Les Croisades

De Christ-Roi
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Les croisades ? Un des plus grands péchés de l'Eglise, le mal absolu, une sorte de guerre sainte islamiste version chrétienne obscurantiste moyennageuse avec plus de femmes et d'enfants brûlés vifs parce qu'il ne voulait pas endosser le catholicisme déjà intégriste? Halte au mythe! Arrêtons tout de suite ce délire contemporain.

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    Croisés, image du film Kingdom of Heaven

Les croisades furent une des pages les plus nobles et valeureuses de notre histoire, épisodes marqués par des hommes de grande foi, tels Godefroy de Bouillon, Foulque d'Anjou, Baudouin IV, Saint Louis, et tant d'autres chevaliers anonymes...

Ce furent des pages de bravoure, de courage, d'héroïsme, d'humilité et de charité dont le but était d'aller délivrer les lieux saints et le tombeau du Christ des mains de musulmans déjà terroristes et d'aller porter secours aux chrétiens de Jérusalem persécutés par un Islam conquérant.

La France, le peuple - par excellence - de la foi et de l'héroïsme devait être la première à comprendre la grandeur d'une telle entreprise. A preuve, "l'armée de la croisade, formée de contingents de la France du nord et de la France du midi, de la Belgique flamande et de la Belgique wallone, du Saint-Empire et du royaume normand des Deux-Siciles, était une armée internationale. Comme dénomination commune, les Croisés adoptèrent le nom de Francs, en donnant à ce mot le sens qu'il avait eu au temps de l'unité carolingienne, quand la Gaule, la Germanie et l'Italie ne formaient qu'un seul empire sous l'égide de l'Eglise romaine" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 29).

Sommaire

Résumé

"Pendant des siècles, l'Europe a chanté la grandeur de ses expéditions outre-mer, d'abord dans ses chansons de geste, puis dans la Jérusalem délivrée du Tasse, la plus grande épopée du XVIe siècle, et même dans l'opéra où les amours de Tancrède ont inspiré compositeurs et librettistes, de Monteverdi à Rossini" (Laurent Vissière in Revue Historia, Croisade, N° 095 Mai-Juin 2005, p. 4).

C'est dans les croisades que bien des familles ont acquis leurs titres de noblesse. Les colonisateurs républicains mêmes, s'appuyèrent d'une certaine façon sur les croisades pour justifier leurs entreprises de colonisation au nom d'un nouvel idéal civilisateur, celui de la liberté & de l'égalité, celui des droits de l'homme (Voir par exemple les discours des dicateurs laïques Jules Ferry ou dans le même style, plus récemment, ceux d'un George Bush en croisade en Irak "pour la Liberté").

Ce n'est qu'au siècle des Ténèbres, au XVIIIe s., que la tendance commence à s'inverser: Voltaire vilipende et stigmatise l' "intolérance" et la "brutalité" des Croisés...

"Au XXe s., dans un contexte de décolonisation et de mauvaises conscience occidentale, prévaut l'image noire des croisades... On parle d'un "grand malheur", d'un "crime", ou pour reprendre la pittoresque formule d'Amin Maalouf, d'un "viol" que les méchants croisés auraient commis à l'égard des paisibles populations musulmanes..."

"Il est donc grand temps de bousculer les idées reçues et de rouvrir le dossier" (Laurent Vissière, ibid., p. 4).

Comme toute œuvre humaine, les croisades présentent des taches; mais cela ne saurait justifier les jugements partiaux portés contre elles.

  • Elles ont été principalement inspirées par le sentiment religieux et le patriotisme chrétien.
  • Elles n’ont pas conquis définitivement le tombeau du Christ à la chrétienté, mais elles ont réussi à en rendre l’accès libre et à le protéger contre toute profanation.
  • Elles ont préservé l’Europe de la domination de l’Islam.
  • Loin d’accroître la haine contre les infidèles, elles ont développé la pratique de la tolérance.
  • Magnifiques conséquences directes ou indirectes des croisades.
  • Conséquences politiques et sociales.
  • Elargissement des connaissances et des idées.
  • Développement du commerce et de l’industrie.
  • Progrès de la civilisation et du bien-être. [1]

Les Croisades sont une "riposte à l'expansion militaire de l'islam" et à l'humiliation des Chrétiens en Terre sainte.

