La Foi devant la science moderne (Mgr de Ségur)

De Christ-Roi
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Monseigneur de SEGUR

LA FOI DEVANT LA SCIENCE MODERNE

Sommaire

I - DE L'ABUS QU'ON FAIT AUJOURD'HUI DU MOT SCIENCE.

Un homme qui passe pour avoir de l'esprit a osé affirmer que devant les découvertes de la science moderne la foi devenait tout à fait impossible ; qu'un homme raisonnable et quelque peu instruit ne pouvait plus croire ; que bon gré malgré il fallait en passer par là, dussent tous les prêtres s'indigner et crier au blasphème, dussent toutes les femmes gémir et pleurer toutes les larmes de leurs yeux. Un nouveau monde commence ; la religion de l'avenir apparaît : le règne du vrai DIEU, qui est l'homme, va succéder au règne de l'ancien DIEU, qui est le Christ, la foi va passer au rang des contes de fées ; c'est le progrès des lumières, la civilisation, etc., etc.

Ces assertions étranges, filles du rationalisme et de la franc-maçonnerie, ne reposent sur rien. La science n'a rien découvert qui soit le moins du monde contraire à la foi. Tous ces prétendus savants qui exaltent la science aux dépens de la Religion ne sont que des ballons gonflés, vides d'air respirable, en apparence forts et redoutables, en réalité faits de simple baudruche et totalement creux. Ils ont toujours à la bouche le mot science : s'ils attaquent l'existence de DIEU, c'est au nom de la science ; ce n'est pas eux, c'est la science qui repousse la divinité du Christ, qui rejette le miracle et le surnaturel ; c'est la science qui démontre que nous n'avons point d'âme, etc., etc.

Au siècle dernier, c'était la Nature qui faisait tout cela. La Nature était la divinité, la dame des encyclopédistes. Qu'est-ce que c'était que la nature ? où était-elle ? Joseph de Maistre cherchait quelqu'un qui voulut bien le présenter à cette dame-là. Mais on ne savait pas où la prendre. Quand on la rencontrait, ou bien elle ne disait pas ce qu'on voulait lui faire dire, ou bien elle disait précisément ce qu'on ne voulait pas qu'elle dit. L'embarras devint insoutenable, et les incrédules n'osèrent plus parjurer la nature.

A la place de la nature, les successeurs des encyclopédistes ont inventé la science. Mais dame Science n'étant pour eux que dame Nature vêtue à la moderne, la question importune du comte de Maistre se dresse toujours : Qu'est-elle ? d'où vient-elle ? montrez-nous ses papiers. Un monsieur ou quelques messieurs s'avancent, il est vrai, sur le bord de la rampe et affirment doctoralement qu'elle est là derrière eux dans la coulisse, prête à se montrer, que c'est elle qui de sa bouche infaillible leur a dit ceci et cela ; mais l'être mystérieux qu'ils annoncent toujours comme devant mettre fin à la vieille superstition chrétienne ne parait jamais. C'est que ce qu'ils osent appeler la science n'est pas la science. Si la science pouvait être discréditée, ils la discréditeraient.

Heureusement, elle est au-dessus de leurs falsifications et de leurs calomnies ; l'Église en est la fidèle gardienne, car en éclairant sa marche et en l'empêchant de s'égarer, elle la préserve du suicide, en même temps qu'elle l'empêche de lever la main sur sa soeur aînée, qui est la foi.

Qu'est-ce donc en réalité que la science ?

II - CE QUE C'EST QUE LA SCIENCE.

Sur cent incrédules qui se targuent de science, je suis sur qu'on n'en trouverait pas deux qui sussent bien nettement ce que c'est que la SCIENCE. Chose curieuse ! C'est nous chrétiens, esprits arriérés, obscurantistes, qui devons faire la leçon à ces prétendus maîtres. En général, quand on veut savoir ce qu'est l'art militaire, on recourt aux militaires ; quand on veut avoir des notions plus précises sur une spécialité quelconque, on s'adresse aux hommes spéciaux. Ici, ce n'est plus cela : les hommes spéciaux de ce qu'on appelle les sciences modernes ne peuvent pas nous dire ce que c'est que la science ; c'est une notion perdue pour eux. Leurs définitions sont en complète divergence, comme les fusées d'un bouquet d'artifice : cela s'en va de tous les côtés ; cela fait du tapage et cela brille ; mais ce n'est qu'un feu d'artifice, un éclat éphémère qui, loin de dissiper les ténèbres, les fait apparaître plus épaisses. La vraie science vient de DIEU, comme la vraie foi : ce sont les deux yeux de l'homme parfait, c'est-à-dire du chrétien ; et comme l'accord des deux yeux produit l'optique, ainsi l'union de la foi et de la raison donne à l'homme la vérité, la vue et la connaissance de ce qui est.

La science, dit saint Thomas, est la connaissance des choses par leurs causes (Scientia est cognitio rerum per causas, Sum. Theol.). Ce n'est pas simplement la connaissance des choses, c'est la connaissance des causes des choses ; c'est la philosophie de toutes les connaissances humaines. Voilà ce que c'est que la science en général.

Ainsi, l'astronomie n'est pas seulement la découverte des astres, la constatation de leur position respective, et de leurs mouvements ; elle est la connaissance des lois supérieures qui régissent le monde des astres, autant du moins que l'homme peut les pénétrer en cette vie. Il y a là en effet de profonds mystères, auxquels l'ordre surnaturel est loin d'être étranger. Plus un astronome approfondira ces lois, plus il sera savant. S'il ne les connaît pas ou s'il les connaît de travers, c'est un demi-savant, un savant de contrebande, un comédien de science. Ainsi encore, la médecine n'est pas seulement une longue série d'expériences, de faits constatés, ni la simple connaissance des remèdes qui guérissent le mieux telle ou telle maladie ; c'est en outre la connaissance très difficile et très mystérieuse de la santé et des maladies, de la cause intime des maladies. Un médecin qui ne remonte pas jusque-là peut être un empirique habile et très utile ; il n'est pas et il ne sera jamais un savant. Ainsi encore, l'histoire n'est pas la simple connaissance des faits, ni l'enregistrement chronologique de tout ce qui s'est passé sur la terre depuis le commencement du monde ; elle est de plus la pénétration des causes secrètes de tous les événements, de toutes les luttes qui tour à tour ont rait triompher le bien sur le mal, le mal sur le bien. La connaissance de ces causes (ou, pour mieux dire, de cette cause, car il n'y en a qu'une : la lutte de Satan et du monde contre le Christ et Son Église), constitue la science de l'histoire, de l'historien, du savant, du philosophe.

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On pourrait en dire autant de toutes les autres sciences : la physique, la géologie, etc. Toutes les connaissances qui n'exigent que de la mémoire, de l'analyse, de la patience, de l'observation, ne sont point des sciences. Les hommes spéciaux qui s'en occupent, quel que soit leur savoir, ne sont jamais que des gens instruits : il manque à leurs études le caractère essentiel de la science : la connaissance philosophique des causes de tous les phénomènes qu'ils constatent.

Cette seule observation enlève sans rémission le bonnet de savant à une quantité d'hommes plus ou moins instruits, qui s'en font modestement honneur de nos jours. Ainsi, la chirurgie n'est pas et ne peut pas être une science ; c'est un art. Il en est de même de la plupart des applications pratiques : de la physique, de la chimie et même des mathématiques. Les travaux qui appellent continuellement des applications matérielles ne peuvent être rangés au nombre des sciences. Toute science est essentiellement philosophique, c'est-à-dire qu'elle réside, avant tout, dans l'intelligence, et qu'elle doit pouvoir s'y soutenir sans l'ombre d'une application pratique.

Qu'on veuille bien réfléchir sérieusement à cela, et l'on verra combien fausse et orgueilleuse est la prétention d'une foule d'hommes instruits de notre temps, à qui les abstractions mathématiques ont faussé le jugement et fait perdre la foi.

La fausse science enfle et aveugle, tandis que la vraie science élève et éclaire. L'étiquette de savant ne suffit pas : pour être savant, il faut être homme de science et non pas seulement homme de savoir. Nous recommandons aux méditations du lecteur l'admirable définition de la science donnée par saint Thomas.

Bien comprise, elle éclaire pleinement la question, va jusqu'au fond et montre la science sous son vrai jour. Rien de plus simple, rien de plus profond. La science est la connaissance des choses par leurs causes.

III - QUE LES DECOUVERTES DE LA SCIENCE MODERNE NE CONTREDISENT AUCUNEMENT LES VERITES DE LA FOI.

Il y a malheureusement peu de vrais savants, et c'est une ruse de l'ennemi de nos âmes que cette profusion de faux savants qui pullulent aujourd'hui de toutes parts, se moquant de l'Église et de la foi, et proclamant à tout propos des découvertes qui prouvent comme deux et deux font quatre qu'il n'y a pas de DIEU créateur; que la sainte Écriture, et par conséquent l'Eglise, se trompe grossièrement ; que les chrétiens n'ont pas le sens commun ; et autres assertions non moins impudentes.

Il est curieux, au milieu de toutes ces affirmations impies de la fausse science, d'approfondir un peu ces grandes découvertes.

A mesure qu'on s'en approche, on les voit disparaître, s'évanouir comme des monceaux de neige qui fondent au soleil. Elles disparaissent au double point de vue de la quantité et de la qualité ; elles se réduisent à treize ou quatorze articles, et ces treize ou quatorze articles se réduisent à rien. Le père du mensonge et ses fils aînés, les faux savants, nous font la guerre, comme on dit que la font les Chinois. Pour faire peur à leurs ennemis, ils dressent devant eux de grandes figures de dragons, des monstres terribles : tout cela n'est effrayant que de loin ; de près, c'est du bois et du carton. Approchons-nous de nos Chinois. Ils s'appellent au dix-neuvième siècle Saint-Simon, Broussais, Cousin, Fourier, Pierre Leroux, Enfantin, Considérant, Cabet, Guéroult, Bory Saint-Vincent, Lamark, Quinet, Michelet, Reynaud, Michel Chevalier, Comte, Proudhon, Taine, Littré, Renan, Vacherot, et quantité d'autres en France et à l'étranger.

Ils parlent tous de découvertes scientifiques incompatibles avec la foi. Tous, ils se trompent ; car de deux choses l'une: ou bien ces découvertes sont sérieuses, ou bien ce sont des hypothèses chimériques et sans preuve. Dans le premier cas, qui nous occupe ici, il est facile de leur montrer que la foi chrétienne n'est nullement en contradiction avec ce qu'ils ont découvert. Dans le second, nous ne prenons pas même la peine de leur répondre, et nous leur demandons fort raisonnablement la permission de ne pas croire sans preuves à leur infaillibilité. Franchement, est-ce trop demander ?

Les faux savants aiment beaucoup ce dernier système, qui n'exige que de l'audace et de l'imagination. Ils partent d'une supposition qui n'a de réalité que dans leurs cervelles fiévreuses ; de là ils tirent des conséquences à n'en plus finir: et quand on perd de vue l'inanité absolue de leur point de départ, on les prend pour des hommes sérieux, pour de profonds penseurs, pour des philosophes, pour des savants. Qu'on y regarde de près, et l'on verra ce péché originel, irrémissible, à la base de tous les systèmes de la science incrédule. Rousseau, Saint-Simon, Fourier, Cousin, Proudhon, Renan, n'ont pas d'autres ficelles que celles-là pour attraper le public, surtout le public des Écoles.

Laissons de côté les hypothèses pures et simples ; mais examinons sérieusement les découvertes scientifiques qui semblent avoir en elles-mêmes quelque valeur et qu'on voudrait opposer à l'enseignement catholique. Ne craignons rien : une vérité ne peut en contredire une autre, et les vérités de la science viennent toutes, directement on indirectement, rendre hommage à la vérité révélée.

IV - PREMIERE OBJECTION. AVEC LE SYSTEME DE LAPLACE, IL N'Y A PLUS BESOIN D'UN DIEU CREATEUR POUR EXPLIQUER LA FORMATION DE LA TERRE.

Le géomètre, astronome et physicien Laplace formula à la fin du dernier siècle une théorie ingénieuse de la formation de notre système planétaire. Il la présenta à Napoléon Ier, lui disant qu'avec cela on pouvait désormais se passer de DIEU.

Notre système solaire (c'est-à-dire la réunion du soleil et des planètes) a dû former dans l'origine, disait Laplace, une immense nébuleuse, et la condensation de la plus grande masse de cette nébuleuse a formé le soleil, qui a continué, comme faisait originairement la nébuleuse entière, à tourner sur lui-même. Tout n'était pas condensé, et les simples lois de la mécanique ont exigé la formation autour du soleil d'anneaux semblables à celui que l'astronomie constate encore autour de la planète Saturne. Ces anneaux venant à se condenser ont pris la forme sphérique et ont produit les planètes.

Le même phénomène appliqué aux planètes a produit leurs satellites, ce que semble confirmer un fait remarquable, à savoir que toutes les planètes tournent dans le même sens, à peu près dans le même plan, ainsi que leurs satellites, et de plus qu'elles tournent sur elles-mêmes dans le même sens. Tout cela semble être une conséquence mécanique nécessaire de l'hypothèse première. Voilà, en résumé, le système de Laplace, tel qu'on le trouve dans l'Exposition du système du monde.

Observons d'abord que ce système n'est et ne peut être qu'une hypothèse, c'est-à-dire une simple supposition touchant un fait essentiellement inconnu ; et qu'en bonne logique, une hypothèse, quelque ingénieuse, quelque plausible qu'elle puisse être, ne peut jamais servir de base à des conclusions absolues. Une hypothèse enfante tout au plus des probabilités. Ce n'est pas à dire que ce genre de recherches soit défendu, ni même inutile ; pas plus que l'étude physiologique des différentes phases que traverse l'embryon animal pour arriver peu à peu à son complet développement.

L'animal n'est point conçu primitivement tel que nous le voyons naître : il part d'un premier principe dans lequel aucun organe n'est encore visible, mais qui contient tout en germe ; et ce n'est qu'en passant par une mystérieuse série de transformations qu'il atteint la plénitude de son organisme. Cette lente formation, loin d'exclure l'acte et le mystère de la génération, le présuppose tout au contraire. Or il n'en est point autrement de l'acte et du mystère de la création pour le monde entier.

En second lieu, remarquons que le système de Laplace, dont l'école matérialiste a prétendu s'appuyer pour nier le mystère de la création et même l'existence de DIEU, ne prouve pas du tout ce que prétendent les impies. En effet, que suppose Laplace ? Qu'à l'origine notre système solaire (et non pas les autres étoiles, qui ont pu, chacune pour leur compte, être soumises à des lois analogues, mais dont il n'est pas question ici) se composait d'une grande nébuleuse primitive tournant sur elle-même. En quoi, je vous prie, cela exclut-il la création et les lois du Créateur ? La nébuleuse primitive, qui l'a faite ? S'est-elle faite toute seule ? Si une montre ne peut se faire toute seule, et s'il est contre le bon sens de supposer une horloge sans horloger, un livre sans imprimeur, un tableau sans peintre, à combien plus forte raison une création aussi puissante, aussi immense que cette nébuleuse, ne peut-elle pas se concevoir sans Créateur ?

Il en est des lois que Laplace suppose dans la nébuleuse primitive comme de sa substance elle-même ; elles présupposent nécessairement une cause première créatrice. La nébuleuse s'est condensée assurément d'après une loi, la loi de la condensation ; mais cette loi qui l'a posée ? qui l'a faite assez puissante pour que la nébuleuse y ait été absolument soumise ?

Il n'y a point d'effet sans cause. Les lois de la mécanique qui ont produit ces mouvements successifs de rotation, ces anneaux gazeux tournant tous dans le même sens et dans le même plan, tout cet ensemble de lois et de phénomènes, qui en est l'auteur ? Une fois notre terre condensée en forme sphérique, qui en a refroidi et solidifié la surface ? Qui a fait le calorique ? Qui a posé la loi du refroidissement, de la transformation successive des fluides et des solides ? Qui a fait la lumière ? Qui a fait l'hydrogène, ce fameux hydrogène auquel nos savants modernes nous renvoient toujours ? En un mot, qui a fait le ciel et la terre, avec leurs prodigieuses lois, avec l'unité merveilleuse et la non moins merveilleuse multiplicité des lois dont le produit forme l'univers ?

L'incrédule qui veut tirer de l'hypothèse de Laplace des conclusions athées et matérialistes est un aveugle : il ne voit pas qu'il ne fait que reculer la question et qu'il ne prouve rien du tout.

Même en acceptant, comme le font plusieurs savants chrétiens fort distingués, cette théorie de la formation du monde, nous constatons jusqu'à l'évidence qu'elle laisse subsister la nécessité absolue et le mystère fondamental d'une cause première, d'une puissance éternelle, préexistante, absolue, incréée, infinie, qui a tout fait de rien et qui n'a point été faite, créatrice de toutes les substances, de toutes leurs lois et de tous leurs phénomènes, d'un Être qui est par lui-même et sans lequel rien n'existe.

Cette puissance créatrice est nécessairement intelligente et libre ; car sans l'intelligence et la liberté, nulle puissance ne peut agir : c'est elle que l'humanité entière proclame et adore ; c'est elle que nous adorons sous le nom de DIEU, mot dérivé du latin, puis antérieurement du grec, et enfin de l'hébreu. En hébreu, l'Être éternel et créateur s'est appelé lui-même JÉHOVAH, c'est-à-dire CELUI QUI EST. DIEU, c'est donc Celui qui est, Celui qui est par Lui-même, et par qui existe tout ce qui existe. Il est tout entier partout, un et indivisible ; Il est tout entier à la fois ; Il est éternel, supérieur aux successions du temps, non moins qu'aux divisions de l'espace ; Il est esprit pur, et nulle créature ne peut par sa lumière naturelle voir Sa divine essence : mais Lui, L'infini et Le Tout-Puissant, Il voit tout, Il sait tout, Il peut tout. Nous pouvons Le connaître, bien que nous ne puissions pas Le comprendre. Nous connaissons Son existence et Ses attributs généraux, par la contemplation de Ses oeuvres ; comme nous connaissons l'existence, l'intelligence, l'habileté, la patience de l'horloger par l'examen de son travail et de l'admirable mécanisme sorti de ses mains. Rien donc de plus ridicule, rien de plus effronté que l'assertion de je ne sais quel franc-maçon contemporain, qui déclarait naguère que "DIEU n'est ni démontré ni démontrable".

Si notre jugement lui parait suspect, qu'il écoute du moins celui d'un Frère, d'un maître en franc-maçonnerie et en incrédulité, qu'il en croie Voltaire : "Il me parait absurde, disait Voltaire, de faire dépendre l'existence de DIEU d'A + B divisé par Z. Où en serait le genre humain s'il fallait étudier la dynamique et l'astronomie pour connaître l'Être suprême ? Il ne faut que des yeux, et point d'algèbre, pour voir le jour" (Corres. gén., 1753, t. IV, p. 463).

"Je méditais cette nuit, disait-il encore ; j'étais absorbé dans la contemplation de la nature, j'admirais l'immensité, le cours, le rapport de ces globes infinis: j'admirais encore plus l'intelligence qui préside à ces vastes ressorts. Je me disais: il faut être aveugle pour n'être pas ébloui de ce spectacle, il faut être stupide pour n'en pas reconnaître l'auteur, il faut être fou pour ne pas l'adorer" (Diction. philos., art. Religion)".

Pour en revenir à la nébuleuse du marquis de Laplace, disons donc qu'on est libre de l'adopter ou de ne l'adopter point : la foi catholique n'y est intéressée en rien.

V- DEUXIEME OBJECTION AUX YEUX DE LA SCIENCE MODERNE, IL EST DEMONTRE QUE LA BIBLE SE TROMPE QUAND ELLE NOUS DIT QUE LA CREATION EST L'OEUVRE DE SIX JOURS.

La première découverte positive que les incrédules ont voulu opposer aux données de la foi, concerne l'oeuvre des six jours.

La Genèse nous rapporte que le Seigneur DIEU, tout-puissant et éternel, voulant créer le monde, l'a fait en six jours ; qu'au premier jour Il a créé la lumière ; au second, l'air et les eaux ; au troisième, la terre ferme avec le règne végétal ; au quatrième, le soleil, la lune et les étoiles ; au cinquième, les êtres animés dans l'eau et dans l'air ; au sixième enfin, tous les animaux de la terre, et comme couronnement, aux confins du sixième et du septième jours l'homme, le fils adoptif et l'image de DIEU au milieu de la création.

