix est la tranquillité de l'ordre. L'ordre est le fruit de la sagesse. Le sage est nécessairement humble. Or, l'humilité est la mère de la paix.

Il est modeste. Modestie d'affirmation et de prétentions ; modestie de paroles et de manières ; modestie de nourriture, de vêtement, d'ameublement et de plaisirs, sont les caractères du vrai sage. Autre différence entre lui et le faux sage. Qui ne sait combien furent prétentieux, vaniteux, tranchants, orgueilleux, susceptibles, sensuels, les sages du paganisme, les sages de l'hérésie; combien le sont encore les sages de l'incrédulité mo-

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derne! Animaux de gloire, comme les appelle saint Jérôme, ils n'ont vécu et ils ne vivent, ils n'ont écrit et ils n'écrivent que pour occuper les autres de soi, pour se faire un nom ou une position : et malheur à qui les touche du bout du doigt!

Il est facile à persuader. C'est-à-dire tout à la fois à se laisser persuader et à persuader les autres. Plein de lumière, son esprit reconnaît sans peine le vrai, dès qu'il lui est proposé; plein d'amour pour le vrai, son cœur l'embrasse avec ardeur. Pleine d'amour et de vérité, sa parole ne rencontre de la part des âmes droites aucune résistance sérieuse. Qu'il en est autrement des philosophes de l'erreur et de leurs adeptes! Aux preuves les plus convaincantes ils opposent obstinément de stupides négations. Seules les erreurs les plus grossières trouvent le chemin de leur âme; et, fils du père du mensonge, ils les embrassent comme des sœurs, les enseignent comme des vérités.

Il est ami des bons. Entre le sage chrétien ou le vrai chrétien, ce qui est tout un, et les vrais chrétiens, les vrais bons de tous les siècles et de tous les pays, il y a une réelle affinité. Affinité puissante qui, semblable à l'étincelle électrique, remue en un clin d'œil toutes les âmes catholiques et les met à l'unisson les unes des autres. Pensées, joies, douleurs, craintes, espérances, intérêts, tout devient commun. De là, l'immense fraternité du bien, qui est le caractère peut-être le plus inexplicable de la vraie religion. « Tous reconnaîtront, disait le Verbe incarné, que vous êtes mes disciples, si vous vous aimez les uns les autres. » (Joan., XIII, 35.)

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Ennemis des bons et amis des méchants, voilà ce qu'ont toujours été et ce que sont encore les faux sages de tous les temps et de tous les pays. N'est-ce pas ce qu on voit aujourd'hui, peut-être plus clairement que jamais ? Quel que soit le climat qu'ils habitent ou le masque dont ils se couvrent, l'Esprit mauvais connaît ceux qui sont à lui. Il les exalte, il les défend. Pour eux il éveille les sympathies de tous leurs frères en impiété, en révolution, en antichristianisme.

Il est plein de miséricorde et de bonnes œuvres. De miséricorde, parce qu'il possède en personne l'Esprit de celui qui a dit : Bienheureux les miséricordieux, parce qu'il leur sera fait miséricorde. De bonnes oeuvres, parce que son âme est un des rameaux de la vigne dont le Verbe incarné est le cep immortel et toujours fécond. Un des caractères du faux sage, c'est l'égoïsme, par conséquent la sécheresse et la dureté de cœur : Viscera impiorum crudelia; et la stérilité des bonnes œuvres. Voyez quel fut dans la Grèce et à Rome le règne des philosophes; et quel il a été chez nous à la fin du dernier siècle. Si vous le pouvez, nommez les actes immiséricordieux dont ils se sont abstenus; les œuvres bonnes qu'ils ont faites; les institutions utiles qu'ils ont fondées.

Il ne juge pas. Plus l'homme est éclairé et charitable, moins il est porté à juger, à critiquer, à censurer le prochain. Mieux que personne il sait que le jugement appartient à Dieu; que l'Évangile défend de juger les autres, si on ne veut pas être jugé soi-même, et que rien n'est plus exposé à l'erreur que les jugements humains, basés le plus souvent sur des antipathies ou des sympathies, quelquefois même sur de simples appa

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rences. Il en est tout autrement du faux sage. Ne doutant de rien, parce qu'il ne se doute de rien, esclave de ses intérêts et de ses passions, il juge hardiment, il accuse, il critique, il condamne, il prête aux autres des intentions qu'ils n'ont jamais eues et leur fait dire ce qu'ils n'ont pas dit. Que font du matin au soir, en parlant du souverain pontife, du clergé et des catholiques, les écrivains prétendus philosophes dont nous sommes environnés?

Il n'est pas dissimulé. C'est ici un des beaux caractères du vrai sage. Dire la vérité, rien que la vérité; vérité dans les rapports d'homme à homme ou de peuple à peuple; vérité dans l'histoire et dans la science; la dire sans réticence et sans mélange d'erreur, la dire avec respect, parce qu'elle est la vérité, avec amour parce qu'elle est le pain de l'homme; applaudir à ceux qui la disent, parce qu'elle est la lumière de l'aveugle, le remède des malades, la consolation des affligés, le salut des nations, et qu'elle n'est pas un bien personnel.

De là vient que l'âme du vrai sage est transparente. Cette transparence se réfléchit jusque dans la limpidité de son œil, et dans l'épanouissement de son visage. Tout autre est l'âme du faux sage, son mil, sa figure. Fils du grand menteur, le mensonge est habituellement sur ses lèvres et sous sa plume. Il affecte la vérité, la sincérité, la sainteté, et il enseigne l'erreur, l'hypocrisie, l'iniquité. C'est le loup sous la peau de la brebis. Mais, quoi qu'il fasse, le loup paraît dans cet œil à

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peine entr'ouvert, dans ce regard oblique et incertain, dans ce visage dont tous les traits ramassés et immobiles, semblent conspirer pour jeter un voile impénétrable sur les sentiments et la pensée.

Lumière au-dessus de toute lumière, amour au-dessus de tout amour, paix, sérénité, transformation de l'homme en Dieu : voilà, dans ses effets positifs, l'admirable don de sagesse. L'étudier dans ses effets négatifs, c'est, à un nouveau point de vue, montrer combien il est nécessaire.

Quelle est la nécessité du don de sagesse? La nécessité du don de sagesse est souveraine, absolue, universelle. Est-il besoin d'en dire la raison? Libre de se choisir un maître, l'homme n'est pas libre de n'en point avoir. Quand nous disons l'homme, nous disons la famille, le peuple, le genre humain tout entier. Vivre sous l'empire de l'esprit de sagesse, ou sous l'empire de l'esprit contraire, l'alternative est impitoyable, de tous les jours, de toutes les heures et dans toutes les positions. Quel est l'esprit satanique, opposé à l'esprit de sagesse? C'est l'esprit de luxure (Spiritus sapientiae obruit Spiritum luxuriae, quae figens se in cadaveribus foetidis ut ibi pascatur, ad arcam Ecclesiae nescit reverti ut columba, ubi sunt cibaria optima et suavissima. S. Anton., IV p., tit. X, c. I, p. 153.) L'un élève l'homme jusqu'à Dieu; l'autre l'abaisse jusqu'à la brute.

Afin d'apprécier, comme il convient, ce double mouvement d'ascension et de descente, il faut faire deux remarques importantes : la première, qu'il y a trois sortes de sagesses contraires à la sagesse divine : la sagesse terrestre, la sagesse animale, la sagesse diabolique. « Tout être actif, dit saint Thomas, agit pour

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une fin. S'il n'agit pas pour sa fin véritable, il agit pour une fin indue : cette nécessité est universelle. L'homme met-il sa fin dans les biens de la terre : or, argent, maisons, champs, troupeaux? c'est la sagesse terrestre. La place-t-il dans les biens du corps : le boire, le manger, la débauche? c'est la sagesse animale. La fixe-t-il dans sa propre excellence : estime de lui-même, présomption, orgueil, ambition des places et des honneurs? c'est la sagesse diabolique, parce qu'elle rend l'homme imitateur du diable, appelé le roi des orgueilleux. » (S. Th., 2a 2ae, q. 45, art. I, ad 1.)

L'Ange de l'école n'est que le commentateur de l'apôtre saint Jacques qui nomme satanique cette triple sagesse, ou plutôt cette triple application de la même sagesse (Epist., III, 15.). Or, cette sagesse satanique est crime, malheur et folie.

Elle est crime, puisque c'est très volontairement, très sciemment que, au mépris de la volonté de Dieu, des lumières de sa raison, des aspirations de son cœur, l'homme place sa fin dernière dans la créature, et bouleverse ainsi tout le plan divin.

Elle est malheur, par la raison qu'elle est crime et par les conséquences temporelles et éternelles qu'elle entraîne. Ces conséquences sont les injustices, les inquiétudes, les mécomptes, les désespoirs, les remords, les divisions intestines, les révolutions sociales et les peines de l'enfer.

Elle est folie, parce qu'elle éteint, dans la boue des créatures, le double flambeau de l'intelligence et de la foi. Le fou est celui qui a perdu le sens humain et le sens divin. N'ayant plus le sens, le fou ne sait plus faire le

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discernement des choses. Il appelle vrai ce qui est faux et faux ce qui est vrai, bon ce qui est mauvais et mauvais ce qui est bon, nécessaire ce qui est inutile et inutile ce qui est nécessaire. Esclave d'une idée fixe, en elle il place son bonheur, pour elle il oublie tout ; nuit et jour il chasse à des rêves, à des fantômes, à des riens ; il s'épuise à les poursuivre et à les embrasser. En vain voudriez-vous l'éclairer, il ne comprend pas ; des hochets sont pour lui des trésors. Le menace-t-on de les lui ôter? il entre en fureur, il crie, il frappe, il brise, il pleure. Voilà le fou. (Vig., c. XII, p. 413.)

Et voilà, trait pour trait, l'homme ou le peuple, possédé par l'Esprit de sagesse satanique. Mauvais appréciateur de lui-même, de ses destinées, de ses devoirs et de ses intérêts, il met en bas ce qui doit être en haut, en haut ce qui doit être en bas, le principal à la place de l'accessoire, l'accessoire à la place du principal, le fugitif à la place de l'immuable, le naturel à la place du surnaturel, le fini à la place de l'infini, le corps avant l'âme. Nul argument humain n'est capable de le détromper, il est fou et il veut l'être : Noluit intelligere ut bene ageret.

Médecins, ne l'approchez pas trop près, choisissez bien votre temps, insistez avec réserve pour lui faire accepter vos remèdes ; encore n'êtes-vous pas sûrs qu'il ne réponde à vos charitables soins par des moqueries, par des injures et par des colères, ou même, comme il l'a fait souvent, comme il le fait encore, en vous meurtrissant de coups et en vous envoyant à la mort : voyez plutôt.

Le genre humain était atteint de cette criminelle et

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déplorable folie, lorsque le Verbe incarné descendit du ciel pour le guérir. Par ses prophètes, par lui-même et par ses apôtres, il annonce le but de sa mission. 0 homme, tu es dupe de ta sagesse. Cette sagesse est terrestre, animale, diabolique: elle est folie, elle est mort. Je perdrai la sagesse des sages; je frapperai de réprobation la prudence des prudents (Is., XLVII, 10.; I Cor., III, 19.; I, 19; et Is XXIX, 14.) A la nouvelle de l'arrivée du divin guérisseur, tous les aliénés de coeur sont troublés jusque dans les profondeurs de leur être, et se préparent à recevoir leur médecin, comme ils l'ont reçu, en l'insultant, en le persécutant, en le crucifiant (Ps., LXXXV.)

La seconde remarque est que la triple sagesse, ou mieux la triple folie dont nous venons de parler, aboutit presque toujours à la folie de la chair. Pour un fou d'orgueil et d'avarice, vous trouverez cent fous de luxure. Cette chute est dans la nature des choses. L'homme est fait pour adorer; s'il n'adore pas le Dieu très haut, il faut qu'il adore le Dieu très bas; s'il n'adore pas le Dieu esprit, il adorera le Dieu chair. De là vient, si vous les scrutez avec soin, qu'au fond de tous les cultes païens, de toutes les pratiques démoniaques, de toute conscience émancipée, vous trouverez infailliblement une souillure. Vénus en est le dernier mot. Commencé par la gourmandise, le despotisme de la chair finit par la luxure. Or, de toutes les folies, celle de la luxure est la plus honteuse, la plus furieuse, la

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plus féconde en désastres et la plus difficile à guérir.

Comme le Saint-Esprit est inséparable de ses dons, Satan est inséparable des siens. Comme le don de sagesse suppose et couronne tous les dons du Saint-Esprit, le don de luxure, suppose et traîne à sa suite tous les dons sataniques. Pas un impudique qui ne soit orgueilleux, avare, gourmand, jaloux, emporté, paresseux : c'est un fait constaté par l'expérience des âmes et par les enseignements de l'histoire. Aux ordres de leur chef, il n est pas de crime que les affreux satellites de la luxure ne commettent pour lui obéir. Les duels, les assassinats, les empoisonnements, les rapts, les violences, les infanticides, les excès de table, les noires jalousies, la perfide médisance, l'odieuse calomnie, les trahisons, les bassesses, les vols, les divisions, les haines sont leur ouvrage.

Que la luxure vienne à régner sur un peuple, sur une époque, attendez-vous à des iniquités sans nombre et sans nom, à des dépravations d'idées, de goûts et d'habitudes sans exemple. Vous compterez par myriades des existences sans remords, des morts sans repentir, des fous et des suicides dans des proportions inconnues. Viciée presque dans sa source, la vie elle-même se manifestera par l'étiolement et par la dégénérescence de la race. Tantôt semblable à l'édifice assis sur un terrain marécageux et toujours menaçant de s'affaisser sur lui-même; tantôt semblable à la ville prise d'assaut, où le meurtre et le pillage sont en permanence, la société, livrée à l'Esprit de luxure, sera sans cesse sur le penchant de sa ruine, ou deviendra une arène sanglante, dans laquelle toutes les passions déchaînées

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se livreront des combats à outrance. Ainsi finissent les peuples voluptueux.

Tous ces malheurs et toutes ces chances de malheurs ne suffiront-ils jamais, pour nous faire sentir la nécessité du don qui nous en préserve ? En vain le monde actuel multiplie les révolutions pour arriver à la liberté. Une seule révolution peut l'affranchir : c'est la révolution morale, qui, brisant la tyrannie de la luxure et de ses satellites, le replacera sous l'empire de l'Esprit de sagesse. Sinon, non.

Arrivé au dernier des sept dons, jetons un regard rétrospectif sur notre travail. Jusqu'ici nous avons étudié les dons du Saint-Esprit en eux-mêmes. Si importante qu'elle soit, une pareille étude ne suffit pas. Pour bien connaître les dons du Saint-Esprit, il faut les voir en action. Alors seulement il sera possible d'en comprendre la beauté, la puissante fécondité, la nécessité, l'application aux actes de la vie et leur influence sur le bonheur du monde. Tel est le nouvel horizon qui va s'ouvrir devant nous.

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CHAPITRE XXXIV. LES BÉATITUDES. Résumé de l'étude sur les dons du Saint-Esprit. - Ils sont des principes actifs. -Ce qu'ils produisent. - Ce que sont les Béatitudes. - D'où vient leur nom. Quel en est le nombre. - Elles s'adaptent aux différents âges de la vie. - Quel sont leurs rapports avec le bonheur de chaque homme. - Comment elles procurent le bonheur des sociétés. - Quelle est leur supériorité sur les vertus. - Quel est leur ordre hiérarchique. - Rapport de chaque Béatitude avec sa récompense. - Gradation dans la récompense.

Notre étude des dons du Saint-Esprit peut se résumer dans les vérités suivantes : les dons du Saint-Esprit sont les principes déificateurs de l'homme et de la société ; le monde leur doit tout ce qu'il a de vraiment beau et de vraiment bon. Au don de Don de crainte de Dieu, il doit ses vrais grands hommes; au don de piété, ses innombrables asiles pour toutes les misères; au don de Science, ses affirmations certaines et ses savants de bon aloi; au don de Conseil, ses peuples de vierges et tous ses services gratuits de charité ; au don d'Intelligence, sa supériorité intellectuelle sur les nations qui ne sont pas chrétiennes ou qui cessent de l'être; au don de Sagesse, ces fous sublimes qu'on appelle les saints lumière, gloire et salut de l'humanité (I Cor., IV, 10.)

"Aux dons du Saint-Esprit sont opposés les sept péchés

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capitaux, principes corrupteurs de l'homme et du monde, ces dons sataniques produisent des effets en rapport avec leur nature; à eux il faut attribuer toutes les hontes et tons les crimes de l'humanité.

L'homme et le monde, vivant sous l'influence de l'Esprit du bien ou de l'Esprit du mal, il en résulte que, depuis sa chute, le genre humain obéit à une impulsion septiforme. Cette impulsion est septiforme, et elle doit l'être. D'une part, le Saint-Esprit est inséparable de ses dons, comme Satan est inséparable des siens. D'autre part, cette impulsion doit atteindre toutes les facultés de l'homme et déterminer, comme de fait elle détermine, toutes leurs opérations bonnes ou mauvaises. Tel est le double principe moteur de l'humanité. Dirigé par le souffle du Saint-Esprit, le monde est un vaisseau qui cingle vers le port; poussé par le souffle du mauvais Esprit, c'est un vaisseau qui marche à la dérive et qui finit infailliblement par se perdre. Si donc on veut prédire l'avenir d'un règne ou d'une époque, il suffit de voir à quelle impulsion ils obéissent.

Cependant la déification de l'homme, commencée par le Verbe et continuée par le Saint-Esprit, n'a pas encore atteint sa perfection. Les sept dons divins ne sont pas, en nous, des forces dormantes ; ils sont autant de principes actifs qui doivent se manifester par (les opérations, en rapport avec la nature et l'objet de chacun. C'est ainsi que l'arbre, dont la sève est mise en mouvement par la chaleur du soleil, doit produire des feuilles, des fleurs et des fruits, suivant son espèce. La comparaison évangélique, qui déjà nous a rendu sensible la différence des vertus et des dons, va encore nous faire comprendre la différence des dons et des béatitudes.

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Que faut-il entendre par les béatitudes? D'où vient leur nom? Quel est leur nombre? Quels sont leurs rapports avec le bonheur de chaque homme? Comment procurent-elles le bonheur des sociétés? Quelle est leur supériorité sur les vertus? Quel est leur ordre hiérarchique? Quels sont leurs rapports avec les dons du Saint-Esprit ? Telles sont les questions qui nous semblent embrasser, dans l'ensemble, un sujet aussi peu connu, et non moins intéressant, que les dons du Saint-Esprit.

1° Que faut-il entendre par les béatitudes? Les béatitudes sont les dons du Saint-Esprit en action. Il en est du chrétien comme d'un arbre. Lorsque, dans le baptême, il a reçu la vie divine et avec elle les vertus infuses; lorsque, par ses sept dons, le Saint-Esprit est venu donner le mouvement à toutes ces vertus, comme la chaleur à la sève, le chrétien peut et doit pratiquer certains actes d'une perfection surnaturelle, qui l'acheminent à sa fin dernière (Il n'est pas besoin de dire que tout cela se fait en même temps et par une seule opération.)

Ces actes sont appelés béatitudes, c'est-à-dire béatifiants. Ils diffèrent des vertus et des dons, comme l'effet diffère de la cause, le ruisseau de la source, la fleur de l'arbre ; ou, pour parler le langage de la théologie, comme la faculté en acte diffère de la faculté en puissance. « Les béatitudes, dit saint Thomas, diffèrent des vertus et des dons, comme les actes diffèrent des habitudes. » (2ae, q. 49, art. 1, corp). Ainsi, les béatitudes ne sont pas, comme leur


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nom semblerait l'indiquer, des habitudes ou des états permanents ; mais des actes transitoires, produits par des habitudes permanentes, appelées dons du Saint-Esprit.

2° D'où vient leur nom? Le nom si doux et si peu compris de béatitude signifie bonheur parfait, repos final. « La béatitude, dit un grand théologien, est le souverain bien, la fin dernière; tous conviennent de cette définition. Nous appelons souverain bien ce qui a toutes les qualités du bien, et qui n'a aucune des qualités du mal, ce à quoi rien ne manque et ce à quoi on ne peut rien ajouter. Tous conviennent encore que ce souverain bien est un, et que c'est Dieu, bien parfait et source de tout bien, qui, s'unissant par adoption les anges et les hommes, les rend participants de sa béatitude infinie. » (vig., c. XIV.)

Or, la béatitude est la fin dernière de la vie humaine (S. Th., 1a 2ae, q. 69, art. 1, corp.) Cette vérité est tellement certaine, que l'homme peut bien fausser la loi qui le pousse à la recherche du bonheur, mais il ne peut s'y soustraire. Le sachant ou sans le savoir, par le crime comme par la vertu, nuit et jour il travaille pour la béatitude. Tranquille et content, s'il la trouve; inquiet et malheureux, s'il la poursuit en vain. C'est l'aiguille aimantée qui, soumise à une attraction mystérieuse, gravite incessamment vers le pile, et ne devient immobile qu'après s'être mise en rapport direct avec ce point du ciel.

La béatitude étant le bonheur parfait, et le bonheur parfait étant la pleine possession de Dieu, trois choses

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sont évidentes. La première que, par rapport à l'homme, la béatitude est tout à la fois imparfaite et parfaite. Imparfaite sur la terre, où nous ne voyons Dieu, le souverain Bien, qu'à travers les ombres de la foi, et ne le possédons que d'une manière imparfaite. Parfaite dans le ciel, où nous verrons Dieu face à face, et le posséderons sans crainte de le perdre jamais. La seconde, que l'homme n'arrive pas tout d'un coup à sa fin. La troisième, que sa fin, ou la béatitude, n'est pas et ne peut pas être de ce monde.

Dans ces vérités de logique et de bon sens se trouve, pour le dire en passant, la preuve sans réplique de trois vérités fondamentales : l'existence d'une autre vie, la liberté humaine, l'obligation pour l'homme, pendant toute la durée de son passage ici-bas, de tendre à sa fin par des progrès continuels. Le temps ne lui a pas été donné pour un autre usage. Ces progrès, étant un acheminement vers la béatitude, sont la béatitude commencée. De là vient que, dans son langage profondément philosophique, l'Évangile appelle béatitudes, certains actes de la vie présente, qui conduisent plus directement à la béatitude de l'autre.

Développant le texte sacré, la théologie catholique ajoute qu'on leur donne le nom de béatitudes pour deux raisons. La première, parce qu'ils nous rendent heureux ici-bas. C'est un fait d'expérience universelle que la plus grande somme de contentement, même en ce monde, est pour le chrétien fidèle à pratiquer les sept actes sublimes, auxquels le Verbe incarné a justement donné le nom de béatitudes. La seconde, parce qu'ils nous conduisent plus directement à la béatitude finale, dont ils nous font jouir en espérance. C'est ainsi

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qu'on dit d'une personne qu'elle a obtenu l'objet de ses voeux, lorsqu'elle a l'espérance fondée de l'obtenir. L'Apôtre lui-même n'a-t-il pas écrit : Nous sommes sauvés en espérance? Or, l'espérance d'obtenir notre fin dernière est fondée sur quelque chose, qui nous y dispose et nous en approche. Ce quelque chose consiste dans les opérations des dons du Saint-Esprit. De là vient qu'elles sont appelées béatitudes, ou actes béatifiants (S. Th., 1a 2ae, q. 69, art. 1, corp.)

En expliquant les rapports de chaque béatitude avec le don correspondant, nous justifierons d'une manière sensible ce nom de béatitude. Nous le ferons, afin de montrer que les choses dont l'Évangile fait dépendre le bonheur ne sont pas la source d'un simple bonheur mystique, comme on parle aujourd'hui, c'est-à-dire purement spirituel et presque imaginaire. La vérité est que, sous tous les rapports et dans la plus large acception du mot, les béatitudes produisent ce que leur nom signifie. Pour la vie présente, comme pour la vie future, elles sont réellement la charte de la félicité.

3° Quel est le nombre des béatitudes? Avec les con-

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cites et avec saint Thomas, nous comptons sept béatitudes. La huitième, énoncée par saint Mathieu, n'est que la confirmation et la manifestation des autres. En effet, dès que l'homme est affermi dans la pauvreté spirituelle, dans la douceur et dans les autres béatitudes, la persécution est impuissante à le détacher de ces biens inestimables (S. Th., ibid., art. 3, ad 4. – Tel est aussi le sentiment de Saint Augustin, de Saint Antonin, du concile de Vaures, c. I, an 1868, etc.)

Quant aux raisons de ce nombre sept, elles se révèlent d'elles-mêmes. D'une part, sept béatitudes suffisent pour constituer le bonheur. Moins, eût été trop peu; plus, serait inutile. D'autre part, les béatitudes, oo actes béatifiants, n'étant que les opérations des dons du Saint-Esprit, ou mieux, ces dons mis en action, ne peuvent être qu'au nombre de sept. En outre, suivant de profonds théologiens, ces sept béatitudes sont en rapport avec les sept âges de la vie de l'homme, comme ces sept âges eux-mêmes sont en harmonie avec les sept âges du monde, et ceux-ci avec les sept jours de la création (S. Anton., IV p., tit. VII, c. 5.)

4° Quels sont les rapports des béatitudes avec le bonheur de chaque homme? « La vie présente, dit saint Antonin, se divise en sept âges, pendant lesquels le Verbe incarné s'est fait, au moyen des sept béatitudes, notre régulateur universel. Ces béatitudes, qui ne sont que des actes vertueux, l'homme doit les avoir toutes et toujours; mais adapter chacune en particulier à l'âge

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où il est. Là, se trouve le principe de son bonheur. » (ubi suprà – Cette division septénaire de la vie est probablement en rapport avec la révolution climatérique, qui a Iieuen nous tous les sept ans, et dont l'ancienne physiologie tenait sérieusement compte.)

Le premier âge, c'est l'enfance, qui s'étend depuis la naissance jusqu'à sept ans. Faiblesse, humilité, détachement, simplicité, candeur, sont les vertus et les charmes de cette période de la vie. Si l'enfant les possède, il exprime en lui-même la ressemblance du Dieu-enfant. Il marche vers la fin pour laquelle il a été créé : il est heureux. C'est la première béatitude et évidemment celle qui convient le mieux ait premier âge : Beati pauperes spiritu.

Le second âge s'étend de sept ans à quatorze ans. Pratiquer la douceur, l'obéissance, l'amabilité, qui, jointe à la candeur et aux grâces naissantes, gagnent tous les cœurs : voilà bien le devoir propre de cette belle partie de l'existence. L'enfant qui le remplit retrace encore l'image du Verbe incarné; il marche vers sa fin dernière : il est heureux. C'est la seconde béatitude et évidemment celle qui est le mieux appropriée à cet âge: Beati mites.

Le troisième âge comprend de quatorze ans à vingt-huit ans. La période devient double à cause du développement physique et moral de l'homme. L'adolescence est l'âge périlleux. Le monde qui sourit, les passions qui s'éveillent, les sens qui parlent, tout devient occasion de luttes incessantes. C'est alors, ou jamais, que l'homme a besoin de mortification, de vigilance,

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des saintes tristesses de la pénitence, et des salutaires ennuis de l'exil. S'il le comprend et que sa conduite réponde à sa foi, il est heureux. C'est la troisième béatitude : Beati qui lugent.

Le quatrième âge va de vingt-huit ans à quarante-deux ans. Cet âge, où la jeunesse déborde, est ardent aux affaires, avide d'argent, d'honneurs, de positions sociales et trop souvent peu délicat sur les moyens de les obtenir. C'est pourquoi, jeune homme, si tu veux éviter la lèpre de Giézi et la soif éternelle du mauvais riche, excite en toi la soif ardente, la faim continuelle de la justice. A ce prix, et seulement à ce prix, tu seras heureux. C'est la quatrième béatitude; elle est faite pour toi : Beati qui esuriunt.

Le cinquième âge s'étend de quarante-deux ans à. cinquante-six ans. C'est l'âge de la virilité et aussi le commencement du déclin. Derrière lui, l'homme voit la vie qui s'enfuit; devant lui, l'éternité qui s'avance. Dans une pareille situation, que peut-il faire de plus sage? Avoir pitié de son âme. Qu'est-ce à dire? D'une part, réparer les pertes qu'il a faites en péchant ; d'autre part, mettre sa fortune en sûreté, en la faisant transporter par les pauvres dans le lieu de son éternelle demeure. S'il agit de la sorte, il devient heureux du bonheur propre à cet âge ; il pratique la cinquième béatitude : Beati misericordes.

Le sixième âge commence à cinquante-six ans et finit à soixante-dix ans. Age de la vieillesse, vénérable par ses cheveux blancs et par son expérience, il peut et il doit l'être plus encore par la sainteté des mœurs. A moins qu'il ne soit de ces vétérans du crime, dont parle le prophète Daniel, rien n'est plus facile au vieil

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lard que d'éviter les souillures du péché. Ses sens sont affaiblis, les roses du visage sont remplacées par des rides, le feu de la concupiscence a perdu ses ardeurs. Qu'il profite de cette décadence de l'homme extérieur, pour embellir par la pureté de sa conduite l'homme intérieur. Par cette innocence, qui lui rend en partie les charmes de l'enfance, il devient pour la jeunesse un conseil obéi, un modèle respecté ; pour tout ce qui l'entoure un centre d'attraction, d'où rayonne la bonne odeur de Jésus-Christ. Il est heureux de la béatitude qui est en harmonie avec son âge. C'est la sixième : Beati mundo corde.

Le septième âge part de soixante-dix ans et se prolonge jusqu'à la fin de la vie. C'est l'âge de la décrépitude, l'âge des années quii ne plaisent pas, comme parle l'Écriture. L'affaiblissement des sens, la caducité des organes, la nécessité de soins inconnus, les infirmités, les souffrances, la dépendance d'autrui, l'éloignement des amis et même des proches, l'oubli et le mépris du monde, les regrets du passé, les tristes prévisions de l'avenir, tous ces ennemis, et d'autres encore, assiègent le vieillard. A moins de le rendre le plus malheureux des hommes, ils le constituent dans la nécessité de chercher sa paix au dedans de lui-même et de la pratiquer à l'égard de tout ce qui l'entoure. Aussi la sagesse infinie lui a réservé la septième béatitude: Beati pacifici.

Afin de l'encourager au milieu des éléments conjurés pour amener sa destruction finale, elle ajoute aussitôt : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour s'être conformés à la volonté de Dieu (S. Anton., ubi suprà.)

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5° Comment les béatitudes évangéliques procurentelles le bonheur des sociétés? Puisqu'il est établi que les béatitudes sont la source du bonheur individuel, la conséquence inévitable est qu'elles procurent le bonheur des sociétés.

Les sociétés sont heureuses lorsqu'elles sont dans l'ordre. Elles sont dans l'ordre lorsque, connaissant leur fin dernière, c'est-à-dire leur bonheur, elles y marchent d'un pas assuré. Or, entraînés par leur corruption native, la plupart des fils d'Adam, peuples ou individus, cherchent le bonheur dans les créatures. En détournant l'homme de sa fin, cet entraînement aveugle est la source de tous les maux, qui méritent cent fois à la terre le nom de vallée des larmes.

Dupe de l'ange de ténèbres, le genre humain cherche le bonheur par trois voies différentes : voie des honneurs, voie des richesses, voie des plaisirs. Avec une autorité souveraine, les trois premières béatitudes rectifient cette funeste tendance. Bienheureux, disent-elles, ceux qui sont humbles et détachés, ceux qui sont doux, et ceux qui pleurent.

Pourquoi bienheureux? Parce qu'ils sont à l'abri de la fascination générale qui fait le malheur des autres. Bienheureux, parce que, n'attachant qu'un faible prix à la possession des biens terrestres, ils les acquièrent sans passion, les possèdent sans inquiétude et les perdent sans regrets superflus. Bienheureux, parce que chaque acte d'humilité, de détachement, de douceur et de tristesse chrétienne les rapproche du bonheur suprême. Bienheureux, parce qu'ils ont en perspective les biens de l'éternité, magnifique récompense de leur mépris pour les biens du temps.

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Pratiquer le détachement chrétien des choses périssables, n'est-ce rien pour le bonheur du monde? En cela consistent les trois premières béatitudes. Les deux suivantes : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice; bienheureux les miséricordieux, sont un second pas vers le bonheur. En détachant l'homme des créatures, les trois premières béatitudes font qu'il s'attache au souverain bien : car son cœur ne peut demeurer vide. Ainsi, elles le constituent dans l'ordre par rapport à Dieu, c'est-à-dire dans la paix avec Dieu.

Les deux secondes procurent la paix avec le prochain. L'homme est en paix avec le prochain, lorsqu'il accomplit les devoirs de justice et de charité. Il les accomplit avec une rare perfection, lorsque, d'une part, ses paroles et ses œuvres témoignent qu'il est animé de l'amour, ce n'est pas assez, qu'il est dévoré de la faim et de la soif de la justice, en tout et à l'égard de tous; lorsque, d'autre part, il montre pour le prochain, même pour ses ennemis, une charité indulgente, qui excuse les fautes ou les intentions; compatissante, qui secourt tous les besoins; miséricordieuse, qui pardonne les offenses.

Paix avec Dieu, paix avec le prochain : tels sont les effets des cinq premières béatitudes. Pour compléter le bonheur, même temporel, de l'homme et de la société, que reste-t-il, sinon la paix avec soi-même ? Elle résulte des deux dernières béatitudes: Bienheureux ceux qui ont le cœur pur; bienheureux les pacifiques. En nous faisant pratiquer la pureté de cœur, par la mortification, la vigilance et la prière, la première maintient la subordination nécessaire de la chair à l'égard de l'esprit et nous constitue dans l'ordre. Par la douceur et la

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patience, la seconde nous fait manifester, dans nos relations de famille et de société, l'ordre qui règne dans notre intérieur, et nous donne le droit de nous appeler les enfants du Dieu qui lui-même s'est appelé le Prince de la paix, Princeps pacis.

Que vous en semble? Le chrétien qui pratique les sept béatitudes ou les sept actes béatifiants par excellence, ne jouit-il que d'un bonheur mystique? Si l'Europe actuelle, si le monde entier, possédaient ce bonheur, prétendu imaginaire, seraient-ils bien malheureux? Insensés qu'ils sont! Les hommes et les gouvernements actuels ont l'air de croire que les béatitudes évangéliques ne sont pour rien dans le bonheur temporel des sociétés ; et c'est justement l'absence de ces éléments, sociaux au premier chef, qui cause les révolutions dont nous avons été, dont nous sommes et dont nous serons les victimes.

6° Quelle est la supériorité des béatitudes sur les vertus? Par cela même que les dons du Saint-Esprit sont, comme éléments sanctificateurs, supérieurs aux vertus morales, leurs opérations sont plus parfaites que celles des vertus. Voilà pourquoi elles méritent par excellence le nom de béatitudes ou actes béatifiants. La vertu fait que l'homme use avec modération des honneurs et des richesses. Le don fait qu'il les méprise. Par ce mépris sublime, le chrétien devient l'être le plus libre, le plus saintement indépendant, par conséquent le plus heureux qu'il y ait au monde : Beati pauperes.

La vertu empêche l'homme de suivre, contrairement à la raison, les mouvements de la colère. Le don fait mieux : il l'en délivre. Tarissant au fond de l'âme la source du fiel et de l'emportement, il.établit le chrétien

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dans une douceur inaltérable qui lui gagne les cœurs : Beati mites.

La vertu règle notre affection pour la vie du temps. Le don va plus loin. Il y substitue les saintes tristesses de l'exil : Beati qui lugent.

La vertu nous fait exercer la justice à l'égard de Dieu et du prochain. Le don la surpasse. Il nous fait rendre à Dieu et à autrui ce que nous leur devons, non-seulement avec exactitude, mais avec empressement et affection. Suivant le mot de l'Évangile, il nous remplit, pour la justice et pour nos devoirs de justice, d'une ardeur comparable à celle qu'éprouve pour la nourriture celui qui a faim, pour l'eau celui qui a soif: Beati qui esuriunt.

La vertu nous fait exercer la charité corporelle et spirituelle à l'égard de ceux que la raison désigne à nos bienfaits : nos amis et nos proches. Le don s'élève plus haut. Il voit le besoin, rien que le besoin ; la blessure, rien que la blessure; le haillon, rien que le haillon ; et pour l'amour de Dieu il donne, il panse, il soulage sans distinction de proches ou d'étrangers, d'amis ou d'ennemis, de Grecs ou de barbares : Beati misericordes.

De ces cinq béatitudes fidèlement pratiquées résulte une pureté d'affections et de pensées bien plus parfaite que celle dont la simple vertu est la source et la règle : Beati mundo corde. En nous rendant semblables au Dieu trois fois saint, cette pureté nous donne un droit particulier à nous appeler les enfants de Dieu : Beati pacifici. « De là vient, dit saint Thomas, que les deux dernières béatitudes sont présentées moins comme des actes méritoires que comme des récompenses. » (1a 2ae, q. 49, Art. 3, corp.) Elles

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sont tout à la fois le commencement de la béatitude parfaite et la liaison qui unit les béatitudes aux fruits, dont nous parlerons bientôt.

En attendant, cette simple esquisse, qui nous montre la supériorité des béatitudes, même sur les vertus surnaturelles, nous aide à mesurer l'élévation du chrétien au-dessus de l'honnête homme et du sage païen. Comment, dès lors, ne pas prendre en pitié nos prétendus moralistes du dix-neuvième siècle? Tombés des hauteurs de l'ordre surnaturel, où le baptême les avait placés, ces superbes ignorants, superbus nihil sciens, osent mettre en parallèle la perfection chrétienne et la perfection païenne ; la morale de Socrate et la morale de Jésus-Christ. Blasphémateurs et parjures, ils ne craignent pas d'appeler la première : la morale de ce monde et des honnêtes gens ; la seconde : la morale de l'autre monde et des mystiques; puis, sous prétexte qu'ils ne sont pas des vases d'élection, ils n'en pratiquent aucune.

7° Quel est l'ordre hiérarchique des béatitudes? Comme les dons du Saint-Esprit qui les produisent, les béatitudes s'enchaînent les unes aux autres, dans un ordre hiérarchique, dont les degrés élèvent le chrétien jusqu'à la perfection de l'être divin, par conséquent jusqu'au comble du bonheur, nous le montrerons plus tard. En ce moment, nous avons à étudier deux choses dignes de la Sagesse, qui fait tout avec mesure, nombre et poids. La première est le rapport qui existe entre chaque béatitude et sa récompense; la seconde, la gradation dans la récompense elle-même.

La récompense. Sans doute, le ciel ou le bonheur

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parfait est la récompense commune de toutes les béatitudes ; mais cette récompense est présentée sous un aspect différent, en harmonie avec le genre particulier de mérite obtenu par chaque béatitude. Si donc il est vrai que le pécheur est puni par où il pèche, il est également vrai que le juste est récompensé par où il mérite. Quoi de plus propre que cette divine équation à exciter notre zèle et à soutenir notre courage, dans les routes différentes qui conduisent au bonheur?