DOCUMENT DICI

Ce texte est un extrait de l’œuvre apologétique de Jean Guiraud: Histoire partiale, histoire vraie (éditions Beauchesne, 1912). [2]

A l’heure où les manuels scolaires de la IIIe République commençaient à étaler une explication partiale et donc faussée de l’histoire de l’Eglise et de tout ce qui touche à celle-ci, Jean Guiraud se mit à démonter pièce par pièce les faux arguments de l’anti-cléricalisme ; faux arguments qui ont néanmoins fait leur chemin dans les esprits, de telle sorte qu’il n’est pas anachronique d’avoir recours à l’argumentation donnée par Jean Guiraud.

Dans son œuvre Histoire partiale, histoire vraie, il a consacré un chapitre à chaque thème ; dans chaque chapitre, il a commencé par citer les extraits discutables des manuels scolaires avant de livrer la réfutation.

Aulard et Debidour (Cours supérieur, p. 92) Les croisades firent beaucoup plus de mal que de bien. (Cours moyen, p. 28). Les croisade d’Orient échouèrent et rendirent plus violente cette haine des Musulmans contre les chrétiens, encore aujourd’hui si regrettable. Elles firent tuer des millions d’hommes et amenèrent la destruction de beaucoup de villes même chrétiennes, comme Constantinople, qui fut pillée et brûlée par les croisés... On a dit qu’elles avaient étendu le commerce de l’Europe et fait connaître à l’Occident des cultures, des arts, des inventions qui devaient l’éclairer et l’enrichir ; mais les peuples seraient devenus plus riches et plus éclairés en vivant en paix les uns avec les autres qu’en s’entrégorgeant pour cause de religion.

(Récits familiers, p. 57). (Après la prise de Jérusalem), les croisés massacrèrent toute la population ; 60000 Musulmans périrent. Des monceaux de pieds, de mains, de têtes humaines couvraient les places et les rues de Jérusalem.

(Ibid., p. 64). Les croisades avaient fait couler des flots de sang et causé la destruction de villes admirables. Elle avaient amené les chrétiens et les Musulmans à se connaître mieux, mais aussi à se haïr plus que par le passé. Par suite, elles avaient rendu plus difficile le commerce avec l’Orient. En somme, elles avaient fait plus de mal que de bien.

Brossolette (Cours moyen, p. 23). Récit sur la prise de Jérusalem : raconte au long, comme Aulard, les massacres de Musulmans ; reconnaît cependant les bons résultats des Croisades sur la civilisation et le commerce.

Calvet (Cours moyen, p. 34). Ne leur attribue que des mobiles intéressés, ne voit l’enthousiasme religieux que chez le peuple. "La papauté voyait dans une guerre sainte en Orient le moyen de montrer sa force et de servir ainsi sa prétention à la domination du monde… Quant aux barons, ils ont vu dans ces entreprises de beaux coups à donner, peut-être des royaumes à acquérir ; du reste ils s’ennuyaient dans leurs châteaux… enfin c’est l’amour des richesses qui a poussé beaucoup de gens…"

Les croisades sont l’épopée du christianisme ; pendant plusieurs siècles, des multitudes de toute nation et de toute condition se levèrent, à l’appel de l’Eglise, pour repousser les hordes musulmanes des Lieux Saints et de l’Europe chrétienne, et maintenir dans le monde la suprématie de la Croix, avec sa loi d’amour et sa civilisation puisée aux sources de l’Evangile. C’est assez pour que les ennemis du nom chrétien aient essayé de toutes manières, en falsifiant les textes et surtout en ne les citant pas, de jeter le discrédit sur ce magnifique élan de patriotisme et de foi. Les philosophes du XVIIIe siècle avaient déjà entrepris cette œuvre de calomnie et dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem, Chateaubriand leur avait magnifiquement répondu. Les auteurs des manuels condamnés ont repris leurs assertions tendancieuses ; à nous de voir, en toute impartialité, où est la vérité scientifique et de faire parler les documents.