Les géologues sont venus nous dire : ce récit n'est pas vrai ; nous en avons la preuve matérielle. Par l'examen des différentes couches superposées qui forment la croûte de la terre, nous constatons qu'il a fallu des siècles et des siècles pour que la terre arrivât à son état actuel. Il est vrai, nous constatons, autant que la chose se peut faire, que le récit de l'Écriture est conforme à l'ordre de superposition que nous remarquons dans les débris fossiles qu'elles contiennent ; mais nous n'admettons point, nous ne pouvons scientifiquement admettre que ce soit là l'oeuvre de six jours.

Soit, vous répond l'Église, j'admets comme certaines vos observations ; elles n'ont rien de contraire à la foi proprement dite. L'Apôtre saint Pierre n'a-t-il pas dit en effet : "Sache-le bien ; pour, le Seigneur un jour c'est mille ans, et mille ans sont un jour ?" (II Ep., V, 8). La parole hébraïque, que la Genèse a traduite par le mot jour, peut parfaitement s'entendre d'une époque indéterminée, et les paroles soir et matin, dont elle use en ce passage, s'interprètent également dans le sens de commencement et de fin. Saint Augustin dit expressément que les jours de la Genèse peuvent être des périodes plus ou moins longues.

Donc, même en admettant sans restriction votre hypothèse et la certitude des données de votre science, mon enseignement demeure intact devant vos assertions.

Nous pourrions ajouter ici quelques observations fort sérieuses qui ébranleraient peut-être la certitude de l'hypothèse de ces incommensurables périodes ; celle-ci entre autres : on ne peut dire ce que furent, sous l'action incalculable du feu central de la terre, et le travail des éléments et la rapidité de la végétation, et la vigueur des plantes et des arbres, le développement, la rapidité et la puissance de la vie animale. En bonne logique, peut-on conclure de l'état actuel des choses à un autre état qui n'est plus et dont on n'a pas même l'idée ? Pourquoi, par exemple, sous une action mille fois, dix mille fois plus puissante, tel ou tel phénomène géologique qui exige, dans l'état actuel des choses, un siècle pour s'accomplir, n'aurait-il pas pu se parfaire en un jour, ou même en quelques heures ? Si le principe de la pousse d'un arbre était mille fois plus actif alors qu'il ne l'est aujourd'hui, pourquoi cet arbre qui n'atteint maintenant sa pleine croissance qu'en cinquante ans, n'y serait-il point parvenu primitivement en dix-huit ou vingt jours, c'est-à-dire en la millième partie des cinquante ans ? Même raisonnement pour la formation et la vie des animaux. Il n'y a là évidemment aucune impossibilité scientifique.

Une seconde observation, tirée celle-là de l'ordre surnaturel, qui nous montre les esprits ou anges comme les forces motrices de la matière : tous les éléments qui formèrent I'oeuvre des six jours étaient, par suite de l'action et de la réaction des bons et des mauvais anges qui les régissaient, dans un état et dans une lutte gigantesque, qui modifiaient profondément leurs lois naturelles, les seules que puisse constater la science ; et ainsi, des formations, des efflorescences impossibles dans l'état naturel, devenaient fort possibles sous cette action extraordinaire. Je ne dis pas que les choses se soient passées ainsi ; je dis seulement que les choses ont pu ainsi se passer, et que dès lors les impossibilités, constatées par la géologie, ne sont plus que relatives.

Mais ces observations, tout intéressantes qu'elles peuvent être en elles-mêmes, sont inutiles pour répondre victorieusement à la fausse science qui cherche à nous confondre. La première réponse suffit amplement : quelle que soit la durée des jours du récit de la Genèse, la science géologique n'est pas ici en désaccord avec la foi.

J'ajouterai, quant à moi, que jusqu'à preuve absolue du contraire, je croirai et je dirai : que les jours de la Genèse sont des périodes beaucoup moins étendues que ne le réclament les observations d'une science qui fait abstraction du surnaturel et du miracle ; d'abord parce que cette opinion se rapproche davantage de la lettre même de la parole sainte, lettre dont il n'est permis de s'écarter que lorsque l'évidence nous en fait une loi ; et puis, parce que le Saint-Esprit, en nous racontant par la bouche du grand Moïse les mystères de la création, semble nous y montrer le miracle, non-seulement par l'action toute-puissante de DIEU faisant tout de rien, mais encore par la forme surnaturelle et la rapidité de cette grande oeuvre.

Quoi qu'il en soit, la foi n'est intéressée en rien dans la question que nous venons de résumer.

VI - TROISIEME OBJECTION D'ANCIENS MONUMENTS DECOUVERTS EN ÉGYPTE ET DANS L'ORIENT RENVERSENT TOTALEMENT LA CHRONOLOGIE DE LA BIBLE EN ASSIGNANT AU MONDE HABITE UNE ANTIQUITE INFINIMENT PLUS GRANDE.

Ils ne renversent rien, parce qu'ils n'assignent rien. La demi-science a triomphé un moment en croyant avoir trouvé dans ces monuments la preuve authentique d'une antiquité fabuleuse du monde habité, absolument contredite par les Livres saints ; mais la vraie science est venue, et la lumière s'est bientôt faite.

Nous ne ferons ici qu'indiquer cette objection, parce que c'est une question pour ainsi dire vidée par la science.

L'Écriture sainte nous donne soigneusement le nombre des années qu'ont vécu les premiers Patriarches, depuis Adam jusqu'au déluge, et depuis le déluge jusqu'à Abraham et jusqu'à Moïse. Elle joint à ce comput plusieurs dates très nettes et très précises, entre autres la date du déluge et celle de plusieurs autres grands événements. D'après ces chiffres et ces dates, elle nous donne un peu plus de 4 000 ans avant l'ère chrétienne, pour la durée totale de l'existence de l'humanité depuis la création du premier homme. Je dis environ, car les années lunaires de l'antiquité ne sont pas tout à fait semblables aux années solaires dont on se sert universellement depuis plusieurs siècles.

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Or, les archéologues ont cru découvrir, surtout en Égypte, dans l'Inde et dans la Chine, des monuments qui attesteraient, s'ils étaient authentiques, une antiquité infiniment supérieure à celle que l'Écriture assigne au monde habité. On parlait de 20 000 ans, de 30 000 et même de 40 000 avant l'ère chrétienne et depuis le déluge. A Denderah, dans la haute Égypte, on avait découvert un certain zodiaque qui devait remonter, d'après plusieurs indications, à plus de 20 000 ans. Volney et Dupuis, athées de profession, absurdes s'il en fut, avaient échafaudé, au dernier siècle, tout un système soi-disant historique contre la parole de l'Écriture, système qui réduisait en poussière la Bible, la foi et l'Église. Rien que cela.

Malheureusement, ce géant avait des pieds d'argile, et vers 1830, des savants sérieux examinèrent le terrible zodiaque, et il fut démontré, clair comme le jour, qu'il remontait tout au plus au temps des Ptolémées, c'est-à-dire deux siècles avant l'ère chrétienne et, plus probablement encore, au temps de l'empereur Aurélien, c'est-à-dire au troisième siècle de l'ère chrétienne. Maintenant personne n'ose plus parler du zodiaque de Denderah. Mais l'idée, ou plutôt l'impiété de Volney, de Dupuis et des encyclopédistes se retrouve encore par ci, par là, revêtant diverses formes et s'abritant dans l'obscurité propice des "langues sémitiques". Les Langues sémitiques apprennent donc à ces profonds savants que la Perse, l'Inde, la Chine se glorifient de dynasties royales, s'enchaînant les unes aux autres, et remontant sinon à 40 000 ans, du moins à une antiquité beaucoup plus considérable que ne l'enseigne la Bible. Donc la Bible est fausse.

Malheureusement encore pour la cause des impies, rien de tout cela n'est prouvé. Les savants sérieux lèvent les épaules devants les affirmations de Voltaire et de ses compères, de Michelet, de Quinet, de Renan. Ceux des documents sémitiques et égyptiens qui allèguent ces centaines de dynasties interminables ne sont revêtus d'aucun caractère d'authenticité; un examen attentif y découvre souvent le sceau d'une grossière imposture, et il n'y en a pas un seul que l'on puisse raisonnablement faire remonter au delà du neuvième ou dixième siècle avant l'ère chrétienne. Il est prouvé que les Vèdas, livres sacrés des Hindous, attribués à Brahma, datent du quatrième siècle environ avant JÉSUS-CHRIST; que le Zend-Avesta, livre sacré des Persans, attribué à Zoroastre, date à peine du sixième ; que les Kings, livres sacrés des Chinois, rédigés par Confucius, datent à peu près de l'an 500 avant Notre-Seigneur ; enfin que les hiéroglyphes égyptiens, où l'on croyait trouver un argument contre la foi chrétienne, ne contiennent rien qui vaille la peine d'être discuté : la fausse science y a pris des noms de rois pour des dynasties, et, bien que les Pharaons d'Égypte soient en effet bien antérieurs à toutes les dynasties européennes et même aux dynasties asiatiques, aucun monument ne leur assigne et ne peut leur assigner une antiquité qui contredise les données des Livres saints.

Que reste-t-il de tout ce tapage et de cette accumulation de siècles imaginaires ? Rien qu'une honteuse déception pour les ignorants qui attaquaient la foi en usurpant les dehors de la science, et une démonstration nouvelle de l'immuable solidité de la vérité révélée. Combien les livres saints, si certainement authentiques, brillent et resplendissent au milieu de ces traditions insignifiantes des peuples égarés loin du vrai DIEU ! Qui pense aujourd'hui à nier, au nom de la science, l'authenticité des livres de Moïse, de David, des Prophètes ? Plus on examine de près la vérité, et plus elle éclate ; plus on examine de près l'erreur, plus elle s'évanouit. Donc la prétendue antiquité du monde habité, que l'on a voulu opposer aux enseignements de l'Église, est une chimère et laisse intact l'édifice de la foi.

VII - QUATRIEME OBJECTION. LE PHENOMENE DE LA GENERATION SPONTANEE, CONSTATE PAR LA SCIENCE MODERNE, EXPLIQUE PARFAITEMENT L'EXISTENCE DE L'HOMME, SANS QU'IL SOIT BESOIN DE REMONTER AU CREATEUR.

Chacun sait que dans l'eau croupie et surtout dans le vinaigre, naissent, sans qu'on sache d'où ils viennent, une quantité d'animalcules, savamment nommés infusoires. Ces petites bêtes naissent toutes seules, ont dit certains observateurs; donc l'existence de tous les animaux et même de l'homme peut s'expliquer par une puissance occulte de la matière, par une certaine force génératrice de la terre, de l'eau, de l'air, etc. Donc la création des êtres organisés, surtout la création de l'homme, n'est pas un acte libre de la volonté de DIEU, mais bien un développement fatal de la matière, laquelle contient en elle-même la puissance génératrice. Cette théorie ne nie pas directement l'existence de DIEU ; mais elle attaque ouvertement I'oeuvre des six jours, le récit de l'Écriture, et par conséquent la révélation chrétienne tout entière.

Elle pèche par la base, et suppose incontestable le fait de cette génération spontanée des animalcules. Or, ce fait est non-seulement contestable et contesté, mais des expériences récentes faites par plusieurs chimistes, entre autres par les illustres professeurs Chevreuil et Pasteur, ont absolument démoli le système.

Ces expériences ont démontré que les animalcules nés dans le vinaigre ou dans l'eau croupie ne sont pas plus le résultat d'une génération spontanée que le premier de nos poulets ou de nos canards. Ces petites bêtes naissent de germes imperceptibles, d'espèces d'oeufs en suspension dans l'air et se développant dans les milieux qui leur sont favorables.

La preuve de ce fait est des plus simples : la chimie organique a acquis la certitude (pour le coup, c'est une vraie certitude) que la vie animale est absolument impossible dans une atmosphère dont la température dépasse 80°. Sous deux cloches de verre, on a exposé deux bassins contenant du vinaigre : la première cloche renfermait de l'air ordinaire ; la seconde, privée d'air par le piston d'une machine pneumatique, avait été ensuite remplie par de l'air qui avait passé à travers un tube embrasé. Sous la première cloche, les animalcules apparurent, et le prétendu phénomène de la génération spontanée eut lieu, comme d'habitude ; sous la seconde, pas la moindre petite bête ne vint troubler la limpidité du vinaigre. En passant par l'atmosphère ardente, les germes avaient été brûlés, et l'albumine qui constitue en grande partie toute substance animale s'était desséchée totalement. La même expérience, répétée nombre de fois, donna invariablement le même résultat, soit sur l'eau croupie, soit sur le vinaigre, soit sur le lait, ou tout autre liquide contenant en dissolution des matières animales.

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Enfin, pour compléter la certitude de l'expérience, on employa le froid comme on avait employé la chaleur, l'expérience ayant également donné la certitude qu'une certaine intensité de froid étant donnée, la vie animale n'est pas plus possible qu'à une certaine intensité de chaleur. Le résultat fut le même : les petits germes se congelèrent et moururent d'un côté, tandis que de l'autre ils produisirent leur effet naturel, et donnèrent des infusoires. Donc il n'y a pas de génération spontanée ; donc les animaux et l'homme n'ont pu naître tout seuls de la terre, comme le disaient triomphalement les doctes chercheurs de nos petites bêtes, fort innocentes de leurs systèmes impies. Donc, rien ne prouve scientifiquement que la création des poissons, des oiseaux, des animaux et ensuite de l'homme, ne se soit point passée comme le rapporte l'Écriture et n'ait pas été un acte libre de la volonté du Créateur.

Bon gré mal gré il faut toujours remonter à une première poule faisant un oeuf ou à un premier oeuf faisant une poule ; or, il faut une puissance infinie pour faire la moindre poule et même le moindre oeuf. C'est cruel à constater ; mais c'est comme cela. Cette puissance infinie s'appelle le bon DIEU, et la Genèse raconte comment de rien Elle a créé tout ce qui existe, et comment Elle a formé divers ordres de créatures, échelonnées depuis la dernière jusqu'à la première, qui est l'homme.

VIII - CINQUIEME OBJECTION. L'HOMME N'EST QU'UN SINGE PERFECTIONNE.

On a eu l'air de le dire sérieusement, et certains étudiants en médecine mal vivants donnent leur parole d'honneur que c'est vrai. "Il est évident, disent-ils, après les encyclopédistes et à la suite d'un certain Lamark, d'un certain Palchal Grousset, d'un certain Darwin, il est évident que les êtres vont en se perfectionnant physiquement ; ils imitent en cela la foi morale, qui est le progrès humanitaire continu. Le polype est devenu huître ; l'huître est devenue pieuvre ; la pieuvre est de venue anguille de mer ; l'anguille est devenue poisson ; le poisson, phoque ; le phoque, castor ; le castor, sarigue ; le sarigue est devenu le singe de deuxième classe ; le singe de deuxième classe est devenu l'orang-outang ; enfin, à force de temps, d'efforts de la nature, à force de progrès et de vertus, l'orang-outan perdit sa queue, est devenu nègre ; le nègre, Chinois ; le Chinois, homme tout de bon, homme blanc, parlant français et lisant le Siècle".

Oui, cela a été dit, et qui mieux est, cela a été cru et acclamé. J'ai vu quelques hommes qui affirmaient sans sourciller cette généalogie, et qui se proclamaient purement et simplement des bêtes (ce qu'ils étaient beaucoup plus qu'ils ne le pensaient).

Des voyageurs anglais allèrent jusqu'à dire qu'il existait encore en Abyssinie des hommes à queue (a beau mentir qui vient de là), appelés Niams-Niams, tenant le milieu entre le simple nègre et le simple singe. Cette découverte était importante.

Le savant M. Mariette, de l'Institut, alla au fond de cette question étrange, et découvrit que ces nègres à queue étaient tout bonnement des nègres revêtus de la peau de bêtes qu'ils avaient tuées et dont la queue pendait par derrière.

Et ainsi la vraie science a fait une fois de plus la queue à la fausse. Les naturalistes sérieux constatent, au point de vue purement physique, entre le singe le plus humain et l'homme le plus bête, non des nuances, mais des différences essentielles ; entre autres cette fameuse queue que nos libres penseurs voudraient bien retrouver ; puis la forme des mains, sans compter la tête et certains autres détails qu'il serait puéril d'énumérer.

Non, la science n'a rien découvert contre la grandeur divine de l'intelligence et de la vocation de l'homme. Elle s'accorde avec le bon sens, avec la conscience et avec la foi, pour découvrir dans l'homme ce qui ne se trouve que chez lui : je veux dire une âme, pur esprit, capable de connaître DIEU, d'aimer DIEU, de servir DIEU, de Le posséder ici-bas par la grâce, là-haut dans la gloire, de vivre de Sa vie sainte et éternelle. A cause de cela, il y a plus de différence entre le moins instruit des Cafres ou des Hottentots et le singe ou le chien le plus intelligent, le plus développé, qu'entre ce dernier et l'huître, et la plante, et même le minéral. Qu'est-ce après tout que cette vie organique de l'animal, qui finit avec lui, parce que dans le dessein du Créateur elle n'a pas d'autre objet que des appétits, des instincts et tout un ensemble de fonctions qui se bornent à la terre ? Quant à l'homme, roi du monde, il est fait pour l'éternité, et son but dans la vie, c'est la vérité, le bien, l'amour, la sainteté.

Encore un mot sur cette prétendue perfectibilité des animaux. C'est une affreuse plaisanterie, démentis par l'expérience, par l'évidence. Chaque animal, chaque poisson, chaque oiseau, chaque serpent, chaque moucheron nait dans un état dont il ne sort pas, parce qu'il n'en peut pas sortir : état physique, constitution organique ; état instinctif, constitution passionnelle, comme ils disent (non pas les animaux, mais leurs apôtres), tout chez l'animal reste invariable, et chaque génération se meut nécessairement dans la même orbite que la génération précédente. Les rossignols d'aujourd'hui chantent comme les rossignols du temps d'Abraham et de Mathusalem ; les chiens aboient après les voleurs, au dixneuvième siècle après l'ère chrétienne, comme mille, deux mille et trois mille ans avant ; les castors bâtissent leurs maisons avec la même perfection depuis le déluge et même auparavant ; il en est de même des fourmis, des abeilles, des araignées, des chats, des chevaux, des chameaux. Les pères et mères de ces honorables bêtes ne leur ont rien appris ; et elles-mêmes, malgré les encouragements de leurs savants amis, n'apprendront rien à leur progéniture. Jusqu'à la fin du monde, les petits oiseaux feront leur nid avec la même perfection ; les chiens s'attacheront à l'homme avec la même fidélité ; les chats, à la souris avec le même amour ; et les ânes, au râtelier avec la même perspicacité.

Je serais curieux de savoir jusqu'à quel point l'homme peut arriver à croire qu'il n'est qu'un singe. J'espère que tous ceux qui le disent ressemblent à ce professeur du muséum de Turin, M. de Filippi, qui avait enseigné publiquement le plus hideux matérialisme et avait même consacré plusieurs séances de ses cours à démontrer que l'homme descendait du singe en droite ligne. Il vient de mourir en chrétien repentant, détestant ses folles impiétés et recevant avec bonheur, à deux reprises, en viatique, le Corps adorable de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST. Devant la mort, Le masque tombe, l'homme reste

Et... le singe s'évanouit.

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IX - SIXIEME OBJECTION. LA PHYSIOLOGIE A DECOUVERT QUE LA PENSEE N'EST QU'UNE SECRETION DU CERVEAU.

Ils le disent aussi ; on désirerait presque qu'ils le crussent, comme punition. Un certain M. Taine, qui s'improvise physiologiste, pose cette théorie, et avec lui plusieurs professeurs de l'École de médecine, accompagnés d'une foule de carabins et de mauvais sujets.

C'est l'enveloppe du cerveau, disent-ils, c'est la pie-mère, qui sécrète plus ou moins de phosphore, selon qu'elle est plus ou moins ébranlée par tel ou tel lobe du cerveau, lequel est influencé (sic) à son tour par les fils électriques qu'on appelle les nerfs. Chaque sensation est une secousse portée par les dits nerfs aux dits lobes, et par les dits lobes à la dite pie-mère ; le phosphore se dégage plus ou moins activement dans toutes les directions : en avant, c'est une pensée majestueuse, philosophique, scientifique, métaphysique, ontologique, c'est la pensivité qui jaillit ; par en haut, c'est la piété, la merveillosité ; à gauche, c'est l'envie de tromper, de voler et de se battre, l'acquisivité et la combativité ; par derrière, c'est la bonté, la tendresse, le dévouement, le besoin d'aimer, l'amativité. Mon DIEU, quel admirable phosphore !