Ainsi, pour ceux qui se font petits et pauvres, le ciel, c'est le pouvoir, l'opulence, la gloire : Regnumn caelorum.

Pour ceux qui sont doux, le ciel, c'est l'empire des cœurs dans la terre des vivants : Possidebunt terram.

Pour ceux qui pleurent, le ciel, c'est la consolation et la joie sans mélange et sans fin : Consolabuntur.

Pour ceux qui ont faim de la justice, le ciel, c'est le rassasiement parfait : Saturabuntur.

Pour les miséricordieux, le ciel, c'est la miséricorde avec ses ineffables tendresses : Misericordiam consequentur.

Pour les purs de coeur, le ciel, c'est la claire vue de Dieu dans l'éclat de sa beauté et dans les magnificences de ses oeuvres : Deum videbunt.

Pour les pacifiques, le ciel, c'est le nom glorieux et le privilège incomparable d'enfants de Dieu : Filli Dei vocabuntur.

A cette harmonie s'en joint une autre : la gradation dans la récompense. Un peu d'attention suffit pour l'apercevoir. La première récompense est d'avoir le ciel. C'est le bonheur commun à tous les saints, mais non égal pour tous; car il y a plusieurs degrés dans la béatitude, comme il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste.

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La seconde, c'est de le posséder. Or, posséder le ciel dit plus que de l'avoir. Il y a beaucoup de choses qu'on peut avoir, sans les posséder d'une manière tranquille et permanente.

La troisième, c'est d'être consolé. Être heureux dans la possession du ciel est plus que l'avoir et le posséder. Combien de choses agréables que nous ne possédons pas sans douleurs!

La quatrième, c'est d'être rassasié. Rassasié est plus que d'être consolé. Le rassasiement implique l'abondance de la consolation et le repos dans la joie.

La cinquième, c'est d'être l'objet de la miséricorde. Le bonheur du ciel ne sera mesuré ni sur nos mérites ni même sur nos désirs, mais sur les richesses infinies de l'infinie miséricorde. Qui peut comprendre ce qu'une pareille faveur ajoute à toutes les autres ?

La sixième, c'est de voir Dieu. Cette nouvelle félicité surpasse les précédentes. Voir Dieu est plus que tout le reste et annonce une dignité plus grande. Voir le roi intimement et quand on veut, est plus qu'habiter son palais et jouir de ses bienfaits.

La septième, c'est d'être enfant de Dieu. Il n'y a rien au delà. A la cour des rois, la suprême élévation est celle de leurs fils, héritiers de leur trône.

Ainsi, de degré en degré, conduire l'homme jusqu'à la dignité suprême d'enfant de Dieu, de frère et de cohéritier du Verbe incarné, est le dernier mot de toutes les béatitudes et de toutes les opérations du Saint-Esprit (Vid S. Th., la 2ae, q. 69, art. 4, corp., et ad 3.)

Quand le mystérieux travail de déification est accom

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pli, l'Esprit d'amour envoie au juste le sommeil de la mort. A son réveil, celui-ci trouve toutes les béatitudes qu'il a pratiquées, réunies, immortalisées et magnifiquement agrandies dans une seule, le ciel, la béatitude par excellence.

Tels sont les degrés de l'échelle par lesquels, du fond de la vallée des pleurs, nous montons jusqu'au sommet de la montagne de la félicité. « En descendant sur le Dieu-homme, dit saint Augustin, le Saint-Esprit commence par la sagesse et finit par la crainte, afin de l'abaisser jusqu'à nous. En descendant sur l'homme, destiné à devenir Dieu, il commence par la crainte, afin de l'élever jusqu'au Verbe incarné, la sagesse éternelle. Ayons donc devant les yeux ces glorieuses ascensions; hâtons-nous de monter les degrés qui nous conduisent au Seigneur. Portons courageusement le fardeau de la vie. Traversons d'un pas ferme, et l'oeil fixé sur le but, les séductions et les tribulations passagères du temps : au terme du voyage est la paix sans mélange et sans fin. C'est à quoi nous exhorte la huitième béatitude, conclusion de toutes les autres : Bienheureux ceux qui souffrent persécution, car le royaume des cieux leur, appartient (Serm. 347, n. 3, opp. t. V, p. 1983, edit. noviss.)

CHAPITRE XXXV. SUITE DU PRÉCÉDENT. Rapports des béatitudes avec les dons. - Les béatitudes sont les dons en action. - Chaque béatitude traduit un don. - Importance de cette étude pour estimer la richesse et pour apprécier la nécessité des béatitudes et des dons. - Le don de crainte en action : première béatitude ; exemple. - Le don de piété en action : seconde béatitude ; exemple. - Le don de science en action : troisième béatitude; exemple. - Le don de force en action : quatrième béatitude; exemple.

8° Quels sont les rapports des béatitudes avec les dons du Saint-Esprit? Nous l'avons indiqué: ces rapports sont les mêmes que ceux qui existent entre l'effet et la cause, entre le fruit et l'arbre qui le porte. Les béatitudes sont les dons du Saint-Esprit en action. Or, tout ce qui a été dit pour faire comprendre la beauté, l'enchaînement, la nécessité de ces éléments sanctificateurs et, par conséquent, béati ficateurs de l'homme et de la création, ne nous semble pas suffire. Aujourd'hui surtout, les vérités catholiques ne se connaissent bien, ne s'aiment et ne s'admirent, que lorsqu'elles prennent un corps palpable à nos mains, visible à nos yeux. Ainsi, rien ne fait mieux apprécier la charité catholique, dans le monde entier, que la fille de saint Vincent de Paul. Il en est de même des dons du Saint-Esprit et des béatitudes. C'est pourquoi nous allons les montrer vivant et agissant dans les chrétiens, en qui ils se personnifient.

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Afin qu'il soit bien démontré que l'Esprit du cénacle continue d'être avec l'Église, nous choisirons nos exemples dans les annales contemporaines du catholicisme. Une exception sera faite en faveur de saint François d'Assise, dont la vie devrait être le manuel de notre époque. Le premier don du Saint-Esprit se traduit par la première béatitude, et donne lieu à des actes admirables d'humilité, de regret et d'horreur du péché.

Un jour d'hiver, saint François d'Assise se rendait de Pérouse à Sainte-Marie des Anges, par un froid très rigoureux. Chemin faisant, il appelle frère Léon, son compagnon de voyage: « Frère Léon, lui dit-il, chère petite brebis du bon Dieu, si les frères mineurs parlaient la langue des anges, s'ils connaissaient le cours des astres, la vertu des plantes, les secrets de la terre et la nature des oiseaux, des poissons, des hommes et de tous les animaux, des arbres, des pierres et de l'eau, fais bien attention que là n'est pas la joie parfaite. »

Et un peu plus loin: « 0 frère Léon, quand les frères mineurs convertiraient, par leurs prédications, tous les peuples infidèles, fais bien attention que là n'est pas la joie parfaite. » Et il continua à parler ainsi l'espace de plusieurs milles.

Enfin frère Léon, étonné, lui demanda:« 0 Père, je vous en prie au nom de Dieu, dites-moi en quoi consiste la joie parfaite. » Saint François répondit: « Quand nous arriverons à Sainte-Marie des Anges, bien mouillés, bien crottés, transis de froid, mourant de faim, et que, frappant à la porte, le portier nous dira: «Qui êtes-vous ? » Nous répondrons: « Nous sommes deux de vos frères. « Vous mentez, dira-t-il, vous êtes deux vagabonds qui

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« courez le monde et enlevez les aumônes aux véritables «pauvres ; partez d'ici.»

« Et il refusera de nous ouvrir et il nous laissera à la porte pendant la nuit, exposés à la neige, au froid et mourant de faim. Si nous souffrons ce traitement avec patience, sans trouble et sans murmure, si même nous pensons humblement et charitablement que le portier nous connaît bien pour ce que nous sommes, et que c'est par la permission de Dieu qu'il parle ainsi contre nous, ô frère Léon, crois bien que c'est en cela que consiste la joie parfaite.

« Si nous continuons de frapper à la porte et que le portier couroucé nous chasse comme des fainéants importuns, nous accable d'injures, de soufflets et qu'il nous dise: « Partirez-vous d'ici, misérables filous? « Allez à l'hôpital : il n'y a rien à manger ici pour vous.» Si nous supportons ces mauvais traitements avec joie et avec amour, ô frère Léon! crois- le bien, c'est en cela que consiste la joie parfaite.

« Si, enfin, dans cette extrémité, la faim, le froid, la nuit, nous contraignent de faire instance avec des larmes et des cris pour entrer dans le couvent, et que le portier irrité sorte avec un gros bâton noueux, nous tire par le capuchon, nous jette dans la neige et nous donne tant de coups qu'il nous couvre de plaies; si nous supportons toutes ces choses avec joie, dans la pensée que nous devons participer aux humiliations de notre béni Seigneur Jésus-Christ, ô frère Léon, crois-le bien, c'est là que se trouve la joie parfaite, Et maintenant écoute la conclusion, frère Léon De tous les dons du Saint-Esprit, le plus considérable est de se vaincre soi-même et de souffrir volontiers,

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pour l'amour de Jésus, les peines, les injures, et les opprobres. » (Fioretti, ch. VIII.)

Au spectacle de cette admirable humilité, il ne reste qu'à élever les yeux au ciel et à répéter les paroles de la Sagesse éternelle : Je vous remercie, Père, qui avez caché ces choses aux sages et aux prudents et qui les avez révélées aux petits.

Voyons le don de crainte à l'égard du péché. Une mère ne ressent pas tant de douleur de la mort de son fils, que l'âme inspirée du don de crainte en ressent de ses plus petites fautes. Le frère Alphonse Rodriguez était rempli de ce don divin. Chaque fois qu'il passait dans un certain endroit de la maison, il se jetait à genoux, demandait pardon à Dieu en pleurant, se faisait de vifs reproches et se tirait les cheveux, et cela pendant de longues années. Avait-il commis, dans cet endroit, quelque péché énorme? Non, il s'était permis une petite légèreté de regards, par laquelle il croyait avoir offensé Dieu (Pergmayer, Médit. Sur les sept dons, etc., p. 11.)

Le même Esprit de crainte qui inspire le regret du péché en inspire l'horreur. En 1841, un mandarin fait arrêter plusieurs chrétiennes et les presse d'apostasier. A la fermeté de leur réponse, il comprend l'impossibilité de réussir. Les enchaîner toutes, c'était faire plus de bruit et de victimes qu'il n'en voulait. Dans son dépit, il se borne à décrire avec un bâton un cercle, autour d'une jeune fille qui était à genoux devant lui, car c'est l'usage en Chine de se tenir à genoux devant le juge qui vous interroge. « Si tu sors de ce cercle, lui dit-il, ce sera une preuve que tu as apostasié. » Et il partit.

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Après lui, chacun se retira du prétoire, excepté la jeune fille, que la crainte d'abjurer sa foi retenait à genoux, immobile dans l'étroit espace où la verge du mandarin venait de l'enfermer. Le secrétaire de ce magistrat, curieux de savoir quel parti aurait pris l'innocente captive, revint sur ses pas, et, la trouvant encore à la même place, dans la même attitude, il l'invita à se lever et à sortir. « Non, répondit-elle, je mourrai plutôt que de faire un pas. - Ce n'est pas sérieusement que le mandarin a parlé. - N'importe, j'ai entendu ses paroles et je ne connais pas ses intentions. » Le secrétaire insista longtemps sans obtenir d'autre réponse. Alors, il effaça lui-même le cercle que son maître avait tracé et en tira la jeune fille (Annales de la Propag. de la Foi, n. 83, p. 304.) Voir aussi le trait de saint Basile, Godescard, 14 uin.)


Citons un dernier trait qui nous montrera l'Esprit de crainte de Dieu et l'Esprit contraire, se disputant une âme dans une lutte terrible. Dans le cours de l'année 1840, le gouverneur du Tong-kin, nommé Trinh-Quanti Kanh, fit arrêter un catéchiste nommé Toan, âgé de soixante-quatorze ans. Livré à d'affreux supplices, le malheureux vieillard eut la faiblesse d'apostasier. Quelques jours après, le gouverneur le fait ramener au prétoire avec quelques autres renégats et leur dit à tous : «Puisque vous avez entendu raison, le roi vous pardonne et moi aussi. - Que les autres te remercient, répond le vieillard repentant; pour moi, je déplore ma faute et je reste en prison pour l'expier. »

A ces paroles, le mandarin, transporté de colère, vomit contre lui mille injures, qu'il fait accompagner d'une rude bastonnade. Comme la fermeté du martyr


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n'en paraît pas ébranlée, il ordonne aux soldats de l'enfermer dans un cloaque affreux et de le décider, nimporte par quels moyens, à revenir sur sa rétractation. Deux jours après, il le rappelle à son tribunal. « Maintenant, lui dit-il, es-tu disposé à fouler aux pieds la croix? - Non, mandarin, c'est déjà trop d'avoir une seule fois outragé mon Dieu. - Écoute, tu méprises mes ordres; peut-être goûteras-tu mieux les conseils de ceux qui ont partagé tes erreurs, je t'abandonne à leur zèle. S'ils te ramènent à de meilleurs sentiments, je leur ferai grâce ainsi qu'à toi ; sinon, vous monterez tous à l'échafaud. »

Les renégats n'entrèrent que trop dans les vues du tyran. Ils s'ingénièrent à pousser à bout la patience de leur victime. Les uns l'acablaient de malédictions, les autres lui crachaient au visage. Tous, devenus éloquents par lâcheté, le pressaient d'obéir, sinon pour conserver sa vie, du moins pour sauver du supplice des pères de famille, dont le sort était compromis par son entêtement. Pendant quatre jours, il fut mis à cette horrible épreuve. Le cinquième, quand il était déjà à demi vaincu, le gouverneur le fit amener au prétoire et torturer avec tant de violence, que le malheureux succomba de nouveau.

Sa rechute fut accueillie par les éclats de rire du mandarin. « Va te reposer, lui dit-il, en attendant que tu aies la force de jouir de la liberté. » Les soldats le félicitèrent à leur tour. Mais les remords du coupable le rendaient sourd à tous ces éloges. La nuit se passa dans des larmes et des sanglots qui tenaient du désespoir. Heureusement il se trouvait dans la prison un prêtre, honoré depuis de la palme du martyre. L'infor-

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tuné vieillard, tout couvert de plaies, se jette à ses pieds, lui fait avec d'inconsolables gémissements l'aveu de sa dernière chute, et se relève doublement fortifié par la parole du prêtre et par la vertu du sacrement de pénitence.

Dès le lendemain, le gouverneur le fait comparaître afin de s'assurer, par de nouvelles profanations, de la sincérité de son apostasie. « Ni les tourments ni la mort ne nie feront désormais abjurer la foi, dit-il au persécuteur. Par mon repentir, j'espère avoir recouvré l'amitié de mon Dieu; il est bien temps que je lui reste fidèle. »

Cette fois les tortures n'ont plus de limites. Étendue par terre, la victime est rouée de coups de bâton: pieds et poings liés, on la traîne dans la salle d'audience en l'accablant d'une grêle de coups; on la charge d'une cangue garnie de fer; on la jette en prison et on l'en retire pour l'exposer aux ardeurs brûlantes du soleil, on la dépouille de ses habits, on lui attache un crucifix à chaque pied et on la garrotte à une colonne. Ses bras, étendus en forme de croix, sont liés aux deux bouts de sa cangue, fixée en travers sur ses épaules et on la laisse cinq jours et cinq nuits dans cette horrible position. Tant que dure ce supplice, les soldats l'insultent, lui crachent au visage, lui donnent des soufflets, lui arrachent la barbe. Enfin, on reporte en prison le malheureux vieillard, à moitié mort et comme paralysé de tous ses membres. Le mandarin ordonne de le laisser mourir de faim.

Son agonie dura plusieurs jours. Lorsqu'une personne venait le visiter, il profitait de sa présence pour s'humilier de ses fautes : « Je me suis égaré, disait-il ;

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j'ai eu la faiblesse d'imiter l'apostasie des chefs de mon village; mais à présent que je suis revenu sincèrement à Dieu, je veux mourir dans son amour. Je vous conjure de prier pour moi. » Sentant sa fin approcher, il lègue ses vêtements à un sous-officier, qui lui avait donné quelques morceaux de pain: lui promet, ainsi que ce militaire l'en priait, de se souvenir de lui dans le paradis, tombe en défaillance, porte les doigts à sa bouche comme pour les sucer, tant il était pressé par la soif, et quelques instants après il expire, victorieux dans le dernier combat (Annales de la Propag., etc. , n. 85, p. 429 et suiv.)

Tels sont les effets du don de crainte de Dieu et les vestiges que les saints nous ont laissés en retournant dans la patrie : Haec sunt vestigia quae sancti quique nobis reliquerunt in patriam revertentes.

Au don de crainte de Dieu succède le don de piété. Principe d'amour filial, il se traduit par la seconde béatitude, dont les actes respirent la tendresse et le respect envers Dieu et tout ce qui lui est consacré, envers le prochain et tout ce qui lui appartient, dans l'ordre spirituel, comme dans l'ordre temporel. Voyons-le s'épanouissant chez les jeunes chrétiens d'outre-mer.

« Tout le temps que nous avons passé à Wallis, écrit un missionnaire, a été un temps de fête pour nous et pour les habitants. Nous y sommes restés un mois et demi. Combien on est édifié et confus en voyant la piété de ces bons insulaires! A toutes les heures du jour et de la nuit, ou est sûr de trouver des adorateurs devant le saint Sacrement. Chaque matin, prière en commun et concours à la sainte messe, pendant

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laquelle le chant des cantiques ne discontinue pas. A la nuit tombante, ou, pour parler comme les naturels, lorsque la cigale a chanté, on se réunit de nouveau au pied des autels pour la prière du soir. Alors les fidèles rentrent chez eux.

« Mais à peine la famille est réunie, que dans toutes les cases, sans exception, commence la récitation du chapelet, suivie du chant des cantiques et de la répétition du catéchisme. En ce moment, on n'entend plus dans l'île entière qu'un concert de louanges, durant lequel il est impossible de ne pas se sentir ému et attendri jusqu'aux larmes. » (Annales de la Propag., etc., n. 120, p. 346, an. 1848.)

Quelques années plus tôt, le voyageur égaré dans cette île n'aurait entendu, à la même heure, que les vociférations des anthropophages, revenant de leurs horribles festins.

L'amour filial dont ces chrétiens d'hier sont pénétrés pour Notre-Seigneur, renfermé dans le tabernacle, se manifeste hautement lorsqu'il en sort. « Que vous auriez été édifié, écrit le missionnaire de Futuna, lorsque, dans cette chrétienté naissante, le saint viatique fut porté pour la première fois à un malade! Pendant que le prêtre marchait à l'ombre des bananiers, des cocotiers et des arbres à pain, de pieux néophytes quittaient leurs cases et venaient, respectueux et recueillis, s'agenouiller dans les endroits où passait le saint Sacrement. » (Id., n. 96, p. 369, an. 1844.)

Même piété pour tout ce qui tient à la religion. « L'affluence au tribunal de la pénitence est si grande, que, depuis l'enfant qui commence à balbutier, jusqu'au


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vieillard déjà courbé vers la tombe, tout le monde veut se confesser... Ils ont un si grand respect pour le tribunal de la pénitence, qu'un jour un père de famille vint en larmes me demander si sa fille, qui avait eu la curiosité d'ouvrir un confessionnal de la vallée, s'était rendue bien coupable. » (Annales de la Propag., etc., n. 98, p. 359, an. 1844.)


Le chrétien qui aime Dieu aime la maison de Dieu, comme un fils aime la maison de son père. A cet amour filial, la vieille Europe fut redevable des magnifiques édifices qui la couvraient comme d'un manteau de gloire. Chez les peuples nouvellement convertis, le même amour produit des miracles. « Le travail principal, écrit l'apôtre de Mangaréva, celui qui met en mouvement toute la population, est la construction d'une église. Comme l'île ne fournit pas de pierre, la plupart des pères de famille sont occupés depuis longtemps à exploiter des îlots de rochers, situés à près de cinq lieues en mer.

« Une fois déposées sur le rivage, les pierres sont roulées à force de bras jusque sous la main des ouvriers. Les jeunes gens se partagent les diverses corvées, de manière à ce qu'une peuplade relève l'autre tous les huit jours. Ceux-ci vont pêcher le corail pour faire de la chaux, ceux-là apportent d'une demi-lieue le sable nécessaire. Les femmes elles-mêmes suspendent leurs occupations habituelles, pour aller chercher à la montagne les roseaux destinés à alimenter le feu du four à chaux. De plus, aidées des petits enfants, elles font, avec les filaments du cocotier, les cordes dont les ouvriers ont besoin.

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« Le roi a fait un appel à la générosité de son peuple. Il fallait beaucoup de bois pour la charpente, la menuiserie, et ces îles ne produisent guère que l'arbre à pain, végétal précieux d'où la population tire sa subsistance. Néanmoins, il n'y eut personne qui ne se montrât disposé à donner plus qu'on ne voulait recevoir.

« Si nous disions à celui-ci : Ta terre est trop petite ; à celui-là : Ton arbre est trop beau, nous ne le prendrons pas. - Qu'importe, répondaient-ils, coupez toujours, c'est pour le bon Dieu. N'est-ce pas lui qui nous les a donnés? N'est-ce pas lui qui nous en donnera d'autres? Nous avons dû veiller à ce que la générosité de ces bons et chers chrétiens ne leur portât pas préjudice. Vous ne sauriez vous faire une idée de l'ardeur avec laquelle ils poursuivent leur entreprise. Le roi et les chefs nourrissent à leurs dépens tous nos travailleurs. Les pêcheurs se sont chargés de fournir également tous les jours du poisson aux ouvriers, aussi longtemps qu'ils seront occupés à ce qu'ils appellent le travail du Seigneur.» (Annales de la Propag., etc., n. 82, p. 216, an. 1842.)

Celui qui est de Dieu écoute la parole de Dieu, disait le Sauveur du monde; la raison pour laquelle vous ne l'écoutez pas, c'est que vous n'êtes pas de Dieu. » (Joan., VIII, 47.) Aimer la parole de Dieu, écrite ou parlée, est donc un nouvel effet du don de piété. Pour nous encourager et nous confondre, admirons-le dans les nouveaux chrétiens. « Ce qui entretient dans les habitants de Wallis, continuent les Annales, le sentiment et l'amour du devoir, c'est qu'ils sont très avides de la parole de Dieu. Outre les instructions des missionnaires, il y a dans chaque village et dans chaque petit hameau des

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catéchismes d'hommes, de femmes et d'enfants. Les plus instruits enseignent les autres ; chacun se confesse et communie environ tous les mois. Partout on récite le soir le chapelet en commun, suivi d'un cantique à la sainte Vierge. » (Annales de la Propag., etc., n. 104, p. 14, an. 1846.)

Même ardeur sous les glaces de l'Amérique septentrionale. « Nos sauvages ne pouvaient être plus avides de la parole sainte. Les catéchumènes surtout se distinguaient par leur zèle à s'instruire, afin d'avancer l'heureux moment où, par le baptême, ils seraient enfin admis au nombre des fidèles. Nous les tenions à l'église plus de six heures par jour. La plus grande partie de ce temps était destinée au catéchisme et à des instructions familières, où tout le monde assistait. Bien loin d'être fatigués de ces exercices, ils n'étaient pas plutôt sortis de la chapelle, que, se réunissant en divers groupes, ils tâchaient de se rendre compte entre eux des choses que nous leur avions dites, et cela durant des heures entières, quelquefois même bien avant dans la nuit. Dans leurs doutes, ils venaient consulter les missionnaires. Alors, que nous fussions couchés ou non, endormis ou éveillés, il fallait leur donner audience et répondre à toutes leurs questions. » (Id. n. 100, p. 269.)

Continuant ses divins enseignements, le Verbe incarné disait de ses apôtres et de ses prêtres : « Celui qui vous écoute m'écoute, celui qui vous méprise me méprise ; celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé. » (Luc., X, 16; IX, 48.) Cette parole a traversé les siècles. Objet de vénération et de tendresse filiale

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de la part des vrais chrétiens, tel a été, tel est, tel sera toujours le prêtre. Sur ce point, deux faits, entre mille, représentent toute la tradition.

Au seizième siècle vivait à Naples la vénérable Ursule Benincasa, fondatrice des Théatines et institutrice inspirée du Scapulaire de l'Immaculée Conception. Dès l'âge le plus tendre, cette enfant de bénédiction avait un tel respect pour les prêtres, qu'en les voyant elle se mettait à genoux, leur embrassait les pieds, se faisait bénir par eux et baisait jusqu'à la trace de leurs pas. Telle était la joie que lui causait leur présence, que souvent elle se mettait à la fenêtre seulement pour les voir passer. Aussitôt qui elle les apercevait, elle s'inclinait profondément et donnait toutes les marques de la plus affectueuse vénération, comme si c'eût été la personne même de Notre-Seigneur.

Plus tard, elle disait naïvement à son confesseur: « Quand j'étais toute petite, je désirais impatiemment les jours de fêtes pour deux raisons : la première, parce que, ne travaillant pas, je pouvais vaquer librement à tous mes exercices de piété; la seconde, parce que je pouvais tout à mon aise me mettre à la fenêtre et voir passer les prêtres dans la rue. Je les regardais comme des anges du paradis, tandis que les autres hommes me déplaisaient souverainement. » Telle était son estime pour les prêtres, qu'elle ajoutait : « Quand je verrais de mes propres yeux un prêtre tomber dans quelque faute, plutôt que de le croire, je croirais que mes yeux m'ont trompée. » (Vita, etc., p. 282.)

Écoutons maintenant un des apôtres des îles Gam-

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hier : « Un jour j'étais assis sur une grosse pierre, au fond d'une large baie, occupé à instruire des personnes d'un âge un peu avancé. Quelques insulaires s'aperçurent qu'il y avait longtemps que j'étais là; ils jugèrent que je devais avoir faim. Ils ordonnèrent aussitôt à un enfant d'aller cueillir un coco. L'enfant était bien jeune, et les cocotiers sont fort élevés. Imaginez-vous une tige parfaitement droite, au sommet de laquelle un gros bouquet de feuilles, de quinze pieds de long, se développe en parasol. Ces bons sauvages m'adressèrent la parole : « Prie, père, me dirent-ils ; prie, de peur « que l'enfant ne tombe et ne se tue. » Quand le coco fut préparé, on me le présenta, en me disant : « En quelque part que tu sois, père, si tu as faim, dis : J'ai faim, « et nous te donnerons à manger... »

« Il m'est impossible de donner une idée du respect que l'on a pour nous et des attentions dont nous sommes l'objet. Au moindre mot de notre bouche, vous voyez un empressement universel. Avons-nous besoin d'aller d'une île à l'autre, des rameurs sont toujours prêts. Si nous leur faisons observer que le voyage leur causera une absence de quelques jours et que nous craignons de les gêner : « Non, non, répondent-ils, parle, «toi, père, et nous ferons. » Cette déférence de nos néophytes est l'effet naturel de l'amour filial, par lequel ils répondent à l'amour vraiment paternel que nous ressentons pour eux. » (Annales de la Propag., etc., u. 56, p. 195, an. 1838.)

Ces démonstrations ne sont pas de vaines formules. Regardant avec raison le missionnaire comme leur père et leur meilleur ami, les nouveaux chrétiens savent,


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dans le besoin, s'imposer en sa faveur les plus grands sacrifices. « Deux missionnaires du Tong-kin se trouvaient réunis dans une maison. La nouvelle en vint aux oreilles des persécuteurs. Aussitôt arrive le maire de la commune, suivi de trois satellites armés de bâtons. « Qui êtes-vous, dit-il au père Lac qu'il rencontra le premier, sans doute un maître de religion? » Et, sans faire attention à sa réponse : «Où est le chef des chrétiens? » demanda-t-il en entrant dans le presbytère pour arrêter le père Thi. On pressait André Lac de prendre la fuite, mais le saint prêtre, immobile et résigné, se contenta de répondre: « Que la volonté de Dieu soit faite ! S'il leur plaît de m'arrêter, ce sera la seconde « fois que je serai captif pour Jésus-Christ. »

« Le maire fit monter les deux confesseurs dans sa barque et les conduisit dans sa demeure. Quelques chrétiens suivaient, en le suppliant de relâcher ses innocents prisonniers. « J'y consens, leur dit-il, pourvu que vous « m'apportiez six barres d'argent. » Aussitôt ces bons néophytes retournent chez eux, vident leur bourse, empruntent à leurs voisins et reviennent avec tout ce qu'ils ont pu recueillir, soixante ligatures et trois grandes marmites, qui valaient à peu près les deux tiers de la somme exigée. «Voilà tout ce que nous possédons, s'écrient-ils, en déposant leur trésor aux pieds du maire; rendez-nous au moins le père Lac. » Il les rendit tous deux, et nos chrétiens se retirèrent, trop heureux d'avoir sauvé leurs pasteurs au prix de leur fortune. » (Annales de la Propag., etc., n. 85, p. 412, an. 1842.)

L'Esprit de piété, avons-nous dit, fait couler le coeur en effusions de charité pour le prochain. Agapes, soins

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des pauvres et des malades, avertissements charitables, toutes les merveilles qu'il opérait dans les premiers chrétiens, il les renouvelle parmi les idolâtres nouvellement convertis. Passons sous silence toutes les œuvres de miséricorde corporelle, pour citer un trait de miséricorde spirituelle. La persécution sévissait au Tongkin. Un vieillard, âgé de soixante-neuf ans, fut jeté en prison avec un grand nombre d'autres chrétiens. Parmi ces derniers était son gendre, jeune homme dans la force de l'âge. Tremblant quelquefois à la vue de la mort, ce bon vieillard dut son invincible courage aux exhortations de son gendre.

« Mon père, lui disait celui-ci, considérez votre âge. Deux espèces de morts sont placées tout près de vous l'une naturelle, dont les suites sont incertaines; l'autre donnée par les persécuteurs, dont une éternité de bonheur est la récompense. Comment balancer clans un choix, où le meilleur parti est si facile à connaître? S'il était permis de regretter la vie dans une telle circonstance, c'est à moi, jeune encore et vigoureux, que cela conviendrait : cependant vous voyez que je l'abandonne gaiement pour Dieu. Je laisse mon épouse à la fleur de son âge, avec quatre enfants encore incapables de gagner leur vie; mais Dieu qui me les a donnés saura pourvoir à leurs besoins. Est-ce la douleur des coups de verge qui vous épouvante? Ne craignez rien, mon père ; je recevrai à votre place ceux que les mandarins vous destineront ; soyons donc content et courageux. »

« Quand les juges recouraient aux coups de verge, l'admirable jeune homme se couchait par terre pour recevoir d'abord ceux qui lui étaient destinés; et, lorsqu'on se préparait à frapper son beau-père, il se rele-

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vait tout sanglant, et disait aux mandarins : « Mon « père est âgé et faible, je vous prie d'en avoir pitié, et «de permettre que je sois frappé à sa place. » Alors il se couchait de nouveau devant les mandarins, et subissait une seconde flagellation avec un courage héroïque.

« Pendant que le futur martyr soutenait son beau-père, lui-même recevait de la part des siens des encouragements et de bien douces consolations. Sa femme vint le voir plusieurs fois avec son dernier enfant encore à la mancelle, l'exhorta à ne point s'inquiéter d'elle, et à se tenir tranquille sur le sort de ses quatre petits enfants ; ajoutant qu'avec la grâce de Dieu, elle espérait pouvoir les nourrir et les élever, quoique seule. Vraiment cette femme forte s'est montrée digne épouse d'un martyr, et sa fille la digne enfant de sa mère. Cette jeune enfant, âgée de onze ans, s'échappa un jour furtivement de la maison paternelle, pour aller voir le saint confesseur dans sa prison. Elle fit toute seule une demi-journée de chemin, traversa sans crainte les soldats et les gardes, et pénétra jusqu'à son père, qu'elle encouragea à mourir, plutôt que de fouler la croix aux pieds. Quelques jours après les courageux athlètes reçurent la couronne du martyre. » (Annales de la Prop., n. 73, p. 518, an. 1840.)

Dans l'ordre ascendant, le troisième don du Saint-Esprit est le don de science. Au premier rang de notre estime, le don de science nous apprend à mettre notre âme et celle du prochain : De quoi sert à l'homme de gagner le monde, s'il vient à perdre son âme? Cette vérité capitale s'affirme par les actes de la troisième béatitude. Un seul jour des siècles chrétiens a produit plus

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de ces affirmations héroïques, que le monde païen n'en avait vu pendant deux ou trois mille ans. Ce qui a été fait continue de se faire.

« En France, écrit un missionnaire de le Chine, on serait plus qu'étonné, si on voyait de pauvres malades, qui n'ont plus que deux ou trois jours de vie, venir en barque, de quinze, vingt, trente lieues, pour recevoir les derniers sacrements. Ici, c'est la chose la plus commune. Un jour on m'en a apporté neuf de différents endroits dans la même chapelle : c'était un vrai hôpital. J'entendis leurs confessions, je les communiai, je donnai l'extrême-onction à plusieurs d'entre eux et les renvoyai tous, remplis de consolation; mais mon contentement était bien aussi grand que celui de ces bons néophytes. Que diraient de cette pieuse coutume les chrétiens indifférents d'Europe, surtout si on ajoutait que ces héroïques fidèles meurent assez souvent dans leurs barques au milieu de leur route?

Un petit fait, arrivé il y a peu de jours, vous fera mieux admirer la foi de nos chrétiens. J'avais été appelé par un malade à l'une des extrémités de mon district. Après la messe, je vis entrer deux courriers qui me prièrent d'aller visiter un infirme, dans une chrétienté éloignée de dix lieues; vite, je me remets en route avec eux. Chemin faisant, nous rencontrons une barque, c'étaient des fidèles qui m'apportaient un malade. Ne reconnaissant pas le batelier qui me conduisait, ils continuèrent de se diriger vers la paroisse que je venais de quitter, tandis que je me rendais dans une autre voisine de la leur. Ces pauvres gens, après avoir ramé toute la journée, arrivent enfin sur le soir bien fatigués. Point de missionnaire; que faire? Ils se re-

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mettent en route, espérant me rejoindre avant mon départ; nouvelle déception : j'avais poussé plus loin après avoir dit la sainte messe; nos barques se rencontrèrent encore; mais cette fois nos bateliers se reconnurent.

« Le malade me fit compassion plus encore que ses Gens. Ne pouvant revenir sur mes pas, je lui offris d'entendre sa confession dans sa misérable barque, et puis de lui administrer l'extrême-onction. Mais ce brave homme me répondit que depuis fort longtemps il n'avait pas eu le bonheur de communier, et que, puisqu'il était près de moi, il ne me quitterait point sans avoir été muni de tous les sacrements. Il lui fallut donc revenir jusqu'à notre chapelle et faire avec moi près de huit lieues. » (Annales, etc., n. 116, p. 53, an. 1848.)

Au même degré d'estime que la nôtre, le don de science met l'âme du prochain, et surtout de ceux qui noirs sont unis par les liens du sang. Tandis qu'aujourd'hui, chez les chrétiens dégénérés de la vieille Europe, le mariage semble n'être, pour les époux, qu'une école de scandale réciproque, une espèce d'entreprise de damnation à frais communs; parmi les fidèles nouvellement convertis, la grande préoccupation du mari est le salut de sa femme, et réciproquement. Grâce à l'Esprit de science, ils comprennent combien est misérable une union de quelques jours, que la mort devrait briser éternellement ou rendre éternellement malheureuse.

« En 1840 fut arrêté dans le Tong-kin occidental un vertueux père de famille nommé Martin Tho. A dater du jour de son arrestation, il n'avait paru soccuper

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que de son sacrifice, bien qu'il laissât une épouse et huit enfants. Admirable famille tout animée de l'esprit de son chef, loin de chercher à amollir son courage, elle faisait des vaux pour qu'il restât fidèle.

« Quatre ou cinq jours après qu'on leur eut enlevé leur père, les fils demandèrent à leur mère la permission d'aller le voir en prison. « Mes enfants, leur dit-elle, votre père est sur le champ de bataille, on ne sait pas encore s'il sera assez heureux pour confesser l'Évangile. La seule idée des tourments qu'on lui prépare suffit bien à ses épreuves, sans que vous y ajoutiez encore. Si vous allez le visiter, peut-être que la vue de ses enfants, le souvenir de sa maison, lui causeront une émotion funeste à sa foi; peut-être sa tendresse pour vous lui fera-t-elle oublier la gloire qui l'attend. Cependant, si quelqu'un d'entre vous veut pénétrer dans sa prison, je ne m'y oppose pas, pourvu qu'il aille auparavant consulter le catéchiste du grand père Doan; s'il acquiesce à votre demande, j'y souscris; s'il la trouve imprudente, vous reviendrez. »

« Mais, quand on eut appris que le saint confesseur avait triomphé de toutes ses tortures, cette bonne mère dit alors à ses enfants: « Votre père, avec la grâce de « Dieu, a glorieusement confessé le nom du Seigneur « ainsi allez le voir, consolez-le dans ses peines, encouragez-le à souffrir pour l'amour de Dieu.» Les deux plus âgés, un fils et une fille, partent aussitôt; le héros chrétien les serre dans ses bras. « Mes enfants, leur dit-il, votre père va bientôt mourir. Pour vous, c'est ma dernière recommandation, et vous la redirez en mon nom à tous vos frères : souvenez-vous que vous n'avez qu'une âme ; priez Dieu qu' il vous fasse la grâce de rester

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fidèles à votre religion; surtout conservez-vous purs de « la contagion du monde.» (Annales, etc., n. 83, p. 263, an. 1842. Les précieuses Annales de la Prop. de la Foi sont émaillées d'exemples qui prouvent chez nos jeunes frères d'Asie, d'Afrique et d'Orient, la plénitude du don de science, appliqué soit au mépris des faux biens, soit à l'estime de la pauvreté, soit au discernement de la vérité et de l'erreur, et produisant pour résultat la fermeté dans la foi et la concorde dans les familles.)

La force est le quatrième don du Saint-Esprit : agir et souffrir en sont les deux objets. Il se manifeste par la quatrième béatitude, c'est-à-dire par des actes d'indomptable amour pour la justice, pour l'expulsion de Satan des domaines qu'il a usurpés, et pour l'établissement du règne du Verbe rédempteur, soit en nous-mêmes, soit dans les autres. En fait d'entreprise héroïque, je ne sais s'il est rien de comparable à l'introduction d'un de nos missionnaires dans la presqu'île de Corée.