Comme toute oeuvre humaine, les croisades présentent des taches ; mais cela ne saurait justifier les jugements partiaux portés contre elles.

Qu’au cours d’expéditions qui se sont succédé pendant cinq siècles, des abus puissent être signalés, rien de plus naturel. Tous les croisés n’étaient pas des saints ; la passion, la fureur de la guerre, le fanatisme religieux ont pu les entraîner à des actes blâmables ; parmi eux, ont pu se glisser des aventuriers cherchant à tirer parti de guerres entreprises au nom de Dieu. Enfin, lorsqu’on a souffert, lorsqu’on a vu ses amis tomber sous les coups d’ennemis barbares et sans pitié, on a une tendance naturelle à se venger ; s’en abstenir, et garder au milieu de la victoire le sang-froid et la charité, c’est le signe d’une nature d’élite ; or, tous ceux qui prirent la Croix ne furent pas des natures d’élite parce que dans l’humanité, elles sont des exceptions. Nous ne faisons dès lors aucune difficulté de reconnaître et de flétrir les cruautés qui furent commises au cours de ces expéditions. Après la prise de Jérusalem, les soldats de Godefroy de Bouillon se livrèrent contre les Musulmans à des massacres que MM. Aulard et Debidour, ainsi que M. Brossolette, racontent avec complaisance. Nous n’atténuerons ni n’excuserons l’horreur de ces scènes, que nous rapportent les chroniqueurs contemporains. Mais pour être tout à fait justes, MM. Aulard et Debidour et M. Brossolette auraient dû faire remarquer qu’elles furent l’œuvre d’une foule en délire, exaspérée par les souffrances qu’elle avait endurées, dans sa pénible traversée de l’Asie et par les cruautés inouïes que lui avaient fait subir les Musulmans. Ils auraient dû rappeler que, pendant plusieurs siècles, les pèlerins chrétiens qui étaient venus à Jérusalem avaient été l’objet de la part des Mahométans des pires insultes et des plus indignes traitements ; le récit qu’en avait fait Pierre l’Ermite, au concile de Clermont, avait arraché des larmes et des cris d’indignation à toute l’assistance. Il aurait fallu rappeler aussi que les chefs de l’armée, Godefroy de Bouillon et Beaudouin, non seulement ne prirent aucune part à ce carnage, mais s’efforcèrent de l’empêcher. S’ils n’y réussirent pas, ils eurent du moins la joie de sauver un grand nombre de vaincus ; à la différence de la foule, en général aveugle et implacable quand elle est déchaînée, les chefs de l’expédition conservèrent, au milieu de leur victoire, des sentiments chrétiens ! En décrivant longuement les actes de cruauté, en taisant soigneusement les actes d’humanité, nos manuels accusent leur partialité. Ils la trahissent encore plus lorsque, dans tout le mouvement des Croisades, ils ne voient que misères, mesquineries et ruines, laissant de côté les sentiments élevés qui l’ont inspiré et les magnifiques conséquences qui en sont résultées non seulement pour l’Eglise, mais encore pour l’humanité et la civilisation.

Une manifestation du sentiment religieux et du patriotisme chrétien

Croisés s\'embarquant pour la Croisade.JPG

Les Croisades ont été principalement inspirées par le sentiment religieux et le patriotisme chrétien.

1° D’après M. Calvet, les expéditions contre les infidèles sont dues uniquement à des mobiles intéressés ; la papauté les a lancées "pour montrer sa force et servir ainsi sa prétention à la domination du monde" ; les barons y ont pris part "dans l’espoir de beaux coups à donner, de royaumes à acquérir" ; d’ailleurs "ils s’ennuyaient dans leurs châteaux" et ils partirent en Orient pour se distraire ! enfin la plupart des soldats eux-mêmes étaient poussés par "l’amour des richesses". Plus impartial, le manuel Gauthier et Deschamps proclame le noble idéal que poursuivit l’ensemble des croisés. "La cause profonde et déterminante des croisades, dit-il, leur cause première fut la foi ardente qui caractérise l’époque du Moyen Age." En affirmant ainsi le caractère hautement idéaliste des croisades, MM. Gauthier et Deschamps ont raison et sont d’accord avec les documents.