Bien assurément ces ignorants de chrétiens s'y brûleront les doigts ! Voyons un peu. Personne ne nie que les nerfs ne portent très mystérieusement les sensations extérieures jusqu'à certains lobes du cerveau, et que la pie-mère ne contienne ou ne sécrète du phosphore ; mais à qui persuadera-t-on que les hautes conceptions du génie, les splendeurs de l'éloquence, la profondeur des conceptions philosophiques, le dévouement de la charité et de la tendresse, sont du phosphore ? Charlemagne, saint Louis, [[Bayard, Condé, Napoléon étaient de grands capitaines : le phosphore ! Saint Augustin, saint Ambroise, saint Bernard, saint Vincent Ferrier, Bossuet, le P. Lacordaire, étaient de grands orateurs : le phosphore, le phosphore ! Raphaël était un grand peintre ; Pérugin, Titien, Nicolas Poussin, Rubens, van Dyk, Horace Vernet, Ingres, Flandrin : c'était le phosphore, tout simplement le phosphore ! Origène, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, Albert le Grand, Suarez, Pascal, Leibniz, de Maistre, étaient de profonds penseurs : le phosphore ! Saint Vincent de Paul était charitable ; saint François de Sales, doux et innocent ; saint Charles Borromée, énergique et austère ; saint Ignace, prudent, saint Louis de Gonzague et saint Stanislas Kotzska étaient chastes

c'était tout bonnement du phosphore !

Également, Mandrin et Cartouche, Cromwell et Robespierre, Marat et Lacenaire étaient fort indélicats ; Messaline, la Brinvilliers, la Dubarry étaient d'affreuses coquines ; Juarez, Mazzini, Garibaldi, sont de francs scélérats : le phosphore, l'éternel phosphore ! Le phosphore explique tout c'est la clef de l'histoire.

Je crains que, pour les braves gens qui lui font jouer un si grand rôle, ce phosphore ne soit tout simplement la clef de Charenton : leur phosphore, déjà en révolution évidente, finira par s'épancher si abondamment, qu'ils en seront tout noyés et qu'ils perdront la tète à force d'avoir, non de l'esprit, mais du phosphore. La preuve de cela est bien claire : les fous ne disent-ils pas toujours qu'ils ont la tète en feu ?

C'est le sens commun, le simple gros bon sens universel qui seul peut répondre à ces prodigieuses inepties. La science n'a rien à faire ici, le raisonnement non plus : il ne peut descendre jusqu'à des bas-fonds pareils ; et devant l'homme qui oublie sa dignité à ce point, on n'a qu'à lever les épaules et à se détourner avec dégoût. L'homme, le baptisé, qui ose dire à un public civilisé et chrétien que "le vice et la vertu sont simplement des produits, comme le sucre et le vitriol", devrait être condamné comme un malfaiteur public, renfermé comme un fou, attaché au milieu de vrais fous, certes moins fous que lui. Ces infâmes doctrines n'ont pour unique soutien, pour unique aliment et pour unique résultat que les passions abjectes.

Elles ont pour père l'orgueil et pour mère l'impureté, pour filles les révolutions. Elles viennent de l'enfer, elles y retournent en emportant avec elles les grossières créatures qui ne rougissent pas de les prêcher ou de les accepter.

Combien les médecins honnêtes, et surtout les médecins chrétiens, doivent rougir de compter dans leurs rangs des hommes qui galvaudent de la sorte leur savoir et quelquefois même leurs talents, et qui veulent rendre l'anatomie, la chirurgie et la médecine responsables de leurs criminelles aberrations !

X - SEPTIEME OBJECTION POUR LA SCIENCE MODERNE IL N'Y A PLUS DE VICES, NI DE VERTUS, MAIS SIMPLEMENT DES BOSSES ET DES TEMPERAMENTS.

Certains rêveurs, assez observateurs, du reste, et ne manquant ni de savoir ni de finesse, imaginèrent, il y a environ un demi-siècle, un autre système non moins ingénieux : c'est le système des bosses. On l'habilla en grec, suivant l'usage de la docte Faculté, qui depuis longtemps tache de suppléer par l'inintelligibilité de la formule à l'inanité du fond : on appela donc ce système la phrénologie, c'est-à-dire la science du cerveau. L'inventeur fut le docteur Gall, fort brave homme d'ailleurs, et qui disait un jour les larmes aux yeux à un grand seigneur russe auquel il avait beaucoup d'obligations : "Ah ! mon cher comte, vous ne sauriez croire combien je vous aime ! Aussi, si vous mourez avant moi, j'aurai votre crâne dans ma collection, dussé-je aller moi-même le chercher en Russie !"

Le cerveau et le crâne, disent donc les phrénologues, ont des bosses : les ultramontains ne peuvent le nier ; la science l'affirme. Ces bosses, c'est un monde nouveau, c'est une révolution dans la morale. On avait cru jusqu'ici, ô ignorance du Moyen Âge ! que c'était l'âme qui donnait à l'homme ses facultés bonnes ou mauvaises, son intelligence, sa mémoire, les qualités de son esprit et de son coeur, son caractère, ses penchants, ses vertus, ses vices ; on avait cru qu'on était libre de diriger sa vie comme on le voulait, d'être religieux ou de ne point l'être, d'être doux, d'être colère, d'être bon ou d'être méchant, de travailler ou d'être paresseux, d'être chaste ou d'être impudique : chimère que tout cela ! ce sont les bosses qui décident de tout !

Tout à l'heure c'était le phosphore ; maintenant ce sont les bosses. Vous avez de l'esprit ? c'est que vous avez la bosse de l'esprit ; elle est placée au-dessus du nez. Vous êtes un saint ? regardez au-dessus de votre tète la bosse de la religiosité. Vous avez beaucoup de mémoire ? regardez (si vous le pouvez) au fond de vos yeux, et vous y trouverez la

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bosse de la mémoire. Vous êtes un fripon, un fourbe ? tâtez derrière l'oreille, vous avez la bosse de l'approprivité. Vous avez bon coeur, vous aimez vos enfants, vous êtes dévoué et miséricordieux ? tâtez par derrière (à la tête ), vous sentirez la tendre bosse de l'amour. Ainsi de suite, pour toutes les facultés, tous les penchants, toutes les passions. J'ai chez moi un crâne, classifié par Gall lui-même, avec plus de quarante petites étiquettes se rapportant toutes à des spécialités de bosses. C'est incomparable !

Il résulte de là que l'homme n'est pas libre ; que nous n'avons que des instincts qui nous entraînent fatalement comme les animaux ; que les mauvais penchants nous viennent, comme les bons, de la nature, c'est-à-dire de DIEU, et pour arriver à la conséquence logique, quoique non immédiate, que nous n'avons point d'âme spirituelle, raisonnable et libre ; que la loi de DIEU, et même toute loi, est une absurdité ; que s'il y a un DIEU, il n'existe guère.

Tout cela est une grossière confusion de l'instrument et de l'ouvrier. Que diriez-vous, je vous prie, si je prétendais que c'est votre plume qui écrit, et non pas vous ? Le fait me semblerait cependant facile à établir scientifiquement. Voyez plutôt. N'est-il pas évident que lorsque vous tenez votre plume et que vous la trempez dans l'encre, vous pouvez écrire aussitôt ? que vous écrirez bien avec une bonne plume, mal avec une mauvaise ? N'est-il pas également évident que si je viens à vous arracher votre plume, vous ne pouvez plus écrire du tout ? Que si je viens à vous retirer l'encre, vous êtes également dans l'impuissance d'écrire ? et même, chose remarquable ! si je coupe seulement un des deux becs de votre plume, vous pourrez à peine tracer quelques lignes informes ? De ce double fait, je conclus scientifiquement : donc, ce n'est pas vous qui écrivez, c'est votre plume ; oui, votre plume dans de certaines conditions ; enlevez-les-lui, elle ne peut plus écrire, ou bien elle écrit d'une manière tout à fait incomplète. Jusqu'ici, vous vous imaginiez que c'était vous qui écriviez; illusion ! Au nom de la science moderne, je viens vous apporter la lumière.

Le cerveau, c'est la plume ; l'àme, c'est l'écrivain, c'est l'intelligence, c'est la volonté libre. Enlevez la tête à un homme, enlevez-lui la plume il cesse immédiatement de penser ; l'écrivain ne peut plus écrire. Lésez telle ou telle partie de l'organe de sa pensée, qui est le cerveau, et aussitôt, l'instrument n'étant plus dans son état normal, l'àme ne peut plus opérer régulièrement. Elle ressemble alors à un musicien qui n'aurait plus pour exprimer ses compositions mélodieuses qu'un instrument détraqué, résonnant faux ou ne résonnant pas du tout. Ce désordre prouve-t-il, dites-moi, que le musicien n'existe pas ou bien qu'il ne sait pas la musique ?

Tel est le raisonnement matérialiste et grossièrement absurde de certains phrénologues qui, armés de leurs bosses, attaquent sinon l'existence, du moins la spiritualité et la liberté de l'âme. Le plus humble chrétien en sait plus long qu'eux.

Il sait que DIEU nous a créés à l'image de Son Fils unique, Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, et que pour cette raison Il a donné à chacun de nous une âme et un corps ; une âme spirituelle, intelligente et libre qui a pour double mission sur la terre d'adorer, d'aimer, de louer et de servir son DIEU, et d'animer le corps qui lui est uni. Il sait que le corps n'a par luimême aucune vie, aucune puissance, aucune qualité, aucune propriété, et que tout ce qu'il a lui vient de l'àme qui l'anime, le meut et le fait vivre. Il sait que l'âme pense par le cerveau, voit par les yeux, parle par la bouche, entend par les oreilles, aime par le coeur, respire par les poumons, digère par l'estomac, sent par les nerfs ; l'àme et le corps, c'est l'ouvrier et l'instrument nécessaire de son travail ; c'est le peintre et son crayon ou son pinceau ; c'est le trompette et sa trompette. C'est l'âme qui pense, qui veut, qui aime, qui agit ; mais DIEU l'ayant ainsi réglé, elle ne fait tout cela que par les organes de son corps.

Ce qu'il y a de vrai dans le système des bosses, c'est que la perfection ou l'imperfection du cerveau, organe principal de la vie, donne plus ou moins de puissance naturelle aux hommes, pour concevoir, pour travailler, pour faire le bien et pour faire le mal ; mais ces dispositions ne font qu'incliner la liberté humaine, sans la forcer ; la grâce de DIEU est donnée à chacun en proportion de ses besoins, et ainsi, tous, sans exception, nous pouvons et nous devons faire le bien, éviter le mal ; ceux qui auront eu davantage à combattre seront récompensés davantage. Les pauvres gens qui ont de mauvaises bosses ne sont donc pas, en définitive, plus maltraités que ceux qui en ont de bonnes, et la justice infinie de DIEU rendra à chacun selon ses oeuvres.

Ne l'oublions jamais, seules, les substances spirituelles sont actives et principes de mouvement : la matière, quelle qu'elle soit, est inerte de sa nature, absolument passive, et sa vocation est d'être régie, mue, animée, vivifiée par l'esprit.

Ce que nous disons ici des bosses peut se dire également des tempéraments et des influences climatériques. Un tempérament sanguin et bilieux prédispose à la colère, mais il ne fait qu'y prédisposer : il n'est pas la vraie cause de la colère. Un tempérament lymphatique prédispose à la mollesse, à la paresse, à la négligence, aux sensualités, mais il ne fait qu'y prédisposer. Un tempérament ardent et passionné porte à la luxure ; mais ce n'est qu'une impulsion, à laquelle la volonté peut toujours et doit toujours résister. Les vices et les vertus ne sont pas des défauts naturels et des qualités naturelles, que l'on apporte en naissant et qui viennent du tempérament ; non : ce sont des états spirituels, des habitudes de l'âme contractées librement, et par conséquent coupables ou méritoires. Saint François de Sales, si doux, si merveilleusement pacifique, était par tempérament porté à la violence. Saint François d'Assise, si humble, si pénitent, si pauvre, était par tempérament porté aux plaisirs et aux joies mondaines. Saint Bernard, saint Augustin, saint Jérôme, saint Ignace, saint Dominique et tant d'autres qui brillèrent comme des lis par leur angélique chasteté, passèrent leur vie à triompher de leurs penchants et à dominer par la force de l'âme un tempérament incliné aux plus violentes passions,

Les influences climatériques ne sont pas davantage une excuse pour l'intempérance, la paresse, la volupté, la vengeance : elles peuvent développer en nous de bons ou de mauvais instincts ; mais ce ne sont jamais que des instincts, des dispositions que nous devons énergiquement combattre avec la grâce de notre divin Sauveur.

XI - HUITIEME OBJECTION QUOI QU'EN DISE LA GENESE, LE DELUGE N'A PAS ETE UNIVERSEL.

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Commençons par distinguer : si par un déluge non universel on entend un déluge qui a détruit toute la race humaine existant alors sur la terre, sauf Noé et les habitants de l'arche, il n'y a rien là qui soit contraire à la foi. Si, au contraire, on entend un déluge qui aurait laissé subsister un seul homme en dehors de l'arche, ce serait tout autre chose.

L'Écriture nous dit que ce châtiment épouvantable s'étendit à toute la terre, "in universa terra" ; que ce fut là, non un phénomène naturel, mais un acte libre de la volonté et de la justice de DIEU punissant les pécheurs ; que les eaux du déluge furent des eaux surnaturelles, non quant à leur essence, mais quant à leur quantité et à leur chute, et tout système qui donnerait au déluge un autre caractère serait certainement contraire à l'enseignement de l'Eglise.

Le fait du déluge est acquis à la science, non moins qu'à la révélation ; on en a mille preuves matérielles : des terrains tout particuliers déposés par les eaux, que l'on trouve partout et que les géologues désignent sous le nom même de diluvium, terrains du déluge ; des palmiers fossiles et d'autres débris végétaux ou animaux des zones équatoriales, trouvés dans nos terrains et jusque dans les glaces des pôles ; des coquillages, soit d'eau douce, soit d'eau salée, incrustés en grand nombre dans les flancs des montagnes et sur des plateaux fort élevés ; des poissons également fossiles trouvés sur le sommet des plus hautes montagnes ; des ossements fossiles d'ours, de cerfs, de loups, de chevaux, etc., trouvés pêle-mêle dans les cavernes à de grandes hauteurs ; poursuivis par les eaux, ces animaux éperdus auront cherché ensemble contre les eaux toujours montantes un impuissant asile. On a découvert récemment dans les environs d'Abbeville, au milieu du diluvium, des débris fossiles d'ossements humains : on a reconnu plusieurs squelettes. Tous ces antiques débris sont, aux yeux de la science non moins qu'aux yeux de la foi, des témoins irrécusables du grand fait du déluge.

Dans les découvertes géologiques relatives au déluge, il n'y a donc rien qui infirme de près ou de loin les enseignements de l'Écriture sainte ni de l'Église : au contraire.

XII - NEUVIEME OBJECTION. LE SOLEIL NE TOURNE PAS AUTOUR DE LA TERRE ; CELA DETRUIT PAR LA BASE LE MIRACLE DE JOSUE ET TOUT LE SYSTEME CHRETIEN.

L'Écriture parle aux hommes le langage des hommes. Elle dit qu'à la voix de Josué, "le soleil s'arrêta", comme nous disons nous-mêmes à chaque instant que "le soleil se lève et qu'il se couche". Les illusions des sens, répétées chaque jour, finissent par entrer dans les idées et dans la langue. Un astronome qui voudrait parler autrement serait souverainement ridicule ; et bien que l'Esprit-Saint ait eu toutes sortes de droits d'exprimer toutes sortes de vérités en toutes sortes de langages, Il a voulu parler aux hommes comme parlent les hommes, et Il a dit : "le soleil s'arrêta". Cette difficulté, soulevée par l'école de Voltaire, est aujourd'hui tombée à plat, comme tant d'autres. Nous n'en parlerions même pas ici, si elle ne se rattachait à la fameuse question de Galilée, niaisement ravivée dans ces derniers temps par l'impiété d'un poète franc-maçon et révolutionnaire. Les savants de l'Opinion nationale et du Siècle, suivant les doctes traces de leurs savants confrères de la Revue des Deux Mondes, du Journal des Débats et de l'Almanach de Matthieu Laensberg, attachent une grande importance à la découverte scientifique du système, non de Galilée, mais de Copernic. Ils croient que c'est là un argument sans réplique contre la religion chrétienne, contre le mystère de l'Incarnation. "Comment en effet supposer, disent-ils, que le Fils de DIEU ait choisi pour s'incarner une petite planète non centrale, qui gravite comme une humble servante autour du soleil, en compagnie de six ou sept autres ? A la bonne heure, dans l'ancien système ! dans le système chrétien, où la terre était regardée comme le centre de tout ; mais nous avons changé tout cela, et la foi s'est en allée avec son système".

Consolons ces excellentes gens, et disons-leur bien vite qu'ils se trompent du tout au tout ; qu'il n'y a pas de système planétaire chrétien ; que le système de Copernic et de Galilée n'est pas plus contraire à la foi que le système de Ptolémée et que les autres systèmes admis autrefois par les savants de l'Égypte, de l'Asie et de la Grèce, et qu'ainsi ils peuvent admettre tant qu'ils voudront l'hypothèse scientifique de Copernic, sans cesser d'être orthodoxes.

"Mais la raison de convenance indiquée tout à l'heure ?" Cette raison de convenance n'est nullement péremptoire. Elle est contrebalancée par une autre raison de convenance non moins plausible, à savoir que le soleil, étant sans contredit, dans le symbolisme de l'Écriture et de la Tradition catholique, l'image céleste, la représentation visible de la très-sainte humanité du Christ, Roi des cieux, et cette humanité adorable étant pour toutes les créatures la source de vie, le centre de grâce et le sacrement de la divinité, il est tout simple que la terre, qui porte tous les serviteurs du Christ, gravite autour du soleil, et non que le soleil gravite autour de la terre. Une raison de convenance du même genre se rencontre dans le rapport de la lune et de la terre : d'après le symbolisme chrétien, la lune est l'image de l'Église. Comme la lune, qui reçoit toute sa lumière du soleil et qui ne nous éclaire qu'en le reflétant, l'Église reçoit toute sa vérité, toute sa puissance divine et toute sa beauté de son céleste Roi, Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST ; elle ne nous éclaire, elle ne nous vivifie, elle ne nous commande qu'au nom de JESUS-CHRIST et par la puissance que JÉSUS-CHRIST lui communique ; l'Église n'est pour nous ici-bas que la manifestation et le reflet de JÉSUS-CHRIST. Or, l'Église est pour le monde ; le Pape, son Chef visible, est le serviteur des serviteurs de DIEU ; il en est de même de tous les Évêques et de tous les prêtres. Il est donc tout naturel que la lune, destinée à symboliser l'Église, tourne autour de la terre. Je sais que ces raisons de convenance ne sont pas absolues, mais elles sont plus que suffisantes pour répondre à une raison contraire de convenance.

Ajoutons en terminant deux observations : la première, que la certitude physique semble acquise aujourd'hui à l'hypothèse, ou plutôt au système planétaire de Copernic ; des observations multipliées paraissent l'avoir définitivement établi, et les lois de la mécanique ne permettent plus guère un doute raisonné à cet égard. Ce n'est pas que Ptolémée et les anciens savants d'Égypte, de Perse, de Chaldée et de Grèce fussent des hommes sans valeur scientifique ; mais le talent, le génie même ne suffisent pas quand il s'agit de constater les faits de ce genre. Il faut de plus des lunettes, il faut des instruments de précision. Sans cela, point d'exactes mesures, et partant, point de données numériques. Or, les lunettes ne datent que du temps de Copernic et de Galilée ; et les admirables instruments dont se servent aujourd'hui nos astronomes sont le fruit de ce progrès industriel qui, depuis un siècle surtout, surexcite à un si haut degré tous les esprits.