Depuis plusieurs années, M. Alaistre tentait vainement d'entrer par terre ou par mer dans ce pays idolâtre. Repoussé de toutes parts, mais non découragé, il forma l'audacieux projet de se faire jeter sur la côte avec un vieux guide, et d'attendre du ciel le succès de son généreux dessein. Mais le plan était plus facile à concevoir qu'à exécuter. A défaut de jonque ou de navire, il fallait une barque et il n'en avait point; un pilote, et il en manquait. Demandés avec instance aux hommes qui se vantent d'être intrépides, barque et pilote lui furent refusés. Loin de se laisser abattre, le missionnaire redoubla de confiance en Dieu: il ne fut pas trompé.

Un père Jésuite, missionnaire en Chine, qui avait quelques connaissances nautiques, vint s'offrir pour pilote dans cette défection générale. On parvint à trouver une petite jonque païenne et quelques rameurs. Pour

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protéger autant que possible la petite expédition, le consul de France, à Chang-Haï, remit au père Hélot, établi commandant de la flotte, une commission d'aller visiter les débris du naufrage d'un navire français, échoué sur les côtes de Corée. Tout étant ainsi organisé, la petite jonque leva son ancre de bois, déploya ses voiles de paille et cingla sur la mer Jaune, vers l'île inconnue du camp français. A peine avait-elle pris le large qu'il s'éleva soudain une furieuse tempête. Satan l'avait soulevée pour déjouer la sainte entreprise. Longtemps la barque lutta contre les flots qui, avec un affreux mugissement, s'amoncelaient devant elle pour lui barrer le passage et l'engloutir. Après d'inutiles efforts, il fallut virer de bord et aller chercher un abri derrière une île voisine.

Loin d'abattre le courage des deux missionnaires, devenus pilotes, ce fâcheux contre-temps ne servit qu'à l'augmenter. Quarante-huit heures après, le frêle esquif remit à la voile. Déjà le rivage avait disparu et il était prudent de s'assurer de la direction à tenir. On interrogea les instruments qui ne donnèrent pas de réponse certaine. Huit jours s'étaient écoulés, et rien encore sur l'horizon n'était venu réjouir les regards inquiets des intrépides nautonniers. Enfin, le neuvième jour, on se trouva devant un petit groupe d'îles, vers lequel on dirigea joyeusement la barque. Les missionnaires descendirent au village bâti sur la côte, pour prendre langue avec les habitants.

Tout à coup voilà le mandarin du lieu qui arrive, lui aussi, pour faire aux étrangers des questions embarrassantes; on lui donne rendez-vous à bord. Le père Hélot, qui cumule la fonction de pilote, de capitaine et de

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chargé d'affaires, s'empresse de prendre la parole le premier et de présenter ses lettres au mandarin, en le priant de lui indiquer le lieu du naufrage. Le rusé magistrat refuse de répondre. On lui dit de partir et, à peine a-t-il tourné le dos, qu'on remet à la voile. Quelques heures de séjour auraient tout compromis.

Après unie navigation au milieu de dangers de toute espèce, on découvrit le point désiré du débarquement. Lorsque la nuit fut venue, M. Maistre revêtit à la hâte son pauvre costume coréen, au milieu du religieux étonnement des gens de l'équipage ; après quoi il descendit avec son vieux guide dans un petit canot, ayant un bambou pour mât et une natte pour voile. Portant sur son dos un petit paquet des choses les plus nécessaires, l'intrépide missionnaire semit à gravir le sentier escarpé des montagnes derrière lesquelles il disparut bientôt, pour aller, au péril de sa vie, se dévouer aux dangers imminents de l'apostolat (Annales, n. 148, p. 233 et suiv., an. 1853. - M. Maistre est devenu un des illustres martyrs de Corée.)

Affronter la mort sur un champ de bataille, c'est être brave, bien qu'on soit entouré de milliers d'autres hommes qui l'affrontent également, et qu'on soit pourvu de toutes les armes nécessaires pour se défendre. Mais quel nom donner à celui qui, seul et sans armes, va la braver au milieu d'un peuple entier, dont le bonheur sera de l'immoler et de se repaître de son supplice? L'Esprit de force peut seul opérer un pareil prodige. La preuve en est que le monde païen d'autrefois ne l'a jamais vu, pas plus que le schisme ou l'hérésie. Souffrir est plus héroïque encore, et c'est un nouveau miracle de l'Esprit de force. Deux exemples seulement de cette force

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surhumaine, dans les épreuves et au milieu des plus violentes tentations.

En Cochinchine, deux petites filles d'un chrétien appelé Nam, âgées l'une de quatorze ans, l'autre de dix, avaient été conduites à la préfecture avec leur mère, leur père et leur grand père. Sur leur refus d'apostasier, le mandarin ordonna de les frapper sur les pieds et sur les jambes, pour les faire avancer et marcher sur la croix. Ce cruel supplice trompa l'attente du mandarin.

« Les deux enfants se laissèrent horriblement meurtrir, plutôt que de faire un pas en avant. Prises et placées de force sur l'instrument de leur salut, elles ne cessaient de protester contre la violence qui leur était faite, et se dédommageaient de cette involontaire profanation par les témoignages du plus profond respect. Le juge ne put refuser son admiration et ses éloges à leur courage, et les renvoya avec leur mère. » (Annales, n. 73, p. 555, an. 1840.)

L'Esprit de force qui fait deux héroïnes de deux petites Annamites, naturellement si timides, opère le même miracle en Chine. « Voici quelques détails sur la constance dont une jeune Chinoise, nommée Anne Kao, a fait preuve dans la persécution. Surprise au moment où elle faisait sa prière, elle fut arrêtée par les satellites qui lui proposèrent de choisir entre l'apostasie et la mort. Elle n'hésita pas un instant et leur répondit avec fermeté qu'elle préférait mourir. Ils la conduisirent donc au tribunal pour la faire comparaître devant les grands mandarins. Ceux-ci lui ordonnèrent de se mettre à genoux sur une chaîne de fer; deux soldats tirèrent leurs sabres et les placèrent sur son cou pour l'effrayer.

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Dans cet état, on lui commanda de fouler la croix : elle résista à cette nouvelle épreuve avec la même constance.

« Alors les mandarins, qui savaient qu'elle était exténuée de faim, lui firent présenter des aliments et lui dirent de manger en signe d'apostasie. Elle répondit aussitôt: Si c'est à vos yeux une apostasie de manger, je vous déclare que je mourrai de faim, plutôt que de prendre la moindre nourriture; mais, si vous n'y voyez qu'une action ordinaire et indifférente, je mangerai. Le mandarin confus lui dit avec colère: Tu es une entêtée, mange comme il te plaira.

«La femme et la fille du mandarin, touchées de compassion pour la vierge chrétienne, unirent leurs instances à celles des juges, et l'exhortèrent vivement à renoncer à la foi; mais elle résista à cette nouvelle tentation, comme elle avait résisté aux menaces. Conduite dans la ville métropole, elle soutint à diverses reprises les mêmes combats et toujours avec une constance inébranlable. Elle est encore en prison. » (Annal, n. 76, p. 261, an. 1841.)

Près de semblables épreuves que sont les nôtres, sinon des jeux d'enfants? Si nous succombons, c'est que le don de force nous manque. Lorsqu'il est dans une âme il opère ce que nous venons d'admirer, et ce que dit un pieux auteur : « Le bois recollé avec de la colle forte se brise plutôt ailleurs qu'à la soudure. Il en est ainsi de l'âme unie à vous, mon Dieu, par le don de force : témoin les martyrs. Il était plus facile de séparer le pied de la jambe et la tête du cou, que de les séparer de votre amour. En eux, la crainte avait formé

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ce double cordeau de la charité difficile à rompre. Ils vous aimaient de tout leur cœur, sans erreur; de toute leur âme, sans résistance; de tout leur esprit, sans oubli. Seigneur, accordez-moi un pareil amour, afin que je ne sois jamais séparé de vous. » (contemplat., c. XIV.)

CHAPITRE XXXVI. (FIN DU PRÉCÉDENT.) Le don de conseil en action : cinquième béatitude. - Exemples. - Le don d'intelligence en action : sixième béatitude. - Exemples. - Le don de sagesse en action : septième béatitude. - Exemple. - Contrefaçon satanique des béatitudes divines. - Les sept dons de l'Esprit du mal, se traduisantpar ses sept béatitudes.

Au cinquième degré de l'échelle mystérieuse qui nous conduit à Dieu, nous trouvons le don de conseil : il se traduit par la cinquième béatitude. Nous faire courir avec ardeur où la voix de Dieu nous appelle, chercher tous les moyens de la connaître, nous dégager, autant que les conditions de l'existence terrestre le permettent, de tous les obstacles à notre perfection, et, pour cela, ne reculer devant aucun sacrifice ; tels sont les actes béatifiants qui révèlent dans une âme la présence de l'Esprit de conseil. Nous le voyons resplendir dans la conduite des premiers chrétiens. Comme le monde païen l'admirait, il y a dix-huit siècles, dans la conduite de nos pères; le monde moderne, revedenu païen, est forcé de le reconnaître dans celle de nos jeunes frères de la Chine et de l'Océanie.

Or, désirer ardemment de recevoir le Saint-Esprit est déjà un effet du don de conseil. Elle était animée de ce désir la jeune enfant dont parlent nos précieuses Annales de la Propagation de la Foi. «Ma seconde mission, écrit

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un des apôtres de la Chine, fut également bénie. Je me souviens avec bonheur d'y avoir rencontré une petite fille de dix ans, très bien instruite de sa religion, ce qui, à cet âge, est extrêmement rare chez les Chinois.

« Cette enfant désirait avec ardeur le sacrement de confirmation que j'hésitais néanmoins à lui accorder, parce que je la trouvais trop jeune. Je voulus m'assurer si son courage égalait son intelligence, et je lui dis : - Après que tu auras été confirmée, si le mandarin te met en prison et qu'il t'interroge sur ta foi, que répondras-tu? - Je répondrai que je suis chrétienne par la grâce de Dieu. - Et s'il te demande de renoncer à l'Évangile, que feras-tu? - Je répondrai : Jamais! - S'il fait venir les bourreaux et qu'il te dise : Tu apostasieras, ou l'on va te couper la tête, quelle sera ta réponse? - Je lui dirai : Coupe! Enchanté de la voir si bien disposée et si fortement résolue, je l'admis avec joie au sacrement qui faisait l'objet de tous ses vœux (Annal., n. 95, p. 304, an. 1844.)

La vraie religion étant la route royale de la terre au ciel, un des premiers effets du don de conseil est de nous faire rechercher et employer tous les moyens de la bien connaître. Quoi de plus sage? S'enquérir de son chemin, n'est-ce pas le premier soin du voyageur en pays étranger? Et puis, mieux on connaît la religion, plus on l'aime, plus on est disposé à faire tous les sacrifices qu'elle demande, et à réaliser le sublime détachement marqué par le don de conseil. Sous ce rapport, voyons ce qu'il inspire, au milieu même de la persécution, aux jeunes chrétiens annamites.

« Mes catéchistes, écrit un missionnaire de Cochin

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chine, m'avaient souvent parlé d'un concours général sur le catéchisme, qui avait lieu tous les ans à Hê-sin, alors que les fidèles jouissaient d'une liberté parfaite. Toutes les chrétientés voisines étaient invitées à y prendre part. Celle qui n'aurait pas répondu à l'appel se serait couverte d'une honte ineffaçable.

« Un jour je dis aux catéchistes : - Il faut faire un concours. - Père, ce n'est pas possible. - Je sais qu'un grand concours comme ceux d'autrefois n'est pas possible, mais un petit concours, où seront appelées quelques chrétientés seulement et qui aura lieu pendant la nuit, est très facile et, qui plus est, je compte y assister. Le dimanche suivant on annonça publiquement, dans l'église, l'ouverture prochaine d'un concours sur le catéchisme. Ce fut une fièvre d'enthousiasme parmi toute la jeunesse. On avait un mois pour se préparer. Si je n'en avais pas été témoin, je ne me serais jamais fait une idée d'une émulation pareille. Tous les, soirs, les garçons d'un côté, les filles de l'autre, se réunissaient par petites bandes, dans les maisons des principaux chefs, chargés d'enseigner la lettre du catéchisme. La récitation se prolongeait jusqu'à onze heures, quelquefois plus tard.

« Si vous eussiez traversé par hasard la chrétienté de Hê-sin, vous eussiez été assourdi par un bruit de chants pieux, qui ne manquaient pas d'une certaine harmonie. Comme toutes leurs prières, les Annamites récitent le catéchisme en chantant. Pendant le jour, c'était le même tapage dans les maisons particulières, dans les champs, et jusque sur les chemins, où ceux qui se préparaient au concours repassaient, en s'interrogeant mutuellement, la leçon de la veille, et le

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dimanche avait lieu dans l'église une répétition générale, à laquelle tous les catéchistes assistaient. Chacun des candidats reconnu, par le conseil de son village, capable de soutenir l'épreuve de l'examen, avait donné son nom.

« Le premier concours eut lieu, pendant une nuit entière, dans la chapelle de Hè-Bang. Cette église, quoique assez vaste, ne put contenir la- foule des spectateurs. Je dus me contenter d'être simple assistant. Je fus introduit furtivement dans l'église, et caché derrière les tentures du grand autel, où l'on avait ménagé une petite ouverture qui me permettait de tout voir sans être aperçu. Un de nos pères annamites, homme grave et très respecté des chrétiens, présida le concours. Il était assis magistralement sur un fauteuil, placé sur le marchepied de l'autel, tandis qu'en bas siégeaient, des deux côtés, les chefs des différentes chrétientés; les examinateurs, choisis parmi les premiers lettrés de chaque village, étaient au milieu : un grand coup de tamtam annonça l'ouverture de la séance.

« Après une invocation solennelle au Saint-Esprit, un personnage, vêtu d'une longue robe de cérémonie, tira d'une urne les noms des deux premiers concurrents, qu'il appela d'une voix de stentor. Un second personnage, paré du même costume, tira d'une autre urne un billet, sur lequel étaient indiqués les chapitres du catéchisme qui devaient faire la matière de l'examen ce qu'il proclama aussi à haute voix, et le concours commença. Les deux candidats s'interrogeaient et se répondaient tour à tour, au milieu d'un silence profond, interrompu quelquefois par un petit roulement de tambour c'était lorsque l'un ou l'autre se trompait sur un mot.

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« Alors ils s'arrêtaient jusqu'à ce que les examinateurs eussent jugé si l'erreur devait être considérée comme une faute ou non. Il y avait seulement deux degrés : celui qui récitait imperturbablement et sans ombre de faute la partie qui lui était échue par le sort, obtenait le premier degré. Un seul mot prononcé avec hésitation faisait passer au second degré. A trois fautes, on ne méritait ni blâme ni louanges; à quatre on était censuré. Les deux personnages à la longue robe proclamaient les noms des vainqueurs, qui étaient conduits, en procession et au bruit de la musique, à l'autel de la sainte Vierge. Là, ils faisaient hommage à Marie de leur triomphe, se consacraient à elle par une prière spéciale, et s'en retournaient à leur place au milieu d'un redoublement de musique.

« Le concours, qui avait duré jusqu'au matin, fut terminé par une messe d'actions de grâces, suivie d'une large distribution de croix, de médailles et de chapelets. Mais cette multitude avait faim; on ne pouvait pas les renvoyer à jeun. D'ailleurs, chez les Annamites, une fête religieuse ne serait pas complète, si elle n'était terminée par un repas. Je n'eus garde de déroger à la coutume. Mais ce fut en vain que, d'après mes ordres, on appela au festin les malheureux vaincus; ils se cachaient si bien, qu'il n'y eut pas moyen de les trouver. La fête étant terminée à la satisfaction générale, chaque groupe regagna joyeux son village, et moi je rentrai dans ma prison. » (Annal., etc., n. 146, p. 20 et suie., an. 1853.)

Au récit de ces pieux concours, nos grands docteurs d'Europe balbutieront, sans doute, le mot de puérilité,

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et souriront de pitié. Qu'ils gardent leurs sourires pour eux-mêmes et pour leurs concours agricoles. Paire parader devant eux et devant d'autres graves personnages, des boufs, des vaches, des chevaux, des mulets, des ânes, des cochons; puis donner des primes aux plus beaux produits, en vue de procurer l'amélioration de toutes les races de bêtes, asine, bovine, caprine, porcine : ils trouveront cet exercice très utile et très digne d'eux. Ils l'appelleront un glorieux progrès du siècle des lumières! Et aux yeux de ces mêmes hommes il sera puéril d'exercer, par une noble émulation, des âmes immortelles à la connaissance approfondie des vérités, qui sont la condition de leur bonheur et la base même des sociétés! Vous parlez de puérilité : dites de quel côté elle se trouve. Si vous l'ignorez, tant pis pour vous. C'est un signe que vous êtes descendus au niveau de vos concurrents (Homo cum in honore esset non intellexit; comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis. Ps. 48. - Animalis homo. I Cor., II, 14.)

Cependant les fruits du don de conseil se manifestent chez nos jeunes frères, comme chez nos aïeux. Ne conserver avec la terre que le moins de rapports possible, afin de marcher d'un pas ferme et rapide vers l'éternelle patrie ; rompre même pour cela, s'il le font, les liens les plus chers à la nature : tels sont les exemples qu'ils nous donnent.

Écoutons un de leurs apôtres « Ne pouvant plus rester dans la Nouvelle-Calédonie, sans repousser la force par la force, j'annonçai à nos néophytes, venus de dix lieues à la ronde, la nouvelle de notre départ. Ils avaient le choix ou de retourner chez eux, ou bien de

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venir à Futuna où ils trouveraient des missionnaires. A cette nouvelle, tous fondirent en larmes ; c'était la foi qui les faisait verser. - Et mon père, disait l'un; et ma mère, disait l'autre, ne seront donc jamais chrétiens! ainsi s'exhalait leur douleur. Je ne pus tenir à ce spectacle, et je m'éloignai pour leur laisser le loisir de se consulter.

Quelques instants après je-revins; je fis cesser leurs sanglots en leur demandant quel parti ils avaient pris. - Vous suivre partout où vous irez, répondirent-ils. - Mais si nous retournons en Europe, il y fait froid et vous mourriez bientôt. - Tant mieux; maintenant nous ne désirons plus que la mort. Leur avis unanime fut de se transporter dans une île bien éloignée, où il y aurait des missionnaires, afin de ne plus entendre parler d'une patrie, qu'ils regardaient comme réprouvée pour toujours. Nous mîmes à la voile, et pendant la traversée, qui fut d'un mois, nos chers chrétiens étaient si édifiants, que le capitaine et l'équipage, bien que tous protestants, m'ont demandé plusieurs fois d'inviter nos néophytes à faire leur prière sur le pont, pour avoir le plaisir d'en être témoins.

« Nous mouillâmes à Futuna un dimanche matin. Le port était désert. - Où sont les habitants de ce village, me répétaient sans cesse le capitaine et les matelots ? Ils ignoraient que les naturels de Futuna, catholiques fervents, étaient tous allés à la messe. Les maisons étaient abandonnées; car, dans cette île convertie, on ne sait pas ce que c'est que le vol. Une heure d'attente se passe alors nous entendons retentir de tous côtés le chant des cantiques. C'étaient les insulaires qui revenaient de l'église en bénissant le Seigneur. Nos pères s'empres

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sèrent de venir nous recevoir, et les premiers chrétiens de la Nouvelle-Calédonie, persécutés pour la foi par leurs compatriotes, étaient reçus comme des frères par les nouveaux fidèles de Futuna. » (Annales, n. 138, p. 383 et suiv., an. 1851.)

Plutôt que d'abandonner le chemin du ciel, quitter son pays et sa famille est un trait évident du don de conseil, se quitter soi-même en est un plus évident encore. « A Wallis, écrit un missionnaire, où j'ai exercé durant cinq mois le saint ministère, j'ai eu bien des consolations; entre autres, de voir trois jeunes personnes, filles des plus grands chefs de l'île, me demander avec instance la permission de se consacrer à Dieu d'une manière spéciale, par le vœu de chasteté. Cette pensée, elles l'avaient eue d'elles-mêmes par la seule inspiration de la grâce. Le Saint-Esprit leur avait appris que c'est là un conseil évangélique, dont le libre accomplissement plaît au Seigneur. » (id., n. 96, p. 398, an. 1844.)

Ce n'est pas seulement sur les plages inhospitalières de l'Océanie, que le Saint-Esprit fait germer les fleurs de la virginité. Sous son influence, elle croît dans le sol si profondément souillé de la Chine et de la Cochinchine. Laissons parler un apôtre du Céleste Empire. « Nous avons dans chaque chrétienté un certain nombre de personnes qui, sans être liées par les vieux religieux, font profession de garder la virginité. On peut les appeler avec vérité la fleur de la mission, et cette espèce de fleur fait la gloire du jardin de l'Église. Qu'il fait beau voir le cep de la virginité briller ici au milieu de la fange de l'idolâtrie! Rien ne peut exprimer quelle est la licence des mœurs en pays infidèle : mais l'excès du vice

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sert, dans les desseins de Dieu, à faire ressortir l'éclat de la plus pure des vertus, et il n'en faudrait pas davantage à des yeux clairvoyants pour reconnaître sa céleste origine. Dans mon district, qui compte environ neuf mille âmes, il y a plus de trois cents vierges. Tout ce que font, en Europe, les sœurs de Saint-Vincent de Paul, les vierges chinoises en sont capables. » (Annal., etc., n. 116, p. 44, an. 1848.)

Des filles d'anthropophages ou d'idolâtres abrutis devenues tout à coup des vierges chrétiennes, c'est-à-dire tout ce qu'il y a de plus beau, de plus sublime, de plus angélique! (Nous avons, à Paris, parmi les soeurs de Saint-Vincent de Paul, une jeune parente d'Abd-et-Kader.) A la vue de ce miracle mille fois répété que dirait le monde païen, lui qui, sous Auguste, ne put trouver sept vestales dans l'empire des Césars? Moins incrédule que les impies modernes, il s'écrierait : Le doigt de Dieu est là : Digitus Dei est hic! et il aurait raison.

Le sixième don du Saint-Esprit est le don d'entendement. Les actes qu'il produit et qui forment la sixième béatitude sont des actes révélateurs d'une connaissance claire des vérités chrétiennes, de magnanimité dans la foi, de conformité soutenue entre la pratique et la croyance, en un mot, le règne effectif du surnature dans l'homme et dans la société.

« On dirait, écrit un missionnaire de l'Océanie, que le Saint-Esprit en personne s'est fait le catéchiste de l'enfant dont nous allons parler. J'ai trouvé à Tonga un petit prodige, auquel vous aurez peine à croire. C'est un enfant de cinq ans, et toutefois déjà assez instruit pour que je n'aie pu l'embarrasser par aucune question

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de catéchisme, en l'interrogeant de toutes les manières. Ce petit ange nous a demandé la permission d'apprendre la doctrine chrétienne à ses parents qui, à l'exception de son père et de sa mère, sont encore tous dans le paganisme. C'est un catéchiste d'autant plus excellent, qu'on ne peut rien refuser à son innocente simplicité.

C'est lui qui dit le Benedicite et les Grâces dans la famille. A peine a-t-il vu célébrer la messe cinq ou six fois, et déjà il en imite toutes les cérémonies. Une feuille de bananier lui sert de corporal ; une coquille de mer lui tient lieu de calice. Quand il sera grand, répète-t-il, il veut la dire tout de bon. Plaise à Dieu que cette vocation s'affermisse, et qu'un jour l'Océanie le compte au nombre de ses apôtres! » (Annal. de la Propag., etc., n. 104, p. 36, an. 1846.)

Le don d'intelligence, qui ouvre si merveilleusement l'esprit de l'enfant, produit dans l'homme fait une sorte d'intuition de la vérité, en sorte que la foi, dégagée de ses sombres voiles, devient inébranlable. En ce genre, rien ne surpasse l'exemple donné par le roi de Bongo, au Japon. Sa conversion fit la joie de l'Église. Dans la suite, accablé d'adversités et d'humiliations, au moment on tout semblait conjuré pour troubler sa foi, il prononçait solennellement ces belles paroles : « Je jure en votre présence, Dieu puissant, que, quand tous les Pères de la compagnie de Jésus, par le ministère desquels vous m'avez appelé au christianisme, renonceraient eux-mêmes à ce qu'ils m'ont enseigné; quand je serais assuré que tous les chrétiens d'Europe auraient renié votre nom; je vous confesserais, reconnaîtrais et ado-

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rerais, m'en dût-il coûter la vie, comme je vous confesse, reconnais et adore pour le seul vrai et puissant Dieu de l'univers. » (Annales, etc., n. 125, p. 225, an. 1849.)

En éclairant l'esprit, le don d'entendement agit sur la volonté, et lui donne l'intelligence de la vie. Or, la vie est une épreuve, la pénitence est sa loi. « Un grand nombre de nos chrétiens, écrit un missionnaire de l'Inde, jeûnent le samedi, c'est-à-dire ne font qu'un seul repas vers le coucher du soleil. Combien de fois, dans mes courses, n'ai-je pas entendu mon compagnon de voyage répondre à ceux qui lui demandaient s'il avait mangé ce jour-là : « Eh! ne savez-vous pas que c'est aujourd'hui samedi? » Et cependant ce pauvre Indien m'avait suivi toute la matinée, portant sur sa tête un gros paquet. Il s'était épuisé de fatigue, pour faciliter le succès de mon ministère ! Il est beaucoup de contrées où cette pratique est à peu près universelle, même parmi les laboureurs. Plusieurs d'entre eux, surtout quand ils sont à leur aise, préfèrent ne travailler que la moitié du jour, afin de pouvoir différer jusqu'au soir leur unique repas.

« Cet esprit de mortification me fournit souvent l'occasion de m'édifier au saint tribunal. Ainsi, m'arrive-t-il d'imposer pour pénitence quelque jeûne du samedi? - Mon père, répondent une foule de néophytes, je jeûne tous les samedis. - Cela suffit, est ma décision. Mais rarement on s'en contente ; si j'indique le mercredi ou le vendredi, je trouve assez souvent le second poste déjà pris, par un autre jeûne de dévotion. Dernièrement, je venais de prescrire une bonne œuvre sembla -

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ble. Ma pénitente parut fort embarrassée. - Qu'y a-t-il ? - Mon père, depuis trois ans, je ne mange qu'une fois par jour. Comment ferai-je pour accomplir le jeûne que vous m'imposez ? Je le répète : ces exemples ne sont pas rares parmi nos chrétiens. » (Annales, n. 87, p. 87, an. 1843.)

Prenons-y garde : ces chrétiens, nés d'hier, pourraient bien être les juges des anciens domestiques de la foi. Quoi qu'il en soit, admirons la Providence qui choisit ces fidèles de l'Orient pour faire, par leurs saintes austérités, le contre-poids au sensualisme de l'Occident.

Le septième don du Saint-Esprit, dans l'ordre ascendant, est le don de sagesse. Dernier degré de lumière et d'amour avant la vision béatifique, il ouvre à la vérité les yeux de l'esprit et surtout l'oreille du cœur. Il fait voir Dieu, il fait goûter Dieu, il transforme en Dieu, en achevant notre filiation divine. Voulez-vous le voir en action? Étudions la septième béatitude, c'est-à-dire les actes béatifiants par lesquels il se manifeste. Prenons pour exemple un indifférent, un incrédule, un de ces hommes, dont la race est aujourd'hui si nombreuse, qui a des yeux et qui ne voit rien, qui a un cœur et qui ne sent rien des choses surnaturelles, un homme, enfin, comme le capitaine dont nous allons parler : soumettez-le à l'action du don de sagesse, et vous verrez un miracle.

Pendant la traversée qui les conduisait à leur lointaine mission, quelques-uns de nos missionnaires employaient leurs loisirs à catéchiser les jeunes matelots du bâtiment, afin de les préparer à la première com

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munion. Pour eux la messe était dite chaque dimanche. Le capitaine n'avait garde d'y assister. Pas un signe, pas un mot qui annonçât s'il était catholique. Tout à coup, à la suite d'une bonne lecture, il laisse échapper quelques paroles qui trahissent les combats de son âme. L'esprit de sagesse venait de le toucher.

« Dieu nous inspire de commencer une neuvaine pour obtenir sa conversion. Elle se termine le 3 juin. Eh bien ! le jour même, à neuf heures du soir, au moment où l'un des missionnaires se promenait sur le pont, le capitaine l'observe et, d'une voix émue, il lui dit : « Monsieur, j'ai un grand service à vous demander. - Je suis tout à vous, répond le missionnaire. - Je veux me confesser, non pas ce soir, car ce n'est pas trop d'un jour pour m'y préparer, mais pas plus tard que demain. » Puis la conversation s'engage et se prolonge bien avant dans la nuit. Le lendemain, le capitaine assiste à la messe, bien que ce ne fût pas un dimanche. L'équipage ne pouvait en croire ses yeux.

« Nous avions fixé la première communion à la fête de la très sainte Trinité. Mais le capitaine nous ayant manifesté le désir de communier, s'il était possible, avec ses matelots, et voulant avoir plus de temps pour se préparer à cette action si auguste, nous nous rendîmes de bien bon coeur à ses désirs. En attendant, la vie du capitaine devenait celle d'un apôtre. Il prêchait de la voix et de l'exemple. Un soir, comme il venait de se confesser, il aborde un des missionnaires et lui parle du bon Dieu d'une manière si touchante, que notre cher confrère était ravi de l'entendre. Enfin, ils en vinrent à causer des possessions du démon. « Croyez-vous, dit le capitaine, qu'il existe encore de ces sortes de posses

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sions ? - Assurément ; elles sont même assez fréquentes dans les pays infidèles. - C'est égal, reprit le capitaine, je viens de lui jouer un mauvais tour ; comme il doit grincer des dents au fond des enfers !» En disant ces mots, une grosse larme s'échappa de ses yeux et vint mouiller sa moustache.

« Enfin arriva le 19 juin. Ce jour fut sans contredit an des plus beaux de notre vie. Il y eut communion générale. Le pont du navire était devenu une église. De simples toiles, artistement tendues, formaient le toit et les murailles; l'intérieur était pavoisé de drapeaux; des nattes chinoises recouvraient le parquet ; des images, des tableaux ornaient l'autel improvisé ; notre église flottante était, sinon magnifique, au moins passablement belle ; mais ce qui était incomparablement plus beau, c'est le spectacle que présentait l'équipage. Matelots, officiers, capitaine, tous étaient là, avec leurs habits de fête, dans l'attitude du respect. La douce joie du ciel rayonnait sur tous les visages.

« Quand tout fut fini, le capitaine vint se jeter au cou de son confesseur, en disant : «Les moments les plus heureux de la vie sont toujours mêlés de quelque amertume; mais pour aujourd'hui le cour est content tout de bon. » Vous auriez pleuré de joie en entendant nos matelots faire aussi leurs réflexions. « Voyez-vous, disait un des plus vieux, si je faisais naufrage maintenant, cela me ferait autant de mourir que de manger un morceau de pain. » La cérémonie achevée par un calme parfait, la brise commença de souffler, et le navire à sillonner rapidement les ondes. - « Est-il étonnant, s'écria le timonier, que maintenant nous allions vite ? Le navire est déchargé d'un poids immense. Moi, j'avais

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plus de péchés que le bâtiment n'est gros, et tout cela est passé par les sabords. » (Annales, etc., n. 105, p. 102 et suiv.)

D'un chrétien indifférent et incrédule faire un pieux néophyte, un ardent apôtre, inonder de lumière et de délices un cœur fermé à toutes les impressions de la grâce, et cela en un instant, voilà sans doute un miracle du don de sagesse. D'un anthropophage faire un homme, de cet homme un enfant d'Abraham, en renouvelant son être de fond en comble, au point de lui faire détester tout ce qu'il aimait, aimer tout ce qu'il détestait, et cela avec une invincible constance, c'est un autre miracle égal, sinon supérieur, au premier.

« Dans leur amour pour leur jeune foi, nos néophytes de Mangaréva chantent partout, sur un rhythme assez agréable, les dogmes sévères du christianisme, comme autrefois les Rapsodes chantaient les fictions d'Homère, et les pécheurs italiens les vers du Tasse. Chaque année, aux approches de la fête du Roi, les habitants de chacune des îles composent, à leur manière, une espèce de narration ou d'exposé des endroits de l'Évangile qui les ont le plus frappés. Tous, hommes et femmes, contribuent à la rédaction de ce morceau littéraire, suivant leur degré d'intelligence ou de mémoire. Ce travail achevé, l'île entière l'apprend par cœur, au moyen de répétitions en commun, en le chantant sur un air inventé exprès. Puis, le jour de la fête venu, tous les habitants de l'archipel se réunissent à Mangaréva et chantent leur peï, à l'ombre des arbres à pain et sous la présidence des anciens de chaque île. Tous les habitants, ainsi rassemblés, proclament l'idée qui a

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remporté la victoire. Ce sont là les jeux floraux de Mangaréva.

« Ce peuple qui, maintenant, par l'innocence de ses moeurs, fait l'admiration de tous les officiers de marine, est cependant le même qui, avant l'arrivée des missionnaires, accueillait hostilement les navires qui venaient le visiter. Les habitants étaient en guerre continuelle et s'égorgeaient entre eux. Ils étaient anthropophages au point qu'une fois, après une lutte sanglante entre deux partis, un énorme tas de cadavres ayant été élevé, les vainqueurs, au lieu d'enterrer ces victimes, les dévorèrent dans un grand festin qui dura huit jours. Plusieurs vieillards attestent encore ce fait, et montrent le lieu où étaient entassés les cadavres.

« Il n'y a que trois ans, vivait encore une femme qui avait mangé ses deux maris, morts successivement dans un temps de famine. Leurs mœurs étaient dissolues, comme celles de tous les Océaniens. Ils étaient voleurs, au point qu'ils se dérobaient réciproquement leurs récoltes de fruits à pain, et qu'ils essayaient d'enlever jusqu'aux navires qui touchaient à leurs rivages. Aujourd'hui, leurs mœurs sont devenues aussi pures que celles du village de France le plus religieux. Le vol, si enraciné au cœur de tout Océanien, est complètement extirpé du milieu d'eux. Plusieurs capitaines de navires marchands ont voulu en faire l'épreuve. En parcourant une île, ils laissaient tomber, comme par mégarde, des mouchoirs, des foulards ou des couteaux. Toujours les objets étaient fidèlement rapportés par le premier habitant qui les rencontrait. » (Annales, etc., n. 143, p. 298, etc.) Voilà comment

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ce peuple a été transformé par le don de sagesse (Sur les rapports des dons avec les béatitudes, voir S. Aug., De serm. Dom. in monte, lib. I, n. 3-14 opp. t. III, p. 1493, etc., édit. noviss.)

Si l'Esprit du bien a son échelle de déification, le grand singe de Dieu, Satan, a aussi son échelle de dégradation. Nous connaissons la première; il importe de connaître la seconde. Comme, en peinture, l'ombre est nécessaire pour faire ressortir les couleurs, ainsi, dans l'ordre moral, l'erreur et le mal servent à mettre en relief le vrai et le bien. Par là même qu'il a ses dons, Satan a aussi ses béatitudes. En entrant dans un homme par le péché mortel, il lui communique les premiers, le malheureux pratique les actes prétendus béatifiants qui en découlent.

Le premier don de Satan, c'est l'orgueil, principe de tout péché, comme l'humilité est le principe de toute vertu. Le dernier mot de l'orgueil, c'est Aman, pendu à une potence de cinquante coudées; Nabuchodonosor, changé en bête. Se rendre haïssable à Dieu et aux hommes, c'est le terme auquel aboutit la première béatitude satanique.

Le deuxième don de Satan, c'est l'avarice. Son chef d'œuvre, c'est le mauvais riche qui meurt et qui est enseveli dans l'enfer ; c'est Judas qui vend son maître et qui se pend. Faire de l'homme le plus insensé et le plus scélérat des hommes, c'est le dernier mot de la seconde béatitude satanique. Le plus scélérat : « Il n'y a pas d'homme plus scélérat que l'avare, dit le Saint-Esprit ; pour lui tout est à vendre, même son âme. » (Ecccl., X, 10.) Le plus insensé; la vie qui lui était donnée pour gagner le ciel, il la consume à fabriquer des toiles d'arai-

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grée, fragiles tissus qui ne peuvent pas même lui servir de linceul (Is., LIX, 5, 8.)

Le troisième don de Satan, c'est la luxure ; mis en action, il aboutit à travers mille souillures à Salomon et à Sardanapale, noyés dans le cloaque de leurs mœurs. Flétrissure de l'homme tout entier, aveuglement de l'esprit, insensibilité du coeur, mort dans l'impénitence : telle est, dans ses effets généraux, la troisième béatitude satanique.

Le quatrième don de Satan, c'est la gourmandise. L'épicurien couronné de roses, qui chante le vin et le plaisir pour se préparer à la mort; Balthasar, qui remplit Babylone du bruit de ses festins, pendant que les Mèdes sont aux portes de la ville, sont la traduction vivante de la quatrième béatitude satanique.

Le cinquième don de Satan, c'est l'envie. Voulons-nous le voir en action? Caïn tuant son frère, et les pharisiens faisant mourir le Fils de Dieu: voilà le terme glorieux de la cinquième béatitude satanique.

Le sixième don satanique, c'est la colère. L'hyène aux crins hérissés, la lionne à qui on vient d'enlever ses lionceaux, le hérisson armé de ses piquants : types affaiblis auxquels l'homme devient semblable, en pratiquant la sixième béatitude satanique.

Le septième don de Satan, c'est la paresse. Le Chinois dont parlent nos missionnaires, pour qui le monde surnaturel est comme s'il n'était pas, indifférent à tout, excepté à quatre vérités : bien boire, bien manger, bien digérer et bien dormir; qui ne donnerait pas une sapèque pour connaître un dogme de plus, et qui tient pour

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la suprême sagesse son indifférence stupide en matière de religion (Impius, cum in profundum peccatorum venerit, contemnit. Prov., XVIII, 3.) : telle est la personnification de la septième béatitude satanique.

C'est au sein de ce marasme honteux et coupable, où il l'a conduit par degrés, que l'Esprit du mal vient prendre l'homme béatifié à sa manière, pour le placer dans le séjour de sa béatitude éternelle.

CHAPITRE XXXVII. LES FRUITS. Ce que sont les fruits du Saint-Esprit : rapports avec les fruits des arbres. - Qualités qui constituent le fruit. - Comment sont produits les fruits du Saint-Esprit. - La greffe, la taille. - Explication donnée par la vision de sainte Perpétue. - Variétés d'espèces dans le verger du Saint-Esprit. - Pourquoi le nom de fruits. - Il nous rappelle notre ressemblance avec Dieu et la bonté de Dieu pour nous. - Différence des fruits et des béatitudes.