Lorsque à Clermont, Pierre l’Ermite prêcha la croisade devant le concile et la foule, il se contenta de décrire l’opprobre des Lieux Saints et les persécutions sans nombre dont les pèlerins étaient accablés par les infidèles : "Il parla des outrages faits à la foi du Christ : il rappela les profanations et les sacrilèges dont il avait été témoin, les tourments et les persécutions qu’un peuple sans Dieu faisait souffrir à ceux qui allaient visiter les Saints Lieux. Il avait vu des chrétiens chargés de fers, traînés en esclavage, attelés au joug comme des bêtes de somme ; il avait vu les oppresseurs de Jérusalem vendre aux enfants du Christ la permission de saluer le tombeau de leur Dieu, leur arracher jusqu’au pain de la misère et tourmenter la pauvreté elle-même pour en obtenir des tributs ; il avait vu les ministres du Tout-Puissant arrachés au sanctuaire, battus de verges et condamnés à une mort ignominieuse." Et lorsque, au récit de ces humiliations et de ces souffrances, la foule éclatait en sanglots, elle ne pensait pas aux richesses qu’elle pouvait acquérir, mais au tombeau du Christ qu’il fallait délivrer, aux chrétiens qu’il fallait venger de leurs souffrances, à la religion qu’il fallait défendre contre les insultes et les persécutions des infidèles. C’était l’enthousiasme religieux, c’étaient les sentiments les plus élevés qui faisaient couler les larmes des assistants.

C’est aux mêmes sentiments que fit appel Urbain II. Il montra le tombeau du Christ, "ce tombeau miraculeux où la mort n’avait pu garder sa proie, ce tombeau, source de la vie future, sur lequel s’est levé le soleil de la résurrection, souillé par les ennemis du nom chrétien", il rappela les indignes persécutions de "la race des élus". "Guerriers qui m’écoutez, leur dit-il, vous qui cherchez sans cesse de vains prétextes de guerre, réjouissez-vous ; car voici une guerre légitime !… Il ne s’agit pas de venger les injures des hommes, mais celle de la divinité ; il ne s’agit plus de l’attaque d’une ville ou d’un château, mais de la conquête des Lieux Saints !" C’est donc un but surnaturel que le pape assigne à l’expédition et il ne fait appel qu’au sentiment chrétien. A un moment de son discours cependant le pape mit en cause les intérêts de ce monde ; mais c’étaient les intérêts de la chrétienté tout entière, de la civilisation occidentale, menacés par les progrès de la barbarie asiatique et de l’Islam. "L’impiété victorieuse, disait-il, a répandu ses ténèbres sur les plus belles contrées de l’Asie : Antioche, Ephèse, Nicée, sont devenues des cités musulmanes ; les hordes barbares des Turcs ont planté leurs étendards sur les rives de l’Hellespont d’où elles menacent tous les pays chrétiens. Si Dieu lui-même, armant contre elles ses enfants, ne les arrête dans leur marche triomphante, quelle nation, quel royaume pourra leur fermer les portes de l’Occident ?" C’est donc à la défense de l’Europe chrétienne que le pape appelle les foules de Clermont ; c’est le patriotisme chrétien qu’il excite dans leur cœur. Et ainsi l’ont-elles compris. Nous en avons pour preuve le cri par lequel elles répondirent aux appels de Pierre l’Ermite et du Pape : Dieu le veut ! résumant en ces trois mots le mobile d’ordre surnaturel, l’enthousiasme religieux, l’élan désintéressé qui donnaient naissance à la croisade.