Il faut le reconnaître néanmoins, il y a des degrés dans la certitude physique, comme il y a des degrés dans la splendeur de la lumière ; or il me semble évident que pour étudier le monde des astres, même avec les meilleurs télescopes, nous ne sommes pas dans des conditions aussi favorables que pour étudier la monde matériel qui nous entoure. Il me semble qu'il y a une nuance, une nuance marquée, entre l'assurance que nous pouvons avoir de la vérité des observations astronomiques modernes, et la vérité des faits que nous touchons de nos mains et que nous constatons immédiatement à l'aide de nos sens. Je me méfie instinctivement, non du système de Copernic, qui, je le répète, est tout à fait indifférent aux dogmes de la foi, mais de ce penchant, si général aujourd'hui, à conférer l'infaillibilité à toutes sortes de découvertes scientifiques, et à les prendre pour des bases absolues, pour des points de départ auxquels l'enseignement de l'Église doit s'accommoder de gré ou de force. Il y a au fond de cette tendance une sorte de matérialisme grossier, mille fois indigne d'intelligences éclairées par le soleil du christianisme et par lui élevées à des hauteurs que la raison humaine ne saurait atteindre par ses seules forces. Devant les prétentions souvent hasardées de la science, nous ne sommes pas assez fiers de la vérité absolue de notre foi.

La deuxième observation, que je ne fais qu'indiquer ici, c'est que la fameuse condamnation de Galilée au commencement du dix-septième siècle portait bien plus sur la forme que sur le fond ; que ce Galilée, qui était un mauvais coucheur avait voulu faire le théologien en même temps que l'astronome, et que le tribunal de l'Inquisition, chargé des intérêts de la foi, a dû empêcher Galilée de dogmatiser. L'Église connaissait depuis longtemps le système de Copernic, antérieur de plus d'un demi-siècle aux affaires de Galilée ; elle le laissait passer comme toutes les autres données des sciences humaines, sans l'approuver, sans le condamner. Dans l'antiquité d'ailleurs, ce même système avait été enseigné à diverses reprises, ainsi qu'en font foi les anciens livres où les Juifs recueillent les traditions de leurs docteurs. Dans la théorie de la rotation de la terre autour du soleil, il n'y a donc rien qui soit contraire à l'enseignement catholique.

Josué n'a pas arrêté le soleil ; il n'a pas même arrêté la terre : il a obtenu du Seigneur que la lumière du jour continuât miraculeusement autant qu'il lui fût nécessaire pour mettre en fuite les ennemis du peuple de DIEU. C'est un miracle très grand sans doute, mais qui ne présente rien de contradictoire ni d'impossible.

XIII - DIXIEME OBJECTION. LE FAIT TRES-PROBABLE DE LA PLURALITE DES MONDES HABITES NE SE CONCILIE GUERE AVEC LE MYSTERE DE L'INCARNATION.

C'est encore là une hypothèse, et une hypothèse beaucoup moins démontrée que la précédente, mais assez sérieuse pour fixer l'attention. Je connais un jeune homme très intelligent, qu'elle a arrêté pendant plus d'une année dans son retour à la foi. Au fond, nous allons le voir, elle n'a aucune portée.

Cette hypothèse, de la pluralité des mondes habités, si elle est vraie, quelques-uns la regardent comme inconciliable avec le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption. Examinons de près cette difficulté.

Remarquons d'abord que l'habitation des sphères célestes par des créatures intelligentes, capables comme nous d'aimer, de connaître, de servir DIEU et d'aller au ciel, est loin d'être certaine. Je dirai même qu'elle est peu probable, et ce sentiment me semble raisonné. En effet, rien n'est logique comme de conclure du connu à l'inconnu, du certain au douteux. Or, c'est maintenant un fait acquis à la science que la lune n'est pas habitée. Elle n'a point d'atmosphère, cela est certain ; et par conséquent aucun être organisé, soit animal soit végétal, ne peut y exister. L'air et l'eau sont absolument nécessaires à la vie d'un être organique quelconque ; et de plus c'est l'atmosphère ambiante, ainsi que l'attraction centripète, qui nous empêchent d'être broyés, anéantis, dispersés, dans l'espace.

Le fait de l'absence d'atmosphère pour la lune est une vérité démontrée. Malgré les 96 000 lieues qui la séparent de la terre, nos télescopes nous font voir la lune à une distance de 16 lieues seulement, comme, de Genève, on voit le mont Blanc. Un savant astronome, de l'Institut, depuis vingt ans appliqué à cette étude, me disait naguère que s'il y avait des villes ou seulement des groupes de maisons dans la lune, on pourrait les distinguer. On n'y aperçoit que des volcans éteints, des vallées nues, et quelques montagnes. La lune n'est donc point habitée.

N'est-ce pas déjà une probabilité très sérieuse en faveur de la non habitation des autres sphères célestes ? Si elles sont habitées, pourquoi la lune ne le serait-elle point également, et absolument pour la même raison ?

En outre, la physique et l'astronomie calculent que les planètes de notre système qui se trouvent plus rapprochées que nous du soleil, sont exposées à une intensité de chaleur dont nous ne pouvons même nous faire une idée ce sont des milliers et des milliers de degrés de calorique, qui rendent absolument impossible la vie d'un être organisé quelconque. Et, au contraire, les planètes qui sont plus éloignées que nous du soleil se trouvent, selon les calculs de la science, dans une intensité de froid non moins incalculable. Là non plus la vie organique n'est pas possible. Ces observations, faciles à saisir, me semblent concluantes en faveur de la non probabilité de l'existence d'êtres organiques vivant dans les autres planètes. Les plantes même n'y sont pas possibles.

Cependant, n'exagérons rien : l'habitation des autres sphères célestes par des créatures composées comme nous d'esprit et de matière n'est pas en elle-même contraire à la foi, si on l'entend bien. Voici ce qui est de foi, à ce sujet :

D'abord, il est de foi que tous les hommes descendent d'Adam et d'Eve, et qu'il n'y a point d'autres hommes que nous.

Si les sphères célestes sont habitées, elles ne le sont point par des hommes. Elles ne peuvent l'être non plus par de purs esprits, par des Anges, parce que des esprits n'ont pas besoin d'habitations matérielles. Ensuite, il est de foi que le Fils éternel de DIEU, S'est fait homme, et que nulle créature, soit au ciel, soit sur la terre, n'est sauvée et sanctifiée que par Lui. L'Écriture est formelle sur ce point. Si les mondes sont habités, à l'instar de la terre, les créatures qui y vivent sont obligées comme nous, pour aller au ciel, de croire à la divinité du Verbe fait chair, d'adorer L'HOMME-DIEU, de L'aimer et de Le servir.

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"Mais, direz-vous, comment peuvent-ils le connaître ?" Allez le leur demander. Ce que nous pouvons dire, c'est que la révélation du mystère de l'Incarnation et de la Rédemption a pu se faire dans des milliers de mondes, soit par le ministère des Anges, soit par toute autre voie connue de DIEU seul.

Plusieurs, qui partagent ce sentiment, expliquent gracieusement dans ce sens la parabole du Bon Pasteur qui laisse dans la paix et dans la sécurité du bercail les quatre-vingt-dix-neuf brebis fidèles, pour S'abaisser jusqu'à la brebis perdue, Se fatiguer et Se meurtrir à sa poursuite, et la rapporter en triomphe au bercail où Il a laissé les autres. Cette pauvre petite brebis infidèle, ce serait l'humanité pécheresse égarée loin de DIEU sur la terre ; les quatre-vingt-dix-neuf brebis, fidèles seraient la multitude des créatures organiques, peuplant tous les mondes.

Quant à moi, je dois dire que, jusqu'à preuve bien positive du contraire, je ne regarde point comme sérieuse l'hypothèse moins probable, quoique possible et même grandiose, de l'habitation des sphères célestes. Adorant avec un humble amour et une foi certaine mon Seigneur, mon Rédempteur et mon Dieu JÉSUS-CHRIST, je m'occupe de ce que je sais, et je ne veux pas me lancer dans l'inconnu, risquant de perdre à ce sublime métier et la foi et la tète.

Un mot encore cependant. A ceux qui demanderaient pourquoi cette infinité d'astres, de soleils, de planètes, etc., s'ils ne sont point habités, nous répondons d'une part, qu'il n'en coûte pas plus à la toute-puissance de DIEU de créer des millions de mondes qu'un tout petit grain de sable ; et de l'autre, qu'il est parfaitement digne de Son infinie sagesse de nous donner, par cette immensité merveilleuse, une idée de Sa grandeur et aussi de l'ineffable magnificence du véritable ciel, que Sa miséricorde nous prépare pour l'éternité.

Le ciel des astres n'est certes pas trop beau pour servir de dôme à la terre, où habitent les enfants de DIEU et où réside corporellement, dans le sacrement de l'Amour, ce Seigneur JÉSUS adorable et adoré, vrai DIEU avec le Père et le Saint-Esprit, qui a tout fait de rien et qui soutient par Sa toute-puissance toutes les créatures de la terre et des cieux.

XIV - ONZIEME OBJECTION LA SCIENCE NE TROUVE NULLE PART LA PLACE DU CIEL, DE L'ENFER ET DU PURGATOIRE.

Je le crois bien ce n'est pas à la science, mais à la foi qu'il est donné de les découvrir. La science ne peut pas plus découvrir les choses surnaturelles, que la foi ne peut découvrir les choses naturelles. Le domaine de la science, c'est la nature : or le ciel, l'enfer et le purgatoire n'appartiennent point à l'ordre de la nature.

La foi, qui est la science divine, nous apprend qu'après la mort, l'âme, complètement pure ou purifiée, entre immédiatement en possession de DIEU, pour vivre éternellement de Sa vie ineffable et bienheureuse ; et c'est ce qu'on appelle le ciel. Elle nous apprend que l'âme en péché mortel entre immédiatement dans l'éternité malheureuse, dans la séparation totale de DIEU, dans la perte irréparable du bonheur et dans la souffrance du feu, punition redoutable du péché ; et c'est ce qu'on appelle l'enfer. Elle nous apprend enfin que l'àme en état de grâce, mais dont les fautes n'ont pas été suffisamment expiées, passe dans le feu et dans les souffrances de l'enfer, pour un temps plus ou moins long, proportionné aux exigences de la justice et de la sainteté divines, avant d'entrer dans la béatitude céleste et c'est ce qu'on appelle le purgatoire.

Le ciel, l'enfer et le purgatoire appartiennent à cet ordre de réalités qu'on nomme spirituelles, par opposition aux réalités corporelles et visibles. Ils appartiennent aux grandes réalités surnaturelles, que l'oeil n'a point le droit de voir ici-bas, que l'oreille n'a point le droit d'entendre, que l'homme peut connaître et connaît sur la terre, mais qu'il ne peut comprendre; et il ne peut les comprendre pour la raison très simple qu'étant surnaturelles, elles dépassent la compréhension de sa raison naturelle. Ces grandes réalités ne sont point de l'ordre terrestre, qui se voit, qui se touche, qui se découvre sous le scalpel, au bout du microscope ou du télescope : les chercher par ces moyens grossiers, c'est folie et stupidité.

Le ciel, l'enfer et le purgatoire sont avant tout des états, des états spirituels et surnaturels, où la créature se trouve placée par la volonté libre et positive de DIEU. Tout homme venant en ce monde, toute créature raisonnable, est appelée, qu'elle le veuille ou non, à vivre ici-bas de la vie de DIEU qui est la grâce : si elle correspond à sa vocation, elle est sur la terre dans l'état surnaturel de la grâce, germe de l'état surnaturel de la gloire ; elle est dans la voie du ciel et elle entrera dans le ciel, c'est-à-dire dans l'état surnaturel de la béatitude, de la sainteté et de la joie éternelles. Si elle n'y correspond pas, ou si elle y correspond imparfaitement, elle est ici-bas dans l'état surnaturel aussi de péché mortel, ou bien d'alternative entre le péché et la grâce, entre la mort surnaturelle et la vie surnaturelle ; et, comme conséquence nécessaire, elle entre, au moment de la mort, dans l'état surnaturel de punition douloureuse, éternelle ou temporaire, qu'on appelle l'enfer ou le purgatoire.

Le ciel, l'enfer et le purgatoire sont donc avant tout un état. Ils sont aussi un lieu, mais un lieu d'une nature et d'une expansion absolument autres que ce que, sur la terre, nous appelons un lieu. Le ciel est un lieu indivisible, à la fois supérieur et intérieur, qui est absolument au-dessus de la création visible (laquelle est finie), et en même temps à la portée du chrétien, près de l'âme fidèle. C'est comme l'âme et le corps : l'âme est bien au-dessus du corps ; elle est dans le corps ; répandue dans tout le corps, qui la limite et la localise, elle n'y occupe cependant aucun lieu spécial ; elle y est partout tout entière, bien que partout elle n'y remplisse pas les mêmes fonctions. On peut dire en toute vérité que le corps est le lieu de l'âme ; et avec autant de vérité, que l'âme, en sa qualité de pur esprit, n'occupe point de lieu. Il y a une union, une intimité incompréhensible entre l'àme et le corps, et tout à la fois il y a un abîme infranchissable entre la substance du corps, qui est matérielle, et la substance de l'âme, qui est spirituelle. Ainsi est le ciel par rapport à la terre.

Les âmes pures et chrétiennes atteignent donc, intérieurement, par la grâce, le ciel, et le Roi du ciel ; elles entrent dans un état surnaturel, qui est céleste dès ce monde, et qui s'épanouira dans l'éternité d'une manière absolue : "Le royaume des cieux est AU DEDANS de vous," nous dit l'Évangile. Il est également au-dessus de nous et au-dessus de toute la nature.

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Ce que nous disons du ciel, il le faut dire de l'enfer et du purgatoire : ce sont des lieux à la fois inférieurs et intérieurs ; des lieux bas où descendent les âmes abaissées par le péché, les créatures infériorisées. Le pécheur trouve en lui-même, en sa méchante âme, le germe de l'enfer ; s'il n'y souffre pas encore la peine du feu, il y souffre déjà, presque toujours, la peine du remords, de la crainte et de la honte.

Le feu de l'enfer et du purgatoire est un terrible mystère ; nous savons par l'Évangile, par toute la révélation de l'Ancien et du Nouveau Testament, et par la tradition unanime de tous les peuples, l'existence de ce feu ; nous savons, par la foi divine, non par la science humaine, que ce feu est réel, véritable, éternel, ténébreux, horrible ; qu'il dévore, sans les consumer, les esprits aussi bien que les corps. Mais quel est-il ? DIEU ne nous l'a point fait connaître. Malheur à qui le connaîtra par expérience ! (Le Père Ventura dans son bel ouvrage De la raison catholique et de la raison philosophique, a consacré deux conférences mirables à l'examen raisonné du dogme de l'enfer. J'y renvoie le lecteur désireux d'approfondir cette grave question. Voir également les Études philosophiques"" de M. Nicolas.)

Ce feu de l'enfer est, selon toute apparence, le même que celui du purgatoire ; seulement, dans le purgatoire, il est transitoire et temporaire. C'est un passage et non plus un état immuable. Quant aux corps des Saints et des Bienheureux, ils ne jouiront du bonheur céleste qu'après la résurrection ; de même les corps des réprouvés ne partageront la peine de leurs âmes qu'après cette même résurrection. Dans l'éternité, bienheureuse on malheureuse, les corps ne seront plus dans l'état où nous les connaissons maintenant ; la théologie nous apprend que, sans devenir esprits, ils participeront au mode d'exister des substances spirituelles, qu'ils ne seront plus sujets à la loi terrestre du temps, ni du lieu ni de l'espace : "Ils seront, nous dit Notre-Seigneur, comme les Anges de DIEU". Ils ne seront point des esprits, mais ils seront comme les esprits. "Notre corps ressuscitera spirituel", ajoute saint Paul. Les élus seront comme les saints Anges ; les réprouvés, comme les démons. [[Saint Thomas|Saint Thomas]) dit là-dessus des choses admirables, dans la troisième partie de la Somme.

Dans l'ordre des choses sensibles, le ciel, le royaume de là-haut, est représenté par le ciel matériel, incommensurable, magnifique, qui domine la terre ; et le purgatoire et l'enfer sont représentés et comme localisés dans les profonds abîmes de la terre, que nous savons dévorés par un feu matériel inconcevable, et par des ténèbres éternelles. Ces brûlants abîmes sont à l'enfer et au purgatoire ce que le corps est à l'âme ; c'est leur lieu, bien que cette manière de parler soit très inexacte. Le ciel est là où est le Christ. Sur la terre, le ciel est là où est le Saint-Sacrement, là où le Christ agit et opère, là où est l'âme juste et fidèle. Tout cela appartenant, je le répète, à un autre ordre que celui de la nature, seul domaine de la science, il est tout naturel et même nécessaire que la science humaine, laissée à ses seules forces, ne puisse ni les découvrir, ni les atteindre.

Il n'est donc pas étonnant qu'elle ne sache pas où est le ciel, où est l'enfer, où est le purgatoire. Nous autres chrétiens, nous savons d'une manière certaine qu'ils n'existent ; et si les données de la théologie n'écartent pas toutes les obscurités sur le comment de ces grandes et redoutables réalités, nous comprenons facilement que nous ne pouvons pas tout comprendre, et même que nous ne devons pas tout comprendre. Ici-bas, nous croyons ce que nous verrons là-haut ; et là-haut, nous verrons ce que nous aurons cru ici-bas. Les savants incrédules et les impies verront de près l'enfer, parce qu'ils n'y auront pas cru : il ne sera plus temps d'y croire.

XV - LE CHRISTIANISME N'EST QU'UN DERIVE ET UN PERFECTIONNEMENT DES ANTIQUES RELIGIONS SEMITIQUES.

"Dans les anciennes religions de l'Égypte, de la Perse, de l'Inde, on retrouve, disent certains philologues et certains archéologues, des traits généraux qui indiquent une sorte d'identité. C'est évidemment une même idée qui s'est défigurée, altérée dans ses détails en passant d'un peuple à un autre, et en traversant les siècles. On y voit, par exemple, les linéaments généraux de l'unité de DIEU et de la Trinité des chrétiens, une déchéance originelle où la femme et le serpent jouent un rôle, un libérateur promis, attendu, puis apparaissant sur la terre et adoré comme un DIEU ; on y voit une Vierge, mère de ce libérateur. Des peines et des flammes éternelles y apparaissent comme punition des méchants ; des délices éternelles, comme récompense des bons. On y voit des demi-dieux, bons ou mauvais, protecteurs ou ennemis des hommes, présidant aux éléments matériels. On v trouve un culte, des sacrifices, une hiérarchie sacerdotale ; en un mot, la base des dogmes chrétiens. Il est donc plus que probable que le fondateur du christianisme n'a fait que reprendre en sous-oeuvre, en les épurant toutes, ces données primitives, et que le christianisme n'est que le dérivé et le perfectionnement des vieilles religions sémitiques". Voilà ce qu'ils disent.

Le christianisme n'est pas plus le dérivé ou le perfectionnement des vieilles religions sémitiques, que la monnaie véritable n'est le dérivé ou le perfectionnement de la fausse. Rien de plus vrai que ce fond de croyances communes qui se retrouve à la base de toutes les religions fausses : les anciens mystères d'Osiris et d'Isis en Égypte, de Brahma et de Vishnou, et des autres divinités de l'Inde, ceux de Mithra en Perse, des druides dans les Gaules, d'Odin en Scandinavie ; et même les mystères de la mythologie grecque et romaine ; tout annonce une sorte d'unité dans ces fables aussi grossières qu'impures.

Cette conformité, naturellement inexplicable, la foi chrétienne en rend admirablement raison : elle nous enseigne, en effet, qu'à l'origine même du genre humain, DIEU se révéla Lui-même surnaturellement à l'homme, ajoutant ainsi aux lumières et aux connaissances de la raison naturelle d'Adam d'autres lumières, d'autres connaissances d'un ordre supérieur ; Il lui révéla, lui enjoignant de Le croire, qu'en l'unité de Son essence divine, éternelle, il y avait trois personnes distinctes: le Père, le Verbe, et le Saint-Esprit ; que le Verbe devait S'incarner et Se faire homme au milieu des temps pour être le Seigneur, le Roi et la Pontife visible de la création ; que toute créature, pour être sauvée, devrait croire à cette révélation et au Christ à venir, Lui rester fidèle, Le servir et L'aimer ; que le feu éternel de l'enfer serait la punition des prévaricateurs, et la béatitude divine du Paradis, la récompense des fidèles ; Il ordonna à l'homme de rendre à son DIEU

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un culte intérieur et extérieur ; d'autres vérités encore dont l'ensemble forma la religion patriarcale. Cette religion était la même que celle de Moïse, la même que la nôtre, quant à la substance : elle était chrétienne, en ce qu'elle se rapportait tout entière au Christ ; elle était catholique, en ce qu'elle était universelle et faite pour tous les hommes, sans exception. Noé, dépositaire de cette religion sainte, et second père du genre humain, la transmit à ses fils : à Sem, son fils aîné, dont les descendants la portèrent dans l'Asie ; à Japhet, qui la porta dans notre Europe ; à Cham, le fils maudit, qui la porta ou ne la porta guère en Afrique, patrie de la race déchue. L'Amérique fut peuplée selon toute probabilité par les descendants de Sem.