Nous avons expliqué la grâce, les vertus, les dons et les béatitudes. Sous nos yeux a passé tout le magnifique système d'éléments déificateurs qui, s'enchaînant les uns aux autres, conduisent l'homme à la ressemblance du Verbe incarné. La mine toutefois n'est pas épuisée. A. tant de richesses s'ajoutent d'autres richesses.

« Des bons travaux, dit l'Écriture, glorieux est le fruit. » (Bonorum enim laborum gloriosus est fructus. Sap., III, 15.) Quels travaux plus nobles que ceux de notre déification! Quels fruits plus délicieux que les fruits dont ils sont récompensés! Chaque béatitude ou acte béatifiant nous approche de Dieu. Or, Dieu est tout ensemble perfection absolue et bonheur suprême. Il en résulte qu'à chaque pas que nous faisons vers Dieu, est attachée une jouissance, c'est-à-dire que les fruits sortent des béatitudes, comme le fruit sort de l'arbre.

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Complétant l'œuvre de notre création divine, ces nouvelles faveurs du Saint-Esprit font du chrétien le Dieu d'ici-bas, terrenus deus, et de sa vie terrestre un ciel anticipé, conversatio in coelis.

Pour le comprendre, il suffit de connaître la réponse aux questions suivantes : Qu'entend-on par les fruits du Saint-Esprit ? Comment sont-ils produits ? Pourquoi sont-ils ainsi nommés ? En quoi diffèrent-ils des béatitudes ? Quel en est le nombre ? À quoi sont ils opposés?

1° Qu'entend-on par les fruits du Saint-Esprit? Dans l'ordre naturel, on appelle fruit le produit des plantes et des arbres. La pomme est le fruit du pommier; l'orange, de l'oranger; la fraise, du fraisier; ainsi des autres. Aussi variés que les plantes, les fruits ont cela de commun qu'ils renferment quelque chose d'agréable suivant leur espèce, et qu'ils sont le dernier effort de la plante (S. Th., 1a 2ae, q. XI, art. 1, corp. – Id., q. 70, art. 2, corp.) Être agréable et le dernier effort de la plante, sont les deux conditions nécessaires pour constituer le fruit proprement dit. Pour cette raison, les feuilles et les fleurs ne sont pas appelées fruits.

Avant maturité, le fruit lui-même ne porté pas le nom de fruit, simplement et par excellence. Pour le nommer, on y joint une épithète qui qualifie son imperfection. On dit : fruit acide, fruit vert. La raison en est encore qu'il n'a pas les qualités essentielles du fruit : la couleur, la sapidité, la douceur, dont la réunion, consti

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tuant la beauté et la bonté, forme un produit parfait. Lorsque l'arbre a donné son fruit, sa tâche est finie. Il se repose et se prépare à produire de nouveaux fruits dans leur temps.

De là, cette définition de l'Ange de l'école : « On appelle fruit le produit de la plante, arrivé à sa perfection et renfermant une certaine douceur. » (S. Th., 1a 2ae, q. 70, art. 1, corp.)

Suivant une comparaison familière à l'Évangile, l'homme est un arbre. Ses actes sont ses fruits. De là, cette autre définition de saint Thomas : « Les fruits sont tous les actes vertueux dans lesquels l'homme se délecte. » (Ibid., art. 2, corp.) Comme ceux des plantes, les fruits de l'homme diffèrent de qualités, suivant la nature de la sève qui circule dans les veines de cet arbre vivant. Beaux et bons d'une beauté et d'une bonté purement naturelles, s'ils sont le produit de la raison et des vertus purement humaines. Beaux et bons d'une beauté et d'une bonté surnaturelles, s'ils sont le produit de la grâce et des vertus surnaturelles.

Pour mériter le nom de fruit, nous venons de voir que le produit des plantes doit être le dernier effort de la plante et renfermer une certaine douceur. Ces deux conditions ne sont pas moins nécessaires pour constituer le fruit spirituel. D'abord, afin d'être appelé fruit, tout acte vertueux doit être parfait dans son genre, c'est-à-dire le dernier effort du principe qui le produit. L'acte imparfait est indigne de ce nom. Ainsi, les velléités du bien, les actes de n'importe quelle vertu,

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lâchement accomplis ou viciés par des intentions mauvaises, ne sont pas plus des fruits spirituels que les avortons, les fleurs et les feuilles ne sont des fruits naturels (S. Th., ut supra.)

Il faut de plus que l'acte vertueux renferme une certaine douceur. Quelle est cette douceur? C'est le témoignage de la conscience et le contentement intime que procure le devoir complètement et noblement accompli. Sans être toujours sensible, elle n'est pas moins réelle. On peut appliquer ici la parole de l'Apôtre : « Toute correction parait, à la vérité, dans le moment présent, un sujet non de joie, mais de tristesse; mais ensuite elle se transforme pour ceux qu'elle exerce en fruit délicieux de justice. » (Hebr., XII, 11.) Devenue habituelle dans l'âme, cette douceur constitue le festin délicieux dont parle le Saint-Esprit, qui remplace toutes les joies et que nulle joie ne peut remplacer (Secura mens quasi juge convivium. Prov., XV, 15.) D'où vient que le devoir dignement accompli procure la joie ? De ce qu'il est un pas de plus vers Dieu, notre fin dernière et la suavité infinie.

On voit, d'après ces explications, que les fruits du Saint-Esprit sont toutes les bonnes œuvres, dignes de ce nom, faites sous l'inspiration du Saint-Esprit et dans lesquelles l'homme trouve sa joie (S. Th., 1a 2ae, q. 70, art. 1, corp.) Cette définition distin-

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gue les fruits du Saint-Esprit des actes vertueux, en général. En effet, il y a dans l'homme deux principes d'action : l'un naturel, la raison; l'autre surnaturel, la grâce. Les bonnes œuvres accomplies suivant les lumières de la raison sont les fruits de la raison. Les bonnes œuvres faites sous l'impulsion de la grâce sont les fruits du Saint-Esprit, auteur de la grâce. Entre les uns et les autres, grande est la différence. Les premiers sont des œuvres naturellement bonnes, des actes de vertus purement humaines, par conséquent inutiles pour le ciel et ne procurant qu'un plaisir imparfait. Les secondes possèdent, avec toute la bonté naturelle des premières, une bonté surnaturelle qui les rend dignes du ciel; car la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne : Gratia non tollit naturam, sed perficit.

2° Comment se produisent les fruits du Saint-Esprit? C'est ici une question de la plus belle théologie. Demander comment le Saint-Esprit produit ses fruits dans l'homme, c'est demander comment l'arbre produit les siens. L'arbre produit ses fruits par la greffe, par la taille et suivant son espèce. Par des moyens analogues, l'homme, arbre misérable, vicié, rachitique, produit des fruits d'une beauté impérissable et d'une saveur délicieuse.

Le Saint-Esprit forme le nouvel Adam, véritable arbre de vie, planté au milieu du véritable Éden, la sainte Église catholique. Sur cet arbre divin sont greffés, par le baptême, les rameaux du sauvageon qu'on appelle le vieil Adam (Rom., XI, 17-24.) Nourries, comme d'une sève surnaturelle, de la grâce du Saint-Esprit qui habite en Notre-Seigneur

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dans toute sa plénitude, ces greffes participent à la vie de l'arbre divin, et produisent des fruits de la même nature que les siens. Ainsi, ce n'est pas, à proprement parler, l'homme qui les produit, mais le Saint-Esprit lui-même, principe nécessaire, éternellement actif et éternellement fécond de la vie surnaturelle. De là vient qu'ils sont appelés, non les fruits de l'homme, mais les fruits du Saint-Esprit.

Nous connaissons la greffe, passons à la taille. Dans l'ordre matériel, la taille des arbres est un des meilleurs moyens d'obtenir abondance et qualité. Il en est de même dans l'ordre moral. « Tout rameau d'arbre fruitier, mon père le taillera, disait Notre-Seigneur, afin qu'il rapporte plus de fruit. » (Joan., XV, 2.) La vie entière est le temps de la taille divine. Nulle part nous ne l'avons trouvée représentée d'une manière plus frappante, que dans la célèbre vision de sainte Perpétue. « Un jour, écrit cette jeune et inimitable héroïne, mon frère me dit : Ma soeur, demandez au Seigneur qu'il vous fasse connaître, dans une vision, si vous devez souffrir la mort. Je répondis pleine de confiance à mon frère : Demain vous saurez ce qu'il en sera. Je demandai donc à mon Dieu de m'envoyer une vision, et voici celle que j'eus:

« J'aperçus une échelle toute d'or qui touchait de la terre au ciel, mais si étroite, qu'on ne pouvait y monter qu'un à un. Les deux côtés de l'échelle étaient tout bordés d'épées tranchantes, d'épines, de javelots, de faux, de poignards, de larges fers de lance, en sorte que qui y serait monté négligemment et sans avoir toujours la vue tournée en haut, ne pouvait éviter d'être

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déchiré par tous ces instruments et d'y laisser une grande partie de sa chair. Au pied de l'échelle était un effroyable dragon, qui paraissait toujours prêt à s'élancer sur ceux qui se présentaient pour monter. Sature toutefois l'entreprit; il monta le premier. Heureusement arrivé en haut de l'échelle, il se tourna vers moi et me dit : Perpétue, je vous attends, mais prenez garde au dragon. Je lui répondis : Je ne le crains pas, et je vais monter au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

« Alors le dragon, comme craignant lui-même, détourna doucement la tête, et moi, ayant levé le pied pour monter, elle me servit de premier échelon. Étant arrivée au sommet de l'échelle, je me trouvai dans un jardin spacieux, au milieu duquel je vis un homme d'une beauté ravissante. Vêtu en berger, ses cheveux étaient blancs comme la neige. Il y avait là un troupeau de brebis dont il tirait le lait, et il était environné d'une multitude innombrable de personnes habillées de blanc. Il m'aperçut et, m'appelant par mon nom, il me dit Ma fille, soyez la bienvenue ; et il me donna du lait qu'il tirait; cela était fort épais. Je le reçus en joignant les mains et je le mangeai. Tous ceux qui étaient là présents répondirent: Amen. Je me réveillai à ce bruit et je trouvai en effet que j'avais dans la bouche je ne sais quoi de fort doux que je mangeais. Dès que je vis mon frère, je lui racontai mon songe, et nous en conclûmes tous que nous devions bientôt endurer le martyre. » (Act. sincer., apud Ruinart, t. I, p. 212, edit. in-8, 1818.)

Une échelle d'or qui va de la terre au ciel, étroite et toute bordée d'instruments tranchants : voilà bien la

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vie, chemin du ciel, avec les épreuves plus ou moins douloureuses, mais continuelles, qui accomplissent à l'égard de l'homme la salutaire opération de la taille, en lui enlevant tout ce qu'il a d'exubérant ou de mauvais dans ses pensées, dans ses affections et dans ses actes.

Greffés et taillés, les arbres produisent des fruits, et de bons fruits, chacun suivant son espèce. Arrêtons-nous un instant à contempler l'immense verger du Saint-Esprit, à compter les arbres humainement divins dont il est planté, et à jouir de la beauté ravissante de leurs fruits (Et flores mei, fructus honoris et gratiae. Eccli., XXIV, 23.) Pour ne parler que des temps postérieurs au Messie, nous voyons l'arbre de vie, dont les racines plongent dans la grotte de Bethléem, couvrir la terre de son ombre. Que sont ses rameaux innombrables? Des greffes, des marcottes divinement attachées à son tronc indestructible. Que sont les millions d'apôtres des temps anciens et des temps actuels? Des marcottes divines, chargées de fruits de grâce et d'honneur. Que sont les légions de martyrs, de solitaires, de vierges, de saints de tout âge, de toute condition et de tout pays? Des marcottes divines, chargées de fruits de grâce et d'honneur.

Chacune produit des fruits suivant son espèce : fruits de foi, d'espérance, de charité, de piété, d'humilité, de virginité. Toutes ensemble les produisent mille et mille fois, sous tous les climats, dans toutes les saisons, à chaque heure du jour et de la nuit, en sorte que le verger du Saint-Esprit ne cesse pas de présenter, à l'œil de la foi, le spectacle d'une magnifique campagne dans les beaux jours du printemps et de l'été.

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Que dis-je ? Près du verger divin, que sont les prairies, les champs, les vergers avec leur innombrable variété de fleurs et de fruits ? Une ombre vaine. Qu'est-ce que le monde païen, ancien et moderne, avec ses prétendues vertus ? Un vaste hallier, indigne du nom de jardin et de verger. Comparés aux fruits du Saint-Esprit, que sont les fruits de la raison, les fruits des sages les plus vantés, les fruits d'Aristide, de Socrate, de Platon, de Scipion, de Sénèque, les fruits des prêtres de l'Égypte, des brahmes de l'Inde, des bonzes de la Chine, des lamas du Thibet et des rationalistes d'Europe ? Produits de l'orgueil, de l'ambition, du caprice, ces fruits ne sont la plupart que des avortons, semblables à ces excroissances parasites qui naissent à l'écorce des arbres vieillis, tout au plus des productions sans saveur et sans utilité réelle.

Ne serait-ce pas le lieu, pour vous qui lisez ceci, et pour moi qui l'écris, de nous demander : Greffe divine par la grâce du baptême, quels fruits ai-je portés? quels sont ceux que je porte? Grave question, car il est écrit : « Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu. » (Matth., VII, 19.) Mes prières vocales, mes oraisons, mes confessions, mes communions, mes actions journalières, que sont-elles ? Si jusqu'ici j'ai été un arbre à peu près stérile, à plus forte raison si j'avais eu le malheur d'être un mauvais arbre, une épine, une ronce, un chardon, que je sois désormais un bon arbre, une bonne marcotte féconde en fruits de vie, dignes de la sève divine qui m'abreuve, du soleil divin qui m'échauffe, du tronc divin sur lequel je suis

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enté, du Jardinier divin qui me cultive de ses mains et m'arrose de son sang.

En étudiant les rapports très fondés entre l'homme et l'arbre, nous venons de voir de quelle manière se produisent les fruits du Saint-Esprit. Parmi ces rapports, il en est un de plus que nous devons signaler. La greffe matérielle ne produit des fruits que d'une seule espèce, tandis que la greffe divine a la propriété, il faut ajouter le devoir d'en produire simultanément de bien des espèces différentes, car la sève qui la nourrit est multiforme. De cette manière l'ont compris et pratiqué tous les vrais chrétiens de tous les temps. L'exemple du grand saint Antoine leur sert de règle.

Comme les enfants maraudeurs qui, s'introduisant dans les vergers, prennent sur tous les arbres les meilleurs fruits, le patriarche du désert se livrait à la pieuse maraude, en cherchant dans chacun des solitaires dont la nombreuse armée peuplait les deux Thébaïdes, les vertus les plus belles, afin de les imiter. Dans l'un, il cueillait le fruit de la douceur; dans un autre, le fruit de la patience; dans celui-ci, le fruit de l'oraison; dans celui-là, le fruit de la mortification. Ainsi nous devons faire, afin qu'à l'arrivée du divin Jardinier nous soyons reconnus pour de bons arbres et, comme tels, transportés dans le verger éternel du Saint-Esprit.

3° Pourquoi les fruits du Saint-Esprit sont-ils ainsi nommés? La principale raison est que chaque oeuvre complètement bonne procure à l'âme une jouissance semblable à celle que procure au palais la manducation d'un fruit excellent. Quel est ce mystère? Ressembler à Dieu est la fin de l'homme. Tous les actes vraiment vertueux sont autant de degrés qui l'en approchent.

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Cette approximation successive le constitue dans des rapports de plus en plus intimes avec Dieu; et ces rapports eux-mêmes acquièrent, en se perfectionnant, une suavité plus grande, résultat du voisinage de plus en plus prochain de Dieu, la suavité par essence. Telle est la raison pour laquelle à chaque progrès correspond une suavité, et pour laquelle encore les meilleurs de tous portent à juste titre le nom de fruits, et de fruits du Saint-Esprit, qui seul nous aide à les produire.

Ainsi, Dieu nous révèle d'une manière sensible notre ressemblance avec lui ; il nous traite comme il s'est en quelque sorte traité lui-même. Il veut que le dieu de la terre crée ses oeuvres, comme lui-même crée les siennes, et qu'il éprouve, en créant son bonheur, ce que lui-même a éprouvé en créant l'univers. Après chacun de ses ouvrages Dieu dit qu'il était bon : Et vidit quod esset bonum. Sept fois il répète la même parole. Dans cette approbation mystérieuse est tout ensemble le témoignage rendu à la perfection relative de la nouvelle créature, et l'expression de la joie qu'elle causait à son auteur.

Au dernier jour seulement de la création, et après la dernière main mise à toutes ses œuvres, Dieu modifie ses expressions et prononce la parole de satisfaction suprême et universelle. Il vit que toutes les choses qu'il avait faites étaient souverainement bonnes, après quoi il se reposa : Vidit Deus cuncta quae fecerat, et erant valde bona, et requievit. Souverainement bonnes en elles-mêmes, elles étaient le dernier mot de la puissance, de la sagesse et de la bonté créatrice. Bonnes dans leur ensemble, elles étaient en état de chanter jusqu'à la fin des siècles, sans jamais faire une fausse

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note, les gloires du Créateur. Bonnes à l'égard de Dieu, leur perfection même lui procurait un contentement indicible.

Ainsi de l'homme. Après chaque bonne oeuvre, dignement accomplie, il peut dire, sans rien s'attribuer à lui-même : Cela est bon, Vidit quod esset bonum; et il goûte la suavité particulière du fruit qu'il vient de produire. Sept fois il répète la même parole, parce que les sept dons du Saint-Esprit sont les principes de toutes ses bonnes œuvres. Comme le Créateur, il ne pourra prononcer la parole de satisfaction suprême qu'après avoir cueilli son dernier fruit, en achevant l'œuvre de sa déification. Alors seulement il pourra dire en jetant un regard sur l'ensemble de sa vie : J'ai achevé mon ouvrage, grâce à Dieu, il est très bon; il ne me reste plus qu'à entrer dans le repos de l'éternité : Vidit cuncta quae fecerat, et erunt valde bona, et requievit.

Nous révéler un des plus nobles traits de notre ressemblance avec Dieu, n'est que la première raison de la suavité attachée à chaque bonne œuvre. Il en est une autre. Pour empêcher Israël de regretter la grossière nourriture de l'Égypte, lui adoucir les fatigues du voyage à travers les sables du désert, le fortifier contre ses, ennemis et lui donner un avant-goût des délices de la terre promise, le Seigneur dans sa paternelle bonté lui envoya la manne. Cette nourriture céleste avait tous les goûts et satisfaisait à tous les besoins. Israël est l'image du chrétien. En attachant une suavité à chaque bonne œuvre, Dieu en fait une manne, et que veut-il par là? Aujourd'hui, comme autrefois, il veut dégoûter l'homme des perfides suavités du fruit défendu. Il veut adoucir les profondes amertumes de son exis-

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cence; et, en lui faisant trouver le plaisir dans le devoir, l'encourager aux combats de la vertu.

Sans ces diverses suavités, qui ne défaudrait au milieu du désert de la vie? Qui n'abandonnerait le service d'un maître dont la main, comme dit l'Écriture, ne donne à ses serviteurs qu'un pain de larmes et de gravier? Mais avec ces suavités, voyez ce qui se passe. A elles sont dus le courage héroïque des pénitents et des martyrs; la sainte ivresse au milieu des tourments, la résignation dans la douleur; l'insensibilité aux attraits du vice et le mépris constant de toutes les joies, que peuvent promettre le démon, la chair et le monde. Parce qu'elles sont nécessaires à tous, aux pécheurs pénitents, plus encore qu'aux justes affermis, elles sont attachées, dans certaines proportions, non-seulement aux béatitudes ou actes béatifiants par excellence, mais à tous les actes vertueux, dignement accomplis.

Nous comprenons maintenant la raison pour laquelle le nom de fruit est donné, dans la langue divine, aux oeuvres opérées sous l'impulsion de l'Esprit sanctificateur, et la place nécessaire de ces suavités célestes dans le travail de notre déification.

4° En quoi les fruits diffèrent-ils des béatitudes? Que les fruits diffèrent des béatitudes, la preuve en est dans la différence des noms donnés aux uns et aux autres et dans l'énumération qui en est faite. Toutes les choses qui sont appelées par des noms différents, diffèrent entre elles. Or, les noms des fruits ne sont pas les noms des béatitudes. De plus, l'Évangile nomme sept béatitudes, et l'apôtre compte douze fruits. La différence devient sensible si on les étudie dans leur nature intime.

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Les fruits diffèrent des béatitudes, comme le moins diffère du plus. Pour mériter le nom de fruit, c'est assez qu'un acte vertueux soit final et délectable, en d'autres termes, qu'il soit le dernier effort du principe naturel ou surnaturel duquel il émane, et qu'il cause à l'homme la satisfaction résultant du devoir accompli. Mais, pour mériter le nom de béatitude, il faut que cet acte soit quelque chose de parfait et d'excellent (S. Th., 1a 2ae, q. 70, art. 2, cor.) Ainsi, acte vertueux et suavité dans l'acte, la béatitude suppose tout cela. Elle suppose de plus, comme principe de l'acte, une grâce supérieure; comme objet, une chose excellente; comme résultat, une suavité plus grande.

De ces notions il résulte: 1° que toutes les béatitudes, c'est-à-dire, comme nous l'avons expliqué, tous les actes béatifiants accomplis sous l'influence des dons du Saint-Esprit, peuvent être appelés fruits; mais tous les fruits ne peuvent pas être appelés béatitudes. « En effet, dit saint Thomas, les fruits sont toutes les œuvres vertueuses dans lesquelles l'homme se complaît; mais le nom de béatitudes est réservé à certaines œuvres parfaites qui, à raison même de leur perfection, sont plutôt attribuées aux dons du Saint-Esprit qu'aux simples vertus. » (Ibid.)

Il résulte : 2° que, dans l'ordre hiérarchique, les béatitudes sont supérieures aux fruits, et le terme le plus élevé de la perfection du chrétien. En effet, on peut

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goûter les fruits en dehors des béatitudes, puisqu'ils entrent dans la nature de tout acte vertueux ; mais on ne les goûte pleinement que dans la pratique des béatitudes, qui sont les actes vertueux par excellence. Ainsi, dans un verger, les arbres d'espèces différentes produisent des fruits, dont chacun a sa bonté particulière, qui lui mérite le nom de fruit ; mais, comme les arbres qui les produisent, ces fruits sont entre eux de qualités inégales.

Il résulte : 3° qu'en se rappelant la définition des béatitudes et des fruits, on saisit parfaitement la différence qui les distingue. Les béatitudes ou actes béatifiants sont les bonnes œuvres produites par les dons du Saint-Esprit : Beatitudo est operatio doni. Les fruits sont ces mêmes œuvres accomplies avec la dernière perfection, et produisant la satisfaction intime de l'âme: Fructus est aliquid habens rationem ultimi et delectabilis.

Le chapitre suivant nous fera connaître le nombre de ces fruits divinement doux, et la place qu'ils occupent dans le parallélisme, tant de fois remarqué, entre l'oeuvre du Verbe incarné et la contrefaçon de Satan.

CHAPITRE XXXVIII. (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Nombre des fruits du Saint-Esprit. - Il est incalculable et pourquoi. - Nombre douze, donné par saint Paul. - Raison de ce nombre. - Raison de l'ordre dans lequel ils sont énumérés. - Explication pratique des neuf premiers fruits. La Charité : exemple. - La Joie : exemple. - La Paix exemple. - La Patience : exemple. - La Bénignité : exemple. - La Bonté : exemple. - La Longanimité exemple. - La Douceur : exemple. - La Foi : exemple.

Quel est le nombre des fruits du Saint-Esprit? Les fruits du Saint-Esprit sont aussi nombreux et aussi variés que les fruits matériels, qui charment nos yeux et qui flattent si agréablement notre goût. Pourquoi cette immense variété de fruits dans la nature ? Pourquoi la même variété dans le jardin spirituel du Verbe incarné? La raison est la même. Dieu a écrit deux grands livres: le livre de la nature et le livre de la grâce; ou, pour continuer la comparaison, il a planté deux magnifiques jardins: le jardin de la nature et le jardin de la grâce. Le premier, pour les besoins et pour les yeux du corps; le second, pour les besoins et pour les yeux de l'âme. Si vous demandez pourquoi ces deux jardins, l'Apôtre répond: Pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu : Ut innotescat multiformis sapientia Dei. (Eph., II, 10.)

Pourquoi le firmament avec ses armées d'étoiles, si

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magnifiques dans leur ensemble, si prodigieuses par leur nombre, si différentes dans leur clarté, si régulières dans leur mouvement? Pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu. Pourquoi la terre avec ses productions d'une richesse qui suffit à tout, d'une beauté qui épuise l'admiration, d'une variété qui échappe à tous les calculs ? Pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu. Pourquoi la mer avec ses innombrables habitants, ses abîmes insondables, ses lois aussi invariables qu'elles sont mystérieuses? Afin de faire briller la sagesse multiforme de Dieu. Pourquoi, enfin, ce vaste univers, composé de tant de millions de créatures dont aucune ne ressemble à l'autre? Pour faire briller aux yeux corporels de l'homme la sagesse multiforme de Dieu : Ut innotescat multiformis sapientia Dei.

Tous les actes, tous les mouvements, toutes les productions de ces créatures du firmament, de la terre et des mers, sont, dans l'ordre naturel, les fruits du Saint-Esprit; attendu, comme dit saint Basile, que tout ce que les créatures possèdent, elles le doivent au divin Esprit. (Lib., de Spirit. sanct., p. 65, edit, noviss.)

Mais, si éloquent qu'il soit pour raconter la sagesse multiforme du Créateur, le monde matériel n'est qu'un écho, une ombre, un reflet. Pour redire cette sagesse dans toute sa gloire, il fallait un autre monde, mille fois plus réel, plus magnifique et plus varié : c'est le monde de la grâce. Ce monde se compose des anges et des hommes, créatures supérieures à toutes celles que nous voyons, élevées à la participation de la nature même de Dieu, destinées à partager sa gloire, et pro-

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duisant, chacune suivant son espèce, des fruits d'une beauté incomparable et d'une variété infinie. Si nous demandons pourquoi tant d'arbres à fruits dans ce nouveau jardin de l'Esprit sanctificateur, l'Apôtre nous répond encore : C'est pour faire briller la sagesse multiforme de Dieu : ut innotescat multiformis sapientia Dei.

C'est, en particulier, pour révéler l'inépuisable fécondité de l'Arbre divin sur lequel tous ces arbres sont entés. C'est pour distinguer, de tous les arbres empoisonnés, la vigne franche, plantée par le Verbe lui-même, arrosée de son sang et vivifiée par son Esprit. C'est pour préparer, à toutes les générations qui se succèdent, une nourriture suffisante; car les fruits de l'arbre ne sont pas seulement la gloire de l'arbre, ils sont l'aliment des passants. Chaque rameau du grand Arbre porte les siens, et tout voyageur peut choisir. Comme nous l'avons indiqué, l'histoire cite une multitude de ces gourmands spirituels qui s'en allaient, cueillant sur tous les arbres les fruits de leur goût, dont ils se composaient une nourriture exquise. Oh! la belle maraude à faire en parcourant la vie des saints : Ut innotescat multiformis sapientia Dei!

Venons maintenant aux actes particuliers que l'Écriture elle-même désigne sous le nom de fruits du Saint-Esprit. Ils sont au nombre de douze. Pourquoi ce nombre et non pas un autre ? N'est-ce pas trop ou trop peu? Trop, s'il est vrai que les fruits naissent des béatitudes; trop peu, si tous les actes vraiment vertueux sont des fruits du Saint-Esprit : expliquons ces mystères. Le nombre douze est un nombre sacré qui, comme nous l'avons vu, exprime l'universalité. Dans

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ce chiffre se trouvent donc compris tous les fruits du Saint-Esprit, qui se confondent avec les douze, nommés par l'Apôtre. Douze n'est pas trop, puisque, suivant les explications antérieures, la même béatitude peut produire plusieurs fruits; il n'est pas trop peu, puisque le nombre douze exprime l'universalité complète.

Ces notions rappelées, quatre choses nous restent à faire : donner l'énumération apostolique des fruits du Saint-Esprit ; rendre raison de cette énumération, expliquer chaque fruit en particulier; montrer l'opposition des fruits du Saint-Esprit avec les œuvres du mauvais Esprit; car jusqu'au bout se continue la contrefaçon satanique du plan divin.

Énumération des fruits du Saint-Esprit. « Voici, dit saint Paul, dans sa lettre aux Galates, les fruits du Saint-Esprit : La Charité, la Joie, la Paix, la Patience, la Bénignité, la Bonté, la Longanimité, la Douceur, la Foi, la Modestie, la Continence, la Chasteté. » (V., 22, 23.) Comment concilier ces noms apostoliques, qui sont des noms de vertus, avec les fruits du Saint-Esprit, qui ne sont pas des vertus, mais des actes de vertus? « Pour cela, répond saint Antonin, il suffit de se rappeler qu'il est d'usage de prendre le nom des vertus pour leurs actes mêmes. » (IV p., tit. V, c. XXI.) Ainsi, de quelqu'un qui a rendu à son prochain un service signalé, nous disons qu'il lui a fait une grande charité ou même la charité. Il suit de là que la charité et la foi, nommées parmi les fruits du Saint-Esprit, ne

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sont pas les vertus théologales du même nom, mais seulement leurs actes ou leur application particulière, accompagnés de la douceur qui en est la récompense (S. Anton., IV p., tit. XV, c. XXVI.)

Raison de cette énumération. Tout fruit vient d'une plante, toute plante vient d'une semence ou d'une racine. Le Saint-Esprit est la semence des fruits qui portent son nom ; et le Saint-Esprit est la charité même. Faut-il s'étonner que son premier fruit soit la charité ? (S. Th., 1a 2ae, q. 70, art. 1, corp.) « Voyez, dit saint Chrysostome, quel soin dans les paroles de l'Apôtre, quelle convenance dans la doctrine ! Avant tout, il met la charité, ensuite tous les actes qui en découlent : il fixe la racine, puis il en montre les fruits; il établit le fondement, et il construit l'édifice; il commence par la source, et il arrive aux ruisseaux. » (De sanct. Pentecoste, homil. 11, n. 3, opp. T. II, p. 560.)

Traitant la même question, saint Thomas ajoute que l'ordre et la distinction des fruits du Saint-Esprit se tirent de la manière dont le Saint-Esprit procède à l'égard de l'homme (1a 2 ae, q. 70, art. 3 corp.) Or, le Saint-Esprit procède à l'égard de l'homme, de manière à l'élever graduellement à la perfection et à lui en faire goûter le bonheur. Ce bonheur au-dessus de tout bonheur, l'homme le goûte, quand il est pleinement dans l'ordre. Il est pleinement dans l'ordre lorsqu'il y est : à l'égard de ce qui est au-dessus de lui ; à l'égard de ce qui est en lui ; à l'égard de ce qui est autour de lui; à l'égard de ce qui est au-dessous de lui.

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Dans ces conditions, l'homme possède la paix au dedans, la paix au dehors, la paix affermie de toutes parts; et la vie, malgré ses inévitables amertumes, est à l'âme ce que le fruit est à la bouche.

Les trois premiers fruits ordonnent le chrétien à l'égard de ce qui est au-dessus de lui (S. Anton., IV p., tit. V, c. XXI.) Ces fruits sont la Charité, la Joie, la Paix.

La Charité, Charitas. C'est avec elle, en elle et par elle que le Saint-Esprit se communique à nous, puisque lui-même est charité. Comme la flamme tend en haut, la charité tend à Dieu, à l'union avec Dieu, à la transformation en Dieu. Où est notre trésor, là aussi est notre cœur (Ibid.) Pas plus que la flamme, la charité n'est inerte; rien, au contraire, de plus actif. Mille exemples le prouvent. Un seul suffira pour montrer en action ce premier fruit du Saint-Esprit, et la suavité dont il remplit le chrétien qui a le bonheur d'y goûter.

C'était en Chine, dans l'année 1848, plusieurs chrétiens arrêtés pour la foi étaient réunis au pied du tribunal. « A l'un d'eux le mandarin demande à quoi servait un surplis, trouvé parmi les objets confisqués. On s'en revêt pour prier, répond hardiment le confesseur. - Voyons, comment fait-on? Prends-le et prie comme si tu étais dans ton église. Aussitôt dit, aussitôt fait. Voilà mon homme qui en plein tribunal se met à chanter le Pater, le Credo, etc., et les mandarins d'é-

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conter. - C'est bien, disent-ils, mais sais-tu comment jusqu'ici on a traité ceux qui ont adoré ton Dieu ? - Je le sais. - Si tu le sais, pourquoi es-tu venu du Su-tchuen pour prêcher ici cette religion ? - C'est parce que je ne crains pas de mourir pour elle. - Ah! tu n'as pas peur; eh bien, foule cette croix. - Je ne le puis. - Si tu ne la foules pas, je vais te faire crucifier comme ton Jésus. - Oh ! non, mandarin, ce serait trop d'honneur, reprit en souriant le généreux athlète; il vaut mieux me faire mourir autrement.

« En ce moment, il fut soumis à une horrible bastonnade. - Eh bien! es-tu mieux comme cela? - Ce n'est pas assez ; ni labastonnade ni le crucifiement n'empêcheront la religion de se prêcher à Kouci-yang. - Que faut-il donc pour qu'à l'avenir on ne vienne plus du Su-tchuen faire ici des chrétiens? - Pour cela, il faut me couper la tête et la suspendre aux portes de la ville. Les prédicateurs qui la verront n'oseront peut-être pas y entrer ni prêcher notre sainte religion. - Impertinent, tu oses braver ainsi ma colère ! et la bastonnade recommença tout de suite. Cet homme a près de soixante ans ! » (Annales, etc., n. 132, p. 360, an. 1850.)

Conserver la tranquillité de son esprit en face des bourreaux, et la gaieté de son cœur au milieu des tortures, n'est-ce pas le dernier effort de la charité, par conséquent un fruit délicieux du Saint-Esprit?

La Joie, Gaudium. Tout cœur se réjouit d'être uni à l'objet aimé. La charité est toujours unie à son objet qui est Dieu, suivant le mot de saint Jean : «Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en lui. » (I Joan., IV, 16.)

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La joie est donc la première conséquence de la charité. Récompense de la victoire remportée sur les passions, elle n'est pas seulement, au fond de l'âme, comme un festin continuel; elle brille encore sur le visage dont elle épanouit les traits. Le premier fait religieux suffit pour la faire éclater en démonstrations d'autant plus douces, qu'elles sont plus spontanées et plus naïves. Ce nouveau fruit nous apparaît dans le trait suivant.

Décrivant une ordination, au milieu des nègres de l'Afrique occidentale, un missionnaire s'exprime ainsi « Dès le soir qui précéda l'ordination, on vit de tous côtés arriver des pirogues. A huit heures, on ouvrit l'église; en un moment, elle fut pleine. M. Warlop et moi, nous étions prosternés en aube au pied de l'autel, avec nos dalmatiques sur le bras, et nos flambeaux allumés à la main. M. Warlop frappait singulièrement nos bons noirs. Sa taille avantageuse, sa longue barbe noire qui lui retombait jusque sur la poitrine, sa blanche aube, son maintien modeste et pieux, tout les jetait dans un prodigieux étonnement.

« Mais ce fut bien autre chose quand ils virent Monseigneur revêtu de ses ornements pontificaux. Alors, vous auriez mis sous leurs yeux l'Afrique entière et toutes les merveilles du monde, que vous n'auriez pu les distraire. Son ornement d'or, sa croix d'or, sa mitre d'argent et son long bâton tout d'or, et surtout l'air angélique qui brillait sur son visage, les plongeaient dans une admiration extatique dont ils ne pouvaient revenir. Le silence le plus profond régnait dans toute l'assemblée; mais, à peine la cérémonie terminée, éclatent des transports impossibles à dépeindre : Jalla, Jalla ! Dieu, Dieu, Dieu seul est dieu, Dieu seul est grand, puissant,

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miséricordieux. Dieu seul est dieu, Ô prodige! Dieu est là.

« On vit surtout une pauvre femme qui en était hors d'elle-même. Elle s'écriait : Jalla, Jalla, Jalla! à n'en plus finir. Jamais, disait-elle, elle n'avait rien contemplé de si beau, et elle commandait impérieusement qu'on la menât au ciel, et sur-le-champ. Le jeune Soleyman était au fond de l'église, et des larmes coulaient de ses yeux. « Je pleurais un peu, disait-il, ensuite ma tête commençait à tourner, et mon cœur roulait dans ma poitrine. » (Annales, n. 120, p. 333, an. 1848.)

Puisque la joie est un fruit du Saint-Esprit, il en résulte que, où le Saint-Esprit n'est pas, il n'y a point de joie. La joie des peuples et des hommes, séparés du Saint-Esprit, est une grimace qui fait peur ou pitié (S. anton., ubu suprà.).

La Paix, Pax. La perfection de la joie, c'est la paix. Aussi la paix est le troisième fruit du Saint-Esprit. Pourquoi la paix est-elle la perfection de la joie? Parce qu'elle suppose et garantit la tranquille jouissance de l'objet aimé. Nul n'est heureux, s'il est troublé dans son bonheur, ou si l'objet de ses affections ne suffit point à ses désirs. « 0 paix, s'écrie saint Augustin, doux nom, mais plus douce chose! Toutes les créatures crient : La paix ; et, plus fort que toutes les autres, la créature raisonnable. Mais combien la paix s'est éloignée de toi, ô monde! tu le vois, de toutes parts, les guerres frémissent. Pourquoi? Parce que tu ne veux pas avoir la paix avec Dieu, mais la guerre par tes péchés. » (De civ. Dei, lib. XIX.)

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La paix du Saint-Esprit surpasse tout sentiment connu Superat onzizem sensum; elle rayonne dans la sérénité du front, dans la limpidité du regard, dans le sang-froid du courage, dans la modestie des mouvements et dans la douceur et le calme des paroles. Pour le bien connaître, regardons ce nouveau fruit sur une des marcottes de l'Arbre de vie.

« Le vendredi saint, un grand nombre de chrétiens cochinchinois se rendaient à l'église. Un mandarin les aperçoit et se met à leur suite avec plusieurs centaines de soldats. Arrivé au lieu du rendez-vous, il forme avec sa troupe une haie hérissée de piques autour du peuple fidèle. Un soldat, le sabre à la main, se précipite dans l'église, se place sur le premier degré du marchepied de l'autel, et, mettant la pointe de son arme sur le cou du prêtre célébrant, il lui crie : Si tu bouges, je te coupe la tête. Sans s'émouvoir, le célébrant tourne légèrement la tête du côté du téméraire, le regarde d'un air indifférent, et continue son office avec un sang-froid qui pénètre tous les assistants d'admiration et de dévotion.