Que dans la suite, des sentiments moins élevés, des pensées de lucre et d’ambition se soient mêlés à ce noble idéal et l’aient parfois obscurci, c’est possible ; mais aussitôt l’expédition perdait sa force, parce qu’elle n’avait plus, au même degré, l’aliment qui devait la soutenir. Les historiens ont maintes fois remarqué en effet que lorsque l’idéal religieux s’affaiblit, le mouvement des croisades diminua de puissance : tant il est vrai qu’il la puisait aux sentiments fortement chrétiens et idéalistes qui l’avaient lancé. D’ailleurs, quelque affaibli qu’on le suppose, l’idéal religieux persista dans toutes les croisades. Etaient-ce les richesses que promettait aux foules l’austère saint Bernard, lorsqu’il leur prêchait la seconde croisade ? c’était à leur âme chrétienne qu’il s’adressait et elles lui répondaient, elles aussi, par le cri de "Dieu le veut !" Les chevaliers de Saint-Jean et du Temple qui ont guerroyé sans cesse, dans une croisade ininterrompue contre les infidèles, en Palestine, puis à Rhodes, puis dans tout le bassin de la Méditerranée, étaient des soldats, mais aussi des moines, se consacrant à la guerre sainte par des vœux religieux. Saint Louis, lorsqu’il organisait ses expéditions d’Egypte et de Tunis, n’était-il pas poussé par un mobile exclusivement religieux dont le contrecoup se retrouvait chez tous ses chevaliers, même quand ils avaient l’âme positive de Joinville ? Trois siècles plus tard, c’est encore le patriotisme chrétien, l’amour de la civilisation, l’appel du pape qui précipita les chrétiens contre les Turcs à la bataille de Lépante, et c’est par l’institution d’une fête catholique, c’est pour l’extension de la dévotion du Rosaire que cette victoire est célébrée dans l’Europe tout entière comme une nouvelle victoire de la Croix sur le Croissant, de la civilisation européenne sur la civilisation asiatique. Et lorsque le dernier des croisés, le roi de Pologne, Sobieski, accourut au secours de Vienne assiégée par les Turcs, il le fit avec le désir exclusif de servir la cause de Dieu et de la civilisation chrétienne. A ceux qui lui montraient les mauvais procédés à son égard de l’Empereur Léopold, dont il allait sauver la capitale, à Louis XIV qui, par des raisons politiques, essayait de le détourner de cette expédition, il se contenta de répondre que le service de Dieu le poussait à défendre Vienne, la chrétienté tout entière. Le pape souligna le caractère religieux de la victoire de Sobieski en commémorant le succès de cette "quatorzième croisade" par l’institution de la fête du Saint Nom de Marie. Voilà ce que n’auraient pas dû oublier, ou, s’ils le savent, passer sous silence, les auteurs de manuels scolaires qui veulent assigner au grand mouvement des croisades des raisons uniquement vulgaires et leur enlever leur caractère d’épopée chrétienne et de victoire de la civilisation.

La liberté rendue à l'accès au tombeau du Christ

Elles n’ont pas conquis définitivement le tombeau du Christ à la chrétienté, mais elles ont réussi à en rendre l’accès libre et à le protéger contre toute profanation. [Ce qui est un droit tout à fait légitime].

2° Les croisades, nous dit-on encore, ont eu pour but de disputer aux Musulmans un tombeau vide et comme en somme il est resté entre leurs mains, elles ont échoué. Valait-il la peine de faire tuer pour un pareil résultat, des millions d’hommes ?

Remarquons d’abord que si les Lieux Saints sont en Turquie et non en pays chrétien, le vœu d’Urbain II et de Pierre l’Ermite n’en est pas moins réalisé. Les chrétiens y ont libre accès et ne sont plus soumis aux persécutions et aux avanies de toutes sortes que signalaient les apôtres de la croisade. Quoique en terre turque, ils sont tous le protectorat des nations chrétiennes, en vertu de traités signés entre elles et le Sultan. On peut les considérer en quelque sorte comme des enclaves chrétiennes au milieu de l’empire ottoman qui ne peut plus rien contre eux. Le mouvement des croisades a donc réussi à libérer le Saint-Sépulcre et les Lieux Saints de Palestine.