Mais l'orgueil de l'esprit, uni à la corruption des moeurs, altéra peu à peu dans la plupart des peuples les vérités primitives de la religion du vrai DIEU ; chaque peuple, sous l'influence de son climat et de ses goûts particuliers, les altéra insensiblement

et ainsi l'erreur naquit ou sortit pour ainsi dire de la vérité, conservant les traces évidentes de l'origine commune, au milieu de la dépravation des formes et des détails. Là est l'explication, seule scientifique, de l'étrange ressemblance que l'on constate dans les fondements de toutes les religions, aussi bien que de toutes les langues. C'est l'altération de la religion primitive, l'altération de la langue primitive.

Abraham, puis Moïse, furent choisis de DIEU pour conserver intact au milieu de la dépravation universelle le dépôt de la révélation et de la vérité chrétiennes ; car la vraie religion a toujours été chrétienne, le Christ étant le centre lumineux auquel tout se rapportait. Le peuple Hébreu demeura seul fidèle au Seigneur, et mérita, pour cette raison, d'être appelé le peuple de DIEU. Il accomplit fidèlement sa mission jusqu'à l'avènement du Christ-Rédempteur, lequel confia ce même dépôt, enrichi de nouvelles lumières et de nouvelles grâces, au sacerdoce catholique et principalement aux Pontifes romains, successeurs de Pierre, jusqu'à la fin des temps. Depuis Adam jusqu'au Christ, et depuis le Christ jusqu'au dernier Pape, jusqu'au dernier chrétien, la révélation nous apparaît ainsi dans une unité splendide et inaltérable.

Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST n'a rien pris à ces vieilles sectes qu'il trouva répandues sur la face du monde. Il révéla plus explicitement au monde ce qu'en qualité de Verbe, de Parole de DIEU, Il avait daigné révéler déjà à Adam, aux Patriarches, à Moïse et aux Prophètes. Le christianisme est le parachèvement de la révélation première, le développement, non des fables païennes, mais des vérités religieuses conservées chez les Hébreux, héritiers des Patriarches. Il dérive du ciel et non de la terre, et les prétendus savants sémitiques qui vont pêcher dans l'eau, plus que trouble, d'une antiquité qu'ils ne connaissent pas, d'un sanscrit qu'ils ne connaissent guère, d'un hébreu qu'ils connaissent mal, sont d'impudents personnages dont l'impiété fait le seul mérite.

Donc, les traits de ressemblance qui se manifestent très réellement dans les anciennes sectes religieuses de l'Asie (car on ne devrait pas décorer cela du nom incommunicable de RELIGION), loin de prouver la thèse de nos modernes rationalistes, attestent au contraire la réalité d'une révélation primitive et la sainteté divine du christianisme qui fait briller d'un éclat incomparable tout ce qu'il y avait de vrai, de pur et de divin dans ces religions altérées.

XVI - TREIZIEME OBJECTION SELON LES CALCULS DE LA SCIENCE, LE MONDE DOIT FINIR PAR LE FROID DANS SOIXANTE-DIX OU SOIXANTE-DOUZE MILLE ANS.

Cette science-là compte sans son hôte. Il est possible que, suivant certains calculs plus ou moins aventurés, des géologues arrivent à cette conclusion réfrigérante ; mais, outre que leurs conclusions sont loin d'être certaines, ces braves gens, tout absorbés dans l'observation de la nature, oublient qu'ici comme en tout le reste, la nature n'est pas seule enjeu, et qu'il y a deux chevaux pour tirer le carrosse : le cheval de droite, le principal, c'est l'ordre de la grâce, c'est l'ensemble du mystère du Christ et de la révélation chrétienne ; le second cheval, celui de gauche, qui tire aussi, mais dont les forces sont subordonnées à l'autre, c'est l'ordre de la nature, auquel la science humaine borne ses observations. Et, de même que l'optique est la résultante de la vue des deux yeux réunis, de même la science totale, la science complète, est la résultante des lumières de la science surnaturelle qui est la raison. Encore cette comparaison cloche-t-elle en ce qui concerne l'union de la foi et de la science humaines ; car les deux yeux sont ordinairement de même force ou à peu de chose près, et l'un vaut l'autre ; tandis qu'ici la foi prime tout naturellement la raison, sa lumière étant à la fois supérieure et revêtue d'un caractère de certitude absolue. Cela ne veut pas dire qu'une vérité scientifique est détruite par une vérité de foi : elle n'est pas détruite, elle est complétée. Si c'est une simple hypothèse, comme il arrive dans la plupart des cas, la lumière divine de la foi en fait voir clairement les côtés défectueux, ou au contraire les côtés véritables, quelquefois l'entière fausseté.

Ainsi en est-il de la question de la fin du monde. La foi nous montre comme absolument fausse l'hypothèse, ou la conclusion scientifique de la fin du monde par la congélation. Elle nous apprend que le monde sera, non pas anéanti, mais transformé et purifié par le feu. Saint Pierre le dit en toutes lettres dans sa seconde Épître : "Les cieux et la terre qui sont maintenant, ont été reconstitués (après le déluge) par le Verbe divin et réservés pour le feu au jour du jugement". Ce feu sera surnaturel dans son intensité et dans son expansion, comme le furent jadis les eaux du déluge, pour la punition de l'ancien monde. [Saint Paul|Saint Paul]] nous dit que cet embrasement suprême aura lien en "un clin d'oeil, in ictu oculi". Le monde ne finira donc ni naturellement, par le froid ; il finira surnaturellement et par le feu. Ce n'est pas tout à fait la même chose.

Quant aux soixante-dix mille ans, laissons-les dormir en paix, avec ceux qui les supputent si gravement. Personne ne sait, et, d'après l'Évangile, personne ne saura d'une manière précise l'époque du second avènement de JÉSUS-CHRIST, qui précédera immédiatement le feu redoutable. Il est très permis cependant de faire à ce sujet des conjectures, mais de simples conjectures ; Notre-Seigneur nous les commande même, lorsque, prédisant les signes avant-coureurs de la venue de l'Antéchrist et de la fin du monde, il dit expressément : "Prenez garde de vous laisser séduire... Quant à vous, soyez attentifs. voici que je vous ai prédit tout ce qui arrivera... Observez bien, veillez et priez ; car vous ne savez pas quand viendra le temps..." Enfin il ajoute, en terminant le récit prophétique des dernières épreuve : "Et vous autres, lorsque vous verrez arriver toutes ces choses, sachez que le Christ est proche, et qu'Il est à vos portes ; quand ces choses commenceront, regardez, et levez la tête parce que

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votre rédemption approche". Pour ce qui regarde les signes précurseurs, le divin Maître les énumère tout au Iong, au vingt-quatrième chapitre de saint Matthieu, au vingt et unième de saint Luc et au treizième de saint Marc. Il faut lire et relire ces importants passages.

Les Apôtres parlent sans cesse dans leurs Épîtres de cette fin des temps, comme d'un événement relativement peu éloigné ; et saint Paul dit, entre autres, que le commencement de la fin n'arrivera qu'après "l'apostasie des nations".

Or cette apostasie, que saint Thomas d'Aquin déclarait être déjà commencée de son temps, semble sur le point de se consommer par le triomphe des doctrines révolutionnaires qui envahissent de plus en plus le monde et ont fait apostasier presque toutes les sociétés, en tant que sociétés. Il ne reste pour ainsi dire plus de puissance catholique dans le sens rigoureux du mot : il y a des rois et des pays catholiques, au point de vue des individus ; mais il n'y a plus ou presque plus de rois catholiques en tant que rois, de nations catholiques en tant que formant un corps de nation, un État, un gouvernement.

Un autre signe que nous donne le Sauveur dans l'Évangile, et qui semble également près de se réaliser, c'est, d'une part, l'affaissement universel de la foi, et, de l'autre, la prédication de l'Évangile à tous les pays de la terre.

"Cet évangile du règne (de DIEU) sera prêché dans tout l'univers en témoignage à tous les peuples, et ALORS arrivera la fin". Or, la foi n'a-t-elle pas été prêchée dans presque tout l'univers ? Toute l'Océanie avec ses îles innombrables, les deux Amériques ont entendu la prédication de nos missionnaires ; le plateau central de la haute Asie et le milieu de l'Afrique restaient seuls privés de la nouvelle du salut : depuis quinze ou vingt ans, les voici entamés l'un et l'autre par les apôtres de la sainte Église ; et un demi-siècle ne se passera certainement pas sans que tous ces peuples aient reçu le témoignage du Christ et de Son Église. Je ne suis pas prophète et ne veux point faire le prophète ; mais j'affirme, et pour peu qu'on ait la foi on sera de mon avis, qu'entre deux probabilités, celle de la proximité relative des derniers temps est d'un sentiment plus conforme aux oracles infaillibles de l'Écriture. Ce qui est certain, c'est que le monde ne finira pas d'une manière naturelle ni par le froid.

XVII - LA SCIENCE MODERNE N'ADMET POINT LE MIRACLE : LE MIRACLE EST PHYSIQUEMENT ET SCIENTIFIQUEMENT IMPOSSIBLE.

Pourquoi donc ? Le miracle est très possible du moment qu'il y a un DIEU créateur et souverain Maître du monde. La science qui nie la possibilité du miracle est celle qui nie l'existence de DIEU. Il est bien certain que s'il n'y avait pas de DIEU, ou, ce qui revient au même, si DIEU ne s'occupait pas de Ses créatures, le miracle serait physiquement impossible.

Dans ce système (qui est celui de M. Renan et de toute l'école rationaliste moderne, la nature entière étant DIEU, les lois de la nature seraient des lois immuables, qu'aucune volonté supérieure ne pourrait arrêter. Celui-là seul en effet qui a posé les lois du monde a le pouvoir de les interrompre. Comme on le voit, ce système croule par la base : il suppose qu'il n'y a pas de DIEU ; il suppose l'absurde.

Un miracle est un fait évidemment divin, évidemment supérieur aux lois connues de la nature. Pour qu'il y ait miracle, il faut cette évidence. Le miracle est l'intervention extraordinaire et évidente de la bonté ou de la justice de DIEU, dans les affaires de ce monde. Le miracle est un fait, un fait extérieur, que les sens peuvent constater avec certitude, un fait d'où il résulte d'une manière absolument certaine que le doigt de DIEU est là. Par exemple, la résurrection d'un mort. Voici un homme certainement mort : la mort a été constatée ; la putréfaction commence. D'autre part, voici qu'à la simple parole et sur l'ordre d'un autre homme, sans qu'aucun moyen secret ait pu être employé, ce mort redevient tout à coup vivant, se lève, marche, se met à parler, à manger, à faire ce que nous faisons tous. Le double fait de la mort véritable et de la résurrection véritable étant constaté, il y a évidemment miracle : DIEU seul, en effet, Maître de la vie et de la mort, peut ressusciter un mort. Si l'homme qui a ressuscité ce mort l'a fait au nom de Dieu, il est évidemment l'envoyé de DIEU, et il Le faut croire ; c'est ce qui a eu lieu pour les miracles des Saints et des Apôtres. S'il a agi en son propre nom et par sa propre puissance, il faut évidemment reconnaître que cet homme est DIEU Lui-même, revêtu d'une forme humaine. C'est ce qui a eu lieu par rapport à Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST.

Une fois reconnue l'existence d'un DIEU personnel et vivant, le miracle, loin d'être physiquement et scientifiquement impossible, me semble être, au contraire, une chose fort simple. N'est-il pas tout simple que dans des cas extraordinaires DIEU Se manifeste extraordinairement ? qu'Il console extraordinairement ceux qui L'aiment et Le servent avec un amour et une fidélité extraordinaires ? qu'Il frappe extraordinairement ceux qui violent avec une malice extraordinaire les lois saintes qu'Il a données au monde ? DIEU agit en cela comme tous les pères de famille et comme tous les Supérieurs justes, bons et vigilants.

Il a posé telle loi pour le bien des hommes ; pour un bien supérieur dont Il est seul juge, Il l'interrompt parfois. Qu'y a-til là de si étrange, surtout qu'y a-t-il là d'impossible ? la science prétend n'admettre que ce qu'elle peut constater : soit.

Est-ce qu'elle ne peut pas constater un miracle ? est-ce qu'elle ne peut pas constater le fait de la mort d'un homme ? de Lazare, par exemple ! Est-ce qu'elle ne peut pas constater ensuite le fait de la vie de cet homme qui a été réellement mort ? Enfin, est-ce qu'elle ne peut pas constater avec le simple bon sens et la droite raison, qu'un mort en putréfaction ne peut pas ressusciter naturellement, et qu'il y a dans l'union de ces deux faits, pleinement constatés, l'intervention évidente d'une puissance infinie, supérieure à la nature et à toutes ses lois ? La science ne peut exiger davantage, et voilà un miracle de premier ordre physiquement et scientifiquement constaté.

Les miracles de l'Évangile, ceux des Apôtres et plusieurs autres miracles célèbres de l'histoire de l'Église ont eu ce caractère d'authenticité absolue. Ils ont été physiquement, évidemment, absolument, scientifiquement et parfaitement constatés. Leurs témoins ont été pleinement convaincus ; ils n'ont pas toujours été convertis, parce que plusieurs étaient orgueilleux et de mauvaise foi, mais là n'est point la question. "Cet homme fait des miracles, disaient de Notre-Seigneur Caïphe et les Pharisiens après la résurrection de Lazare, et tout le monde court après Lui ; Il faut le faire mourir, sans cela les Romains vont venir et nous maltraiteront". - "Ces hommes font des miracles, disaient les mêmes impies en

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voyant le cul-de-jatte de naissance que saint Pierre et saint Jean venaient de guérir, au nom de JÉSUS-CHRIST, à la porte du Temple ; ces hommes font des miracles, et nous ne pourrons le nier. Que leur ferons-nous ?" Voilà bien, si je ne me trompe, l'entière conviction, l'évidence de l'esprit, mais en même temps voilà la révolte de la volonté. C'est le secret de l'incrédulité obstinée de la plupart des impies : ils ne veulent point croire. Cette révolte va quelquefois jusqu'au délire.

"Si tout Paris, disait Diderot, venait m'affirmer avoir vu ressusciter un mort, j'aimerais mieux croire que tout Paris est devenu fou". Renan et son école en sont là ! Ils sont fous d'orgueil.

Je disais que le miracle est un fait extraordinaire. Il diffère en cela de tous les mystères dont se composent les phénomènes de la nature ; mystères incompréhensibles, mais ordinaires, c'est-à-dire se renouvelant tous les jours. Il faut cinquante ans pour qu'un gland devienne un grand chêne : cette végétation est un mystère incompréhensible, mais c'est une loi ordinaire de l'ordre végétal ; ce n'est donc pas un miracle. Mais, si en une heure, si en une minute, au nom de DIEU, je faisais d'un petit gland sortir un grand chêne, il y aurait évidemment miracle. L'extraordinaire est un caractère essentiel du miracle. Le miracle est à la loi qu'il interrompt ce que l'exception est à la règle.

"Mais, dira l'incrédule, je n'en ai jamais vu. Si je voyais un miracle, je croirais ; montrez-m'en un, un seul". Grande illusion que de s'imaginer qu'il suffit de voir un miracle pour croire et se convertir ! L'exemple des Juifs rappelé tout à l'heure le démontre jusqu'à l'évidence ; et Notre-Seigneur le déclare en toutes lettres dans la parabole du mauvais riche et de Lazare : "S'ils ne veulent pas croire Moïse et les Prophètes, dit-il, ils ne croiraient pas davantage lors même qu'ils verraient ressusciter un mort".

De plus, si DIEU, condescendant aux caprices des hommes, faisait chaque jour des miracles, l'exception deviendrait la règle ; il n'y aurait plus que des miracles dans le monde. Les lois qui régissent la nature seraient sans cesse et capricieusement bouleversées, et les forces qui régissent la matière, présentées par vous comme immuables, obéiraient au caprice, à la fantaisie du premier venu. Vous dites qu'il n'y a plus de miracles ? Vous vous trompez très fort ; allez à Rome, consultez les dossiers, les procédures de la canonisation des Saints, et vous verrez qu'il y a encore des miracles, beaucoup de miracles, des miracles certains, des miracles parfaitement constatés. En outre, vous vous convaincrez que l'Église est vingt fois plus difficile que toutes les académies et que tous les Instituts du monde pour décerner à un fait juridiquement constaté le titre divin de miracle. L'examen loyal d'un seul dossier de béatification a suffi pour convertir un illustre protestant au dernier siècle, sous le pontificat de Benoît XIV. Il avait trouvé pleinement démontrés plusieurs miracles que Rome avait néanmoins écartés comme ne présentant pas toutes les garanties voulues.

Oui, il y a eu des miracles, il y a encore des miracles dans l'Église, parce que DIEU est DIEU, et parce que, malgré les ridicules négations de la fausse science, le Christ, souverain Maître du ciel et de la terre, ne peut abdiquer Son droit royal de paraître, quand il Lui plaît, au milieu de Son empire, et d'anticiper le jour de l'éternité, pour manifester Sa gloire, pour venger l'honneur de Son Église, pour glorifier et consoler Ses serviteurs. La vraie science admet les miracles, parce qu'elle reconnaît DIEU et Sa providence ; elle les constate avec l'Église, aussi parfaitement et scientifiquement que possible.

XVIII - DE LA PRETENTION DE LA SCIENCE MODERNE A N'ADMETTRE QUE CE QU'ELLE COMPREND.

"La science exclut la foi, et la foi exclut la science". Telle est la formule de l'étrange prétention des demi-savants à n'admettre que ce qu'ils comprennent. C'est une énorme aberration, que l'ignorance et l'irréflexion peuvent seules excuser un peu.

Au nom de la science, vous n'admettez, dites-vous, que ce que vous comprenez ? Cela n'est pas vrai ; vous passez votre vie à admettre, avec une certitude complète, une succession continue de faits que vous ne comprenez pas, de phénomènes que vous constatez, que vous croyez sans les comprendre, même sans pouvoir les comprendre. C'est là de la foi au premier chef : la foi, en effet, consiste à admettre une vérité que l'on connaît, que l'on constate, mais que l'on ne comprend pas en elle-même. Vous passez votre vie à faire des actes de foi naturelle ; plus que cela, vous vivez de foi et dans la foi. Croyez-vous, oui ou non, à la vie de votre corps ? Est-il pour vous rien de plus certain et de plus constaté que ce fait ? Le comprenez-vous, dites-moi ? Comprenez-vous comment votre âme est unie à votre corps ? Comprenez-vous le fait de l'action vitale de chacun de vos organes ? Comprenez-vous comment vos cheveux poussent ? comment votre sang circule ? comment vous digérez votre déjeuner et votre dîner, vous assimilant si bien la substance des corps étrangers que vous avez fait entrer dans votre estomac, que le pain, le vin, les légumes, les fruits, etc., se transsubstantient en quelques heures en votre chair, en vos os, en votre sang, en vos nerfs, en vous-même ? Comprenez-vous ce mystère ? Comprenez-vous en lui-même le phénomène de la vue ? le phénomène de l'acoustique ? Je ne dis pas le mécanisme, la fonction de vos organes : je dis le comment du phénomène lui-même ; le fait que vous ne songez même pas à mettre en doute ; le fait que vous croyez et que vous ne comprenez pas.

Comprenez-vous comment naissent, grandissent, meurent les animaux ? Comment poussent et meurent les plantes ?

Comprenez-vous comment d'un gland sort un chêne, et comprenez-vous comment il meurt ? La mort est un fait aussi mystérieux que la vie ; et, comme la vie, la mort est un phénomène qu'il faut croire, bien qu'il soit totalement incompréhensible.

Cherchez bien et vous verrez avec stupéfaction que routes les oeuvres de DIEU, quelles qu'elles soient, petites et grandes, sont incompréhensibles en elles-mêmes ; ce sont des mystères, des mystères proprement dits. Le savant diffère de l'ignorant uniquement en ce qu'il pénètre un peu plus avant dans le mécanisme organique des êtres. Nous sommes tous myopes ; seulement quelques-uns le sont un peu moins que les autres ; voilà tout. Il n'y a pas de quoi être si fier.