Le soldat demeure au même endroit, tenant toujours son sabre levé dans la même position, et le prêtre lit la passion et les oraisons qui suivent, sans émotion et sans trouble. Il descend pour adorer et pour faire adorer la croix : le soldat le suit toujours, le sabre levé, et ne le quitte pas un instant. L'adoration finie, le mandarin qui, pendant tout ce temps-là, s'était tenu debout dans le bas de l'église, élève la voix et ordonne à la troupe de faire sortir le peuple et de le garrotter. Quant aux deux prêtres, ils commandent de les garder près de l'autel et d'apporter deux cangues. Mais le prêtre qui avait célébré lui dit : Je ne porterai pas la cangue, et tu n'as

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pas le droit de me la mettre. - Et pourquoi? - Le roi ne persécute pas. Montre-moi l'édit, et non seulement je me laisserai mettre la cangue, mais encore couper la tête, si cela plaît au mandarin. Celui-ci, vaincu par le sang-froid et l'admirable intrépidité du prêtre, prit le parti de se retirer. » (Annales, etc., n. 34, p. 413, an. 1833.)

La Patience, Patientia. Quand la paix régnerait dans le monde entier et que vous auriez des biens temporels au gré de vos désirs, si vous ne possédez pas Dieu, par la grâce, vous n'aurez ni paix ni repos. Voilà pourquoi l'Esprit-Saint, par ses trois premiers fruits, établit l'homme dans l'ordre par rapport à Dieu ; par les trois seconds, il le constitue dans l'ordre à l'égard de lui-même; et son quatrième fruit, c'est la patience.

Aimer Dieu, et en lui ce qu'il faut aimer; l'aimer comme il doit être aimé, jouir pleinement de cet amour, dont le château fort est la volonté personnelle; quoi de plus doux? Mais la vie d'ici-bas est une lutte. Qui empêchera l'ennemi de pénétrer dans notre âme, d'y porter le trouble, et de lui ôter le bonheur causé par la tranquille possession du bien? La patience. La patience est la royauté de l'âme : pas de fruit plus délicieux. L'âme qui sen nourrit voit échouer contre elle les tribulations, de quelque nature qu'elles soient, comme nous voyons les vagues de la mer se briser contre la falaise du rivage. Admirons-la dans le trait suivant.

« J'ai baptisé il y a quelque temps, écrit un missionnaire du Tong-kin, un homme comme je n'en ai jamais vit, depuis que je suis ici. Avant sa conversion il était la terreur de son village. Ayant entendu parler de

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notre sainte religion, il voulut la connaître à fond. Il me suivit quelque temps pour étudier plus à son aise. Or, il le faisait avec une telle ardeur, qu'il en perdait le sommeil, et ne pensait souvent même pas à manger. Il ne tarda pas à être mis à des épreuves telles, que je croyais qu'il n'y tiendrait pas; car à peine on sut qu'il voulait se convertir que toutes ses connaissances se tournèrent contre lui avec fureur. Lui, naguère si fier, si vindicatif et qui savait se faire craindre de tout le monde, souffrait tout avec la plus grande patience.

« Il tomba malade ; ses enfants l'abandonnèrent; sa femme l'injuriait à outrance. Profitant de l'occasion, elle emporta tout ce qu'il avait à la maison, et le laissa seul dans cette extrémité. J'envoyai nos chrétiens pour le consoler et avoir soin de lui. Je craignais bien que sa ferveur ne se ralentit; mais il tint ferme et ne murmura même pas. Édifié de tant de courage, je ne tardai pas à lui administrer le baptême. Modale de toutes les vertus chrétiennes, il est devenu l'apôtre de son village, où il a déjà converti environ quinze personnes, entre autres sa femme, si acharnée contre la religion, et que je baptiserai demain ou après-demain. » (Annales, etc., n. 34, p. 396, an. 1883.)

La Bénignité, Benignitas. Comme son nom l'indique, la bénignité (bonus ignis) est un feu doux et bienfaisant qui, grâce au Saint-Esprit, circule dans les veines du chrétien et qui entretient en lui une disposition constante à l'indulgence et à l'affabilité. On peut être patient sans être gracieux. Contre les aspérités de caractère, les brusqueries de manière ou la sécheresse de langage, toutes choses qui sont de nature à troubler

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la paix intérieure, lutte la bénignité. Elle arrondit les angles, au point de ne laisser dans le chrétien que la politesse et la gracieuseté, qui sont le charme de la vertu. De ce nouveau fruit, un échantillon entre mille.

Une vieille femme avait gravement injurié le fils d'un grand chef de Tonga, qui est catholique ainsi que toute sa famille. Il était décidé que la coupable recevrait en punition quarante cinq coups de bâton. On avait compté sans la bénignité. La femme du chef, qui est notre plus fervente néophyte, intercéda auprès de son mari. « Tu veux, lui dit-elle, chatier cette femme comme si tu étais infidèle; mais, avant d'être baptisé, tu ne disais pas cinq ou six fois par jour : Pardonnez nous nos offenses, comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés.

« Ne m'objecte pas qu'il faut bien infliger une peine proportionnée â l'injure. Si Dieu nous traitait comme nous le méritons, que serait-il fait de nous? Puisqu'il est si bon que de nous remettre nos énormes et innombrables fautes, n'est-il pas juste que nous remettions aussi les offenses que nous avons reçues ? C'est ce que nous prêchaient les deux vieux, dimanche dernier. Fais-les venir, et tu verras ce qu'ils t'en diront. » Nous fûmes en effet appelés, et nous nous prononçâmes en faveur du repentir. Cette femme qui était infidèle se convertit aussitôt. (Annales, etc., n. 104, p. 33, an. 1846.)


La Bonté, Bonitas. Ce que le coloris est au tableau, le sucre à la boisson, l'incarnat à la pomme d'api, la bénignité l'est à la bonté. Mais si la couleur embellit la pomme, elle n'est pas la pomme elle-même. Ici, la

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pomme, c'est la bonté. Effet de l'union de l'âme avec Dieu, bonté infinie, ce nouveau fruit remplit l'âme de suavité, et lui fait éprouver le besoin de se communiquer, non seulement en donnant ce qu'elle a, mais encore ce qu'elle est. Il faudrait raconter toute l'histoire de l'Église, si on voulait citer en détail les traits de bonté qui, en perpétuant les exemples du Verbe incarné, montrent avec éclat la puissance du Saint-Esprit dans l'Église. Suivant la règle que nous nous sommes prescrite, nous consulterons seulement nos annales contemporaines.

« Le mandarin Benoît, mort dernièrement dans le royaume de Siam, a été d'une grande édification pour toute la chrétienté. Il était si bon, qu'il ne pouvait se résoudre à faire du mal à personne, et qu'il était sans cesse occupé à faire du bien à tous. Un jour que le roi avait fait attacher des prisonniers laociens à la bouche d'un canon, il ordonna à Benoît d'y mettre le feu. Mais lui, en digne chrétien qui a horreur de servir d'instrument à un acte de barbarie, se tenait prosterné devant son prince sans bouger, bien qu'il sût qu'il s'exposait à la mort par une telle désobéissance. Le monarque irrité le fit saisir par ses satellites, et un autre mit le feu à sa place. Quand la colère du roi fut passée « Misérable, dit-il, je te pardonne ; mais pourquoi n'as tu pas fait feu à mon ordre? - Je craignais le péché. - Vous autres chrétiens, vous observez une religion bien sévère. »

« Quelque temps après, le roi éleva Benoît au grade de grand mandarin. Les honneurs ne lui firent rien perdre de sa bonté. Il avait un si bon cœur, qu'il aurait voulu rendre service à tout le monde. Chrétiens et païens

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s'adressaient à lui de tous les côtés, et, quand il s'agissait de leur obtenir quelque faveur, malgré une hernie qui le tourmentait sans cesse, il était d'une activité surprenante. Plus d'une fois, en voyant qu'il achetait souvent des esclaves païens, trop jeunes ou trop vieux pour lui être d'aucun secours, je lui demandais de quelle utilité lui seraient ces gens-là ? - Je les achète, répondait-il, pour avoir leur âme; et en effet, le plus grand nombre de ses esclaves a été baptisé. » (Annales, n. 99, p. 120, an. 1845.)

La Longanimité, Longanimitas. En paix dans son for intérieur par la patience, la bénignité, la bonté, fruits sans amertume ni acidité, il reste au chrétien à jouir de la même paix avec ce qui l'entoure, c'est-à-dire avec le prochain. Ce bonheur lui est apporté par les trois fruits dont nous allons expliquer la nature.

Si le bien corporel ou spirituel que nous faisons produisait son effet sur-le-champ et toujours, la bonté suffirait pour nous tenir dans une paix constante avec le prochain. Il n'en est pas ainsi. Le plus souvent le succès se fait attendre. Cette attente, quelquefois bien longue, peut lasser notre charité et décourager notre espérance. Contre ce danger nous trouvons un rempart dans la longanimité. Ce long courage, longus animus, nous fait supporter les délais voulus ou permis par la Providence, et, comme le laboureur, attendre sans inquiétude la moisson que doivent produire, en leur temps, les bienfaits versés dans l'âme d'autrui. En mille traits éclatants brille ce nouveau fruit, aux mains des chrétiens de tous les siècles. Voyons-le présenté à nos désirs par une de nos jeunes sœurs de l'empire chinois.



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Deux chrétiens, un père et son fils, avaient apostasié pendant la dernière persécution. Devenus, après leur chute, un objet d'horreur pour eux-mêmes, ils tombèrent bientôt dans le désespoir. Dès lors, ne connaissant plus de frein, ils cherchèrent à oublier dans les excès de tout genre la foi qu'ils avaient trahie. Le fils épousa une femme païenne qui avait pour les chrétiens une haine déclarée. Merveilleux conseil de la sagesse divine! cette femme devait, par de longs efforts, devenir l'instrument de la conversion de son mari. Celui-ci n'avait pu effacer de sa mémoire toutes les vérités de notre sainte religion. Nos dogmes et nos préceptes revenaient souvent dans ses entretiens, et, sans qu'il s'en doutât, il en inspirait l'amour à sa compagne. Peu à peu ce sentiment, aidé par la grâce, triompha si bien de ses anciennes préventions, qu'elle pressa son mari de l'initier, sans plus de délai, au culte qu'il lui avait fait connaître.

Alors le jeune homme se prit à sangloter, et confessa par quelle faiblesse il avait renié le Dieu des chrétiens. Cet aveu, loin d'affaiblir le courage de son épouse, la confirma dans sa pieuse résolution. Elle ne cessa de demander, comme le comble du bonheur, d'être comptée parmi les enfants du Maître du ciel. Quoique ce désir fût la condamnation de sa propre conduite, le mari ne s y opposa pas. Au contraire, pour faciliter à sa femme les moyens de s'instruire, il la confia quelque temps à des vierges chrétiennes.

Celles-ci l'accueillirent comme une sœur. Après quelques jours de pieux exercices, elle reçut le baptême. Elle sortit des fonts sacrés remplie d'une telle ferveur, que, s'élevant au-dessus de son sexe, elle se fit l'apôtre

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de son époux et de son beau-père. Ni oppositions ni délais, rien ne put décourager son héroïque apostolat. Au contraire, les obstacles ne servirent qu'à montrer la longanimité de son courage et rendre son triomphe plus éclatant. Elle eut le bonheur de ramener les deux brebis errantes au sein du bercail. «J'ai vu plusieurs fois, depuis, ces trois néophytes, et j'ai trouvé en eux tant de ferveur et de simplicité, qu'on ne saurait trop exalter la miséricorde de Celui qui fait surabonder la grâce où abonda le péché. » (Annales, etc., n. 105, p. 141, an. 1846.)

La Douceur, Mansueludo. Si la longanimité nous fait supporter, aussi longtemps qu'il plait à Dieu et à la résistance du prochain, les peines et les fatigues qui nous viennent des autres, la douceur nous empêche de leur en causer. Colombe sans fiel, agneau sans défense voilà ce que fait du chrétien le fruit dont nous parlons. Comme le divin maître, l'enfant de la douceur ne brise pas le roseau à demi rompu : il n'éteint pas la mèche qui fume encore; il ne fait pas entendre sa voix avec de bruyants éclats; jamais il ne rend le mal pour le mal. Pas plus aujourd'hui qu'autrefois, le Saint-Esprit ne cesse de produire ce fruit aimé de tous.

« J'arrive, écrit un missionnaire d'Amérique, et je bénis le ciel de me ramener au milieu de mes chers sauvages. J'ai dû m'informer tout d'abord de leur persévérance. Voici la réponse qui m'a été faite : - Père, le changement de cette tribu est devenu le sujet de toutes les conversations du pays. Jusqu'à l'hiver dernier, c'était une bande d'ivrognes et de voleurs, le scandale et l'effroi de tout le voisinage. Depuis leur baptême,

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ce ne sont plus les mêmes hommes. Tout le monde admire leur sobriété, leur honnêteté, leur douceur et surtout leur assiduité à la prière : leurs cabanes retentissent presque continuellement de pieux cantiques.

« C'est un mystère pour moi, me disait, il y a un instant, un vieux chasseur canadien, que le spectacle de ces Indiens, tels qu'ils sont aujourd'hui. Croiriez-vous que j'ai vu de mes yeux ces mêmes sauvages, en 1813 et 1814, livrant au pillage et aux flammes les habitations des blancs, saisissant les petits enfants par le pied et leur écrasant la tête contre les murailles, ou les jetant dans des chaudières bouillantes ? Et maintenant à la vue d'une robe noire, ils tombent à genoux, baisent sa main comme celle d'un père ; ils nous font roùgir nous-mêmes! » (Annales, etc., n. 103, p. 493, an. 1845.)

Non moins beau et non moins suave se produit le fruit de douceur dans les îles de l'Océanie. « Je ne crois pas, écrit un de leurs apôtres, qu'il y ait sur la terre une paroisse qui, mieux que Futuna, retrace les mœurs de la primitive Église. Au lieu d'exciter les néophytes à la piété, nos confrères ont plutôt à les retenir et à modérer leur zèle. Qu'il est beau de voir ces vieux mangeurs d'hommes, devenus maintenant plus doux que des agneaux, se livrer d'eux-mêmes à des pénitences publiques, et conjurer les missionnaires de ne pas mettre de bornes à leurs austérités ! Croirait-on que ces guerriers féroces, qui buvaient dans des crânes humains, sont disposés aujourd'hui à verser mille fois leur sang pour Dieu et pour les missionnaires! » (Ibid., n. 120, p. 351, an. 1848.)

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La Foi, fides. Le défaut de douceur peut troubler la paix avec le prochain. L'irriter est une manière de le blesser et même de lui nuire : elle n'est pas la seule. La mauvaise foi dans les contrats, l'infidélité dans les relations sociales en est une seconde. Grâce au nouveau fruit du Saint-Esprit, le chrétien est à l'abri de ces actes odieux. La fraude, le mensonge, la duplicité, la trahison, lui font horreur. Expression adéquate de la vérité, sa parole est sainte : on peut y compter. Qu'à l'accomplir il y ait pour lui avantage ou désavantage, telle n'est jamais la question : il l'a donnée, il la tient. Comme cette noble franchise est devenue le fond de son caractère, son premier mouvement est de la supposer dans les autres : croire à la tromperie lui répugne. Néanmoins, dans cette belle âme, la simplicité de la colombe laisse intacte la prudence évangélique du serpent. En voici une preuve.

Autrefois le peuple de Wallis était fourbe, voleur de profession, pirate et anthropophage; aujourd'hui, tant la grâce a été puissante pour changer les cœurs! la douceur forme son caractère, la franchise lui semble naturelle, et il a le vol en horreur. Ici, on n'a plus besoin de serrures. Le missionnaire peut laisser fruits, vin; argent, effets, sous la main des naturels sans crainte qu'ils y touchent. Heureux peuple d'avoir si bien goûté le don de Dieu ! (Annales, etc., n. 98, p. 44, an. 1845.)

Quant à la prudence, le serpent, suivant la remarque de saint Jean Chrysostome, cherche avant tout à sauver sa tête; ainsi le chrétien sacrifie tout pour sauver sa foi, c'est-à-dire la parole qu'il a donnée à Dieu. Deux prêtres

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Tong-kinois furent arrêtés par les persécuteurs. Le mandarin tenait à leur prouver combien il gémissait d'accomplir envers eux une mission de rigueur. Si la conscience de ses prisonniers avait pu se prêter à quelque accommodement, il les eût avec joie rendus à l'affection de leurs troupeaux. Il ne craignit pas de s'en ouvrir au P. Lac.

« Maître, lui dit-il, vous êtes encore jeune ; pourquoi vouloir sitôt mourir? Croyez-moi, fermez les yeux et passez sur le crucifix, ou du moins marchez à côté. Si vous aimez mieux, mes gens vous traîneront dessus; laissez-les faire, et je porterai une sentence de pardon. » Le père répondit: « Je n'y consentirai jamais ; condamnez-moi plutôt à être coupé par morceaux. » Cette courageuse et loyale réponse lui valut la palme du martyre. » ('Annales, etc., n. 85, p. 414, an. 1842.)

Pour connaître par expérience tous les fruits divins, dont la douceur et la beauté font les délices du chrétien, il en reste trois à cueillir. Nous en parlerons dans le chapitre suivant.

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CHAPITRE XXXIX. (FIN DU PRÉCÉDENT.) La Modestie : exemple.-La Continence: exemple. - La Chasteté : exemple. - A quoi les fruits du Saint-Esprit sont opposés. - OEuvres de la chair. - Ce qu'est la chair. - Pourquoi on dit ses oeuvres et non ses fruits. - Opposition générale des oeuvres de la chair aux fruits du Saint-Esprit. - Opposition particulière. - Nécessité sociale de toutes les opérations du Saint-Esprit.

Ne perdons pas de vue que le fruit est l'acte béatifiant le plus élevé et qui, par cela même, fait goûter à l'âme une suavité, un repos délicieux que le monde ne connaît pas et qui est un avant-goût des suavités éternelles. Grâce aux neuf premiers fruits, nous avons vu le chrétien vivant dans une douce paix avec Dieu, avec lui-même et avec le prochain. Pour jouir d'un repos absolu, il ne lui reste qu'à s'ordonner à l'égard de ce qui est au-dessous de lui. Aux trois derniers fruits il devra le complément de son bonheur.

La Modestie, Modestia. Ce fruit divin est l'ordre dans tout notre être extérieur. Rayonnement du calme intérieur, la modestie maintient nos yeux, nos lèvres, notre rire, nos mouvements, notre vêtement, toute notre personne, dans les justes limites tracées par la foi. Le Verbe incarné, conversant parmi les hommes, parlant, écoutant, agissant, devient le miroir dans lequel se regarde sans cesse le disciple du Saint-Esprit, et le

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modèle infiniment parfait dont il s'efforce de reproduire les traits en lui-même. Rien de plus aimable que cette divine modestie, et rien de, plus éloquent. Aussi, l'Apôtre voulait que la modestie des chrétiens fût évidente comme la lumière et connue du monde entier. (Philip., IV, 5.)

Pour lui, c'était un des meilleurs moyens d'appeler les infidèles à la foi, et les méchants à la vertu.

Mille exemples prouvent que l'Apôtre avait raison. Tout le monde connaît celui de saint François d'Assise. Arrivé dans une ville, le Séraphin de la terre dit à son compagnon : « Mon frère, nous allons prêcher. » Et ils sortirent ensemble, firent en silence le tour de la ville et rentrèrent dans leur logis. « Mais, frère François, ne m'avez-vous pas dit que nous allions prêcher? Nous voilà revenus sans avoir dit un seul mot: où est le sermon? - Il est fait, » répondit le saint. Il avait raison, la vue de ces deux religieux si modestes était une prédication aussi persuasive que les plus beaux discours.

Depuis le moyen âge, la modestie n'a rien perdu de son empire. « Nos vierges chinoises, écrit un missionnaire, n'ont pas d'autre clôture que la prudence, ni d'autre voile que la modestie; elles n'en sont pas moins la consolation de l'Église et un sujet d'admiration pour les païens. Elles savent si bien inspirer l'amour de la sainte vertu, que souvent elles parviennent à susciter des émules et des modèles dans les rangs mêmes de l'infidélité. En voici un bel exemple : Une païenne ayant fait connaissance avec une de ces vierges chrétiennes, celle-ci lui dépeignit son bonheur avec des couleurs si vives, qu'elle fit naître dans le cœur de la jeune Chinoise les

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sentiments d'une sainte envie. Dieu exauça ses désirs et bientôt elle fut en état de recevoir le baptême.

« Elle prit le nom de Madeleine. Cétait trop de joie pour l'heureuse néophyte : elle voulut la faire partager à toute sa famille. D'abord on se moqua d'elle ; puis on finit par l'écouter et par se rendre à tout ce qu'elle souhaita tant est puissante la grâce secondée par le zèle le plus pur. Père, mère, frères, sœurs et bien d'autres encore, deviennent bientôt chrétiens. On compte maintenant vingt enfants de Dieu, où naguère il n'y avait que des esclaves du démon, et ce nombre sera peut-être doublé avant un an. » (Annales, etc., n. 116, p. 45, an. 1848.)

La Continence, Continentia. Si l'homme extérieur est maintenu dans l'ordre par la modestie, l'homme intérieur trouve un frein dans la continence. Comme son nom l'indique, ce fruit du Saint-Esprit maîtrise la concupiscence, qu'elle ait pour objet le boire, le manger ou le plaisir sensuel. Il l'assouplit, il lutte contre ses révoltes ; et, malgré ses invasions dans le domaine de l'imagination et des sens, il l'empêche de porter le désordre et la souillure dans le sanctuaire de la volonté: Cet empire sur les penchants grossiers de l'homme animal est la gloire exclusive du chrétien et le signe manifeste de la présence du Saint-Esprit. On l'admire à chaque page de l'histoire des peuples, comme dans la biographie des hommes chrétiens. Ouvrons nos annales contemporaines, et écoutons un de nos missionnaires, perdu dans les glaces du pôle, au milieu des plus vigoureux anthropophages de la terre.

« Parmi les sauvages que je trouvai réunis au fort

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d'Albany, un de ceux que la grâce a touchés d'une manière aussi efficace que promptes était un jeune polygame. Ses amis et surtout sa mère, qui est un modèle de vertus, avaient fait tous leurs efforts pour l'engager à n'avoir qu'une épouse, sans pouvoir y réussir. Il y avait deux jours que j'étais à Albany, quand il y arriva avec sa nombreuse famille. Dès qu'il apprit ma présence au fort, il en fut effrayé et voulut repartir. Ce fut avec beaucoup de peine que sa mère parvint à le retenir; mais il évitait ma rencontre, et, quand je me présentai à sa hutte pour le voir, il s'était caché. On me fit connaître le lieu de sa retraite; j'allai l'y trouver, et, comme j'avais bien plus à cœur la régénération de ses enfants que son divorce, je tâchai de lui faire comprendre l'importance du baptême.

Au premier abord, redoutant sans doute mes reproches, il s'était pris à trembler de tous ses membres. Mais il se rassura bientôt, et le même jour il m'apporta tous ses enfants pour que j'en fisse des chrétiens. Après le baptême il me demanda d'une manière touchante la même faveur pour lui : c'était là que je l'attendais. - Tu ne pourras être baptisé, lui dis-je, tant que tu auras deux femmes, le Grand-Esprit ne le veut pas. Si tu continues à violer sa défense, au lieu de te mettre avec lui dans sa grande lumière, il te jettera avec le mauvais Manitou dans le feu de l'abîme.

« Ces paroles firent sur l'âme du sauvage tout l'effet que je pouvais en attendre. La tête appuyée sur sa poitrine, il ne répondit rien, et durant quelques minutes il parut plongé dans une réflexion profonde. Puis, se levant tout à coup : - Père, me dit-il, ce que tu me prescris est juste. Puisque le Grand-Esprit n'a donné

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qu'une compagne au premier homme, je ne dois pas en garder deux. Laquelle veux-tu que je renvoie? - Tu dois garder la première; mais les enfants de la seconde étant les tiens, il faut que tu les élèves et que tu prennes soin de leur mère, comme de ta propre soeur. - Merci, me dit-il ; et il sortit aussitôt pour aller annoncer à la plus jeune sa résolution. Celle-ci montra une résolution égale à la sienne, et depuis lors je ne les vis plus ensemble qu'à la chapelle, où ils rivalisaient de zèle pour se faire instruire. » (Annales, etc., n. 141, p. 101, an. 1852.)


La Chasteté, Castitas. Couronnement de tous les autres, ce douzième fruit fait de l'homme un ange dans un corps mortel. La chasteté est à la continence ce que la victoire est à la lutte : c'est le vainqueur après le combat. Maîtresse de ses sens intérieurs et extérieurs, l'âme chaste, l'âme vierge, règne, comme Salomon, dans la plénitude de la paix. Près d'elle, tout l'or du monde perd son éclat. Elle excite le respect de la terre ; elle fait la joie du ciel; elle provoque la rage de l'enfer. Si, pour arracher à l'humanité cette couronne de gloire, il n'est pas d'efforts que le démon n'emploie, il n'est pas non plus de résistance héroïque qu'il ne rencontre. A défendre ce bien plus précieux que la vie, brille le courage des chrétiens et surtout des chrétiennes. Qui ne connaît la conduite de tant d'héroïnes des premiers siècles? Noble lignée de vierges martyres, vous vous êtes perpétuée jusqu'à nous, et vous vous perpétuerez jusqu'à la fin des siècles, partout où régnera l'Esprit de sainteté.

Une dernière fois ouvrons nos annales contempo-

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raines. « Le sujet dont je vais vous entretenir est bien simple, il ne s'agit que d'une toute jeune fille : mais dans cette enfant a éclaté le triomphe de la grâce. Sur la fin de l'année 1841, une famille catholique, composée de trois personnes, quittait Alep pour se rendre en Égypte. Après avoir visité les lieux saints et traversé la Judée, elle s'enfonça dans le désert par la même route qu'avait autrefois parcourue la sainte famille, fuyant devant la colère d'Hérode. Déjà elle apercevait dans le lointain les murs d'El-Arich, l'antique Gérara, lorsque apparut une bande de soldats albanais. A cette vue, l'épouvante saisit nos pieux voyageurs, ils courent au hasard et se dispersent dans la solitude, qui ne peut les cacher. La jeune fille fut trouvée par ses ravisseurs, pâle, tremblante, appelant sa mère qu'elle ne devait plus revoir, et fut emmenée captive au Caire, où on l'enferma dans la maison d'un Arnaute.

« L'infortunée y passait ses jours dans les pleurs pouvait-elle trop en répandre sur sa liberté perdue et sur sa famille égorgée ! Un seul bien lui restait; c'était sa foi naïve au Dieu des orphelins, et ce trésor menacé, elle le défendait avec un héroïque amour. « Sache bien, disait-elle souvent à son maître, sache bien que ton esclave est chrétienne. » Hélas! il ne l'oubliait pas. Chaque jour, frémissant de n'avoir pas encore pu briser ce faible roseau, qui se redressait toujours sous l'effort de sa main, il recourait à de nouvelles ruses, flattait par de plus éblouissantes promesses, s'abaissait aux supplications pour se relever vaincu, mais furieux, et dans son dépit essayait de nouvelles tortures, aussi impuissantes que ses prières méprisées et ses vaines menaces.

« Des larmes et des sanglots, c'est tout ce qu'il arra-

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chait à la pauvre enfant. En vain le Turc lui disait Captive d'un musulman, tu embrasseras la religion de ton maître, ou tu vas périr de sa main. - Prends ma vie, répondait l'héroïne, mais laisse-moi mon Dieu; la jeune fille qui a tout perdu en ce monde ne consentira pas à se fermer le ciel. Et la grâce comptait un triomphe de plus, chaque fois que l'oppresseur assaillait sa victime. Comme ces vierges timides des premiers siècles, à qui il fut si souvent donné de dompter dans l'arène des lions rugissants, et de les voir enchaînés à leurs pieds par le charme divin d'une angélique vertu, la chrétienne d'Alep imposait au Turc dans sa propre maison, devenue pour elle un amphithéâtre.

« Un jour, ce fut le 18 janvier 1843, la porte de la maison, où notre captive gémissait depuis deux ans, était restée entr'ouverte. Ne doutant pas que le moment de sa délivrance ne fût venu, elle franchit, sans être aperçue, le seuil de sa prison, et courut se réfugier au hasard dans l'habitation voisine. Par bonheur c'était celle d'un Arménien catholique. A la vue de cette enfant qui entrait chez lui tout effarée, il la reçut dans ses bras, lui demanda qui elle était, d'où elle venait, ce qu'elle voulait; mais elle, tremblante et comme poursuivie par des ennemis invisibles, ne sut répondre que par ce cri déchirant : Sauvez-moi! achetez-moi!

« Le bon Arménien pensa qu'il fallait la retirer pour le moment, et étant parvenu à la tranquilliser, il l'interrogea de nouveau et avec plus de succès. Elle lui raconta tous ses, malheurs dans le plus grand détail, puis elle ajouta : Vous ne me rendrez pas au meurtrier de ma famille; car cette fois il exécuterait sa menace, et, pour prix de ma fidélité à notre Dieu, je serais égorgée

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dans sa maison ou vendue aux nègres du Sennaar.

« Il n'en fallut pas davantage pour intéresser l'Arménien au sort de l'orpheline. D'abord, il la tint cachée pendant plusieurs jours. Mais, craignant de s'exposer à quelque avanie si d'autres que lui révélaient son secret, il jugea prudent d'informer lui-même l'autorité musulmane de tout ce qui s'était passé.

« Sur sa déposition, le gouverneur égyptien fit amener à son tribunal la fugitive et le soldat albanais. Il questionna la jeune fille sur son pays, sur ses parents et sa religion. Elle répondit avec beaucoup d'assurance qu'elle était chrétienne, native d'Alep, qu'elle avait été enlevée de force dans le désert par des soldats albanais, qu'à défaut de ses parents elle reconnaissait le curé arménien pour son père. - Fais-toi musulmane, lui dirent les Turcs, assis pour la juger, et tu partageras notre fortune et nos plaisirs. - Je suis reine par ma foi, répondit-elle; tous vos biens ne valent pas ma couronne. Je souffrirai la mort plutôt que d'y renoncer.

« Tant de courage confondit dans une même admiration le tribunal et l'auditoire, les musulmans comme les chrétiens. Parmi les spectateurs se trouvait un jeune Chaldéen catholique, qui avait suivi ces débats avec le plus vif intérêt. Charmé des vertus de la jeune fille, ravi de ses réponses, et s'estimant heureux s'il pouvait lui faire oublier ses longs malheurs, il la demanda pour épouse. Son offre fut agréée, et le curé de Terre Sainte a béni, il y a peu de jours, ces noces fortunées. Toute la population catholique du Caire a pris part à la cérémonie, et mon cœur de père, trop souvent abreuvé d'amertume, s'est reposé avec une indicible consolation

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sur ces deux enfants, si dignes l'un de l'autre par la générosité de leur foi et l'innocence de leur vie.» (Annales, etc., n. 99, p. 89, an. 1845.)

6° A quoi les fruits du Saint-Esprit sont ils opposés? Pris isolément, chaque fruit du Saint-Esprit est un principe de bonheur : tous ensemble ils constituent la félicité complète, autant quelle est compatible avec notre condition terrestre. Ainsi, ils forment l'opposition adéquate au malheur, quel que soit son nom. Envisagée sous ce point de vue, l'Église catholique nous apparaît comme un immense verger dont les arbres, couverts de fruits, réjouissent tous les sens du corps, reposent toutes les facultés de l'âme et perpétuent à travers les siècles, le paradis terrestre.

C'est plus qu'il n'en faut pour exciter la fureur de Satan. Ravager le magnifique jardin de l'Époux; déraciner les arbres, les rendre stériles, les transformer en arbres aux fruits de mort, faire ainsi le malheur temporel et éternel de l'homme est sa constante occupation. Fidèle à sa loi de contrefaçon universelle, il crée un jardin par terre comme il créa la Cité du mal à côté de la Cité du bien. Il y plante les arbres qu'il a volés, il les cultive et leur fait produire ses fruits. Nous allons en montrer le nombre et la qualité.

L'apôtre saint Paul en donne la nomenclature suivante : « Les œuvres de la chair, dit-il, manifestes à tous les yeux, sont : la Fornication, l'Impureté, l'Impudicité, la Luxure, l'Idolâtrie, les Empoisonnements, les Contentions, les Inimitiés, les Jalousies, les Animosités, les Querelles, les Divisions, les Hérésies, l'Envie, les Meurtres, les Ivrogneries, les Débauches de table, et

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autres crimes semblables. » (Gal., V, 19-21.) Ici, se présentent deux questions : Que faut-il entendre par la chair, et pourquoi dit-on les œuvres et non les fruits de la chair, comme nous disons les fruits du Saint-Esprit ?

La chair signifie la concupiscence, c'est-à-dire le penchant au mal qui est en nous. C'est le poison ou le virus que le serpent infernal nous a inoculés, lorsqu'il mordit nos premiers pères, et qui de génération en génération passe à toute leur péostérité. Ainsi, la chair ou la concupiscence, c'est le démon lui-même présent en nous par son venin. On dit la chair pour deux raisons : la première, parce que c'est dans la chair ou dans le sang que réside, et par elle que se transmet, le virus satanique; la seconde, parce que c'est principalement aux dissolutions charnelles, le boire, le manger, la volupté, le bien-être du corps que nous porte la concupiscence. Néanmoins, elle se communique aussi à l'âme, où elle produit l'orgueil, l'ambition, la curiosité, la vaine science, et autres dispositions purement spirituelles.

Bien qu'à la rigueur on puisse dire les fruits de la chair ou du démon, toutefois saint Thomas, expliquant le mot de l'Apôtre opera carnis, s'exprime ainsi : « Ce qui sort de l'arbre contre la nature de l'arbre n'est pas appelé fruit, mais corruption. Or, les actes vertueux sont comme naturels à la raison. De là vient que les œuvres des vertus sont appelées fruits, et non les œuvres des vices. »

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Quoi qu'il en soit, les oeuvres de la chair, considérées dans leur principe, dans leur ensemble et dans leurs détails, sont la contre-partie des fruits du Saint-Esprit.

Deux puissances luttent dans la société, parce qu'elles luttent au dedans de l'homme. Entre elles existe une opposition complète, immuable (Gal., V, 17.) Descendu du ciel, son glorieux séjour, le Saint-Esprit attire l'homme en haut. Satan fait le contraire. Remontant de l'abîme, sa sombre demeure, il attire l'homme en bas. En d'autres termes, le Saint-Esprit, dégageant l'homme de l'amour des choses terrestres, l'excite à agir suivant la foi. Entraînant l'homme à la recherche passionnée des biens sensibles, Satan le pousse à agir contre la raison et contre la foi. De ces deux agents, l'un ennoblit, l'autre dégrade; l'un sanctifie, l'autre souille et corrompt. Si dans l'ordre physique le mouvement en haut est contraire au mouvement en bas, on voit que les œuvres de la chair sont diamétralement opposées aux fruits du Saint-Esprit. Telle est l'opposition générale; mais elle n'est pas la seule.

Entre chaque œuvre de la chair et chacun des fruits du Saint-Esprit, il y a une opposition particulière. La première œuvre de la chair, signalée par l'Apôtre, est la fornication, fornicatio. Cet acte coupable est destructeur de la charité, qui unit l'homme à Dieu et au prochain.

Les trois suivantes sont : l'immodestie, l'impudicité, la luxure, immunditia, impudicitia, luxuria. Inséparables de la fornication, ces désordres troublent l'être humain

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jusque dans ses profondeurs, et font disparaître la joie du cœur, la sérénité du front et la modestie des sens.

La cinquième est l'idolâtrie, idolorum servitus. Or, l'idolâtrie, c'est la guerre ouverte contre Dieu, la guerre sacrilège dans ce qu'elle a de plus coupable. Quoi de plus opposé à la paix, non seulement de l'homme avec Dieu, mais encore des hommes entre eux ? L'dolâtrie n'est-elle pas la cause des luttes les plus acharnées, dont l'histoire ait conservé le souvenir ?

Les sixième, septième, huitième, neuvième, sont les empoisonnements, les inimitiés, les contentions, les jalousies, veneficia, inimicitiae, contentiones, aemulationes. Voyez quel affreux cortège Satan traîne à sa suite! quelle famille de vipères il jette dans l'âme dont il s'empare! Toutes ces œuvres de ténèbres sont directement opposées aux fruits de patience, de bénignité, de bonté, de longanimité.

Les trois œuvres de la chair qui viennent ensuite sont les colères, les rixes, les dissensions, irae, rixae, dissentiones. Il est facile de voir qu'elles sont opposées à la douceur.

Restent les cinq dernières: les sectes, les jalousies, les meurtres, les ivrogneries, les débauches de table, sectae, invidiae, homicidia, ebrietates, comessationes. En éteignant la droiture, la bonne foi, la loyauté, la foi dans tous les sens, les sectes ou les hérésies tuent la charité et creusent un abîme entre les habitants d'un même lieu, entre les menbres d'une même famille. Ce n'est pas sans raison que l'Apôtre nomme, après l'hérésie, les jalousies et les homicides. Ces crimes sont en opposition directe avec la foi religieuse et sociale, dont l'effet particulier est d'unir les intelligences et les cœurs : Cor

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unum et anima una. Or, quand la foi s'affaiblit ou s'éteint, la raison baisse. L'âme perd son empire qui est infailliblement remplacé par celui des sens. L'homme tombe dans la crapule polie ou grossière, civilisée ou barbare, suivant le milieu dans lequel il vit: Ebrietates, comessationes. C'est la ruine de la continence (Voir S. Th., 1a, 2ae, q. 70, art. 4, corp.)

Ainsi se trouve complètement ravagé le jardin du Saint-Esprit. Au reste, que les œuvres de mort énumérées par l'Apôtre soient en plus grand nombre que les fruits de vie, il ne faut pas sen étonner. D'une part, cette supériorité numérique ne contredit en rien l'opposition que nous avons signalée; elle montre seulement que plusieurs œuvres de la chair sont opposées à un seul fruit du Saint-Esprit. D'autre part, saint Paul n'a pas prétendu indiquer en particulier toutes les œuvres de la chair pas plus que tous les fruits du Saint-Esprit. « Il a seulement voulu, dit saint Augustin, montrer leur opposition générale, et de quel genre sont les choses que nous devons éviter et celles que nous devons faire (S. Aug., in epist. ad Gal., c, VIII.)

Voilà donc deux jardins plantés, l'un par l'Esprit du bien, l'autre par l'Esprit du mal. C'est an nouveau trait du parallélisme tant de fois signalé entre l'œuvre divine et l'oeuvre satanique. Ici, par conséquent, revient, pour l'homme comme pour les sociétés, l'alternative impitoyable de vivre dans l'un ou l'autre de ces deux jardins, de manger de leurs fruits, et, en en mangeant, de trouver la vie ou la mort. Placé entre deux maîtres, le monde va forcément à l'un ou à l'autre.

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On ne saurait trop insister sur cette loi, pour laquelle il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais de dispense. A nos yeux, c'est le moyen de rendre palpable la nécessité de toutes les opérations du Saint-Esprit.

Qu'on le sache donc bien, toutes ces opérations, sans exception aucune, sont nécessaires à la société, par le seul fait qu'elles sont nécessaires à l'homme. La foi, l'espérance, la charité, premières filles du Saint-Esprit, sont nécessaires à la société: parce que, sans elles, la société est inévitablement livrée à l'incrédulité, au désespoir, à la haine. La prudence, la justice, la force, la tempérance, secondes filles du Saint-Esprit, sont nécessaires à la société, parce que, sans elles, la société est inévitablement livrée à l'imprudence, à l'injustice, à la lâcheté et à l'intempérance. Les sept dons du Saint-Esprit sont nécessaires à la société, parce que, sans eux, la société tombe sous l'empire des sept péchés capitaux, dont l'ensemble forme le dissolvant le plus énergique de tout ordre social.

Les sept béatitudes divines sont nécessaires à la société ; parce que, si la société ne les pratique pas, elle pratique inévitablement les sept béatitudes sataniques, qui réalisent le mal sous toutes ses formes. Les fruits du Saint-Esprit sont nécessaires à la société ; parce que, si la société ne s'en nourrit pas, elle se nourrit forcément des fruits empoisonnés de Satan, principe de révolutions et de catastrophes.

'Le règne du Saint-Esprit, avec tout ce qui le constitue, est nécessaire au bonheur du monde, parce que seul il préserve le monde du règne de l'esprit mauvais. Or, le règne de Satan, c'est le monde païen avec Néron pour maître ; tandis que le règne du Saint-Esprit, c'est le

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monde catholique, dirigé parle vicaire infaillible du Verbe incarné. Sous le premier, le genre humain est un troupeau de loups; sous le second, c'est un bercail. Impitoyable sur la terre, l'alternative ne l'est pas moins au delà du tombeau: nous le verrons dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XL. LE FRUIT DE LA VIE ÉTERNELLE. Pourquoi le ciel est appelé fruit. - Harmonie dans les ceuvres de Dieu. - Le ciel sera le règne du Saint-Esprit ou de l'amour infini. - Effet de cet amour : il transfigurera tontes choses. - Les créatures seront transfigurées, lieu détruites. - Beauté du monde futur. - Transfiguration de l'homme et qualités du corps transfiguré. - Plaisirs de chaque sens. Trait historique. - Qualités de l'âme transfigurée. - Joie de chaque faculté. - Contre-partie du ciel, l'enfer. - Inexorable nécessité d'habiter l'un ou l'autre. - Moyen d'habiter le ciel. - Le culte du Saint-Esprit.

La grâce répandue dans l'âme, au jour du baptême, par l'opération du Saint-Esprit, constitue la vie surnaturelle. Les vertus infuses en sont les forces vives. Les dons du Saint-Esprit mettent ces forces en mouvement, et leur font produire des actes béatifiants, appelés béatitudes. Ces actes béatifiants, accomplis avec la dernière perfection, prennent le nom de fruits, parce qu'ils produisent dans l'âme une suavité, semblable à celle d'un excellent fruit en pleine maturité. Ces fruits eux-mêmes ne sont que des fleurs relativement au fruit de la vie éternelle. A procurer à l'homme ce fruit unique, tendent toutes les opérations du Saint-Esprit : la raison en est que ce fruit, c'est le ciel (Eccli., XXIV, 23.; S. Th., 1a, 2ae, q. 70, art. 1, ad. 1.)

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« Des bons travaux, est-il dit au livre de la Sagesse, glorieux est le fruit. » (Sap., III, 15.) Et dans l'Évangile : « Celui qui moissonne reçoit récompense et amasse le fruit pour la vie éternelle. » (Joan., IV, 36.) Et dans l' Apocalypse : « Au vainqueur, je donnerai à manger de l'arbre de vie, qui est dans le paradis de mon Dieu. » (Apoc., II, 7.) Pourquoi le bonheur, l'immortalité, le ciel, enfin, nous est-il présenté sous le nom de fruit? Au paradis terrestre, figure du paradis céleste, était l'arbre de vie, dont le fruit, d'une saveur exquise et d'une beauté ravissante, avait la propriété de communiquer l'immortalité. A côté de cet arbre, était l'arbre de la science du bien et du mal, dont le fruit donnait la mort.

Placé entre ces deux arbres, qu'il connaissait parfaitement, Adam, vaincu par la tentation, mangea du fruit de l'arbre défendu, avant d'avoir mangé du fruit de l'arbre de vie. Il est de' foi que l'arbre de la vie, comme l'arbre de la science du bien et du mal, était un arbre véritable. Mangé dans un temps donné, son fruit devait prolonger la vie pendant plusieurs milliers d'armés; et, après avoir entretenu l'homme dans une jeunesse constante, le faire entrer, sans passer par la mort, dans la vie sans fin de l'éternité. (Corn. a Lap., Gen., II, 9.)

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Faut-il s'étonner que le Saint-Esprit, restaurateur de toutes choses, nous ait présenté le ciel comme le fruit de l'arbre de vie; mais fruit perfectionné et doué de la vertu de faire vivre l'homme, aussi longtemps que Dieu sera Dieu, et d'une vie divinement heureuse ? Un fruit a été le malheur de l'homme; un fruit sera son bonheur. La victoire pouvait-elle être mieux proportionnée à la défaite : Ut qui in ligno vincebat, in ligno quo que vinceretur?

Lors donc que le genre humain, nourri des fruits du Saint-Esprit, aura dormi son sommeil de mort, l'Esprit divin, continuant son œuvre de déification, viendra ajouter un bienfait à tous ses bienfaits. Comme il a fait sortir du tombeau le Verbe incarné, type de l'homme, il en fera sortir tous ses membres. « Si l'Esprit de Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts, dit saint Paul, habite en vous, Celui qui a ressuscité Jésus-Christ d'entre les morts rappellera aussi à la vie vos corps mortels, à cause de son Esprit qui habite en vous. » (Rom., VIII, 11.)

Que fera-t-il de l'homme glorieusement ressuscité? Il le conduira dans le ciel, le véritable Éden du bonheur et de la gloire, où il lui fera manger le fruit de vie qui est dans le paradis de Dieu. Grâce aux propriétés de ce fruit mystérieux, là, pour les créatures et pour l'homme, tout sera restauration. Pourquoi ? Parce que le ciel sera le règne de l'amour infini, agissant dans la plénitude de son expansion, sans obstacles, sans

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limites, sans diminution: pénétrant tout, animant tout, illuminant tout, divinisant tout, plongeant tous les habitants de son immense Cité, hommes et anges, dans le même océan de lumière, d'amour et d'éternelles voluptés. Voilà le chef-d'œuvre du Saint-Esprit, et le terme final auquel il nous conduit par ses opérations successives.

Quel serait sur nous l'effet de cet amour substantiel, infini, agissant dans son incompréhensible énergie? La mort instantanée, si nous demeurions dans la faiblesse actuelle de notre nature. Quel être créé pourrait soutenir le poids de l'infini? Il n'en sera pas ainsi. Comme elle fortifia Marie au jour de l'incarnation, la vertu du Très-Haut nous enveloppera de son ombre : Virtus Altissimi obumbrabit tibi.

Afin qu'ils ne soient ni consumés par des ardeurs infinies, ni éblouis par une lumière infinie, ni écrasés sous le poids d'un bonheur infini, le Saint-Esprit communiquera aux êtres soumis à son action, une énergie telle, qu'ils vivront dans cette immense atmosphère d'amour, de lumière et de bonheur, libres, agiles, heureux, comme le poisson dans l'Océan. La vie de la grâce sera devenue la vie de la gloire. Ainsi préparés, l'effet de l'amour infini sera, sur eux, semblable à celui du feu sur l'or. Le feu ne consume pas l'or, il le transfigure. La transfiguration divine s'étendra à tout ce qui en sera digne; car l'Esprit de vie ne détruit rien de ce qu'il a fait. Ainsi seront transfigurés et le monde que nous habitons, et l'homme tout entier.

Transfiguration du monde, c'est-à-dire de la terre et du ciel. La création physique suit la condition de l'homme, son maître. Heureuse tant que l'homme fut

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innocent, malheureuse quand il devint coupable, elle sera glorifiée lorsque lui-même sera glorieux. Le ciel sera donc l'accomplissement plénier et éternel de ce vœu, exprimé par l'Apôtre, au nom de la création tout entière : « Toute créature, dit saint Paul, attend avec impatience la manisfestation des enfants de Dieu. Car la création est soumise à la vanité, non pas volontairement, mais à cause de celui qui l'y a soumise en espérance : parce que la créature elle-même sera délivrée de la servitude de la corruption, pour la liberté de la gloire des enfants de Dieu. Nous savons, en effet, que toute créature gémit et éprouve jusqu'ici les douleurs de l'enfantement. Non seulement elle, mais nous aussi qui avons en nous les prémices de l'Esprit. » (Rom., VIII, 19-23.)

Que signifient ces souffrances et ces soupirs de toute la nature ? Ils signifient que la création n'est pas arrivée à sa fin. Ils signifient que la vie actuelle serait une amère ironie, s'il n'y en avait pas une autre. Ils signifient que la création tout entière aspire non à sa destruction, mais à son renouvellement, et qu'à sa manière, elle adresse à Dieu, comme l'homme lui-même, cette demande du Pater : Que votre règne arrive. Tout être, dit saint Thomas, répugne à sa destruction. En désirant ardemment la fin de ce monde, les créatures ne désirent donc pas leur anéantissement mais leur délivrance et leur rénovation. De là, les docteurs catholiques concluent très logiquement que les créatures ne seront pas détruites, mais purifiées par le feu du dernier jour comme l'or n'est pas détruit en passant au creuset, mais rendu plus pur et plus brillant (Voir les autorités dans le Catéchisme de persévérance, t. VIII, Résumé général. On y trouvera aussi, sur le ciel, d'assez longs détails que le défaut d'espace ne nous permet pas de reproduire.)

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Quelle sera, en elle-même et dans ses résultats, cette transfiguration du monde? En elle-même, elle sera la participation la plus grande possible des créatures matérielles aux perfections de Dieu. Dieu est éternité, lumière, amour. Autant que leur nature peut le comporter, les créatures seront donc : éternité, lumière, amour.

Éternité. Elles dureront toujours sans altération de forme ni de beauté. « Les astres, dit saint Thomas, fixés au point du firmament le plus convenable pour resplendir de tout leur éclat sur la bienheureuse Jérusalem, deviendront immobiles. Les temps, dont ils sont destinés, ici-bas, à marquer la succession, auront fait place au jour sans nuit de l'éternité. Toujours également éclairée, la terre jouira d'une température constamment égale; et les autres éléments, toujours semblables en eux-mêmes et à notre égard, n'auront aucune des imperfections dont ils gémissent. » (Suplem., q. 91, art. 2. – S. Hier., in Habac., III.)

Lumière. Il est révélé dans Isaïe que la lumière de la lune sera comme la lumière du soleil; et que la lumière du soleil sera sept fois plus grande qu'elle est aujourd'hui (Is., XXX, 26.) Le ciel, dont le soleil et la lune forment le plus bel ornement, est la plus noble portion du monde corporel. Comme le reste de la création, le ciel sera renouvelé. Il ne peut l'être qu'en acquérant une plus grande clarté, attendu que la clarté est sa beauté principale. La terre elle-même participera à cette clarté du ciel.

D'une part, il est de foi que le corps de l'homme de

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viendra lumineux; et le corps de l'homme est composé d'éléments matériels. Donc les éléments matériels qui composeront le corps de l'homme, revêtu de clarté, seront eux-mêmes lumineux. Mais les éléments qui composent le corps de l'homme sont pris dans tous les règnes de la nature. Donc, à moins d'une anomalie qui répugne, la condition du tout suivra la condition des parties; c'est-à-dire que toute la création matérielle deviendra lumineuse (S. Th. Ubi suprà, art. 4.)

D'autre part, comme il existe un ordre entre les esprits supérieurs, les anges, et les esprits inférieurs, les âmes ; de même, il en existe un entre les corps célestes et les corps terrestres. Or, la création matérielle étant faite pour la création spirituelle et devant par elle être régie et conduite à sa fin, il en résulte qu'elle en suit la condition, s'élevant ou baissant avec elle et à cause d'elle. Dans le renouvellement universel, les esprits inférieurs, les âmes, acquerront les propriétés des esprits supérieurs. Les hommes, dit l'Évangile, seront semblables aux anges.

Par la même raison, les corps inférieurs acquerront les propriétés des corps supérieurs. Mais les corps inférieurs, ne pouvant emprunter aux corps célestes que la clarté; il s'ensuit nécessairement qu'ils deviendront lumineux. Ainsi, tous les éléments seront revêtus d'un manteau de lumière; non pas tous également, mais chacun suivant sa nature. Il est dit, en effet, que la terre sera transparente comme le verre, l'eau comme le cristal, l'air aussi pur que le ciel, le feu aussi brillant que les luminaires du firmament (Ibid., corp.)

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Amour. Dans ses résultats, le renouvellement du monde sera une manifestation plus éclatante des perfections de Dieu et, par conséquent, un appel plus éloquent à notre admiration et à notre reconnaissance. Le monde est un miroir créé pour réfléchir les attributs du Créateur. Le miroir est d'autant plus parfait, qu'il réfléchit mieux l'image qu'on lui présente. Après leur rénovation, les créatures, lavées de toutes les taches du péché, seront enrichies de qualités nouvelles en harmonie avec les sens de l'homme déifié; et, devenues translucides, elles laisseront voir sans ombre les beautés du Créateur. Alors l'homme, doublement satisfait dans ses sens et dans ses facultés, sera dans les transports d'un amour toujours croissants.

En résumé : l'habitation doit convenir à l'habitant. Le monde a été fait pour être l'habitation de l'homme; donc il doit convenir à l'homme. Mais l'homme sera renouvelé; donc aussi le monde (Ibid.)

Transfiguration de l'homme. Nous connaissons la demeure : quel sera l'habitant? Ce sera l'homme. Pas plus que les créatures, l'homme n'atteint ici-bas le but de la vie. Comme elles, il soupire après sa transfiguration. Ses vœux ne seront accomplis qu'à la fin de l'épreuve. Le ciel sera donc la demeure de l'homme devenu tel que l'exige la loi de son être, semblable à l'ange, semblable à Dieu. Semblable à Dieu, éternité, lumière,

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 625

amour, félicité, autant qu'une créature peut l'être : tel sera l'homme transfiguré.

Éternité. Uni à Dieu, l'homme vivra comme Dieu; uni au Verbe incarné, il vivra, comme homme déifié, de la vie du corps et de l'âme. Il vivra de la plénitude de cette double vie : il en vivra toujours. Vivre, c'est jouir ; vivre pleinement, c'est jouir pleinement; vivre toujours, c'est jouir éternellement. Il vivra de la vie du corps, il en vivra pleinement et toujours. Le corps de l'homme conservera toute son intégrité, ses sens et ses organes. Ressuscité dans l'âge de la force et de la beauté, dépouillé par le travail de la tombe de toutes les imperfections, résultats du péché, doué de qualités nouvelles, il jouira d'une éternelle jeunesse. Ces qualités nouvelles sont : l'impassibilité, la subtilité, l'agilité, la clarté.

Semé corruptible, le corps ressuscitera incorruptible (Cor., XV, 42.) : donc impassible. L'impassibilité sera l'effet nécessaire de la glorification. Dans les choses corruptibles, le principe vital ne domine pas assez parfaitement la matière pour la préserver de toute atteinte contraire à sa volonté. Mais, après la résurrection, l'âme des saints sera complètement maîtresse du corps. Cet empire sera immuable, puisque l'âme elle-même sera immuablement soumise à Dieu. Il sera parfait, puisque l'âme ellemême sera parfaite, et, par conséquent, douée du pouvoir et de la volonté d'empêcher tout ce qui pourrait nuire au corps. De plus, dans le ciel, le bonheur de l'homme sera complet : il ne le serait pas, si le corps demeurait sujet à la souffrance.

Au reste, l'impassibilité ne détruira pas la sensibilité.

626 TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

Tout en conservant intacte la nature des corps, la puissance divine peut lui ôter les qualités qu'il lui plaît. Ainsi, au feu de la fournaise de Babylone elle ôta la vertu de brûler certaines choses, puisque les corps des jeunes Hébreux demeurèrent intacts; mais elle lui laissa la vertu de brûler certaines autres choses, puisque le bois fut consumé. Il en sera de même pour les corps glorieux : Dieu ôtera la passibilité et conservera la nature (S. Th., Suppl., q. 82, art. 2, ad. 4.) D'ailleurs, si les corps glorieux n'étaient pas sensibles, la vie des saints, après la résurrection, ressemblerait plus au sommeil qu'à la veille. Or, le sommeil n'est pas la vie, surtout la vie dans sa plénitude : ce n'est qu'une demi-vie.

Semé animal, le corps ressuscitera spirituel (I Cor., XV, 44.) : donc subtil. La subtilité est une des principales qualités des esprits; et la subtilité des êtres spirituels surpasse infiniment la subtilité des êtres corporels. Les corps glorieux seront donc très subtils. La subtilité d'un corps consiste à pouvoir pénétrer an travers d'un autre corps, à peu près comme le rayon lumineux pénètre le verre sans le déranger et sans l'altérer. Deux causes naturelles la rendent possible : la première, la ténuité du corps pénétrant; la seconde, l'existence des pores, ou espaces laissés vides entre les parties du corps pénétré.

Mais le vrai principe de la subtilité des corps glorieux sera leur parfaite soumission à l'âme glorifiée. Le premier effet de cette soumission sera de faire, dans les limites du possible, participer le corps à la nature de l'âme et par conséquent aux opérations de l'âme. Ainsi, nul obstacle aux communications les plus intimes des saints

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 627

entre eux et avec toutes les parties de la glorieuse Jérusalem (S. Th., Suppl., q. 83, art. 1, corp.)

Néanmoins les corps glorieux resteront palpables. Reformés sur le modèle du corps du Verbe ressuscité, ils en auront les qualités. Or, le corps du Verbe ressuscité était palpable. « Palpez et voyez, disait le bon Maître à ses disciples étonnés ; un esprit n'a ni chair ni os, comme vous voyez que j'en ai. » (Luc, XXIV, 39.) C'est un article de foi, sanctionné par l'Église dans la condamnation d'Eutychès, patriarche de Constantinople, qui soutenait l'impalpabilité des corps glorieux (S. Th., ubi suprà, art. 6.)

Semé faible, le corps ressuscitera fort (I Cor., XV, 13.) : donc agile et plein de vie. Agile veut dire facile au mouvement. Donc les corps glorieux seront agiles. De plus, la lenteur répugne essentiellement à la spiritualité. Mais les corps glorieux jouiront d'une extrême spiritualité. Donc ils seront agiles. D'ailleurs, l'âme est unie au corps, non seulement comme forme ou principe vital, mais encore comme moteur. Sous l'un et l'autre aspect le corps glorieux lui sera parfaitement soumis. Par la subtilité, le corps parfaitement soumis à l'âme comme forme, en reçoit un être spécifique; ainsi, parfaitement soumis à l'âme comme moteur, il en reçoit l'extrême facilité de mouvement, qu'on appelle l'agilité (St. Th., ubi suprà., q. 84, art. 1, corp.)

Pouvoir se transporter, sans fatigue, et dans un instant imperceptible, et quelle que soit la distance, d'un lieu à un autre, et avec la même promptitude revenir au point de départ : telle sera la délicieuse

628 TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT.

prérogative des corps glorieux. Nous disons délicieuse; car de toutes les qualités des corps, l'agilité est celle que le monde actuel semble rechercher avec le plus d'ardeur. Il ne veut plus de distance. Le poids de la matière le gêne: à tout prix, il veut s'en affranchir. Loin donc de nous la pensée que l'immobilité régnera dans le ciel et que nous y serons comme des statues dans des niches. Le mouvement et l'agilité d'ici-bas, ne sont qui une ombre du mouvement et de l'agilité qui régneront dans la Cité du Saint-Esprit (S. Th., ubi suprà, art. 2, corp; et art. 3, corp.)

Semé ignoble, le corps ressuscitera glorieux (I Cor., XV, 43.) : donc lumineux. Tel est le sens que l'Apôtre lui-même donne au mot glorieux, puisqu'il compare la gloire des corps ressuscités à la clarté des étoiles. Déjà, nous avons dit la raison pour laquelle les corps des saints seront lumineux, ainsi que tous les corps matériels. Ajoutons que cette lumière leur viendra de la surabondante lumière de l'âme glorifiée : elle en sera pénétrée et enveloppée. Maîtresse absolue du corps, auquel elle sera unie de l'union la plus intime, elle le pénétrera de part en part, et l'enveloppera complètement de lumière.

Cette atmosphère lumineuse sera d'autant plus brillante, que l'âme sera plus sainte, c'est-à-dire plus rapprochée de Dieu, lumière infinie. Ainsi, par la clarté du corps on jugera de la gloire de l'âme, comme à travers le verre on connaît la couleur du liquide contenu dans un vase de verre (S. Th. Ibid., q. 85, art. 1, corp.) Impassible, subtil, agile, lumineux: tel sera donc, non pour un jour, non pour quelques années fugitives, mais pour toute l'éternité, le corps

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 629

glorifié par le Saint-Esprit. 0 hommes, vous aimez tant votre corps, et vous ne désirez pas le ciel !

De cette glorification générale résultera l'ennoblissement de tous les sens, et pour chacun en particulier la satisfaction qui lui est propre. D'une part, l'homme sera dans le ciel, non tronqué ou amoindri, mais intègre et perfectionné ; d'autre part, les sens ne seront pas seulement en puissance, mais en acte, attendu que la faculté en acte est plus parfaite que la faculté en puissance, et que tous les sens du corps, ayant été les instruments de l'âme, seront récompensés suivant les mérites de l'âme elle-même (S. Th., ubi suprà., q. 82, art. 4.)

Nous n'entrerons pas dans le détail des jouissances de chaque sens en particulier, ni des différentes facultés de l'âme. Il nous suffira de remarquer qu'elles seront réelles et en harmonie avec les sens perfectionnés, mais conservant leur nature (S. Ansem., de Similitud., C. LVII.). Ainsi, rien n'oblige à prendre, dans un sens figuré, tout ce que dit l'Écriture, des plaisirs sensibles réservés aux bienheureux. « J'aspire, s'écriait David, à voir les biens du Seigneur dans la terre des vivants. » (Ps., XXVI.)

Sur quoi Cornélius à Lapide, résumant l'enseignement des docteurs, s'exprime ainsi: « C'est pourquoi le fleuve du paradis, les arbres et les fruits dont il est parlé, peuvent se prendre à la lettre. Et pourquoi pas? Si dans

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le paradis terrestre, Adam a joui de tous ces biens, à plus forte raison les bienheureux en jouiront dans le paradis céleste; car le premier n'était que l'échantillon et l'image du second. » (In Apoc., XXII, 2.)

Du reste, on admet assez facilement les plaisirs de la vue, de l'ouïe, de l'odorat et du toucher: seules les jouissances du goût semblent contestables. Pour les faire accepter, on peut remarquer que le sens du goût, pas plus que les autres, ne peut être privé de sa récompense, attendu qu'il l'a méritée par les jeûnes, les abstinences, les austérités de tout genre, comme on le voit dans un si grand nombre de saints ; que le boire et le manger ne seront plus destinés, comme ici-bas, à réparer les forces du corps, mais à procurer au sens du goût sa légitime satisfaction; que les fruits et non la chair ayant été l'aliment de l'homme innocent, le redeviendront de l'homme régénéré; que le corps spiritualisé spiritualisera la nourriture, en sorte qu'elle ne donnera lieu à aucune des conséquences, humiliantes ou pénibles dont elle est suivie dans les conditions de la vie terrestre (Voir les autorités citées par Corn., ubi supra.)

Au sentiment des docteurs s'ajoute, en preuve de ce que nous disons, un fait dont l'authenticité n'a jamais été contestée. L'an 304, au plus fort de la persécution de Dioclétien, une vierge chrétienne, nommé Dorothée, fut amenée au tribunal de Sapricius, gouverneur de Césarée en Cappadoce. C'était le sixième jour de février. Sur son refus de sacrifier aux démons, l'épouse du Verbe incarné est étendue sur le chevalet. Calme au milieu des tortures.

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 631

elle dit au juge : « hâte-toi de faire ce que tu veux et que tes supplices soient la route qui me conduise à mon Époux. Je l'aime, et ne te crains pas. Je désire même tes tourments : mon Époux m'appelle. C'est par ces souffrances, courtes et légères, que nous allons au paradis des délices, où sont des pommes d'une merveilleuse beauté, des roses, des lis et des fleurs innombrables qui jamais ne se flétrissent ; des sources d'eaux vives qui jamais ne tarissent et dont les saints jouissent avec bonheur, pleins d'allégresse dans le Christ. »

A ces mots, l'assesseur du juge, un lettré, un Renan de l'époque, nommé Théophile, s'adresse à la sainte et lui dit en ricanant : « Envoie-moi des pommes du paradis de ton époux, lorsque tu y seras arrivée. - Je le ferai, » répond la jeune martyre. N'oublions pas qu'on était au cœur de l'hiver. Le bourreau s'empare de la victime et lui tranche la tête.

Cependant Théophile était rentré chez lui, et, s'applaudissant de sa plaisanterie, la racontait à ses amis, avec force moqueries à l'adresse des stupides chrétiens. Tout à coup, apparaît un jeune enfant d'une beauté ravissante, portant, dans le pan de sa robe, trois pommes magnifiques et trois roses d'un éclat et d'une fraîcheur incomparables. « Voilà, lui dit-il, ce que la sainte vierge Dorothée a promis de vous envoyer du paradis de son Époux. » Théophile, stupéfait, reçoit dans ses mains les pommes et les roses, et s'écrie : « Vraiment le Christ est Dieu, le Dieu qui ne trompe pas ! »

En faisant cette profession de christianisme, Théophile a prononcé son arrêt de mort. Encore quelques heures,

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et on le verra conduit au supplice, devenir un des glorieux martyrs de la foi dont il s'était moqué. Or, comme jamais homme ne s'est fait couper le cou pour un symbole, il en résulte que ces pommes et ces roses étaient bien réellement des pommes et des roses (Baron., an. 304, n. LXIX; et Corn. a Lap., Apoc., XXII, 2. - C'est en mémoire de ce miracle qu'en certains lieux on bénit encore des pommes le jour de sainte Dorothée.)

Lumière. Dieu n'est pas seulement éternité, il est lumière. De même, notre corps transfiguré sera lumière, notre esprit sera lumière et lumière sans ombre. Comme nos yeux verront toutes les beautés sensibles, dont ils pourront sans fatigue soutenir l'éclat éblouissant, notre esprit, en qui vivra le Saint-Esprit avec la plénitude dont une créature finie peut être capable, connaîtra toutes les beautés spirituelles, c'est-à-dire toute la vérité, omnem veritatem. Alors sera complètement et éternellement satisfait un des plus ardents désirs de l'homme.

Infatigable chercheur de la vérité, que fait-il depuis le berceau jusqu'à la tombe ? A peine éveillé à la vie de l'intelligence, il demande la vérité à tout ce qui l'entoure; comme il demande le pain qui le nourrit. Que fait-il pendant tout le cours de son existence, sinon mendier la vérité : vérité en religion, vérité en politique, en histoire, en philosophie, en mathématiques, en industrie, en art, en commerce, en agriculture ? Le voyez-vous. s'enfermant, pendant de longues années, dans de fatigantes écoles, entreprenant de pénibles voyages, traversant les mers, gravissant la cime des plus hautes montagnes, descendant jusque dans les entrailles de la terre, se consumant dans des veilles prolongées qui l'usent

TRAITÉ DU SAINT-ESPRIT. 633

avant le temps? Pourquoi? Pour connaître quelque vérité de plus. Inconsolable si le succès ne couronne pas ses efforts, il est au comble du bonheur s'il parvient à dérober à la nature un seul de ses secrets, à déchiffrer une seule énigme de l'histoire, à entrevoir la moindre beauté du monde spirituel.

Et pourtant, que sont toutes ces vérités si laborieusement cherchées? Des parcelles, des atomes, des ombres vues à travers d'autres ombres. Mais le ciel sera la vue de la vérité, et de la vérité complète, contemplée face à face et sans voile. Introduits dans le sanctuaire de l'auguste Trinité, nous connaîtrons Dieu ; le fini connaîtra l'infini ; il le verra tel qu'il est : Videbimus eum sicuti est. Ce Dieu si grand, si incompréhensible, dont on nous a tant parlé et que nous n'avons jamais vu, nous le connaîtrons, nous le verrons : cela dit tout.

En Lui, nous connaîtrons les plus intimes conseils de la sagesse éternelle : la création du monde, la chute de l'ange et de l'homme; la rédemption de l'univers ; toutes les révolutions matérielles et morales, qui depuis six mille ans étonnent la science et la défient. Au grand jour nous apparaîtront tous les secrets de la nature et des âmes devenues translucides, et cette connaissance prodigieuse ira toujours croissant sans jamais atteindre sa dernière limite : De claritate in claritatem.

Amour. Dieu est amour, et le ciel, c'est l'amour infini, agissant dans toute la liberté de ses mouvements. Image de Dieu, l'homme aussi est amour. S'il est vrai qu'aimer et être aimé est le besoin le plus impérieux du cœur de l'homme, il est vrai aussi qu'aimer et être aimé est le besoin le plus impérieux du cœur de Dieu. S'il est vrai qu'aimer et être aimé est le souverain bonheur

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de l'homme, il est vrai aussi qu'aimer et être aimé est le souverain bonheur de Dieu. S'il est vrai que l'amour tend à l'union, que l'amour éternel tend à l'union éternelle, l'amour infini à l'union infinie : qui peut dire l'intimité de l'union de Dieu et de l'homme? Qui peut en soupçonner les charmes et les enivrements ?

Ils seront d'autant plus grands, qu'ils seront accompagnés de la certitude de ne les voir jamais finir. Océan de vie, océan de lumière, océan d'amour : voilà Dieu. Et c'est dans ce triple océan que vivront à jamais les habitants transfigurés de la Cité du bien.

Nous connaissons le terme final auquel le Saint-Esprit conduit l'humanité, docile à son action. Il nous reste à nommer l'éternelle demeure, où l'Esprit du mal entraîne ses adeptes : c'est le dernier trait du parallélisme entre l'œuvre divine et l'œuvre satanique.

Le ciel de Satan, c'est l'enfer.

Vie et vie éternelle, lumière et lumière éternelle, amour et amour éternel, bonheur et bonheur éternel: Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront aux siècles des siècles. Voilà le ciel du Saint-Esprit.

Mort et mort éternelle, ténèbres et ténèbres éternelles, haine et haine éternelle, supplices et supplices éternels: Ils seront tourmentés nuit et jour pendant les siècles des siècles. Voilà le ciel de Satan (Apoc., XX, 10.)

Entre ces deux séjours, pas de milieu. A chaque heure, l'humanité entre dans l'un ou dans l'autre. Elle y entre et n'en sort plus. Comment éviter l'enfer et arriver au ciel ? Telle vie, telle mort. Vivre sous l'em-

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pire du Saint-Esprit, afin de mourir dans sa grâce; mourir dans la grâce, afin de régner dans la gloire pour l'homme, tout est là. Pour les sociétés aussi tout est là. Bien qu'elles n'aillent pas en corps dans l'autre monde, malheur aux nations qui se soustraient à l'action de l'Esprit de justice et de vérité. Elles font peur et pitié ; et leur histoire véritable ne peut s'écrire qu'avec des larmes, du sang et de la boue. Mais comment vivre sous l'empire du Saint-Esprit? En lui rendant le culte qui seul peut nous mériter ses faveurs. Quel est ce culte? Les chapitres suivants nous l'apprendront.

CHAPITRE XLI. LE CULTE DU SAINT-ESPRIT. Disproportion entre le travail et la récompense : explication. - Le monde doit un culte au Saint-Esprit. - Prédicateurs de ce culte : Dieu, Notre-Seigneur, les Apôtres, les Pères, l'Église. - Témoignages. - Nécessité plus grande aujourd'hui que jamais du culte du Saint-Esprit.

En haut les cœurs : Sursum corda. Les souffrances de ce temps ne sont rien, près de la future gloire qui se révélera en nous. A la pensée du fruit de la vie éternelle, s'il nous reste quelque rayon de vraie lumière, quelque sentiment de noble, ambition, nous dirons avec l'Apôtre : Pour gagner le ciel, j'ai fait litière de tout: Candidats de l'éternité, nous imiterons le marchand de pierres précieuses dont parle l'Évangile. Il trouve une perle qui, à elle seule, est un trésor. Au lieu de dépenser son temps à chercher, et son argent à acheter d'autres pierres, il achète celle-là, et devient le plus riche et le plus heureux des marchands.

Mais quoi! une si grande récompense pour si peu de travail! L'infini pour le fini! quel est ce mystère? Le Saint-Esprit est l'amour infini ; et le ciel, c'est le règne de l'amour infini. Le comment de la proportion nous est caché : mais le fait est incontestable. Il nous est garanti par la parole divine, et rendu sensible par des images présentes à tous les yeux. Qui n'a vu la beauté,

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la grandeur, la prodigieuse multiplicité des fruits de certains arbres? Un instant médité, ce spectacle nous dit : Pour obtenir de quoi s'abriter contre les ardeurs du soleil, réchauffer son foyer, couvrir sa table de fruits succulents, pendant des années entières, il suffit à l'homme de faire le sacrifice d'un seul fruit, capable, tout au plus, de satisfaire une légère sensualité.

Celui qui multiplie d'une manière si étonnante le fruit des arbres nous a promis de multiplier, d'après la même loi, le fruit de nos œuvres : Centuplum accipiet. Qui a le droit de douter de sa parole, ou de limiter sa puissance? Les merveilles qui éclatent dans l'ordre matériel, ne représentent même que très imparfaitement les miracles qui s'accomplissent dans l'ordre moral. Autant il y a de différence entre l'humble semence, mise en terre, et l'arbre magnifique, couvert, suivant la saison, de fleurs et de fruits; autant et plus il y en aura entre le plaisir momentané, dont nous faisons le sacrifice ou acceptons volontairement la privation, et les torrents de voluptés éternelles dont nous serons inondés.

Or, le fruit naît du fruit. Le fruit de la vie éternelle naît des fruits du temps, et nous les connaissons. Il reste à dire comment il faut les cultiver. Il faut les cultiver en cultivant l'arbre qui les porte : cet arbre n'est autre que le Saint-Esprit lui-même (S. Aug., Enarrat, in ps. 145, n. 11, opp. t. IV p. 2333, edit. noviss.) De quelle manière le cultiver? En lui rendant le culte qu'il mérite. De là,


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deux questions : Le monde doit-il un culte au Saint-Esprit? quel est ce culte?

1° Le monde doit-il un culte au Saint-Esprit? Quand je veux obtenir la réponse à une question d'histoire ou d'astronomie, j'interroge les historiens ou les astronomes. Pour savoir si le monde doit un culte au Saint-Esprit, je m'adresse aux maîtres de la science divine. Ces maîtres sont : Dieu lui-même, Notre-Seigneur, les Apôtres, les Pères, l'Église. Depuis l'origine du monde, tous ces maîtres n'ont qu'une voix pour dire, de génération en génération, à l'éternel soldat qu'on appelle le genre humain : Tes ennemis les plus redoutables ne sont pas ceux que tu vois, les hommes de chair et de sang. Pour toi, la vraie lutte est contre l'Esprit du mal et ses bataillons invisibles. Veux-tu connaître leur nature? elle est supérieure à la tienne. Leur caractère? ils sont la méchanceté même. Leur nombre? il est incalculable. Leurs artifices? ils sont les pères du mensonge. Leur demeure? ils habitent l'air que tu respires et fondent sur toi plus rapides que l'oiseau de proie. Seul, un esprit peut lutter contre un esprit, et l'Esprit du bien, contre l'Esprit du mal. Se tenir caché sous l'aile de l'Esprit du bien, ou tomber sous la griffe de l'Esprit du mal, est l'inévitable condition de ton existence (Eph., VI, 12; Corn. a Lap., ibid; I Petr., V, 8.) Ainsi parlent tous ensemble les maîtres de la science. Écoutons-les chacun en particulier.

Dieu. Afin de rendre toujours présente à l'homme la nécessité du culte du Saint-Esprit, Dieu a écrit deux grands livres : le monde et la Bible. Avec une égale éloquence ces deux livres racontent les gloires du Saint

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Esprit, son amour impérissable pour l'humanité et l'indispensable nécessité de son assistance. Le ciel avec ses soleils, la terre avec ses richesses, la mer avec ses lois, le chaos lui-même qu'il débrouille et qu'il féconde, parlent de Lui, comme ils parlent du Fils et du Père. Plus de cent cinquante fois, l'Ancien Testament nomme, en la bénissant, la troisième personne de l'adorable Trinité. Deux cent dix fois le même hommage lui est rendu dans le Nouveau Testament.

Que révèle cette répétition si fréquente, sinon le rôle souverain et éternel du Saint-Esprit dans l'œuvre de la création, du gouvernement et de la rédemption du monde? Que prêche-t-elle, sinon le devoir imposé aux hommes et aux anges de le tenir constamment, avec le Père et le Fils, en tête de leurs pensées, de leurs prières et de leurs adorations? Ajoutons que si, dans ce culte incessant, une préférence devait avoir lieu, ce serait en faveur du Saint-Esprit. Amour substantiel du Père et du Fils, il ne se révèle que par des bienfaits. Tous les dons de la nature et de la grâce viennent directement de lui.

Notre-Seigneur. A la voix de la Bible et des créatures se joint celle de la Vérité en personne, le Verbe incarné. Exemples et paroles, le divin Précepteur du genre humain n'a rien omis pour nous faire aimer le Saint-Esprit et mettre en lui toute notre confiance. Ce qu'était Jean-Baptiste à son égard, il semble l'être lui-même à l'égard du Saint-Esprit. Le fils de Zacharie, le plus grand des enfants des hommes, est choisi pour le précurseur du Messie. Le fils de Dieu lui-même prend le rôle de précurseur à l'égard du Saint-Esprit, et paraît n'avoir d'autre but que de préparer le monde à le recevoir.