Je le répète la substance de toutes les créatures, de tous les fluides, de tous les gaz, de tous les minéraux, de tous les végétaux, de tous les animaux est un mystère impénétrable à l'esprit humain. Le mystère, c'est-à-dire la vérité incompréhensible en elle-même, est le cachet de tout ce qui est sorti des mains de DIEU. L'homme comprend tout ce que fait l'homme, mais il est obligé d'admettre sans le comprendre tout ce que fait DIEU. La foi naturelle est le fondement de la vie humaine, comme la foi surnaturelle est le fondement de la vie chrétienne.

L'une et l'autre sont souverainement raisonnées et raisonnables. Les mystères de la foi sont comme les mystères de la nature : des vérités, des faits absolument certains, qu'il faut croire et que l'on ne peut comprendre. On peut les connaître avec une certitude raisonnée et complète ; on les constate, mais on ne les comprend pas.

Dans l'ordre de la nature, celui qui ne voudrait point admettre le fait constaté, le mystère connu, s'appellerait un fou ; dans l'ordre de la religion, celui qui ne veut point admettre le mystère révélé, connu, certain, s'appelle un incrédule. L'incrédule est un fou dans l'ordre spirituel ; c'est de plus un grand coupable ou un grand ignorant. Il est coupable, si c'est par orgueil et rébellion qu'il refuse de soumettre son esprit ; il est un misérable ignorant et un pauvre aveugle, si son manque de foi vient de ce qu'il ne sait pas ce qu'il devrait savoir. On raconte que le P. Lacordaire dînant à côté d'un étudiant qui avait posé fièrement le fameux principe de la science moderne : "J'ai ma raison, et je n'admets que ce que je comprends", se contenta de lui demander s'il admettait les omelettes.

On en servait une à ce moment. "Les omelettes ? répliqua le jeune homme étonné. - Oui, les omelettes. - Sans doute, j'admets les omelettes. - Pourriez-vous me dire, monsieur, comment le même feu qui fait fondre le plomb, fait durcir les oeufs et vous prépare ainsi votre omelette ? - Ma foi, non, répondit l'étudiant, qui s'en administrait une large portion. - Je vois avec plaisir, répliqua finement le P. Lacordaire, que cela ne vous empêche pas de croire aux omelettes".

La prétention de la demi-science à n'admettre que ce qu'elle comprend est tout simplement un certificat d'irréflexion et de faiblesse d'esprit. L'incrédule, savant ou non, est un esprit débile qui n'a pas la force de porter le poids divin de la vérité : c'est un oeil malade qui se ferme à la splendeur de la lumière ; c'est un poltron qui se sauve devant Dieu, et qui tout en se sauvant fait le brave. Il se met sur le dos, en guise de bouclier, quelques lambeaux du manteau royal de la science, espérant par là faire illusion à son vainqueur. Pour croire, il faut de l'énergie, de l'intelligence et du coeur. L'acte de foi catholique est un acte de vertu, c'est-à-dire un acte de force, un triomphe sur l'orgueil de l'esprit propre et sur les passions du coeur.

La science, elle aussi, est une force ; elle est donnée à l'homme pour le faire monter plus puissamment vers son DIEU.

Voilà pourquoi la science, la vraie science, est modeste et instinctivement religieuse, expérimentant de plus en plus, à mesure qu'elle grandit, la vérité de la célèbre parole de Bacon : "La demi-science éloigne de la religion, mais la vraie science en rapproche".

La prétention, soi-disant scientifique, de n'admettre que ce que l'on comprend, est donc rationnellement insoutenable.

XIX - QUE LA CONNAISSANCE DES CAUSES SECONDES NE SUFFIT PAS POUR CONSTITUER UN VRAI SAVANT.

La connaissance des causes secondes est de la demi-science, s'il en fut : elle éloigne de la foi plutôt qu'elle n'en rapproche.

On appelle cause seconde, par opposition à la cause première, ce qui produit, plus ou moins immédiatement, un phénomène naturel quelconque. Ainsi la cause seconde de la foudre, sa cause immédiate, c'est le dégagement de l'électricité latente des nuages ; la cause seconde d'une épidémie, c'est tel ou tel courant méphitique, tels ou tels animalcules microscopiques qui infectent l'air ; la cause seconde d'une révolution, c'est l'ensemble des événements qui l'ont préparée, etc.

La science, [...] est donnée à l'homme pour le faire monter plus puissamment vers son DIEU. Voilà pourquoi la science, la vraie science, est modeste et instinctivement religieuse, expérimentant de plus en plus, à mesure qu'elle grandit, la vérité de la célèbre parole de Bacon : "La demi-science éloigne de la religion, mais la vraie science en rapproche. La prétention, soi-disant scientifique, de n'admettre que ce que l'on comprend, est donc rationnellement insoutenable" (Mgr de Ségur, La foi devant la science moderne, chapitre XVIII).

"La science, ou plutôt le savoir de la plupart de nos savants modernes, s'arrête aux causes secondes. Il faut avouer que depuis un siècle, on a fait sous ce rapport des progrès merveilleux : grâce au perfectionnement des instruments dont se servent les savants, principalement en astronomie, en physique et en chimie, on a découvert mille et mille causes secondes extrêmement intéressantes. Quelques savants ont même remonté très-haut dans la pénétration des causes secondes, et nous les entendons avec autant de plaisir que d'admiration nous expliquer le pourquoi et le comment immédiat d'une quantité de phénomènes naturels. Ils expliquent la pluie, l'orage, le tonnerre, la grêle, les phénomènes de la lumière et de l'acoustique, le cours des astres, leurs révolutions et leurs lois spéciales ; ils expliquent des phénomènes anatomiques et physiologiques ; ils pénètrent dans l'intime de beaucoup de choses naturelles inconnues on peu connues jusqu'ici. C'est du savoir, du vrai savoir ; et l'Église est la première, à leur rendre hommage.

"Mais, pour avoir soulevé le voile qui couvre les causes secondes, est-on véritablement savant ? Cette connaissance est-elle vraiment de la science ? Oui et non. Oui, si par science on entend simplement une forte dose de savoir et une quantité d'observations intelligentes, bien faites, groupées ensemble comme un beau bouquet. Non, si par science on entend la pénétration, la connaissance des choses jusqu'à leur cause première. La science imparfaite des causes secondes est à la science vivante et proprement dite, ce qu'est un bouquet de fleurs détachées de leurs tiges, aux belles plantes elles-mêmes sur lesquelles on a pris ces fleurs. Le bouquet, tout charmant qu'il est, n'a plus de vie ; la plante, au contraire, est avec ses fleurs, ses feuilles, ses tiges, sa sève, sa racine, l'oeuvre complète, l'oeuvre vivante du Créateur.

"Il y a trois catégories de savants ou d'hommes réputés tels : les matérialistes, les déistes et les chrétiens. Les matérialistes peuvent avoir de la science ; mais ils n'ont jamais la science, la science entière qui atteint le fond des choses, qui s'élève jusqu'à la cause première. Les déistes, qui arrivent jusqu'à DIEU, jusqu'à l'Être suprême et nécessaire, ont une science sans vie, une science essentiellement imparfaite, parce que le dieu qu'ils reconnaissent n'est point le DIEU vivant, le seul vrai DIEU, Créateur et Seigneur du monde : leur dieu est le dieu philosophique, ou, si l'on veut, c'est le vrai DIEU, mais uniquement connu par l'extérieur, d'une manière tout à fait insuffisante.

Les chrétiens seuls peuvent être savants, dans toute l'acception du mot, parce que seuls ils atteignent le DIEU vivant, qui est JÉSUS-CHRIST. Le monde de la nature qui est le domaine de la science, existe par JÉSUS-CHRIST et pour JÉSUS-CHRIST ; la foi vient compléter la science, en lui faisant connaître pleinement l'Auteur de la nature, qui est en même temps

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l'Auteur de la grâce. Dans cette union de la science et de la foi, la distinction du domaine naturel et du domaine surnaturel demeure entière il n'y a ni confusion ni division ; mais distinction dans l'union, et union dans la distinction.

"Sans la foi, nous ne saurions trop le répéter, la science humaine ne peut atteindre la cause première de rien. Sans la foi, elle demeure superficielle, même quand elle semble profonde ; elle reste terre à terre et ne s'élève jamais bien haut.

"La foi seule révèle à l'intelligence humaine la cause première de tout. Cette cause, qu'il faut retrouver sous peine de demeurer étranger à la science complète et vivante, c'est d'abord le mystère universel du Christ, type fondamental de toutes les oeuvres extérieures de DIEU ; puis, plus profondément, ou, si l'on veut, plus haut encore, c'est le mystère de l'unité de DIEU dans la Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit.

"Toute connaissance qui n'aboutit point au mystère de JÉSUS-CHRIST et au mystère de la vie de DIEU dans l'adorable Trinité, n'est point la science proprement dite.

"Quelle supériorité la foi donne aux savants sur ceux qui ne l'ont point ! Elle leur donne la clef de la science, en leur donnant JESUS-CHRIST. "Cette clef ouvre, dit l'Écriture, et personne ne peut fermer ; elle ferme et personne ne peut ouvrir". Il est beau de voir que, pour garder sa couronne, la science humaine est obligée d'incliner son front devant Celui qui a dit : "Je suis le Principe et la Fin" (Apoc., XX) et que pour pénétrer les mystères de la nature, le génie de l'homme a besoin de la foi. DIEU merci, le nombre des savants chrétiens augmente de jour en jour : ce sera le salut de la science, et c'est son avenir"

XX - QUE TROP SOUVENT, EN MATIERE DE RELIGION, LES SAVANTS SONT DES PRODIGES D'IGNORANCE.

Il se rencontre assez souvent des savants sérieux, qui ne sont pas chrétiens. Quelques-uns même sont franchement incrédules. Cette incrédulité, nous sommes les premiers à le reconnaître, ne détruit point leur savoir ; mais est-elle, comme plusieurs se l'imaginent, un argument valable contre la foi ?

Pas le moins du monde. Pour que la parole d'un savant fasse autorité, il faut que ce savant parle de ce qu'il sait ; n'est-ce pas évident ? Quelle autorité ont les assertions d'un chimiste, en matière d'histoire ? d'un mathématicien, en matière de médecine ? d'un astronome, en matière d'histoire naturelle ? Raphaël est le roi de la peinture : en fait de dessin, de coloris, de goût, son autorités primerait toutes les autres ; mais, si Raphaël venait nous parler de médecine ou d'astronomie, ou de quelque autre connaissance absolument étrangère à son art, son témoignage n'aurait plus, on le comprend, qu'un poids très ordinaire. Il en est ainsi, je ne dis pas de la plupart, mais de tous les savants incrédules. Que l'on soit bien convaincu qu'un savant sérieux qui attaque la Religion ne la connaît pas, ou, ce qui est pis encore, ne la connaît que sous un faux jour. Dès lors, son témoignage n'est plus celui d'un savant, c'est celui d'un ignorant.

Combien, hélas ! n'y a-t-il pas de savants qui ont pâli pendant toute leur vie sur leurs livres, sur leurs instruments, sur leurs cornues ; qui ont appliqué avec une patiente ténacité leur belle intelligence aux problèmes des sciences exactes, de la physique, de l'astronomie, même de la philosophie, et qui n'ont jamais su un mot de catéchisme ! On se rappelle la naïve mais très profonde parole du bon curé d'Ars, répondant à un homme fort instruit qui lui disait : "J'ai le malheur de n'avoir point la foi. - Vous n'avez pas la foi ? voilà qui est singulier, lui dit le saint homme ; je croyais être bien ignorant, mais je vois que vous êtes encore plus ignorant que moi. Au moins, moi je sais ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire".

Que de savants en sont là par rapport à leur curé ! Nés et élevés dans des époques malheureuses, ils n'ont point été initiés à la connaissance de DIEU et de Sa religion ; et depuis, emportés par le tourbillon du monde et par la passion de la science, ils ont été absorbés tout entiers. Le monde surnaturel, le monde chrétien est pour eux un monde inconnu ; ou, s'ils le connaissent, ce n'est que par les dédains et les railleries des gens au milieu lesquels ils vivent presque toujours.

J'en connais plusieurs de la sorte, aussi profondément ignorants des choses divines que savants des choses terrestres.

Quant à l'impiété proprement dite, elle est inexcusable chez les savants, plus encore que chez les autres ; en général, un savant est un esprit supérieur, et DIEU demandera certainement un compte plus rigoureux de ses pensées et de ses jugements à un esprit élevé qu'à un esprit vulgaire.

Si le nombre des savants chrétiens augmente notablement, nous devons également constater que le nombre des savants impies diminue de plus en plus. Nous ne voyons plus guère de ces furieux qui attaquent la Religion à tort et à travers, dans les chaires, dans les écoles, dans les livres, comme il y en eut plusieurs dans les trente ou quarante premières années de ce siècle. Cette rage est passée comme une vieille épidémie causé par les miasmes révolutionnaires de 93. Depuis quelques années cependant il y a une espèce de recrudescence d'audace de la part de certains professeurs matérialistes et de la part aussi de certains écrivains : il est vrai qu'il n'y a peut-être point parmi eux un seul savant digne de ce beau titre.

Mais, ce qui tend à prévaloir aujourd'hui et ce qui est peut-être plus dangereux encore que l'audacieuse brutalité de nos anciens professeurs d'athéisme, c'est le rationalisme douceâtre aux formes modérées, déférent pour le christianisme, soi-disant respectueux pour la Religion. C'est le serpent qui succède à l'ours, plus habile, plus fin, plus dangereux, plus civilisé. Le Journal des Débats est le journal de ce monde-là, et M. Cousin, Taine, Littré, Renan, etc., sont des types de cette dangereuse espèce de docteurs. On ne saurait dire les ravages que fait cette méthode d'incrédulité hypocrite ! Le torrent est redoutable sans doute, mais "il n'est pire eau que l'eau qui dort". Que les souriceaux de nos Écoles prennent bien garde aux chats de la science moderne !

Non, l'absence de la foi ne prouve rien contre la foi, même lorsqu'elle se présente escortée de la science. Elle prouve seulement qu'on peut être très savant sous un rapport, et très ignorant sous un autre.

J'appelle sur cette observation l'attention des jeunes gens qui ont le malheur d'avoir pour maîtres des hommes de mérite sans religion. Qu'ils prennent garde de confondre ce qui est essentiellement distinct, le savoir naturel et le savoir surnaturel, la science humaine et la science divine, le savant et le chrétien. Honorons la science du savant, rien de plus légitime

mais plaignons, comme elle le mérite, son ignorance religieuse, et, s'il a le malheur d'être impie, détestons son impiété parce qu'elle est détestable.

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Quelle responsabilité devant DIEU et devant les familles que celle d'un maître d'erreurs qui n'use de la science, ce don sublime de Dieu, que pour éloigner de DIEU une jeunesse trop confiante !

XXI - POURQUOI LES SCIENCES EXACTES FAUSSENT SOUVENT LE JUGEMENT ET ELOIGNENT DE LA FOI.

On appelle sciences exactes toutes les connaissances qui sont susceptibles d'une démonstration mathématique. Toutes les branches des mathématiques sont des sciences exactes ; je ne vois même pas qu'en dehors des mathématiques il y ait d'autres sciences exactes.

Mais, pas de jeux de mots. Toute science vraie est exacte, parce que exactitude et vérité sont une seule et même chose. Toute vérité clairement établie, de quelque ordre qu'elle soit, est une connaissance exacte. Les hommes se contentent bien souvent de formules et de paroles ; rien que cette dénomination de sciences exactes, de vérités absolues, appliquée aux seules connaissances mathématiques, induit une foule d'esprits superficiels à croire que les mathématiques ont un privilège de vérité que n'ont point les autres sciences ; que pour être absolument vraie, une connaissance doit se démontrer mathématiquement ; que les mathématiciens sont par excellence les hommes de la vérité, supérieurs aux autres. Les mathématiciens eux-mêmes en sont trop souvent convaincus ; trop souvent ils sont roides, absolus, tranchants, et posent en infaillibles. Tout cela est souverainement ridicule et absolument faux. Il n'est pas difficile de le comprendre :

L'intelligence humaine est une ; elle perçoit la vérité au moyen de cette lumière absolue, souveraine, supérieure à toute preuve, que l'on appelle l'évidence. Quand une vérité est réellement évidente, l'intelligence doit l'admettre, sous peine de folie. Tout homme, savant ou non, qui ne voudrait point admettre une vérité évidente, serait purement et simplement un fou. Ce qui est évident est absolument certain ; l'évidence est, comme disent les philosophes, le criterium de la certitude. Tout le monde admet cela.

Mais voici par où pèchent bon nombre de mathématiciens. Habitués à ne se nourrir l'esprit que d'abstractions et de démonstrations mathématiques, ils se rendent peu à peu incapables de comprendre et de respecter les autres branches des connaissances humaines. Ce sont des sens qui finissent par s'atrophier en eux.

Nourris de safran, ils deviennent tout jaunes ; ils ne comprennent plus que le jaune ; ils n'estiment plus que le jaune ; tout ce qui n'est pas jaune n'est rien pour eux. C'est, du reste, l'écueil intellectuel de presque tous les hommes spéciaux : rien de plus naturel.

Pour les mathématiciens perdus dans la sublimité apparente de leurs abstractions et de leurs conceptions à perte de vue, où l'on ne peut guère les suivre, il y a en outre le danger si redoutable de l'orgueil. Ils se croient facilement des intelligences puissantes, parce qu'en effet, il faut une certaine force de conception et de mémoire pour suivre des séries de démonstrations abstraites ; ils se croient supérieurs aux autres hommes, parce qu'ils ont une certaine supériorité qui n'empêche nullement une parfaite infériorité sous d'autres rapports beaucoup plus importants. Cet orgueil, joint à l'écueil inhérent à la nature même de leurs études, est la vraie raison pour laquelle les mathématiciens perdent, plus souvent que d'autres, la foi et le bon sens.

Chez les jeunes gens, il y a un motif de plus qu'il est facile de deviner : ces féroces mathématiques, malgré toute leur sublimité, laissent néanmoins toute liberté aux passions. C'est une religion commode que celle des chiffres et des figures, du calcul infinitésimal, de l'algèbre et de l'analyse.

L'évidence mathématique produit la certitude mathématique ; personne ne pense à nier la réalité de cette certitude. Il est absolument certain que deux et deux font quatre ; que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits ; que ce qui est démontré mathématiquement est vrai. Mais à côté de cette forme de la certitude et de l'évidence, il y en a beaucoup d'autres, tout aussi importantes, tout aussi réelles ; et c'est ce qu'on oublie souvent dans le pays des mathématiques.

Par exemple il y a l'évidence et la certitude des sens. Quand vous venez a moi, que nous nous parlons, que nous nous voyons, que nous nous serrons la main, je suis aussi absolument certain de ce fait, de cette vérité, que je suis absolument certain que deux et deux font quatre. C'est évident ; c'est au-dessus de toute démonstration ; c'est une vérité absolue.

Et cependant cette vérité est d'un tout autre ordre que la vérité mathématique. Il en est de même de la certitude historique : il est absolument certain, il est évident qu'au commencement de ce siècle l'empereur Napoléon 1er a existé, a fait telle et telle campagne, a gagné telle et telle victoire ; que Louis XIV, Henri IV, saint Louis, Charlemagne ont existé, ont été de puissants souverains, ont accompli telles ou telles actions qui ont illustré leur règne ; qu'il y a eu un grand Docteur d'Afrique nommé saint Augustin au quatrième siècle, un autre grand évêque à Milan, saint Ambroise, contemporain de saint Augustin ; que la Religion a été prêchée dans le monde par saint Paul, saint Jean, saint Pierre et les Apôtres ; que [[César|]], Platon, Socrate, Alexandre, ont fait ce que raconte l'histoire, etc. Ce sont là des faits certains, donc des vérités ; et aucun homme de bon sens ne pensera à les nier. Lorsqu'un fait historique quelconque est revêtu de certains caractères, sa réalité devient certaine, évidente. Un fait historique certain est aussi absolument certain que deux et deux font quatre, n'en déplaise à messieurs les mathématiciens. Une vérité historique est une vérité démontrée.

Après la certitude historique, se présente à nous la certitude de conscience. Elle comprend tous les phénomènes intimes de l'esprit, ou du coeur, ou de la volonté. Qui pourra jamais au monde me persuader que je ne pense pas à telle ou telle chose, quand je sens que j'y pense ? que je ne veux pas telle chose, quand je sens que je la veux ? que je n'aime pas telle personne, quand je sens que je l'aime ? C'est encore là de l'évidence, s'il en fut. Ce sont des faits absolument certains ; et je suis à leur égard dans une certitude aussi complète qu'à l'égard des autres vérités que nous venons de dire.