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Il a résolu de se faire homme, mais il veut que sa mère soit l'épouse du Saint-Esprit. Il veut que son corps soit formé par l'opération du Saint-Esprit. Il vent qu'au jour de son baptême le Saint-Esprit descende visiblement sur lui et qu'il le conduise au désert, afin de le préparer à sa mission. Pendant tout le cours de sa vie mortelle, il se montre constamment sous la dépendance du Saint-Esprit. Arrive l'heure solennelle où il doit sauver le monde par son sang : c'est le Saint-Esprit qui le conduit au Calvaire. Il meurt, et c'est le Saint-Esprit qui le retire vivant du tombeau (Matt'., IV, 1; XII, 18, 28; Hebr., IX, 14; Rom., XII, 32.)

Faut-il défendre les droits du Saint-Esprit? il semble oublier les siens. Lui-même a prononcé cette sentence : « Quiconque aura dit une parole contre le Fils de l'homme, elle lui sera pardonnée; mais celui qui l'aura dite contre le Saint-Esprit, le pardon ne lui sera accordé ni en ce monde ni dans l'autre. » (Matt., XII, 32.) Faut-il lui faire place dans les ânes? il n'hésite pas à se séparer de tout ce qu'il a de plus cher au monde, dans la crainte que sa présence ne soit un obstacle au règne absolu du Saint-Esprit (Joan., XVI, 7.) Telles ont été les paroles et la conduite de la seconde personne de la Trinité à l'égard de la troisième. Jamais le ciel et la terre n'ont entendu, jamais ils n'entendront rien de si éloquent, sur l'excellence du Saint-Esprit, sur le culte qui lui est dû et sur la nécessité de son règne.

Les Apôtres. Instruits à l'école du Verbe et formés par le Saint-Esprit lui-même, les apôtres parlent de sa plénitude. Devant les nouveaux fidèles et devant les

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persécuteurs, dans leurs écrits et dans leurs discours, toujours ils ont le Saint-Esprit sur les lèvres. Aux diacres le soin de nourrir les pauvres; à eux, la mission d'annoncer le Saint-Esprit, de le communiquer au monde et de proclamer partout l'indispensable nécessité de se soumettre à son empire. Rien de plus logique. Quelle est, en effet, leur vocation, et pourquoi sont-ils apôtres? Leur vocation est une lutte à outrance contre l'Esprit du mal, Satan, Dieu et roi du monde. Apôtres, leur raison d'être est de chasser l'usurpateur et de faire régner l'Esprit du bien.

Comme des nuées bienfaisantes, poussées par le Vent du Cénacle, ils se répandent aux quatre coins du ciel et font pleuvoir, sur toutes les parties de la terre, l'Esprit qui réside en eux. Le géant de cette grande bataille, saint Paul, le promène pendant trente ans, de l'Orient à l'Occident, et de l'Occident à l'Orient. En tous lieux il exalte les gloires du Saint-Esprit, révèle sa présence par d'éclatants miracles, et ne cesse de crier aux juifs et aux païens, aux Grecs et aux Barbares « Recevez le Saint-Esprit ; gardez-vous de contrister le Saint-Esprit ; surtout gardez-vous de l'éteindre. Autrement, vous resterez ou vous retomberez sous l'empire de l'Esprit infernal. Qui n'a pas l'Esprit de Jésus-Christ ne lui appartient pas. Sans le Saint-Esprit vous ne pouvez rien dans l'ordre du salut, pas même prononcer le nom de l'auteur du salut et de la grâce. » (Eph., I, 17; IV, 30; I Thess., V, 19; Galat., V, 16, 17; Rom., VIII, 9; I Cor., XII, 3.)

Ce que Paul enseigne à Thessalonique, à Éphèse, à Athènes, à Corinthe, Pierre l'enseigne à Jérusalem, à Antioche, à Rome; Barthélemy en Arménie; Thomas

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aux Indes; André en Scythie ; Jacques en Espagne; Mathieu en Éthiopie. Ainsi les apôtres nous apparaissent comme les hommes du Saint-Esprit. Leurs prédications, leurs voyages, leurs miracles, leur vie sublime, et leur mort, non moins sublime que leur vie, peuvent se définir : le Saint-Esprit annoncé, communiqué, présenté à l'amour et à l'obéissance du monde entier. Or, la conservation des êtres n'est que la continuation de leur création. Si donc le monde chrétien, formé par le Saint-Esprit veut rester chrétien, il faut de toute nécessité qu'il demeure fidèle au principe de son origine. Grand sujet de réflexions pour notre époque!

Les Pères. Aux apôtres succèdent les Pères de l'Église et les docteurs. Ils ont vu de leurs yeux la plus étonnante de toutes les révolutions : Satan chassé de son empire, et l'humanité, délivrée de l'esclavage, passer à la liberté, à la lumière, aux vertus de l'Évangile. Aucun d'eux n'ignore que ce miracle de la régénération du monde, plus grand que celui de la création, commencé, non à Bethléem, mais au Cénacle, et qu'il est l'œuvre du Saint-Esprit. A perpétuer, à étendre cette œuvre merveilleuse, leur vie se consume : comme celle des apôtres s'était consumée à l'établir. Dès les premiers siècles, l'histoire nous montre les plus beaux génies de l'Orient et de l'Occident, consacrant leur savoir et leur éloquence à expliquer les prérogatives du Saint-Esprit, à venger sa divinité, à expliquer ses opérations merveilleuses, à prouver la nécessité de son règne et à solliciter pour lui les adorations du genre humain.

A l'exemple du grand Apôtre, saint Chrysostome, saint Augustin, saint Jérôme, parlent sans cesse du divin Paraclet. Dydime, saint Basile, saint Ambroise lui consa

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crent chacun un traité particulier. Les ouvrages immortels de saint Cyprien, de saint Athanase, de saint Cyrille, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Hilaire, de saint Léon, de saint Grégoire le Grand, de Bède le Vénérable, de saint Bernard, de Rupert, de saint Thomas, de saint Bonaventure, de saint Bernard, de saint Antonin et d'une foule d'autres sont autant de canaux dans lesquels coule à pleins bords l'enseignement apostolique du Saint-Esprit. A tous ces grands hommes, fondateurs des sociétés chrétiennes, rien n'est plus à cœur que d'inculquer au monde la nécessité permanente, dans laquelle il se trouve de vivre sous l'empire du Saint-Esprit ou sous l'empire de Satan.

Au nom de tous, laissons parler saint Bernard et saint Chrysostome. « Nous avons, dit le premier, deux gages de l'amour de Dieu pour nous : l'effusion du sang de Jésus-Christ, et l'effusion du Saint-Esprit. L'un ne sert de rien sans l'autre. Le Saint-Esprit n'est donné qu'à ceux qui croient en Jésus crucifié. Mais la foi ne sert de rien, si elle n'opère par la charité. Or, la charité est un don du Saint-Esprit. » (Epist. 107 ad Thom., Praeposit. De Beverla, opp. T. I, p. 294, n. 8 et 9, edit. noviss.)

Saint Chrysostome : « Sans le Saint-Esprit, les fidèles ne pourraient ni prier Dieu ni l'appeler leur, père. Sans lui, il n'y aurait ni science, ni sagesse dans l'Eglise, ni pasteurs, ni docteurs, ni sanctificateur. En un mot, sans lui l'Église n'existerait pas. » (Nisi esset Spiritus sanctus pastores et doctores in Ecclesia non essent... Nisi Spiritus adesset, Ecclesia non consisteret. In sanct. Pentecost., hom. I, n. 4, opp. t. II, p. 543; id., t. IX, p. 40; id., t.. XII, p. 296, 297.)

Mais s'il n'y avait ni Église, ni prêtres, ni docteurs,

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ni possibilité de prier, ni moyen de profiter du sang du Calvaire, comment nous soustraire à l'empire du démon? Or, sans le Saint-Esprit, rien de tout cela n'existerait. Les parties du monde civilisées par le christianisme seraient encore comme la Chine, les Indes, l'Afrique, le Japon, le Thibet, sous la domination absolue du prince des ténèbres. Tel est l'enseignement traditionnel des Pères de l'Église. Se peut-il quelque chose de plus fort sur la nécessité de connaître le Saint-Esprit, de l'aimer, de l'adorer et de se soumettre à son empire?

L'Église. Afin de le rendre ineffaçable, en le rendant populaire, l'Église a soin de traduire en acte cet enseignement fondamental. Outre le signe de la croix, dont le fréquent usage, si recommandé par elle (un décret de Pie IX attache 50 jours d'indulgence à la pratique de ce signe vénérable. - Voir notre ouvrage : Le Signe de la Croix au XIXe siècle), redit plusieurs fois le jour à tous ses enfants le nom et l'influence nécessaire du céleste Consolateur, elle emploie mille moyens de le tenir présent à leur pensée.

Quoiqu'il soit avec le Père et le Fils l'objet invariable de sa liturgie, elle veut qu'une fête, solennelle entre toutes, vienne chaque année, de génération en génération, rappeler à la reconnaissance des nations baptisées. Celui à qui le monde doit tout : lumière, charité, liberté, civilisation dans le temps, glorification dans l'éternité.

Se présente-t-il dans sa propre vie, dans la vie des peuples, ou même dans celles des particuliers, des circonstances où la sagesse d'en haut devient particulièrement nécessaire ? l'Église ne manque jamais de s'adresser au Saint-Esprit.

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La métropole du monde catholique, Rome, est en deuil. La mort qui ne respecte rien a frappé son pontife et son roi. A Pierre il faut donner un successeur, au Fils de Dieu un vicaire. Le sacré collège est assemblé, un silence profond enveloppe le sanctuaire où va se continuer la chaîne des Pontifes. Par où commencera l'acte décisif, qui doit remettre aux mains d'un faible mortel les destinées du monde civilisé? Le premier mot qui s'échappe des lèvres de tous ces vieillards, prosternés devant Dieu, c'est une invocation à l'Esprit de sagesse, l'hymne tant de fois séculaire : Veni creator Spiritus.

Comme se perpétue le pontificat, ainsi se perpétue le sacerdoce. Voyez cette troupe de jeunes lévites qui s'avancent modestes et timides vers l'évêque, dont la main doit les consacrer prêtres, suivant l'ordre de Melchisédech. Hérauts de la foi, modèles des peuples, missionnaires aux lointains rivages, martyrs peut-être s'ils ont besoin de grandes vertus, le consécrateur a besoin de grandes lumières. Pour obtenir aux premiers l'héroïsme, au second le discernement, à qui l'Église va-t-elle s'adresser? au Saint-Esprit. Dans l'ordination, comme dans le conclave, l'hymne royale monte vers le ciel, et commence, en la consacrant, l'auguste cérémonie : Veni creator Spiritus. Ainsi, depuis le pontife placé au sommet de l'échelle sacrée, jusqu'au lévite assis sur le dernier degré, la hiérarchie de l'Église se perpétue sous l'influence de l'adorable Esprit qui la forma.

Dans son incompréhensible tendresse pour les enfants des hommes, Dieu en personne daigne habiter sur la terre : il permet que des temples lui soient élevés. Qui rendra dignes de lui ces édifices matériels ? Qui fera de

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nouveaux cieux? Le même Esprit qui des chastes en trailles de Marie, fit le sanctuaire du Verbe éternel. A la voix de l'Église, il descendra sur ces demeures terrestres, les purifiera, les embaumera de sa divine essence; et, pour toujours, les rendra chères à Dieu et respectables aux hommes. L'invocation solennelle commence l'imposante dédicace et va solliciter sur son trône l'Esprit sanctificateur : Veni, creator Spiritus.

Des temples plus augustes doivent être consacrés. Aux pauvres, aux orphelins, aux malades, il faut des pères et des mères, des frères et des sœurs qui épousent toutes leurs souffrances, soulagent tous leurs besoins, depuis le berceau jusqu'à la tombe et au delà. Qui opérera ce miracle, inconnu du monde avant la Pentecôte chrétienne ? L'Esprit de dévouement sera d'abord invoqué. De même qu'au jour du Cénacle, il descendra; et, sa puissante action formant des cœurs nouveaux, le monde aura, dans les religieux et les religieuses, des générations sans cesse renaissantes d'apôtres et de martyrs de la charité : Veni creator Spiritus.

Grâce à de perfides intelligences avec le cœur de l'homme, l'Esprit du mal réussit trop souvent à franchir l'enceinte de la Cité du bien. La zizanie est semée dans le champ du père de famille. A la vue de la défection des uns, de la connivence et de la lâcheté des autres, l'alarme gagne les chefs du troupeau. Une régénération générale ou partielle devient nécessaire. Alors l'Église recourt à ces grands moyens qu'on appelle les conciles et les missions.

Recueillie, comme les apôtres au Cénacle, elle commence invariablement par invoquer l'Esprit qui la forma et qui, en la formant, renouvela de fond en

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comble la face de la terre. Par ses prières et par ses chants, elle le conjure d'illuminer les intelligences ; de dicter lui-même les décisions de fa foi et les règles des mœurs; de donner l'efficacité à la parole du Verbe, de purifier les cœurs et de leur rendre, avec la vie surnaturelle, le courage de la lutte. Sous l'influence toujours ancienne et toujours nouvelle de l'Esprit créateur, de vives lumières jaillissent sur le monde, et des transformations merveilleuses s'accomplissent dans ces nouveaux cénacles : Veni creator Spiritus.

Non moins que l'homme chrétien, l'homme social a besoin du Saint-Esprit. Dans toutes les occasions solennelles, l'Église prend soin de le lui rappeler. La mort qui frappe les pontifes n'épargne pas les rois. Un trône est vacant, il faut le remplir. Donner un roi à une nation, c'est lui faire le plus précieux ou le plus funeste présent. Évêque du dehors, protecteur, modèle et père des peuples : voilà les noms du roi chrétien. Dans ces noms, quels devoirs? qui l'élèvera à la hauteur de sa dignité? qui lui apprendra que le pouvoir est une charge? qui le dépouillera de lui-même pour en faire l'homme de tous? Seul le Saint-Esprit peut opérer ce difficile miracle.

L'Église le sait; et le sacre des rois n'est qu'une invocation perpétuelle à l'Esprit de force, de lumière, de justice et de charité. Dans cette consécration redoutable qui dit aux rois de la terre : Vous êtes les vassaux du Roi du ciel, et vous devez être ses images vivantes; à Lui vous devrez, comme le dernier de vos sujets, rendre compte de votre administration : quelles garanties de bonheur temporel pour les peuples et de salut éternel pour les âmes! Pour les dynasties elles-mêmes,

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quel gage de durée! Météores passagers ou fléaux permanents : voilà ce qu'elles ont été, ce qu'elles seront toujours, si elles ne sont soutenues et dirigés par l'Esprit de Dieu : Veni creator Spiritus.

Faire des lois et les appliquer avec discernement, c'est-à-dire tout à la fois distinguer le juste de l'injuste, frapper utilement le coupable ou absoudre courageusement l'innocent, n'importe pas moins au bonheur des nations que la consécration des rois. La prospérité publique, la paix au dedans, le respect au dehors, la fortune, l'honneur, la liberté, la sécurité, la vie même des citoyens sont entre les mains du législateur et du juge. Quelle responsabilité!

Salomon lui-même n'en connaissait pas de plus redoutable. Le paganisme, on ne s'en doutait pas, ou n'en tenait pas compte. Ses codes témoignent qu'il ne consultait que des règles vulgaires de la prudence humaine, ou le dictamen incertain de l'équité naturelle : trop souvent même il n'invoquait d'autres dieux que l'intérêt, le caprice ou la force. Aux mêmes sources de droit puisent encore les peuples non chrétiens, et peu à peu ceux qui cessent de l'être. De là, le scandale de leurs législations et les iniquités de leur justice.

En sera-t-il ainsi des nations sorties du Cénacle? nullement. L'Église veut que les législateurs et les magistrats chrétiens cherchent leurs inspirations à la source même de la vérité, et prennent pour règle invariable la loi immaculée dont l'Esprit-Saint est en même temps l'auteur et l'interprète (On ne cesse de répéter, après Bossuet, que le droit romain, c'est la raison écrite. Rien de plus faux. La vraie raison écrite, c'est le décalogue. Il n'y en a pas, il n'y en aura jamais d'autre) : Veni creator Spiritus.


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Pendant combien de siècles la vieille Europe n'a-t-elle pas vu ses assemblées politiques, ses états généraux, ses parlements, ses tribunaux ouvrir leurs sessions, en invoquant sérieusement l'Esprit de sagesse, et de lumière, sans lequel toute législation est défectueuse, toute justice aveugle, toute science dangereuse ou vaine ? Sa piété ne fut pas stérile. Tant que le Saint-Esprit dirigea leurs travaux, les législateurs et les magistrats ne souillèrent les codes modernes d'aucune loi antichrétienne, ni les annales des tribunaux d'aucune énormité judirique.

Faire invoquer le Saint-Esprit dans les grandes circonstances, où doivent se discuter les intérêts généraux des sociétés chrétiennes, ne suffit pas à l'Église. Elle recommande à tous ses enfants, quels que soient leur âge et leur état, de recourir à lui au commencement de leurs occupations. Ainsi, plusieurs fois le jour, sur tous les points du globe, l'enfant chrétien, qui étudie les sciences sacrées ou profanes, appelle au secours de sa jeune intelligence l'Esprit de lumière, de courage et de pureté.

S'agit-il pour les générations qui entrent dans la lutte de la vie de recevoir la troisième personne de la Trinité ? c'est alors que l'Église multiplie les efforts de sa sollicitude maternelle. Instructions prolongées, prières publiques et particulières, purification de l'âme par les sacrements, annonce solennelle du pontife : tout est mis en œuvre pour faire de chaque paroisse un nouveau cénacle (S'i1 est infiniment regrettable que ces sages intentions de l'Église ne soient pas toujours remplies, et que, suivant un mot vulgaire, la confirmation soit escamotée au profit de la première communion.)

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Tels sont, avec beaucoup d'autres, les moyens sans cesse employés par l'Église, pour rendre le Saint-Esprit toujours présent à la mémoire et au cœur de ses enfants. Peut-elle nous redire avec plus de force le besoin continuel que nous avons de lui, comme hommes et comme chrétiens ? Est-il permis de mépriser les recommandations si pressantes de la plus sage des mères ? N'y aurait-il aucune ingratitude à oublier. Celui de qui toute créature tient tous les dons qu'elle possède ? A prétendre nous passer de Lui, environnés d'ennemis comme nous le sommes, n'y aurait-il aucun danger ?

Ce danger n'est-il pas le même pour les sociétés que pour les individus ? Peuvent-elles donc échapper à l'alternative impitoyable de vivre sous l'empire de l'Esprit du bien, ou sous la tyrannie de l'Esprit du mal? Notre époque en particulier jouit-elle à cet égard de quelque immunité? Hélas! pour elle, plus que pour toute autre, le culte du Saint-Esprit est, au point de vue purement social, la grande nécessité du moment.

Cette époque, qui se croit si maîtresse d'elle-même, où en est-elle? Interrogeons ses actes et ses tendances. Le luxe effréné qui la dévore et qui appelle à grands cris la formidable réaction du pauvre contre le riche, qu'on appelle le socialisme; le sacrifice perpétuel, et de jour en jour plus commun, de la conscience, de l'honneur, de l'intelligence, de la vie publique et de la vie privée, au culte de la chair; l'insurrection générale, inouïe, opiniâtre des nations contre Dieu et contre son Christ; les torrents de doctrines empoisonnés nuit et jour répandues sur le monde, terribles semailles, qui seront inévitablement suivies d'une moisson plus terrible encore : est-ce le Saint-Esprit qui inspire et qui fait

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toutes ces choses? Si ce n'est pas l'Esprit de vie, c'est l'Esprit de mort.

Auquel des deux appartiendra l'avenir? Qui vent le savoir dès aujourd'hui n'a que faire d'interroger la science ou la diplomatie, il lui suffit de regarder de quel côté se tournent les nations. Toute la question est là. Pour nous, si quelque chose est évident, c'est que le monde actuel doit au Saint-Esprit le même culte, nous voulons dire les mêmes ardentes prières, que doit à son unique libérateur le malheureux suspendu par un fil au-dessus d'un abîme sans fond. Cette situation, qui la comprendra? Ce besoin, qui le sentira ? Ce devoir, qui le remplira ? Personne ou à peu près ; et ce n'est pas la moindre preuve que ce que nous disons est la vérité : Terribili et ei qui aufert Spiritum principum.

CHAPITRE XLII. (SUITE DU PRÉCÉDENT.) Quel culte le monde doit au Saint-Esprit. - Culte de latrie. - Culte intérieur. - Culte extérieur. - Culte public. - Culte domestique. - Culte privé. - Pratique du culte du Saint-Esprit : le souvenir, la prière. - Pourquoi on s'adresse au Saint-Esprit pour obtenir des lumières, et non pas au Fils. - Imitation : chasteté, charité. - Ordres du Saint-Esprit : leur histoire. - Confréries du Saint-Esprit. Leur origine, leurs oeuvres, leur but. - Nécessité de les rétablir.

2° Quel culte le monde doit-il au Saint-Esprit? Comme le Père et le Fils, le Saint-Esprit est Dieu. Comme le Père et le Fils, il a donc droit au culte de latrie. Ce culte souverain est intérieur et extérieur, public et privé. Sous tous ces rapports, obligatoire à l'égard du Père et du Fils, il l'est également à l'égard du Saint-Esprit. Osons ajouter qu'en réparation du long oubli dont l'Europe moderne est coupable, et à raison de l'invasion menaçante de l'Esprit du mal, la troisième personne de la sainte Trinité doit être aujourd'hui l'objet d'un culte de préférence, d'un culte plus ardent que jamais.

Quand au culte intérieur, il consiste dans la foi, dans l'espérance et dans la charité (…Fide, spe, charitate, colendum Deum. S. Aug. Euchyrid., c. III.) Croire que le Saint-Esprit est Dieu, comme le Père et le Fils ; comme eux, personne distincte; avec eux, un en nature; à eux,

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égal en tout; comme eux, éternel, tout-puissant, infiniment bon, infiniment parfait; croire tout cela du Saint-Esprit, comme on le croit du Père et du Fils ; espérer dans le Saint-Esprit, comme on espère dans les deux autres personnes de l'adorable Trinité; aimer le Saint-Esprit d'un amour souverain, de complaisance, de reconnaissance, d'espérance; comme on aime, et pour les mêmes motifs, le Fils et le Père : tels sont les trois actes fondamentaux du culte intérieur que le monde doit au Saint-Esprit.

Nous disons : amour de complaisance, à cause des amabilités infinies du Saint-Esprit. Amour de reconnaissance, à cause de ses bienfaits. Sans parler des autres, le monde lui doit : la Sainte Vierge, l'Homme Dieu, l'Église et le chrétien. Amour d'espérance, à cause de ses magnifiques promesses : le ciel sera le règne spécial du Saint-Esprit, puisqu'il sera le règne de la charité (Corn. Lapid., in Luc., I, 35.)

Comme le rayon sort du foyer, le culte extérieur sort nécessairement du culte intérieur, et n'est pas moins obligatoire. Il est impossible à l'homme, composé d'une double substance, de ne pas manifester par des signes extérieurs, les sentiments qui agitent son âme. II y a mieux : tous ses actes extérieurs ne sont que la traduction de ses pensées et de ses sentiments intérieurs. Outre qu'il lui faudrait faire une violence continuelle à sa nature, pour refouler au fond de son âme ce qui tend impérieusement et constamment à se manifester, l'homme doit à Dieu l'hommage de ses sens, aussi bien que l'hommage de son esprit. Ainsi, tous les actes

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extérieurs d'adoration, les prières, le sacrifice, l'action de grâces qu'il doit au Père et au Fils, il les doit au Saint-Esprit.

L'homme n'est pas un être isolé, mais un être social. A ce titre il est tenu de rendre à Dieu un culte public. Dieu, ayant fait les familles, les peuples et la société, comme il a fait les individus, a droit aux hommages de l'être collectif, comme il a droit aux hommages de l'être individuel. Personnes publiques, les êtres collectifs ne peuvent payer à Dieu leur tribut que par des adorations collectives. Un peuple sans culte public serait un peuple athée; et comme un peuple athée n'exista jamais, delà, depuis l'origine du monde et sur tous les points du globe, un culte public.

Ajoutons que ce culte est tout à l'avantage des nations elles en ont besoin pour vivre. Un simple raisonnement suffit à le prouver : point de société sans religion; point de religion sans culte intérieur; point de culte intérieur sans culte extérieur. Toutes ces propositions sont autant d'axiomes de géométrie morale et autant de lois sociales et politiques, dont aucune époque, aucune nation ne se dispense impunément.

Non moins nécessaire que le culte public, le culte privé doit se manifester par le souvenir du Saint-Esprit, par la prière, par l'imitation, par la crainte de l'offenser.

Le souvenir est le pouls de l'amitié. Tant qu'il bat, l'amitié existe. De quelle force, et avec quelle fréquence ne doit pas battre notre coeur pour le Saint-Esprit? Amour consubstantiel du Père et du Fils, amour éternellement actif, source de tous les biens de la nature et de la grâce dont nous jouissons ici-bas, il est encore

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le roi du siècle futur, où il béatifiera les élus par l'effusion, sans limites et sans fin, des voluptés divines.

En attendant, par combien de moyens il sollicite notre amour! L'air que nous respirons, l'étoile qui brille au firmament, les arbres chargés de fruits, les riches moissons, les fleurs si odorantes, si variées et si belles, toutes les créatures, qui ne semblent respirer que pour nous rendre service, nous crient d'une voix infatigable : Aimez l'Esprit d'amour qui nous a faites comme vous, et qui ne nous a faites que pour vous.

Si nous entendons cette voix, et qui pourrait ne pas l'entendre! l'amour du Saint-Esprit coulera de notre cœur, comme le ruisseau de la source. En le manifestant, l'action de grâces, l'invocation, l'adoration, les confidences intimes, la prière sous toutes les formes, deviendront, entre le monde et le Saint-Esprit, le lien d'un commerce habituel, dont tout le bénéfice sera pour nous.

Dans nos doutes, dans nos perplexités, dans nos maladies de l'âme et du corps, à qui nous adresser avec plus de chance de succès? Surtout, quel défenseur invoquer, à la pensée des catastrophes dont nous menace le rapide envahissement de l'Esprit du mal? Seul l'Esprit du bien peut en arrêter les progrès. C'est redire que la dévotion du Saint-Esprit doit être la dévotion favorite des chrétiens modernes, et que les inimitables prières, inspirées par la foi de nos aïeux, doivent s'exhaler de notre coeur, presque aussi fréquemment que la respiration sort de nos lèvres : Veni creator Spiritus; Veni, sancte Spiritus, etc.

Ici se présente une question : Quand on a besoin de lumières, pourquoi s'adresser au Saint-Esprit et non pas

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au Fils, qui est la lumière du monde : Ego lux mundi? Cette pratique n'est-elle pas en opposition avec l'usage reçu d'attribuer au Père la puissance, au Fils la sagesse et au Saint-Esprit la charité ?

Il est facile de répondre que la lumière est un don de Dieu, et que le don étant un acte d'amour, il est naturel de la demander au Saint-Esprit, qui est l'amour par essence, et par conséquent le principe de tous les dons. On peut ajouter qu'étant Dieu, le Saint-Esprit est lumière, comme le Fils lui-même ; et que l'amour, principal attribut du Saint-Esprit, est la vraie lumière, dont l'esprit et le cœur sont également éclairés. D'où il résulte que le meilleur conseiller, le plus sûr casuiste, c'est l'amour de Dieu et du prochain, dont le Saint-Esprit est la source.

D'ailleurs, en suivant cette pratique séculaire, l'Église ne fait que se conformer aux intentions de Notre-Seigneur. N'est-ce pas lui-même qui nous a enseigné à regarder le Saint-Esprit comme le foyer de la lumière et l'oracle de la vérité? Dans la personne des apôtres, il a dit à son épouse, une fois pour toutes : «Lorsque l'Esprit que je vous enverrai sera venu, c'est lui qui vous enseignera toute vérité. » (Joan., XVI, 13.) Ainsi rien n'a changé; ni le rôle d'infériorité que le Verbe fait chair prend à l'égard du Saint-Esprit, ni la mission spéciale du Saint-Esprit. Lumière des prophètes dans l'Ancien Testament, locutus per prophetas, il continue, dans le Nouveau, d'être l'inspirateur de l'Église et de tous les enfants de l'Église.

Cependant les adorations et les prières ne suffisent

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pas pour constituer le véritable culte du Saint-Esprit. Tout culte a pour but de rapprocher l'adorateur de l'être adoré. Ce rapprochement consiste essentiellement dans l'imitation. Imiter le Saint-Esprit est donc la partie fondamentale de son culte. Or, la pureté et la charité sont les attributs distinctifs du Saint-Esprit. Il s'ensuit que les imiter forme l'essence de son culte.

La pureté des affections, c'est-à-dire le dégagement du cœur de toute attache déréglée, est tellement voulue du Saint-Esprit, que l'ombre seule d'une pareille imperfection l'aurait empêché de descendre dans le cour des apôtres. S'il en est ainsi, prétendre qu'il choisira pour demeure une âme esclave de la chair, serait une grossière illusion. Sanctifier nos affections et nos pensées est donc le premier pas à faire dans l'imitation et dans le culte du Saint-Esprit.

L'autre attribut de la troisième personne de la Trinité, c'est la charité. D'une part, la charité tend à l'union, et l'union fait la force; d'autre part, la charité se manifeste par des œuvres. Cette seconde pratique du culte du Saint-Esprit n'est pas moins nécessaire que la première. De là, dans les siècles chrétiens, les Ordres militaires du Saint-Esprit, et les nombreuses associations de charité spirituelle et corporelle, connues sous le nom de Confréries du Saint-Esprit. Un mot sur ces institutions, dont l'existence seule caractérise l'Esprit qui régnait sur la vieille Europe.

Au quatorzième siècle, malgré la décadence des mœurs, le Saint-Esprit était encore assez populaire, même dans les hautes classes de la société, pour permettre aux rois de le faire honorer d'un culte éclatant, par la fleur de leur noblesse. Le jour de la Pentecôte, 1352, Louis de

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Tarente, ayant été couronné roi de Jérusalem et de Sicile, institua, en l'honneur du Saint-Esprit, à qui il se tenait pour redevable de cette insigne faveur, l'ordre militaire du Saint-Esprit au Droit-Désir.

Lui-même en rédigea les statuts, qui commencent ainsi : « Ce sont les chapitres faits et trouvés par le très excellent prince Monseigneur le roy Loys, par la grâce de Dieu, roy de Jérusalem et de Sicile, alle honneur du Saint-Esprit, trouveur et fondeur de la très noble compagnie du Saint-Esprit au Droit-Désir, commencée le jour de la Penthecoste de l'an de grâce MCCCLII.

« Nous, Loys, par la gràce de Dieu, roy de Jérusalem et de Sicile, alle honneur du Saint-Esprit, lequel jour, par sa grâce, nous fusmes couronnez de nos royaumes, en essaucement et accroissement d'honneur, avons ordonné de faire une Compagnie de chevaliers qui seront appelez les chevaliers du Saint-Esprit au Droit-Désir, et les dits chevaliers seront an nombre de trois cents; desquels Nous, comme trouveur et fondeur de cette Compagnie, serons princeps : et aussi doivent être tous nos successeurs roys de Jérusalem et de Sicile . » (Voir Guistiniani Ist. Di tutti gli ordin. mitit., et Hélyot, Hist. des ordres religieux. T. VIII, p. 319, edit. in-4.)

Donner aide et secours au roi, à la guerre et dans toute occasion, constituait le grand devoir des chevaliers. Cette disposition constante au sacrifice était symbolisée par un nœud ou lac d'amour, en étoffe de couleur, placé sur leur poitrine. Au-dessus du moeud on lisait : Se Dieu plaist. Tant qu'il n'avait pas plu à Dieu que le chevalier signalât son dévouement par quelque action éclatante, le nœud restait lié.

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Si dans un combat contre un ennemi supérieur en nombre, le chevalier avait reçu des blessures honorables, ou remporté un notable avantage, il portait dès ce jour-là son nœud délié, jusqu'à ce qu'il fût allé au Saint-Sépulcre, faire à Notre-Seigneur hommage de sa victoire. Au retour, le nœud était relié avec ces -paroles : Il a plu à Dieu. Elles étaient accompagnées d'un rayon ardent représentant une langue de feu, souvenir du symbole sous lequel le Saint-Esprit descendit sur les apôtres.

Ces guerriers, vraiment chrétiens, jeûnaient tous les vendredis de l'année et donnaient ce jour-là à manger à trois pauvres en l'honneur du Saint-Esprit. Tous les ans, ils se trouvaient à Naples le jour de la Pentecôte. La célébration de la fête se terminait par un repas, que le roi présidait en personne. Au centre de la vaste salle était une table appelée la Table désirée, où mangaient les chevaliers qui pendant l'année avaient délié le noeud. Celui qui portait son nœud relié avec une flamme recevait une couronne de laurier.

A la mort d'un chevalier, le roi faisait faire un office solennel pour le repos de son âme. Tous les chevaliers présents y assistaient, et le plus proche parent ou un ami du défunt prenait ses épée par la pointe et l'offrait sur l'autel, suivi du roi et des autres chevaliers qui accompagnaient cette épée jusqu'à l'autel. Ils se mettaient ensuite à genoux, priant pour l'âme du chevalier, et après le service, on attachait cette épée à la muraille de la chapelle. Reçue de Dieu, employée au service de Dieu, elle retournait à Dieu. Si le chevalier avait porté la flamme sur le nœud, on gravait sur la tombe, une flamme d'où sortaient ces paroles : Il acheva sa partie du

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Droit-Désir, et chaque chevalier était obligé de faire dire sept messes pour le repos de son âme (Helyot, ubi suprà.)

Deux siècles plus tard, la France aussi eut son ordre du Saint-Esprit. Le jour de la Pentecôte, 1573, Henri III fut élu roi de Pologne, et le même jour de l'année suivante, 1574, appelé au trône de France. Afin d'immortaliser sa reconnaissance envers le Saint-Esprit, ce prince donna, en 1575, ses lettres patentes pour l'institution de l'ordre militaire du Saint-Esprit, devenu si glorieux dans l'histoire de l'Europe. Elles expriment des sentiments qu'on est d'autant plus heureux de trouver dans la bouche d'un roi, qu'on y est moins habitué.

« Ayant mis, dit le monarque, toute notre confiance dans la bonté de Dieu, dont Nous reconnaissons avoir et tenir tout le bonheur de cette vie, il est raisonnable que Nous nous ressouvenions, que Nous nous efforcions de lui rendre des grâces immortelles, et que Nous témoignions à toute la postérité les grands bienfaits que Nous en avons reçus, particulièrement en ce qu'au milieu de tant de différentes opinions au sujet de la religion, qui avaient, partagé la France, il l'a conservée en la connaissance de son saint nom, dans la profession d'une seule foi catholique et en l'union d'une seule Église apostolique et romaine.

« De ce qu'il a plu par l'inspiration du Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, réunir tous les cœurs et les volontés de la noblesse polonaise, et porter tous les États de ce royaume et du duché de Lithuanie à Nous élire pour roi, et depuis à pareil jour Nous appeler au gouvernement du royaume de France; au moyen de

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quoi, tant pour conserver la mémoire de toutes ces choses, que pour fortifier et maintenir davantage la religion catholique, et pour décorer et honorer la noblesse de notre royaume, Nous instituons l'ordre militaire du Saint-Esprit... lequel ordre créons et instituons en cestuy royaume, afin que le Saint-Esprit Nous fasse la grâce que Nous voyions bientôt tous nos sujets réunis en la foi et religion catholique, et vivre à l'avenir en bonne amitié et concorde les uns avec les autres..., qui est le but auquel tendent nos pensées et actions, comme au comble de notre plus grand heur et félicité. » (Helyot., t. VIII, p. 406 et suiv.)

Satan est l'esprit de division. Le Saint-Esprit est l'esprit de charité. S'il existait un moyen de ramener l'union dans un royaume, cruellement divisé par les guerres de religion et par les discordes civiles, qui en sont la suite inévitable, c'était à coup sûr de rétablir le règne du Saint-Esprit. Rien donc n'était plus juste que la pensée du prince; rien de plus désirable que le but de son institution. Par le seul fait de son existence, elle était un immense service. En montrant la plus haute noblesse enrôlée sous la bannière du Saint-Esprit, elle le mettait en relief comme élément social, et retardait l'époque de funeste oubli dans lequel est tombée, aux yeux des gouvernements modernes, la troisème personne de l'adorable Trinité.

Les statuts de l'ordre étaient très-propres à réaliser les vœux du monarque. Comme grand maître, le roi de France, au jour de son sacre, prêtait serment sur l'Évangile : « De vivre et mourir en la sainte foy et religion catholique, apostolique et romaine, et plustost

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mourir que d'y faillir; de maintenir à jamais l'ordre du Saint-Esprit; de ne pouvoir dispenser jamais- les commandeurs et officiers reçus en l'ordre de communier et recevoir le précieux corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, aux jours ordonnés, qui sont le premier jour de l'an et, le jour de la. Pentecoste. »

L'ordre ayant été institué pour la propagation de la foi catholique, et pour l'extirpationn des, hérésies, le même serment de fidélité à Dieu, à l'Église, au Saint-Esprit, au roi était prêté par les chevaliers, le jour de leur réception. Les chevaliers étaient au nombre de cent tous issus des plus nobles familles, et de bonne vie et mœurs. Autant qu'ils le pouvaient, ils assistaient tous les jours à la messe, et les jours de fête à la celébration publique de l'office divin.

Ils étaient obligés à dire chaque jour un chapelet d'une dizaine, qu'ils devaient porter sur eux, puis l'office du Saint-Esprit avec les hymnes et oraisons; ou bien les sept psaumes de la pénitence, et, s'ils y manquaient, à donner une aumône aux pauvres. Les jours de communion, commandés par les statuts, ils devaient, en quelque lieu qu'ils se trouvassent, porter le collier de l'ordre pendant la messe et à la communion.

Le lendemain de leur réception, ils allaient entendre la messe revêtus de leurs habits de cérémonie, et le roi, à l'offertoire, présentait un cierge piqué d'autant d'écus d'or qu'il avait d'années. Après la messe ils dînaient avec Sa Majesté, et l'après midi assistaient aux vêpres des morts. Le troisième jour, ils assistaient au service qu'on faisait pour les chevaliers décédés. A l'offertoire, le roi et les chevaliers offraient chacun un cierge d'une livre. En outre, deux messes étaient célébrées chaque

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jour, au couvent des Augustins, de Paris, l'une pour la prospérité de l'ordre et les chevaliers vivants, l'autre pour les chevaliers défunts. (Helyot., ubi suprà.)

Entre ces ordres militaires du vieux temps, et les ordres modernes, quelle différence!

Pendant que la haute noblesse pratiquait avec tant d'éclat et de raison le culte du Saint-Esprit, le peuple, plus fidèle encore aux traditions du passé, le conservait dans sa naïve, mais touchante et énergique simplicité. Une partie de l'Europe était couverte d'associations ou Confréries du Saint-Esprit. La sanctification de leurs membres par l'union fraternelle et par la charité, était l'âme de ces institutions précieuses, dont l'origine se perd dans la nuit des temps de barbarie : c'était le Saint-Esprit en action. Elles existaient notamment dans la plupart des parroisses de Savoie. Jusqu'à nos jours, le diocèse privilégié de Saint-Jean de Maurienne, est assez heureux pour en conserver d'assez beaux vestiges.

Les repas publics, auxquels prenaient part tous les confrères (Les confrères étaient tous ou presque tous des habitants de la paroisse), donnent lieu de penser que les associations du, Saint-Esprit tirent leur origine des agapes. Ces repas avaient lieu, sur la pelouse, en pleins champs. On tuait un bœuf pour le festin. Naguères encore en abattant un énorme noyer, on trouva, dans les flancs de l'arbre séculaire, le croc en fer dont on se servait pour dépecer l'animal. Les grandes chaudières, où se faisait la soupe grasse pour le jour des agapes, existent encore dans plusieurs paroisses. Les temps ayant changé, les repas publics, furent convertis en aumônes générales,

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tant pour conserver la mémoire de l'ancienne discipline, que pour soulager plus efficacement les pauvres honteux.

Les riches, qui, en qualité de confrères, avaient part aux aumônes ou distributions, les recevaient comme les pauvres. Ainsi faisait le grand, l'aimable saint de la Savoie. On sait que François de Sales rapportait religieusement, dans les plis de sa soutane, les noix que les petits enfants lui donnaient en venant se confesser. Ils les faisait servir sur sa table et disait en les mangeant : C'est le travail de mes mains, je suis heureux d'en manger : Labores manum tuarum quia manducabis, beatus es et bene tibi erit.

Mais en dédommagement de ce qu'ils recevaient, et pour rendre toujours plus fortes les portions des pauvres, les riches avaient soin d'augmenter, soit par donation, soit par testament, le fond des confréries. Grâce à la libéralité, il y eut, dans quelques paroisses, jusqu'à cinq aumônes générales par année.

Par les époques où elles avaient lieu, ainsi que par la nature des objets distribués, on voit que les aumônes avaient pour but de procurer aux confrères ou quelques joies innocentes, si douces aux déshérités du monde, ou des secours matériels nécessaires à l'accomplissement des lois disciplinaires de l'Église. Ainsi, la distribution d'huile de noix se faisait au commencement du carême, parce qu'alors on ne pouvait accommoder les aliments avec du beurre. La distribution du lard avait lieu le samedi saint, afin que les fidèles pussent préparer au gras leur nourriture, pendant le temps pascal.

Mais à l'époque où toute l'Église est dans la joie et où les solitaires les plus rigides relâchaient de leurs

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austérités, n'avoir que des pauvres aliments accommodés au gras, c'était peu. Aussi, le lundi de Pâques se faisait une distribution de pain et de vin. Quand arrivait l'Ascension, alors que le bétail commençait à gravir sur les montagnes, venait une distribution de sel. Enfin, le lundi ou le mardi de la Pentecôte, fête patronale de la confrérie, avait lieu une distribution de potage, de vin et de lard, qui permettait aux plus pauvres d'oublier un instant leurs privations habituelles. Aujourd'hui, les distributions ou aumônes se réduisent à celles du commencement du carême et du samedi saint.

Ce n'est là que le côté matériel de la confrérie. Toutes les œuvres de charité spirituelle en sont le coté moral. Au premier rang figure le soin des âmes du purgatoire. Pour elles sont offertes des messes nombreuses et des œuvres pies de différent genre. En faisant tomber sur les morts la rosée du rafraîchissement et de la paix, ces témoignages d'intelligente charité procurent aux vivants de puissantes intercessions auprès de Dieu et immortalisent les liens de la confrérie. Où trouver quelque chose de mieux entendu ?

Pourquoi l' esprit moderne est-il venu persécuter ou détruire ces admirables associations ? Nous le savons ; mais qui empêche de les rétablir où elles existaient, de les créer, où elles n'ont pas encore existé ? Nous ne le savons pas. Pour cela, que faut-il ? Le vouloir.

Le vouloir avec sagesse, en tenant compte des circonstances de temps et de lieux (Qui empêcherait, par exemple, de profiter de l'époque de la confirmation, pour réaliser ce projet?) Le vouloir avec persévérance, en ne s'effrayant point des obstacles, attendu que ce qui est nécessaire se fait toujours. Chaque jour voit

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s'établir de: nouvelles confréries. Il est peu, de paroisses qui n'aient quelque association ou conférence en l'honneur de la sainte Vierge, de sainte Anne et des différents saints du paradis. La troisième personne de l'auguste Trinité, celle à qui nous devons tout, même la sainte Vierge, sera-t-elle, seule et toujours oubliée ? Quelle excuse, surtout aujourd'hui, à notre indifférence?

Satan ne se contente pas: de commander à la grande armée du mal. Avec une activité sans exemple il forme, sous nos yeux, ses nombreux adeptes: en mille conféries d'iniquités. Il sait que pour détruire, comme pour édifier, l'union fait la force : son calcul n'est pas: faux. Comme le champ excavé par les taupes, le sol de l'Europe est miné par les noirs pionniers de satanisme.

Sous peine de périr, notre devoir est de faire la contre-mine. Soyons membres, et membres dévoués de la grande armée du Saint-Esprit, l'Église catholique; mais ne nous en tenons pas là. Formons-nous en groupes offensifs et défensifs; opposons sociétés à sociétés. Aux conféries de Satan, opposons les confréries du Saint-Esprit : l'union fait la force. Seul l'Esprit du bien peut vaincre lEsprit du mal. C'est dire assez; ce nous semble, que tout ce qui peut favoriser le règne du Saint-Esprit est maintenant, plus que jamais, à l'ordre du jour.

En faveur de ce culte salutaire, il reste une dernière considération : elle sera l'objet du chapitre suivant.

CHAPITRE XLIII. (fIN DU PRÉCÉDENT.) Péché contre le Saint-Esprit. - Énormité. - Paroles de N.-S. - Différence entre le blasphème contre le Saint-Esprit et le blasphème contre l'Homme-Dieu. - Le blasphème contre le Saint-Esprit n'est pas le seul, péché contre le Saint-Esprit. - Ce qu'est le péché contre le Saint-Esprit. - Ses différentes manifestations. - En quel sens le péché contre le Saint-Esprit est irrémissible. - Châtiment du péché contre le Saint-Esprit. - Parallélisme entre la ruine de Jérusalem, déicide du Verbe incarné, et Constantinople, déicide du Saint-Esprit. - Avertissement aux nations modernes. - Conclusion.

Si la partie positive du culte du Saint-Esprit consiste à se souvenir de la troisième personne de l'auguste Trinité, à la prier et à l'imiter; la partie négative consiste à fuir avec le plus grand soin tout ce qui peut l'éloigner et la contrister.

L'éloigner. Le Saint-Esprit est essentiellement pureté et charité. Comme les mauvaises odeurs font fuir l'abeille, le sensualisme et l'égoïsme éloignent le Saint-Esprit de toute âme, de tout peuple, asservis à l'un ou l'autre de ces vices. Grand sujet de méditation et même de crainte pour notre époque ! S'il est vrai que nulle autre ne présente, au même degré, le sensualisme et l'égoïsme, il est donc vrai que nulle autre ne fait au Saint-Esprit une opposition plus adéquate. Mais, éloigner l'Esprit de vie, c'est, comme nous l'avons tant de fois établi, appe-

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ler le règne de l'Esprit de mort, avec ses inévitables et désastreuses conséquences.

La contrister. La négligence à l'invoquer, l'infidélité à suivre ses inspirations soit pour la conduite privée, soit pour la direction des autres, peuples ou particuliers, contristent profondément le Saint-Esprit. Le mépris dont il est l'objet, l'injuste préférence donnée à des oracles étrangers, préparent les dernières catastrophes; car ils conduisent à un péché non moins irrémissible pour les nations que pour les individus. Nous avons nommé le péché contre le Saint-Esprit. Il nous reste à le faire connaître : et puissions-nous en inspirer toute l'horreur qu'il mérite !

L'Homme-bien parcourait la Judée, guérissant les malades, délivrant les possédés, ressuscitant les morts. Bassement jaloux de la confiance que ses miracles lui attiraient, les pharisiens osaient dire : C'est au nom de Béelzébub, prince des démons, qu'il chasse les démons. Après avoir réfuté une pareille calomnie, le Verbe divin ajoute, pour en montrer l'énormité : « Je vous le dis, tout péché et blasphème sera remis aux hommes : mais le blasphème contre le Saint-Esprit ne sera pas remis. Et quiconque aura dit une parole contre le Fils de 1'homme, elle lui sera pardonnée ; mais celui qui l'aura dite contre la Saint-Esprit, elle ne lui sera pardonnée ni en ce monde ni en l'autre. » (Matth., XII, 31; Marc., III, 29; Luc., XII, 10. Saint Thomas explique en ces termes la différence entre le blasphème contre le Saint-Esprit et le blasphème contre Notre-Seigneur : » Jésus-Christ faisait certaines choses en tant qu'homme, boire, manger; et d'autres en tant que Dieu, chasser les démons, ressusciter les morts. Il faisait ces dernières par la vertu de sa propre divinité et par l'opération du Saint-Esprit dont, en tant qu'homme, il était rempli. Les Juifs avaient d'abord commis le blasphème contre le Fils de l'homme en l'appelant vorace, buveur de vin, ami des publicains. Ensuite ils blasphémèrent contre le Saint-Esprit, en attribuant au démon ce qu'il faisait par la vertu de sa propre divinité et par l'opération du Saint-Esprit. 2a 2ae, q. 14, art. 1, corp.)

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On le voit, le reproche que Notre-Seigneur adresse aux pharisiens, est d'attribuer malicieusement au démon les miracles qu'il faisait, et dont ils ne pouvaient douter qu'ils fussent l'œuvre du doigt de Dieu. Là était leur blasphème et leur crime. Ainsi, malgré l'évidence, traiter les œuvres du Verbe divin, d'œuvres de Satan, par conséquent le Fils de Dieu, d'agent du démon, de faussaire et d'usurpateur de la divinité, en cela consiste proprement le blasphème contre le Saint-Esprit.

« Il faut remarquer, dit un savant commentateur, que Notre-Seigneur ne parle pas ici de tout péché contre le Saint-Esprit, mais seulement du blasphème contre le Saint-Esprit, qui se commet par parole aussi bien que par pensée et par action. Il a lieu lorsqu'on calomnie des œuvres manifestement divines et miraculeuses, pieuses et saintes, que Dieu accomplit pour le salut des hommes et par lesquelles il confirme la vérité de la foi; telles, par exemple, que l'expulsion des démons. Ces œuvres, étant des œuvres de la bonté et de la sainteté de Dieu, sont attribuées au Saint-Esprit. Dès lors, celui qui les calomnie, et qui sciemment, par malice, les attribue aux démons, blasphème contre le Saint-Esprit, parce qu'il ôte à Dieu sa sainteté, sa vérité, et fait de lui le démon : Ex Deo facit diabolum. » (Corn. a Lap., in Matth., XII, 31.)

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Le péché contre le Saint-Esprit ne se borne donc pas au blasphème contre le Saint-Esprit ni à un acte passager; il s'étend à plusieurs prévarications et constitue même un état permanent. Suivant les Pères, les théologiens et saint Thomas en particulier, cet arbre de mort se divise en six branches : le désespoir du salut; la prétention de se sauver sans mérite, ou d'étre pardonné sans pénitence; l'attaque de la vérité connue; l'envie de la grâce d'autrui; l'obstination dans le péché; l'impénitence finale, sont autant de péchés contre le Saint-Esprit (Desperatio, praesumption, impoenitentia, obstinatio, impugnatio, veritatis agnitae et invidentia fraternae gratiae. Ap. S..Th. 2a 2ae, q. 14, art. 2.) La raison en est que ces péchés sont des péchés de pure malice, surtout le troisième, qui est proprement le péché foudroyé par le Sauveur.

Pourquoi sont ils des péchés de pure malice? Saint Thomas répond : « Il y a péché de pure malice, lorsque par mépris on repousse ce qui pouvait empêcher de choisir le péché. Par exemple, lorsqu'on repousse l'espérance, pour se laisser aller au désespoir; la crainte de Dieu, pour se laisser dominer par la présomption. Or, plusieurs choses empêchent ce choix funeste, soit du côté des jugements de Dieu, soit du côté des dons du Saint-Esprit, soit du côté du péché même.

« Du côté des jugements de Dieu : par l'espérance qui naît de la pensée de la miséricorde de celui qui remet les péchés et récompense les bonnes œuvres. Or, cette espérance est enlevée par le désespoir.

« Du côté des dons du Saint-Esprit, entre lesquels deux surtout nous détournent du péché : l'un est l'intelligence de la vérité. Cette intelligence est combattue

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par l'attaque de la vérité connue, lorsqu'un homme s'insurge contre une vérité de foi, afin de pécher plus librement. L'autre est le secours de la grâce intérieure provenant du don de piété. A cette grâce s'oppose la jalousie des grâces d'autrui, lorsque quelqu'un porte envie non seulement à la personne de son frère, mais encore aux progrès de la grâce de Dieu dans le monde.

« Du côte du péché deux choses nous en éloignent l'une est le désordre et la turpitude de l'acte, dont la pensée a coutume de conduire au repentir du péché commis. A ce moyen de salut est opposée l'impénitence, entendue dans le sens de la volonté de ne pas se repentir. L'autre est la brièveté et le néant du bien qu'on cherche dans le péché, et qui ordinairement empêche la volonté de l'homme de se fixer dans le mal. Ce nouveau moyen de salut est détruit par l'obstination, lors que le pêcheur s'affermit dans la volonté de s'attacher au péché. Tous ces moyens, qui nous empêchent de choisir le mal au lieu du bien, sont autant d'effets du Saint-Esprit en nous. C'est pourquoi, pécher ainsi par malice, c'est pécher contre le Saint-Esprit. » (Haec autem omnia quae peccati electionem impediunt, sunt effectus Spiritus sancti in nobis ; et ideo sic ex malitia peccare, est peccare in Spiritum sanctum. 2a. 2ae, q. 14, art. 1, corp.; et art. 2, corp.)

Le doux saint François de Sales ajoute : « Pécher est assez commun à la faiblesse humaine; mais soutenir opiniâtrément sa faute, vouloir persuader qu'on a eu raison de la commettre, appeler le mal bien, et mettre les ténèbres à la place de la lumière, c'est offenser le Saint-Esprit; et combattre une vérité manifestement, c'est être condamné par son propre jugement et être

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en quelque manière en sens réprouvé. » (Esprit, etc., t. II, part. XI, p. 387, edit. in-8.) Tel est en lui-même le péché contre le Saint-Esprit, il reste à dire dans quel sens il est irrémissible.

Le blasphème contre le Saint-Esprit, déclare le Verbe lui-même, ne sera pardonné ni en ce monde ni en l'autre. Néanmoins, confiant à son Église le pouvoir des clefs, il lui dit sans restriction : Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans le ciel : ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur seront remis. Interprète infaillible de la doctrine de son époux, l'Église catholique montre qu'il n'y a nulle contradiction entre ces divines paroles. Elle enseigne que le Rédempteur universel n'a mis aucune limite à sa miséricorde ; que nul péché n'est irrémissible dans la rigueur du mot; et, dans la personne de Novat, elle frappe d'anathème celui qui oserait soutenir le contraire.

Comment donc faut-il entendre que le péché contre le Saint-Esprit est irrémissible? S'il s'agit de l'impénitence finale, il demeure rigoureusement vrai que le péché contre le Saint-Esprit est irrémissible. L'impénitence finale, c'est le péché mortel dans lequel l'homme persévère jusqu'à la mort. Or, ce péché n'est remis ni en ce monde par la pénitence, ni dans l'autre, puisque là il n'y a plus de rédemption. S'agit-il des autres péchés contre le Saint-Esprit? L'irrémissibilité doit s'entendre non de l'impossibilité absolue, mais de l'extrême difficulté d'en obtenir le pardon. La raison en est que, par sa nature, le péché contre le Saint-Esprit ne mérite aucune rémission, ni quant à la peine ni quant à la coulpe.

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Quant à la peine : celui qui pèche par ignorance ou par faiblesse semble jusqu'à un certain point excusable ; en tout cas, il mérite un moindre châtiment. Mais celui qui pèche sciemment, et par malice, ex certa malitia, n'a point d'excuse et ne mérite aucune diminution de peine. Tel est l'homme qui pèche contre le Saint-Esprit.

Quant à la coulpe : on déclare incurable la maladie qui par sa nature même repousse tous les moyens de guérir, par exemple, lorsqu'elle ôte la possibilité de retenir aucune espèce d'aliment ou de remède, bien que Dieu puisse toujours la guérir. Ainsi, le péché contre le Saint-Esprit est appelé irrémissible de sa nature, en tant qu'il repousse tous les moyens de pardon, puisqu'il s'oppose activement et directement à l'Esprit de lumière, de grâce et de miséricorde. Ce n'est pas à dire que la voie du pardon et de la guérison soit fermée à la toute puissance et à la miséricorde de Dieu. Comme elle peut toujours guérir des maladies incurables, elle peut toujours remettre des péchés irrémissibles. Grâces lui en soient rendues! ces miracles de honte sont loin d'être sans exemples (S. Th., 2a 2ae, q. 14, art. 3, corp.)

A la pensée du péché contre le Saint-Esprit et des conséquences qu'il entraîne, est-il aisé d'être sans crainte sur l'avenir d'une époque; où il se commet si souvent et par un si grand nombre de personnes de toute condition? Sont ils rares aujourd'hui ceux qui, malgré des avertissements réitérés, s'obstinent dans le libertinage de l'esprit ou du cœur et mettent fin à leurs jours par le

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suicide, ou qui meurent avec l'insensibilité de la bête? Ceux qui, indifférents pour les devoirs essentiels de la religion, se flattent d'un heureux avenir après la mort, en disant, avec le sourire de l'impiété : Dieu est trop bon pour me perdre? Ceux qui dans leurs conversations, dans leurs discours, dans leurs journaux, dans leurs ouvrages attaquent audacieusement la vérité connue?

Ceux qui, poussant le blasphème à des limites que l'enfer n'a point connues, osent, d'une part, calomnier le catholicisme tout entier, le vicaire de Jésus-Christ, le Fils de Dieu lui-même ; et, d'autre part, ajouter à ce dénigrement satanique la glorification de tout ce qui est antichrétien : Judas, Néron, Julien l'Apostat, Satan? Sur des lèvres baptisées, qu'est-ce que cela, sinon le péché contre le Saint-Esprit, dans ce qu'on peut imaginer de plus odieux?

Quel sort est réservé aux nations qui laissent ainsi outrager l'auteur même de tous leurs biens?

La Providence a permis qu'il y eût dans l'histoire un fait qui donne la réponse.

Dès les premiers siècles, les Grecs, poussés par l'Esprit mauvais, n'avaient cessé d'attaquer la troisième personne de la Sainte-Trinité. Macédonius, Photius, Michel Cérulaire, sont les coupables pères d'une longue postérité d'insulteurs. L'Église latine, alarmée sur le sort de sa sueur, ne néglige rien pour la ramener à l'unité. Treize fois les Grecs signent solennellement le symbole catholique, et treize fois ils violent la foi jurée. En 1439, à peine de retour en Orient, après le concile de Florence, ils se moquent de leur signature, et reprennent le cours de leurs blasphèmes contre le Saint-Esprit.

Ce dernier crime comble la mesure, et le nouveau

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déicide sera puni comme le premier (Nous appelons les Grecs, déicides du Saint-Esprit, dans le même sens que saint Paul appelle déicides, ceux qui par leurs péchés crucifient de nouveau le Verbe incarné. Heb., VI, 6.) Ici commence, entre la ruine de Jérusalem et le sac de Constantinople, le terrible rapprochement qui n'a point échappé aux observateurs chrétiens. « Pour trouver, disent-ils avec raison, quelque chose de semblable à la ruine de Constantinople par Mahomet, il faut remonter à la ruine de Jérusalem par Titus. Afin que les Grecs sachent bien que la cause de leur désastre fut leur révolte obstinée contre le Saint-Esprit, c'est aux fêtes mêmes de la Pentecôte que leur capitale fut prise, leur empereur tué, leur empire anéantit. » (Hist. univ. de l'Église, t. XXII, p. 105, 2e édit., in-8. - Ut intelligant causam exitii sui fuisse pertinaciam in errore de processione Spiritus sancti, in ipsis feriis Spiritus sancti capta fuit Coustantinopolis a Turcis, imperator occisus, et imperium omnino deletum. Bellarm., De. Christo, lib. II, c. XXX, p. 431, edit. in-fol., Lugd. 1587; vide etiam S. Anton., Chronic., part. III, t. II, c. XIII, edit. princeps.)

Peu d'années avant la ruine de Jérusalem, Jésus, fils d'Ananus, se met tout à coup à crier dans le temple : « Voix de l'Orient, voix de l'Occident; voix des quatre vents; voix contre les nouveaux époux et contre les nouvelles épouses, voix contre tout le peuple! » Puis, courant nuit et jour les places et les rues de la ville, il pousse incessamment le même cri, ajoutant d'une voix lugubre : « Malheur à la ville! malheur au peuple! malheur au temple! » Enfin, comme il faisait le tour des remparts de la ville assiégée, il s'écrie « Malheur à moi! » Au même instant une pierre, lancée par une machine, l'étend roide mort (Josèphe, De bello judaïco; lib. VII, c. XII.)

Pour les Juifs, la voix de la justice venait de suc-

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céder à l'appel de la miséricorde. Il en fut de même pour les Grecs. Environ deux ans (Octobre 1451) avant la prise de Constantinople, le pape Nicolas V, après avoir épuisé tous les moyens de persuasion, les menace de la ruine prochaine de leur empire. « Nous supportons encore, leur écrit-il, vos retards en considération de Jésus-Christ, pontife éternel, qui laissa subsister le figuier stérile jusqu'à la troisième année, quoique le jardinier se préparât à le couper, puisqu'il ne portait pas de fruits. Nous avons attendu pendant trois ans, pour voir, si à la voix du divin Sauveur, vous ne reviendriez pas de votre schisme. Eh bien! si notre attente à été vaine, vous serez abattus, afin que vous n'occupiez plus inutilement la terre. » (Apud Reginald., an. 1451, n. 1 et 2.)

Avec ces lettres prophétiques, le Vicaire de Jésus-Christ fait partir un légat pour l'Orient. Ce dernier messager de la miséricorde fut le grand et saint cardinal Isidore, archevêque de Kief, Grec d'origine et célèbre parmi les Grecs eux-mêmes, à cause du talent qu'il avait déployé au concile de Florence. A tous les points de vue, il était l'homme le plus capable de ramener les schismatiques à l'unité.

Les Juifs ne tiennent aucun compte des prédictions du fils d'Ananus; ils le frappent même et l'injurient. Au lieu d'écouter cette voix inspirée, ils aiment mieux suivre les faux prophètes qui les poussent à la guerre contre les Romains, en leur promettant le secours du Ciel.

Les Grecs méprisent les avertissements du Souverain Pontife, tournent le dos à son envoyé, et plus que

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jamais se montrent hostiles à l'union. Courant en foule au monastère, où réside le trop fameux George Scholarius, ils lui demandent ce qu'ils ont à faire. Sans daigner sortir de sa cellule, le moine orgueilleux répond par un billet d'anathème contre les Latins, et attache ce billet à sa porte où tous le lisent comme un oracle. « Misérables citoyens, disait-il, pourquoi vous égarez-vous? En renonçant à la religion de vos pères, vous embrassez l'impiété, et vous subissez le joug de la servitude. Au lieu de compter sur les Francs, mettez votre confiance en Dieu. Seigneur, je jure que je suis innocent de ce crime. » (Il est bon de savoir que ce Scholarius ou Gennade, étant à Florence, se montrait un des plus empressés à paraître devant le Pape, afin d'être loué comme le principal auteur de la réunion.)

Les paroles de cet homme, tenu pour un prophète, changent la haine contre les Latins en fanatisme populaire. Les rues de Constantinople retentissent de ces cris : Loin de nous les Azymites; nous n'avons que faire du secours des Latins. Plut8t voir dans Constantinople le turban de Mahomet, que le chapeau d'Isidore! N'étaitce pas le cri des Juifs alors qu'ils disaient : Otez-le, ôtez-le! nous ne voulons pas qu'il règne sur nous Comme les Juifs, les Grecs comptent sur un prodige pour les sauver. Chaque soir on les voit s'assembler dans les carrefours: et là ils appellent la Vierge à leur aide en buvant à la santé de son image, et en chargeant les Occidentaux d'imprécations.

Cependant Titus, prince étranger de pays et de religion, vient assiéger Jérusalem à la tète de son peuple, et l'apparition terrible des aigles romaines devant Jérusalem est l'abomination de la désolation dans la terre

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Sainte (Dan.? IX, 26.) De la part des Romains, des prodiges d'activité pour élever leurs lignes de circonvallation et enfermer comme dans un cercle de fer, ou mieux dans un vivant tombeau, Jérusalem et ses habitants. De la part des Juifs, le vertige de l'orgueil et la fureur de la guerre civile. Pressés par les ennemis du dehors, ils se divisent en factions qui se déchirent et qui font de Jérusalem l'image de l'enfer.

Mahomet II, prince étranger de pays et de religion, paraît sous les murs de Constantinople à la tête de son peuple. Ce peuple d'infidèles se composait de trois cent mille soldats, accompagnés d'une flotte de quatre cents navires: et la formidable apparition du croissant devant Constantinople, c'était l'abomination de la désolation dans une terre chrétienne. Cependant Mahomet, brûlant du désir de vaincre, forme ses campements, dresse ses machines et dispose ses bouches à feu. Bientôt maîtres de toutes les approches, les assiégeants battent de plus près les murailles, comblent les fossés, ouvrent des brèches et se préparent à l'assaut.

Au lieu de s'unir, les Grecs, comme les Juifs, se divisent de plus en plus. Ceux qui paraissent accepter le dogme catholique touchant le Saint-Esprit, sont regardés comme des impies. La grande église de Sainte Sophie, qui était pour Constantinople, ce que le temple était pour Jérusalem, ayant servi de réunion aux catholiques, « n'est plus pour les schismatiques qu'un temple païen, une retraite de démons, on n'y laisse ni cierge ni lampes. Ce n'est plus qu'une affreuse obscurité et et une triste solitude, funeste image de la désolation,

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où nos crimes allaient la réduire dans peu de jours. » (Michel Ducas, c. XXXVI.) Tel est l'aveuglement de leur haine ou l'excès de leur lâcheté, qu'une ville de trois cent mille âmes ne trouve pour la défendre que sept mille citoyens et deux mille étrangers.

Comme les sicaires de Jérusalem, cette petite troupe fait des prodiges de valeur. Mais ses efforts ne font qu'irriter Mahomet, comme ceux des Juifs n'avaient servi qu'à exaspérer Titus. Le port de Constantinople était fermé par une forte chaîne qui rendait inutile la flotte ottomane. Mahomet conçoit le prodigieux dessein de faire descendre ses vaisseaux dans le port, en les attirant au-dessus d'un promontoire et les faisant glisser sur des madriers enduits de suif, jusqu'au pied des remparts de Constantinople. Le travail s'accomplit pendant la nuit, et, aux premiers rayons du jour, les Grecs stupéfaits voient la flotte ennemie dans leur port.

Après de furieux combats, Titus s'empare de la première et de la seconde enceinte de Jérusalem ; puis, de la troisième et de la citadelle Antonia, reliée au temple par un portique. Ne pouvant encore forcer les factieux, il abandonna la ville au pillage. Ses soldats y commettent toutes les horreurs ; le temple est réduit en cendres ; pas une pierre ne reste sur pierre, et la charrue passe sur le sol de la ville déicide.

Rapproché de Constantinople par terre et par mer, Mahomet annonce l'assaut général pour le 27 mai, en allumant des feux dans tout son camp. L'attaque commence le 28 au matin. Comme celle de Jérusalem, elle se continue toute la journée et une partie de la nuit

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avec un acharnement incroyable. Enfin le 29 mai, seconde fête de la Pentecôte, 1453, à une heure après minuit, Constantinople tombe au pouvoir des Turcs.

Ainsi, pendant que l'Église latine, pieusement assemblée dans ses temples, célèbre avec allégresse l'anniversaire solennel de la descente du Saint-Esprit sur le monde et proclame hautement sa procession du Père et du Fils, les Grecs, qui la nient en blasphémant, sont écrasés sous les ruines de leur capitale, et reçoivent sur leurs têtes orgueilleuses le joug de fer de la barbarie musulmane.

Il ressort de là que des deux plus effroyables catastrophes dont l'histoire fasse mention, la ruine de Jérusalem et le sac de Constantinople, la première est la punition éclatante du crime commis contre la seconde personne de la sainte Trinité; la seconde, le châtiment non moins éclatant d'un crime analogue, commis contre la troisième personne de la sainte Trinité.

Ce que les Romains firent à Jérusalem, est dépassé par ce que les Turcs firent à Constantinople. Comme les Juifs, refoulés de toutes parts, s'étaient réfugiés dans le temple, les Grecs éperdus se réfugient dans la grande église de Sainte-Sophie. Temple et église deviennent le théâtre d'horreurs telles, que l'histoire ose à peine en retracer le souvenir. Écoutons cependant un témoin oculaire. C'est le cardinal Isidore lui-même, Grec de nation, qui va nous peindre la désolation de Constantinople; comme un autre témoin oculaire Josèphe, Juif de nation, a été choisi par la Providence pour transmettre à la postérité la description du sac de Jérusalem (Afin d'échapper à la mort, le prince de l'Église revêtit de son habit de cardinal un cadavre, à qui les Turcs coupèrent la tête et la portèrent au sultan avec le chapeau rouge.)

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Voici quelques lignes de son récit : « Mahomet, entouré de ses vizirs, étant entré dans Constantinople, deux soldats lui apportent la tête de l'empereur Constantin. Il la fait clouer sur le haut d'une colonne, où elle demeure jusqu'au soir. Puis, l'ayant fait écorcher et remplir de paille, il l'envoie, comme un trophée, aux princes des Turcs, en Perse et en Arabie. » (Apud S. Anton, pars historial., fol. 188, c. XIV, edit. in-fol.)

C'est ainsi qu'après les avoir montrés en spectacle aux Romains, le jour de son triomphe, Titus fit égorger, dans la prison Mamertine, Simon de Gioras et Jean de Giscale, princes des Juifs.

« Après cet outrage au vaincu, Mahomet entre dans Sainte-Sophie et s'assied sur l'autel, comme étant le Dieu du temple, à la place du Verbe incarné dont il se proclame ainsi l'adversaire. Déjà ses soldats ont égorgé pêle-mêle tout ce qui se trouvait dans le lieu saint. Ajoutant le sacrilège à la cruauté, ils couvrent de crachats, brisent, foulent aux pieds les images de Notre-Seigneur, de son auguste Mère, des saints et des martyrs. Ils déchirent les Évangiles et tous les livres de prières. Affublés des ornements sacerdotaux, ils profanent de la manière la plus révoltante les vases sacrés, les reliques des saints, et tout ce qu'il y a de plus vénérable dans la religion. » (Mingebant, stercorizabant, omnia vituperabilia exercebant. Apud S. Anton., ubi supra.)

Comme dans le temple et dans Jérusalem, ainsi dans Sainte-Sophie et dans Constantinople, tout est massacre et abomination. Onze cent mille Juifs périssent pendant le siège, les autres sont vendus comme esclaves. Chargés de chaînes, employés aux travaux publics, réservés

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pour les combats de gladiateurs, ces troupeaux de déicides portent, par toute la terre, le spectacle vivant de la désolation prédite; et, depuis dix-huit siècles, toutes les générations voient ce cadavre de peuple pendu au gibet de la justice divine.

Même spectacle à Constantinople. Prêtres, religieux, religieuses, femmes, enfants, vieillards, tout ce qui survit, devenu le proie des vaiqueurs, est entassé dans des parcs et vendu comme un bétail. On voit les princes, les barons, les grands seigneurs traînés la corde au cou chassés à coups de fouet et achetés par des hommes de rien, qui en font des bergers de bœufs et de pourceaux (Apud S. Anton., ubi supra.) La masse de la population est jetée dans des galères, qui mettent sur-le-champ à la voile pour toutes les directions. Pendant longtemps les ports de l'Asie et de Afrique voient exposés, dans leurs affreux marchés, de longues chaînes d'esclaves, qui sont, comme les Juifs, dispersés aux quatre vents, pour apprendre à tous les peuples ce que devient une nation qui ose dire au Saint-Esprit : Nous ne voulons pas que tu règnes sur nous : Nolumus hunc regnare super nos.

Comme Jérusalem, Constantinople fut si bien dépeuplée, que Mahomet n'y laissa, dit le cardinal, ni un Grec, ni un Latin, ni un Arménien, ni un Juif : Nullum incolam intra reliquerunt non Graecum, non Latinum, non Armenum, non Judaeum.

Ainsi s'accomplit sur le Grec, déicide de la troisième personne de la sainte Trinité, la menace accomplie sur le Juif, déicide de la seconde. « Vous n'avez pas voulu servir le Seigneur dans la joie, dans l'allégresse de

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votre cœur et dans l'abondance de tous les biens; vous servirez l'ennemi, que le Seigneur vous enverra, dans la faim et dans la soif, dans la nudité et dans l'indigence et il mettra sur votre cou un joug de fer qui vous écrasera. Le Seigneur amènera contre vous une nation lointaine, rapide comme l'aigle et dont vous n'entendrez pas la langue. Nation orgueilleuse et cruelle, sans égard pour la vieillesse, sans pitié pour l'enfance, elle ne vous laissera rien, elle renversera vos murailles et vous anéantira par le massacre et la dipersion (Deuter., XXVIII, 48 et seq.)

Depuis l'accomplissement littéral de cette divine menace, les Grecs vivent sous le joug tyrannique de leurs vainqueurs. Aujourd'hui même, après quatre siècles d'humiliations et de châtiments, ce peuple, comme le Juif, a des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, une mémoire pour ne point se rappeler, une intelligence pour ne point comprendre la leçon formidable que Dieu lui inflige, en punition de sa révolte obstinée contre le Saint-Esprit.

Nations de l'Occident, que cette leçon ne soit pas perdue pour vous. Tel est le voeu qui nous reste à former en terminant un ouvrage, où se montre, depuis le commencement des siècles, l'action permanente et souveraine de l'Esprit du bien et de l'Esprit du mal, sur l'humanité. En voyant ce qu'il en coûte de pécher contre le Saint-Esprit, apprenons à rectifier nos pensées et nos craintes. Au spectacle de la corruption des mœurs, de la fascination de la bagatelle, de l'oubli trop général des devoirs les plus saints, tremblons pour l'avenir; mais tremblons surtout à la pensée du péché

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contre le Saint Esprit, devenu aujourd'hui si commun..

Puissent les gouvernants, plus encore que les gouvernés, prendre au sérieux la sentence prononcée par le législateur suprême, contre les blasphémateurs du Saint-Esprit, et se rappeler que, immuable comme la vérité, elle demeure toujours suspendue sur la tête des sociétés qui les imitent ou qui les tolèrent!

Puissent-ils, dans leur vie publique comme dans leur vie privée, ne jamais oublier que l'homme ici-bas est placé dans l'alternative impitoyable de vivre sous l'empire de l'Esprit du bien, ou sous la tyrannie de l'Esprit du mal : que le premier est l'Esprit de vie, vie intellectuelle, vie morale, vie sociale, vie éternelle; que le second est l'Esprit de mort, et que, négateur adéquat de l'Esprit de vie, il produit la mort sous tous les noms pour les individus, la mort éternelle à laquelle il les entraîne par le chemin de l'iniquité, de la honte et de la servitude ; pour les nations, qui ne vont pas en corps dans l'autre monde, la mort sociale à laquelle il les conduit par des catastrophes inévitables.

En résumé : PERDU PAR L'ESPRIT DU MAL, LE MONDE NE SERA SAUVÉ QUE PAR L'ESPRIT DU BIEN.

Lui reste-t-il assez d'intelligence pour le comprendre Dieu le sait. Ce que nous savons, c'est qu'une seule, puissance est capable de faire entendre cette vérité capitale aux sourds couronnés, comme aux peuples matérialisés et distraits. Cette puissance, c'est le clergé, et le clergé agissant dans la plénitude de sa force et de sa liberté. Pour les rois comme pour les sujets, lui seul a les paroles de guérison, toutes les paroles de guérison ; parce que lui seul a les paroles de vie, toutes les paroles de vie.

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Si, comme il n'en faut pas douter, au courage du devoir il joint l'intelligence des temps, il verra que la lutte actuelle, lutte acharnée et qui s'étend sur toute la face du globe, est désormais entre la négation absolue et l'affirmation absolue, entre le catholicisme du mal et le catholicisme du bien, entre Satan et le Saint-Esprit, combattant, pour une suprême victoire, en personne et pour ainsi dire corps à corps, à la tête de leurs armées.

Qu'à ce spectacle, le plus solennel de l'histoire, son zèle, comme celui de Paul à la vue d'Athènes idolâtre, s'enflamme de nouvelles ardeurs. Soldat intelligent, mais incompris, le clergé ne se laissera décourager ni par l'impossibilité morale de l'entreprise, ni par les moqueries du monde, ni par la torpeur des faux frères. Les pêcheurs de Galilée n'ont-ils pas bravé César et les barbares? Persécutés et honnis, ne les ont-ils pas vaincus? Pour céder la place au Dieu du cénacle, Satan n'a-t-il pas vu ses autels rouler dans la poussière du haut du Capitole? Le bras du Tout-Puissant n'est pas raccourci. D'ailleurs pour nous catholiques prêtres ou fidèles, la lutte n'est pas une spéculation, c'est un devoir. Quel que soit l'avenir des sociétés, nous aurons réussi à former, de nobles vainqueurs ou de nobles victimes.

Que désormais le Saint-Esprit soit donc prêché partout, afin de reprendre dans la vie des nations la place qui lui est due et qu'il n'aurait jamais dû perdre. Trop longtemps négligé, que son culte refleurisse dans les villes et les campagnes, et que sur les lèvres de tous les catholiques du dix-neuvième siècle se trouve fréquente comme la respiration, l'ardente prière du prophète-roi : Envoyez votre Esprit, et tout sera créé : et vous renou-

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vellerez la face de la terre: Emitte spiritum tuum, et creabuntur, et renovabis faciem terrae (Ps. CIII.)

Là, et là seulement, est le salut du monde.

PARIS, en la fête de la Pentecôte, 15e jour de mai de l'an de l'Incarnation de N.-S. J.-C. 1864.

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