Il en est de même de la certitude morale. Qui jamais pourra me persuader qu'il n'y a pas de différence entre le bien et le mal ? que ce n'est point mal d'assassiner ou de voler ? que l'impure courtisane est aussi pure que la Soeur de Charité ?

que saint François de Sales et [[saint Vincent de Paul|saint Vincent de Paul]) ne valaient pars mieux que Cartouche et Mandrin ?

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Disons la même chose de la certitude du témoignage, toujours, bien entendu, quand il est revêtu de certaines conditions exigées par le bon sens et par la saine philosophie. N'êtes-vous pas absolument certain qu'il existe dans le monde tel ou tel pays que vous n'avez jamais vu et que vous ne verrez jamais ? qu'il v a un empereur de Chine ? que tel Pape gouverne actuellement l'Église ? qu'on voit à Rome la magnifique basilique de saint Pierre, le Capitole, le Colisée, les ruines du Forum ? Qu'on essaye de vous démontrer que cela n'est pas vrai ; pour toute réponse, vous lèveriez les épaules ou bien vous penseriez qu'on se moque de vous, et vous auriez mille fois raison. Donc, ici encore, évidence et par conséquent certitude absolue. La certitude métaphysique on philosophique se présente à nous avec le même caractère d'autorité souveraine. S'il est évident pour ma raison que deux et deux font quatre, il n'est pas moins évident pour cette même raison qu'il n'y a point d'effet sans cause ; que deux idées contradictoires ne peuvent être également vraies ; et ainsi de toutes les vérités philosophiques.

On pourrait peut-être trouver encore d'autres formes de l'évidence et de la certitude. Celles-ci sont les principales.

Leur ensemble forme les connaissances de l'esprit humain ; elles sont toutes aussi vraies, aussi utiles et aussi respectables les unes que les autres ; elles aboutissent toutes, comme les rayons d'un même cercle, à ce point central et unique qu'on appelle la raison et qui fait que l'homme est un homme. La raison, éclairée par toutes ces formes de l'évidence et de la certitude, petit être comparée à un revolver à plusieurs coups. Le revolver n'a qu'une seule poignée et une seule détente, et néanmoins il tire cinq, six, sept coups de feu ; chacun des canons a la même puissance, la même portée que l'autre. Le mathématicien, habitué à ne se servir que d'un seul de ces canons, dédaigne les autres, et s'en sert si peu, que le mécanisme se rouille et que les six autres canons, tout chargés qu'ils sont, ne peuvent plus tirer.

On pourrait encore comparer le phénomène intellectuel de la certitude à la lumière et au prisme : à travers le prisme, la lumière, qui est une, revêt différentes nuances qui forment le spectre solaire. L'oeil qui perçoit une des nuances du spectre solaire perçoit la lumière, mais ce n'est pas la lumière tout entière ; de même, l'homme spécial qui perçoit un ordre de vérités, perçoit bien la vérité, mais il ne la perçoit pas tout entière. S'il en vient à nier les vérités d'un autre ordre, il ressemble à un homme qui nierait la réalité du bleu, du rouge, du violet, du vert, etc., parce qu'il ne regarde que la couleur jaune.

Il faut que la raison et le bon sens dominent tout, même la science ; sans cela, la science elle-même devient un écueil; et, au lieu d'éclairer, elle aveugle.

C'est le danger de nos grandes Écoles spéciales ; de l'École polytechnique, avant toutes les autres ; de l'École centrale, de l'École normale, de l'École de médecine, etc.

XXII - DE L'ABUS QUE L'ON FAIT AUJOURD'HUI DES ETUDES SCIENTIFIQUES, MATHEMATIQUES, ET AUTRES.

Tout le monde est d'accord pour rendre hommage à la science, et les plaisanteries que peuvent s'attirer les savants n'empêchent pas qu'on ne les estime. Mais il y a deux grands dangers dans l'étude des sciences : c'est d'abord de les apprendre bassement, ce qui mène à les posséder orgueilleusement ; puis, c'est d'en prendre trop, c'est d'en prendre tellement, qu'il ne reste plus de place pour rien, pas même pour le bon DIEU.

Ce double abus est à l'ordre du jour depuis plus d'un siècle. Il est né de l'incroyance et des aberrations soi-disant philosophiques de l'école voltairienne, laquelle a voulu remplir par la science le vide immense produit dans les âmes par l'exclusion de la foi. On a imaginé un nouveau système d'éducation diamétralement opposé à celui de l'Église : l'Église, mettant toutes les vérités à leur place, les subordonnait avec une sagesse et une logique merveilleuses ; la science divine, la foi et la théologie dominaient, comme il est juste, toutes les sciences purement humaines. Le philosophisme mit de côté et l'Église et la foi, et il inventa, contre l'Église et contre la foi, tout un système d'éducation et d'enseignement révolutionnaires, qu'on pourrait appeler l'éducation scientifique.

Ceux qui, au dernier siècle, ont adopté ce système, se sont cruellement trompés. Ils se sont imaginé que l'éducation scientifique était l'éducation, tandis qu'elle n'en est que la partie, sans comparaison, la moins importante, puisqu'elle n'a de prix qu'autant qu'elle repose sur l'éducation morale. On a tourné tous les esprits vers la science, et l'on a fait de la morale une espèce de hors-d'oeuvre, un remplissage de pure convenance. Cette éducation scientifique et antichrétienne a produit en moins de trente ans les épouvantables ruines de 89, de 93 et de la Terreur.

Elle a surexcité et porté à son comble la passion qui dévore aujourd'hui notre société, à savoir la fièvre des jouissances, l'aspiration au bien-être matériel et au luxe. Elle tend à changer le monde en un peuple d'industriels, d'ouvriers habiles à faire des machines, des ponts, des chemins de fer, des tissus, des cotons, des draps. Mais est-ce là tout l'homme ? L'homme est-il une machine, un outil destiné à gagner le plus de salaire, à produire le plus de résultats matériels possibles dans un temps donné ? L'homme n'a-t-il qu'une fin matérielle, industrielle, terrestre ? Quelle aberration !

C'est que la morale est nécessaire pour arrêter l'action dangereuse et très dangereuse de la science dès qu'elle marche seule. Qu'est-ce, en effet, que la morale, sinon la haute direction de la vie ? Et qu'est-ce que cette direction, sinon la connaissance et le service de DIEU, ou, en d'autres termes, la connaissance et la pratique de la Religion ? La Religion seule nous fait vivre de la vie réelle, laquelle se résume en ces trois points fondamentaux le service de DIEU, les devoirs d'état, les devoirs de famille. L'éducation scientifique, telle que l'entend le monde moderne, n'est pas seulement impuissante à atteindre ce triple but ; elle l'ignore et le méconnaît ; elle l'ignore et se glorifie de l'ignorer. Elle jette l'enfant, et par conséquent l'homme, et par conséquent la société dans un moule faux ; elle le fait vivre en dehors de la vie réelle, et c'est là un désordre immense.

Elle apprend à notre intelligente jeunesse ce qu'au fond un parfait homme de bien peut impunément ignorer. Combien une araignée a de pattes, combien pèse la lune ou le soleil ; à combien de millions et de millions de lieues se trouvée de nous telle ou telle étoile ; quels sont les organes où se forme le venin de la vipère ; comment se fait le travail de la diges20 tion dans l'estomac du ver ; de combien d'éléments se compose la patte d'un canard, ou la feuille d'un arbre, ou la peau d'une grenouille ; quelles sont les moeurs des hannetons, etc.; nos jeunes savants le savent. Comment leur âme se souille et se régénère ; ce que DIEU nous a révélé, ce qui est la base de la vie, le secret du devoir et du bonheur : ils ne le savent pas. Si l'homme a une âme immortelle, ils ne s'en occupent pas ; souvent ils en doutent ou même ils le nient. Leur intelligence et leur coeur grandissent en dehors de Celui qui est la Lumière, et la Vie et l'Amour ; ils vivent sans DIEU, étrangers à JÉSUS-CHRIST et à l'Église. On les a si bien remplis de l'accessoire, qu'il n'y a plus de place pour le principal. Rien de mieux que d'apprendre l'accessoire, mais à la condition qu'on sache d'abord, qu'on sache solidement le principal, l'unique nécessaire. Chez nous, depuis près d'un siècle, c'est tout l'opposé, qui a lieu.

Dans notre France, l'Université repose tout entière sur cette base essentiellement fausse : l'éducation scientifique et rationaliste est de plus en plus son système ; qu'elle le veuille ou non, l'Université est l'ennemie intime de l'Église, la mère nourrice et la congrégation enseignante de la société révolutionnaire ; elle est la puissante machine pneumatique qui enlève à nos jeunes générations, sinon la foi, du moins l'esprit chrétien, l'esprit catholique, l'esprit de la foi. Malgré les vertus privées et le savoir incontestable de beaucoup de ses membres, l'Université est, par son essence même, le ver rongeur de la France catholique : elle est un principe délétère posé à la racine même de cette noble plante.

De l'éducation scientifique et sans foi nous est venu ce débordement de doctrines insolentes qui jugent DIEU sans façon et Lui demandent compte de Ses décrets ; de là aussi, cette phalange si nombreuse qu'on appelle trop facilement les savants, lesquels ont usurpé une influence sans bornes. Souvent l'éducation scientifique les a si bien dévoyés, qu'ils n'admettent plus même la possibilité de leur erreur : ce sont des infaillibles. Les sciences mathématiques surtout sont devenues pour eux une sorte de religion ; ils ont de la dévotion aux mathématiques, et, punis par où ils pèchent, ils tirent, de connaissances essentiellement vraies, non-seulement un orgueil qui les aveugle, mais même des erreurs, de graves erreurs, qui les font tomber dans des abîmes.

Sous prétexte que les mathématiques apprennent à l'homme à raisonner sûrement sur les rapports des grandeurs et fournissent un merveilleux instrument de solution pour toutes les questions dont on connaît et dont on peut mesurer tous les éléments ; sous prétexte que, dans tout un ordre d'idées, les mathématiques résolvent, avec une certitude rigoureuse, toutes sortes de problèmes, on veut tout résoudre à l'aide des mathématiques ; on veut traiter par leur secours une foule de questions d'un tout autre ordre et dont on ne possède pas tous les éléments.

Or, les mathématiques, qui rendent les plus grands services quand on les applique bien, égarent complètement quand on les applique mal ; et elles égarent d'autant plus, que n'ayant pas vu la fausseté de son point de départ, le mathématicien se croit à couvert sous la rigueur incontestable de ses déductions. Il fait, en matière de science, ce qu'a fait Rousseau en matière de théories sociales : partant d'un principe faux, le grand sophiste, père de la Révolution, tirait à perte de vue les conséquences logiques dont l'ensemble forme l'Évangile on pour mieux dire le Coran de ce qu'on appelle la société moderne.

C'est ce qu'ont fait aussi et avec plus d'éclat les Saint-Simoniens, les Fouriéristes et tant d'autres idéologues, à la fois très savants et très absurdes, parmi lesquels on voyait un grand nombre de mathématiciens distingués. C'étaient des utopistes, des esprits faussés, des tètes à x, des gens impossibles, souvent droits et sincères dans leurs erreurs, mais privés de sens commun.

C'est encore, au fond, l'erreur d'une quantité de polytechniciens, de savants et d'ingénieurs, à qui l'on reproche avec raison un incroyable absolutisme. Il est vrai, ce ne sont ni les mathématiques ni les sciences qui sont responsables de ces aberrations ; c'est l'éducation rationaliste où l'étude de ces sciences a été déréglée ; voilà la grande coupable.

C'est elle qui fait sortir l'homme, et par conséquent la société, des voies, seules vraies, seules fécondes, de la vie réelle; c'est elle qui bat en brèche et la foi, et la raison publique, et la vraie science, et le bon sens ; c'est elle qui rend inhabile aux affaires et aux grandes entreprises vraiment civilisatrices ; elle rend l'homme disputeur, entêté de ses propres opinions, novateur par essence, contempteur de l'autorité et des saines traditions. Elle enfante l'affreuse race des demisavants, esprits faux, orgueilleux, révolutionnaires, dégoûtés de ce qu'ils ont, idolâtres des goûts et des idées étrangères, toujours prêts à renverser ce qu'ils méprisent, c'est-à-dire tout. Ils ont l'orgueil de la science sans en avoir la substance.

Contre ce déplorable système d'éducation, il nous faut tous réagir énergiquement et suivant la mesure de notre influence.

Il faut, à tout prix, remettre l'enseignement et l'éducation sur leur vraie base l'enseignement religieux, la morale chrétienne. Il faut, par la foi et par la pratique de la foi, contre-balancer d'abord, puis, s'il se peut, réformer totalement l'oeuvre absurde et impie des idéologues du siècle dernier. Plus que dans aucun autre temps, il faut à nos jeunes générations, surtout à celles qui s'appliquent aux sciences exactes et mathématiques, le contrepoison d'une piété éclairée, très solide, très pratique. L'habitude de la prière, qui élève l'âme ; la confession fréquente, qui l'humilie, la purifie et la redresse; la fréquente communion, qui lui apporte la force et la lumière, avec la suavité vivifiante de l'amour de JÉSUS-CHRIST

les oeuvres de miséricorde et de charité. Voilà ce qu'il leur faut plus que jamais, pour les faire rentrer à tout instant dans la vie réelle, c'est-à-dire dans la vie de l'esprit, de l'intelligence, du coeur et de tout ce qui fait l'homme et le chrétien. Si, à une piété vive, ils peuvent joindre la vie de famille, ils échappent en grande partie aux dangers du fétichisme

moderne des sciences.

On ne saurait trop le répéter : l'éducation rationaliste et scientifique est le fléau le plus redoutable peut-être, et de l'Église, et de la France, et de l'Europe, en ce temps-ci. Un mot maintenant sur le second abus que nous avons signalé plus haut, sur l'excès de ces études.

XXIII - D'UN AUTRE ABUS DE L'EDUCATION SCIENTIFIQUE MODERNE, QUI EST L'EXCES ET LE TROP-PLEIN.

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Il ne faut pas seulement étudier chrétiennement ; il faut en outre étudier sagement. Et ici nous trouvons encore un vice radical dans le système moderne de l'éducation scientifique. Ce vice, c'est l'excès insensé, c'est le trop-plein. On ne nourrit pas la jeunesse : on la bourre ; on ne charge pas le canon : on le remplit jusqu'à la gueule.

D'abord on pousse tout le monde aux sciences ; puis à ceux-là même qui doivent y être poussés, on leur en donne tant, qu'ils en ont une indigestion. On pousse tout le monde aux études scientifiques, mathématiques et autres ; on veut couler tout le monde dans le même moule ; on veut apprendre tout à tous. C'est là de l'idéologie au premier chef. C'est la destruction de la société, laquelle est l'ensemble harmonieux d'une quantité d'organes, essentiellement unis les uns aux autres, mais essentiellement différents les uns des autres. La vie de la société est, comme la vie du corps humain, une résultante de mille fonctions diverses, toutes excellentes en leur genre, les unes très modestes, les autres très relevées, mais toutes nécessaires, toutes subordonnées et se complétant par une mutuelle assistance. Le système moderne suppose qu'il est bien plus parfait que tous les membres se transforment en autant de têtes et qu'il n'y ait plus dans le corps ni pieds, ni jambes, ni bras, ni aucun autre membre, victime de l'orgueilleux privilège du cerveau. Il faut que chacun sache tout, puisse parvenir à tout, aspire légitimement à tout. C'est absolument l'égalité révolutionnaire, appliquée à l'éducation.

Qu'en résulte-t-il ? qu'en résultera-t-il de plus en plus ? Une société de bacheliers ? de gens déclassés, ambitieux et médiocres, vaniteux et inutiles, qui meurent de faim, qui assiègent tous les emplois, qui méprisent l'agriculture et le vrai travail, qui n'ayant rien à perdre, ourdissent et font des révolutions. Tous ces gens-là, parfaitement ignorants en matière de religion, n'ont que du mépris pour l'Église, qu'on leur a représentée comme une ennemie du progrès et des lumières.

Qu'on pousse aux sciences et aux études spéciales tous ceux qui en sont capables et dont la vocation requiert ce genre d'études : c'est tout naturel. Mais qu'on y pousse indistinctement tout le monde, c'est de la folie. Quel besoin de savoir la chimie pour être bon militaire ? les mathématiques et l'algèbre, pour être avocat ? la physique, l'astronomie, l'histoire naturelle, pour être magistrat ? le grec, pour être ingénieur ? Qu'un jeune homme ait de la figure, de l'adresse, un nom, du courage et de l'honneur, mais nulle disposition pour les sciences, faut-il que toutes les carrières lui soient fermées parce qu'il n'entend ni la littérature grecque, ni l'algèbre ? Ce n'est pas ainsi que l'Église traitait les hommes. Le plus grand service que l'on pourrait rendre à notre pauvre société serait de faire main basse sur ce tas extravagant de sciences accumulées par un système qui n'a pas su ou n'a pas voulu distinguer les connaissances utiles à tout le monde, de ces sciences spéciales qui ne sont nécessaires qu'à certaines professions.

Quant au nombre essentiellement restreint de ceux que leurs aptitudes dirigent plus spécialement vers l'étude des sciences, l'éducation scientifique moderne les surmène et finit par les épuiser. Pour toutes les grandes écoles spéciales, qui seules ouvrent les carrières, il faut un bagage de connaissances impossibles. Le jeune homme qui arrive aux examens est à lui tout seul, de tenir tête à huit ou dix hommes spéciaux qui ne plaisantent pas ; et cet infortuné doit être ferré sur tout, sur la littérature, sur le latin, sur le grec, sur l'histoire, sur la géographie, sur l'arithmétique, sur la géométrie, sur l'algèbre, sur la physique, sur la chimie, sur l'histoire naturelle, sur la géologie, sur la cosmographie, sur l'astronomie ! ! ! Il n'y a pas de méthode plus sûre pour dégoûter à jamais de la science une malheureuse jeunesse, dont la tête se trouve embarrassée et, pour ainsi dire, obstruée par cet amas de connaissances indigestes.

C'est surtout dans l'étude des sciences mathématiques que cet abus est plus palpable, parce que ce sont des études plus abstraites et qui exigent une tension d'esprit plus continuelle. La plupart des pauvres jeunes gens que, pendant trois, quatre, cinq années de suite, on nourrit ainsi exclusivement d'abstractions, font peine à voir : leur jeunesse s'étiole ; leur intelligence s'atrophie, épuisée qu'elle est par ce piston mortel. Leur santé s'altère non moins que leur esprit ; et usés par le travail forcé, comme d'autres le sont par la débauche, on en voit qui meurent à la fleur de l'âge. Dans l'argot des écoles, on les appelle les abrutis. L'étude rationaliste et exagérée des sciences, telle qu'on la pratique, aujourd'hui, est donc, un abus criant, contre lequel réclament ensemble et la foi et le bon sens. Elle abaisse le niveau des âmes ; elle courbe l'homme vers la terre, et le détourne de ses éternelles destinées. Les Anges de la montagne des Oliviers disaient aux Apôtres et aux cinq cents disciples qui venaient de voir Notre-Seigneur monter corporellement au ciel : "Pourquoi restez-vous ainsi les regards fixés vers le ciel ?" Aux hommes de notre temps on doit dire tout le contraire : "Qu'avez-vous donc ainsi à regarder toujours la terre, à ne penser qu'à la terre ? Regardez en haut ; vivez là où est votre véritable vie".

XXIV - COMMENT LA CERTITUDE DE LA FOI EST ABSOLUE, RAISONNEE ET PROFONDEMENT SCIENTIFIQUE.

Il en est de la certitude de la foi comme de toute autre certitude : elle est raisonnée et par conséquent raisonnable ; elle est scientifique, c'est-à-dire démontrée aux yeux de la raison ; elle est absolue, comme toute vérité est absolue.

Voyez en effet : L'édifice entier de la foi chrétienne et catholique repose sur des faits. "Ce n'est pas en suivant de savantes théories, disait aux premiers chrétiens l'Apôtre saint Pierre, que nous vous avons annoncé l'avènement de Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST ; c'est à titre de témoins oculaires de ses grandeurs" (II Pierre, I, 16). Et saint Jean proclamait également ce caractère essentiellement historique de la prédication évangélique : "Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce dont nous avons pu nous convaincre par nous-mêmes, ce que nous avons touché de nos mains au sujet du Verbe de vie ( c'est-à-dire du Christ ), voilà ce que nous vous attestons et ce que nous vous annonçons" (I Jean, I, 1) Et comme si ce n'était pas assez formel, l'Apôtre répète : "Oui, ce que nous avons vu, ce que nous avons ENTENDU, c'est là ce que nous prêchons, afin que vous y ayez tous part avec nous". Les Apôtres, premiers prédicateurs de la foi, ont été des témoins, et rien de plus. Le christianisme repose donc sur des faits, sur les faits du Christ dans l'Évangile, et secondairement sur ceux des Apôtres.

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Or, rien de plus simple et à la fois de plus rationnel, de plus scientifique et de plus absolu que la certitude d'un fait. C'est la certitude historique dont nous parlions tout à l'heure. La certitude des faits évangéliques est tellement lumineuse, et ces faits sont entourés de telles garanties de certitude que, dès qu'on veut les combattre, il faut immédiatement. sortir de toutes les règles connues de la logique, de la droite raison et du bon sens. Ceux qui les nient sont obligés de poser des règles de critique si évidemment absurdes ou de se réfugier dans des suppositions si évidemment impossibles, que la réfutation de leurs impiétés est plutôt l'affaire du ridicule que de la critique sérieuse.

Les efforts de l'incrédulité contemporaine contre la véracité des faits et des miracles de l'Évangile en sont la preuve frappante. Strauss, Salvador, Renan, ne sont certes pas des ignorants ; ils savent beaucoup et ont travaillé de longues années ; ils ont sué sang et eau pour aboutir à leurs fameux livres ; et ces livres, que sont-ils ? Un ramassis d'allégations sans preuves, de négations impudentes, d'incroyables puérilités ; la mauvaise foi y perce à chaque alinéa, toujours escortée du blasphème. Les contradictions abondent, et, de plus, se combattent victorieusement les unes les autres, ainsi que l'a spirituellement fait voir le P. Lacordaire, dans trois conférences auxquelles nous renvoyons le lecteur (Voir également plusieurs chapitres d'une logique merveilleuse consacrés à cet important sujet par M. Nicolas dans son livre De la Divinité de Jésus-Christ.)

"Les faits de Socrate et de César, dont personne ne doute, disait Rousseau, sont moins attestés que ceux de JÉSUS-CHRIST".

On serait absurde si l'on voulait douter des faits, au moins des faits principaux, de la vie de Socrate et de César.

On serait absurde si l'on voulait douter de ces grands faits évangéliques qui ont eu pour témoin un peuple entier, composé d'ennemis encore plus que d'amis ; des faits dont les témoins se sont fait tuer pour attester à toute la terre la vérité de leur témoignage, et sur lesquels repose en définitive notre foi raisonnée en la divinité du Seigneur Jésus. Il est impossible qu'un homme sensé, étudiant avec droiture la résurrection de Lazare, par exemple, ou bien la multiplication des pains dans le désert, ou la guérison de l'aveugle-né, ne soit pas convaincu de la réalité historique de ces faits.

Je défie qui que soit, pour peu qu'il ait de la conscience, d'étudier impunément le grand fait de la résurrection du Christ et le fait non moins divin de son ascension visible au ciel, en présence de plus de cinq cents témoins. Son coeur pourra ne pas être converti, parce que la conversion n'est pas un phénomène purement intellectuel, comme la simple, conviction scientifique ; mais il sera convaincu et n'aura rien de sérieux à objecter à la réalité matérielle des faits.

Ni autrefois, ni aujourd'hui, les ennemis du christianisme n'ont pu rien trouver de plausible, de rationnel à opposer à la certitude des faits évangéliques, et par conséquent à la certitude raisonnée de notre foi. Les dents du serpent n'ont jamais pu entamer l'acier redoutable de cette lime, et la lime a régulièrement usé et brisé ses dents venimeuses. Le dernier coup de dent, celui de Renan, a eu le sort de tous les autres, et déjà les dents brisées du serpent jonchent la terre sous nos pas. Cet impie disait en parlant de Notre-Seigneur : "Pour le, coup, il est mort et enterré". Et c'est lui-même, le pauvre esprit, qui s'est trouvé presque aussitôt enterré sous le ridicule, et écrasé sous le mépris de la vraie science.

Mais la certitude de la foi ne repose pas seulement sur la certitude historique ; elle repose en outre sur la certitude morale et sur la certitude de conscience : celles-ci nous font sentir la sainteté de l'Évangile ; elles nous donnent l'évidence du coeur, pendant que l'autre nous donne l'évidence de l'esprit ; elles nous font sentir ce que l'autre mous fait connaître. Je disais tout à l'heure qu'on peut être convaincu sans croire. Rien n'est plus vrai. La foi en effet est, avant tout, une grâce de DIEU. Mais quand on est droit et sincère devant DIEU, quand on a le coeur pur et quand on aime généreusement la vérité, le bon DIEU ne refuse jamais le don de sa grâce, et la lumière surnaturelle de la foi vient se joindre à la conviction naturelle que l'esprit s'est formée par une étude consciencieuse. Au travail de l'homme vient se joindre celui de JÉSUS-CHRIST ; à la lumière naturelle s'unit la lumière surnaturelle ; et la raison, éclairée de DIEU, se voit couronnée et déifiée par la foi.

C'est une erreur profonde et malheureusement trop répandue, de croire que la foi et la science ne peuvent s'accorder.

Rien n'est plus faux ; la foi est une lumière surnaturelle qui se marie merveilleusement avec la science naturelle. C'est le télescope qui vient se surajouter à l'oeil nu. La lumière de la toi reste tout à fait distincte de la lumière de la science, bien qu'elle lui soit intimement unie ; et le fruit de cette union, c'est le chrétien, le savant chrétien.

Rien de raisonnable comme un savant chrétien, rien de raisonné comme sa foi. Rien de sublime comme la théologie, qui est le travail de la raison sur les lumières divines de la foi. Rien de puissant comme la raison d'un philosophe chrétien; rien de logique et de splendide comme la science d'un vrai théologien.

D'autre part, rien de plus illogique, et partant rien de plus faible et de moins respectable que la fausse science qui, se parant du manteau sacré de la véritable, marche de contradictions en contradictions, d'erreurs en erreurs, et n'est pas moins contraire à la science qu'à la foi. Notons en terminant que notre raison étant une et indivisible, ainsi que nous l'avons dit, elle doit, sous peine de se suicider, admettre les vérités certaines sur lesquelles repose la certitude raisonnée de la foi, au même titre qu'elle doit admettre les vérités mathématiques ou les vérités du témoignage des sens. Cela est bien évident. Et ainsi notre raison est aussi certaine des vérités de la foi que de toute autre vérité. Il est aussi absolument certain que JÉSUS-CHRIST est DIEU ; que le Pape est Son Vicaire ; que l'Eucharistie est Son Corps ; qu'il y a un Enfer éternel et un Paradis éternel, qu'il est certain que deux et deux font quatre, que Louis XIV a existé, qu'il y a une ville appelée Rome, etc. La même certitude absolue est produite par la même évidence, et c'est la même raison qui reçoit, bon gré mal gré, cette évidence et cette certitude.

Pour se refuser à cette conséquence logique, il faut s'abonner à tomber dans le scepticisme absolu, à douter absolument de tout, à mettre sa raison dans sa poche, c'est-à-dire à devenir totalement fou. A défaut de cette folie, qui n'est pas possible, il y a la mauvaise foi, qui est très possible et très fréquente ; on détourne les yeux de vérités gênantes, qu'on ne veut pas voir. On les nie, parce qu'on en a peur ; et on en a peur, parce qu'on sait quelles existent.

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Donc la certitude de la foi n'est pas le moins du monde arbitraire ni superstitieuse ; elle est au contraire pleinement raisonnée et souverainement raisonnable ; elle a le caractère logique qui doit présider à toutes les opérations de la raison et de la vraie science ; elle est absolue, parce qu'elle est LA VERITE.

XXV - QU'AU DIX-NEUVIEME SIECLE, L'ÉGLISE N'EXCLUT PAS PLUS LA SCIENCE QUE DANS LES TEMPS PASSES.

Les rationalistes modernes admettent volontiers que dans les temps passés, jusqu'à Voltaire, jusqu'à 89, l'Église a éclairé l'humanité et lui a fait du bien. Ils daignent l'avouer : le christianisme l'a tirée de la barbarie, a civilisé les moeurs, et préparé les temps modernes ; l'Église a enfanté les Bénédictins, les Docteurs, les savants du moyen âge. Saint Augustin, saint Bernard, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin sont certainement de grands noms qui ont honoré l'humanité, non moins que la Religion. Mais, ajoutent-ils, nous autres hommes du progrès moderne, nous sommes bien au-dessus de ce passé relativement glorieux. Nous avons saisi la couronne de la science que l'Église a trop longtemps possédée, et nous ne la lâcherons point. Désormais c'est nous qui sommes la lumière, la science, le progrès, la civilisation, l'affranchissement de l'esprit. L'Église, bonne pour nos pères, n'est plus bonne pour nous ; elle a fait son temps ; qu'elle nous laisse la place libre, à nous enfants de l'avenir, hommes du progrès indéfini !

Tout cela est bel et bon ; mais c'est de la poésie révolutionnaire, et rien de plus. La question n'est pas là ; elle est tout entière en ces trois points fondamentaux :

1° Y a-t-il un DIEU vivant et personnel, Créateur et Providence du Monde ?

2° JÉSUS-CHRIST a-t-il fait des miracles pour prouver qu'il était DIEU incarné ? Est-il ressuscité ? est-il DIEU ?

3° L'Église catholique est-elle la dépositaire de la loi de DIEU et de Son Christ ? Le Pape et ses Évêques, successeurs de saint Pierre et des Apôtres, sont-ils les envoyés de JÉSUS-CHRIST, chargés d'enseigner l'humanité, de nous apprendre à tous les vérités qu'il faut croire et les devoirs qu'il faut pratiquer pour atteindre sûrement notre destinée éternelle ?

Voilà la question, très simple et très positive. Nos bavards, avec les plis et les replis de leurs grands mots, font tout ce qu'ils peuvent pour s'y soustraire ; mais nous, hommes logiques et sérieux, nous ne nous payons point de belles paroles et nous exigeons qu'ils nous accompagnent au fond des choses. Si l'Église est de DIEU, qu'est-ce, dites-moi, que cet ensemble confus de demi-vérités, d'hypothèses douteuses, d'affirmations mal prouvées, de découvertes incohérentes qui, sous le nom pompeux de sciences modernes, s'insurgent contre l'Église et lui déclarent la guerre ? Si l'Église est de DIEU ? comment est-il possible qu'elle exclue la science, la vraie science, qui est aussi de DIEU ? Or l'Église est de DIEU ; donc, a priori, il est impossible que l'Église exclue la science.

L'Église a été dans tous les temps la mère, la protectrice et la gardienne de la science. Elle l'est encore aujourd'hui, elle le sera toujours. Elle éclaire les pas de la science, et l'empêche de s'égarer ; ce qui a fait dire au célèbre Bacon : "La religion est l'arôme qui empêche les sciences de se corrompre". La science, en effet, n'a pour se guider que le flambeau vacillant d'une raison faillible, tandis que l'Église tient en main la lumière infaillible de DIEU même. "Je suis la Lumière du monde, a dit le Roi le l'Eglise ; celui qui me suit ne marche point dans les ténèbres".

Il est vrai, depuis un siècle, beaucoup d'hommes ignorants ou pervers ont voulu, comme l'enfant prodigue, emporter la science par manière de bagage, et lui faire déserter avec eux la maison paternelle ; mais la science, fille de DIEU, ne s'est pas laissé enlever par ces coupables imprudents. Les enfants prodigues qui prétendent l'avoir avec eux et lui faire partager leurs criminels désordres, se trompent grossièrement. ils ont enlevé une méchante servante, traîtreusement revêtue des habits royaux de la fille de la maison ; et leur maîtresse n'est pas plus la science, que l'erreur n'est la vérité. Punis par où ils ont péché, les savants incrédules sont perdus par leur science même : elle les aveugle, elle les enivre, elle les empoisonne, elle les corrompt, elle les tue.

Mais pourquoi donc tant de personnes s'imaginent-elles que l'Église est l'ennemie de la science ? Pour plusieurs raisons très faciles à comprendre :

D'abord, parce que les gens du monde confondent aisément la sciences avec les apparences de la science. Comme l'Église redoute souverainement la demi-science, dont nous signalions tout à l'heure le danger ; comme elle condamne énergiquement la fausse science, source de mille erreurs, les esprits superficiels jettent les hauts cris, nous accusent d'obscurantisme et déclarent carrément que nous sommes ennemis de la science. Répétons-le pour la centième fois, nous sommes ennemis de la fausse science, non de la vraie.

En second lieu, on confond souvent la science avec les savants : ce n'est pas la même chose. Voici un savant, un grand savant, mais c'est un impie, un hérétique, un révolutionnaire, un homme qui se sert de son savoir pour attaquer la Religion : avons-nous tort de le traiter en ennemi ? Et, pour cela, repoussons-nous la science ?

En troisième lieu, ce qui nous donne l'air parfois de ne pas aimer la science, ce sont les craintes légitimes que nous manifestons au sujet des abus multipliés qu'on en fait. Beaucoup de belles découvertes, indifférentes en elles-mêmes, profitent au mal beaucoup plus qu'au bien, vu la perversité humaine ; telles sont, entre autres, l'imprimerie et la vapeur.

Assurément, la faute n'en est point à ces découvertes, ni aux savants qui les ont faites, encore moins à la science qui en est la source ; et néanmoins, à cause du résultat final, qui est généralement mauvais au point de vie des âmes, l'Église n'envisage qu'avec une certaine appréhension ces conquêtes de l'industrie, à qui elle ne refuse pas d'ailleurs une juste admiration.

Enfin, il ne faut pas oublier les calomnies gratuites, incessantes, des hérétiques et des impies, qui, depuis deux ou trois siècles, ourdissent contre l'Église la redoutable conspiration du mensonge. "Mentons, mentons hardiment, écrivait Voltaire ; il en restera toujours quelque chose". On nous croit ennemis de la science, parce qu'on l'a dit, parce qu'on l'a répété, parce que tous les échos de la presse impie ne cessent de le répéter. Et voilà d'où vient l'absurde préjugé que l'Église repousse la science.

D'ailleurs les faits sont là. Est-ce que Bacon-Bacon, Copernic, Leibnitz, Newton, Pascal, Képler,Descartes, ne croyaient pas en DIEU, n'adoraient pas JÉSUS-CHRIST ? Certes, c'étaient là des savants, et des savants de premier ordre.

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Et, dans ce siècle même, la foi chrétienne ne compte-t-elle point parmi ses enfants mille noms que la science a illustrés ? Cauchy, Ampère, les deux Champollion, Biot, Marcel de Serres, Élie de Beaumont, Cuvier, Blainville, Le Verrier, le docteur Sepp, le célèbre archéologue de Rossi, Caumont, etc. ; et dans les rangs mêmes du clergé, les savants Cardinaux Maï, Mezzofante, Pitra ; le P. Secchi, le P. Patrizi, le P. Joubert, l'abbé Moigno, l'abbé Gorini, et tant d'autres. Bien loin d'exclure la science, l'Église la cultive donc elle-même et l'honore, maintenant comme toujours.

L'Église n'exclut pas plus la science que la science n'exclut l'Église : c'est la mère et la fille ; c'est la grâce et la nature ; c'est la foi et la raison ; DIEU veut qu'elles soient unies, bien que subordonnées. L'Église doit toujours marcher la première parce qu'elle est du ciel et qu'elle mène au ciel, tandis que la science est de la terre ; mais ce que DIEU a uni, personne n'a le droit de le séparer. Prétendre que l'Église et la science sont deux ennemies, c'est blasphémer ; c'est faire preuve ou d'ignorance ou de mauvaise foi.

La foi est devant la science comme la lumière de DIEU devant la lumière de l'homme : toutes deux sont lumières. Loin de craindre la science, la foi l'appelle et l'honore ; et de son côté la science, la vraie science, loin de craindre la foi, lui rend hommage et s'agenouille avec elle devant Notre-Seigneur JÉSUS-CHRIST, que l'Écriture appelle "le DIEU des science".

Je crois rendre service au lecteur désireux d'approfondir ces questions si importantes et si actuelles, en lui indiquant quelques sources auxquelles il pourra puiser avec fruit. J'ose donc lui recommander, entre autres :

Les conférences sur la Raison catholique et la raison philosophique du savant P. Ventura ; 3 vol.

Le Cours de philosophie chrétienne du même auteur ; 3 vol.

Les Études philosophiques sur le christianisme, de M. Auguste Nicolas, et tout spécialement la 4è volume ; 4 vol.

L'Art de croire, du même auteur ; 2 vol.

L'Art d'arriver au vrai, par Balmès ; 1 vol.

Les magnifiques Conférences Notre-Dame, du P. Lacordaire ; 6 vol.

Les Conférences de Notre-Dame, du P. Félix ; 8 vol.

Les Discours du cardinal Wiseman sur les rapports entre la science et la Religion révélée ; 1 vol.

L'Histoire des sciences, de Blainville.

Discours sur les révolutions du globe, de Cuvier.

Les Ouvrages géologiques de Marcel de Serres.

Le Traité de la connaissance de Dieu, du P. Gratry ; 2 vol.

Les Sources, du même auteur ; 1 vol.

Les OEuvres de Mgr Pie, Évêque de Poitiers, 6 vol. ; en particulier les trois célèbres Instructions synodales sur les erreurs du temps.

Le beau Traité du Saint-Esprit, par Mgr Gaume ; 2 vol.

Les Livres saints vengés, de M. l'abbé Glaire ; 2 vol.

La Divinité de Jésus-Christ démontrée par les attaques de l'incrédulité contemporaine, de M. Auguste Nicolas ; 1 vol.

La Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par M. Louis Veuillot ; 1 vol.

Les Saints Évangiles de M. Wallon, de l'Institut ; 2 vol.

Les Quatre Évangiles, par M. Crampon ; 1 vol.

Le Traité du composé humain, par le P. Liberatore.

Le Traité d'anthropologie, du docteur Frédault.

La grande histoire de l'Église de M. l'abbé Darras, bien qu'elle ne soit pas encore terminée.

Le beau livre de M. l'abbé Gorini sur les erreurs historiques de Guizot, Augustin Thierry, etc. ; 2 vol.

L' Histoire de l'infaillibilité, par M. l'abbé Constant ; 2 vol.

Enfin, dans l'ouvrage si remarquable et si calomnié de M. L. Veuillot, Les Odeurs de Paris, je signalerai le chapitre intitulé la Science, véritable chef-d'oeuvre de bon sens, de profondeur et de finesse.

Il y aurait certes encore beaucoup d'excellents ouvrages à recommander au lecteur sérieux ; mais ce que j'ose lui demander par-dessus tout, ce qu'aucun livre ne peut remplacer, c'est d'aller en toute franchise et simplicité, comme il convient à un esprit droit, exposer ses difficultés, s'il lui en reste, à quelque prêtre, à quelque religieux docte et pieux. Rien n'est plus efficace pour arriver à la vérité quand on la cherche de bonne foi.

Je ne dis pas seulement un prêtre, un bon prêtre ; je dis un prêtre docte et versé dans ces matières. Tous ne le sont pas en effet, et tous ne peuvent l'être, absorbés qu'ils sont pour la plupart par les travaux de leur ministère apostolique.

Quelques conversations intimes avec un de ces vénérables prêtres que je viens de dire sont le moyen le plus simple et à la fois le plus puissant pour dissiper toutes les obscurités, pour discerner le vrai du faux et pour acquérir tout ensemble le double trésor de la conviction de l'esprit et de la conversion du coeur.

Je prie Notre-Seigneur de daigner bénir tous les lecteurs de ce petit écrit et de leur accorder la grâce d'une foi profonde.

Je le supplie de leur faire éviter l'écueil mortel de la fausse science, celui non moins dangereux de la science orgueilleuse, et cette espèce de culte dont la science humaine est aujourd'hui l'objet.

L'adoration de la science n'est après tout que l'adoration de la matière perfidement combinée avec l'adoration de notre propre esprit. Cette idolâtrie subtile est encore plus dangereuse que l'ancienne idolâtrie ; elle est une des manifestations les plus frappantes de l'abaissement de la foi et de la raison produit par la prétendue Renaissance, par le protestantisme, par la franc-maçonnerie, par le Césarisme et la Révolution, en un mot par ce que l'on appelle l'esprit moderne.

Que Notre-Seigneur daigne, par Sa sainte grâce, nous préserver de la contagion, et nous faire croître chaque jour dans la science de la vérité, qui est avant tout la science de la foi !