Mais limiter à cela leur objet, c’est singulièrement les diminuer. Beaucoup d’historiens ont fait maintes fois remarquer que l’enjeu qui se disputait entre chrétiens et musulmans avait une tout autre importance que la possession de ces sanctuaires, si vénérables fussent-ils. Ecoutez, à ce propos, la grande voix de Chateaubriand dans son Itinéraire de Paris à Jérusalem. "N’apercevoir dans les croisades que des pèlerins armés qui courent délivrer un tombeau en Palestine, c’est montrer une vue très bornée en histoire. Il s’agissait non seulement de la délivrance de ce tombeau sacré, mais encore de savoir qui devait l’emporter sur la terre ou d’un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l’ignorance, au despotisme, à l’esclavage, ou d’un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité et aboli la servitude. Il suffit de lire le discours du pape Urbain II au concile de Clermont pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n’avaient pas les petites idées qu’on leur suppose, et qu’ils pensaient à sauver le monde d’une inondation de nouveaux barbares. L’esprit du mahométisme est la persécution et la conquête : l’Evangile au contraire ne prêche que la tolérance et la paix… Où en serions-nous si nos pères n’eussent repoussé la force par la force ? Que l’on contemple la Grèce et l’on apprendra ce que devient un peuple sous le joug des Musulmans. Ceux qui s’applaudissent tant aujourd’hui du progrès des lumières auraient-ils donc voulu voir régner parmi nous une religion qui a brûlé la bibliothèque d’Alexandrie, qui se fait un mérite de fouler aux pieds les hommes et de mépriser souverainement les lettres et les arts ? Les croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l’Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes" [Itinéraire de Paris à Jérusalem, (éd. Garnier), p. 334].

Elles ont préservé l’Europe de la domination de l’Islam. Rien n’est plus vrai que cette page de Chateaubriand. Comme le dit excellemment le manuel Gauthier et Deschamps, bien inspiré sur ce point, force était à la chrétienté de porter la guerre aux Turcs si elle ne voulait pas les voir déborder chez elle en hordes envahissantes, ainsi qu’avaient fait les Arabes avant la bataille de Poitiers : "C’était aux chrétiens de les combattre non pour les contraindre à croire, mais pour les empêcher de nuire" (Gauthier et Deschamps. Cours supérieur, p. 36). Tel est le but hautement politique que se sont proposé les croisés et sur ce point ils ont pleinement réussis ; la civilisation gréco-latine d’Occident, la société chrétienne issue de l’Evangile ont été sauvées, du XIIe au XVIIe siècle, par cinq siècles de croisades. En 1095, le monde musulman avait reçu une nouvelle force et une nouvelle poussée de fanatisme par l’arrivée des Turcs et des Mongols; s’ils n’avaient pas été arrêtés en Palestine par les guerres saintes du Moyen Age, l’Europe eût été de nouveau envahie. Lorsque le Croissant entra, avec Mahomet II, à Constantinople en 1453, il se proposait de soumettre l’Europe tout entière ; les flottes turques ravageaient déjà l’Adriatique et la Méditerranée, tandis que les soldats du Sultan détruisaient, en 1526, à Mohacz, le royaume chrétien de Hongrie; l’Allemagne, la France elle-même étaient à la veille d’être envahies; les croisades modernes ont arrêté cette marche de l’Islam. A Lépante, la croisade de don Juan d’Autriche détruisait ses forces navales, à Vienne et à Bude, la croisade de Jean Sobieski détruisait ses forces terrestres. Le flot envahisseur et dévastateur était ramené dans son lit et réduit à l’impuissance. Frappés dans leur force vive d’expansion, les Turcs n’ont cessé de s’affaiblir depuis les expéditions chrétiennes du XVIIe siècle; bientôt, les chrétiens qu’ils avaient subjugués ont pu reprendre leur liberté et leur indépendance dans la péninsule des Balkans, et aujourd’hui c’est la civilisation chrétienne avec sa politique, ses découvertes, ses lois, sa science qui pénètre de toute part le vieux monde de l’Islam. S’il en est ainsi, nous le devons aux croisades. Nous recueillons maintenant le bénéfice des longs combats qu’ont livré, de Godefroy de Bouillon à Sobieski, les chrétiens groupés sous l’étendard de la Croix ; les millions d’hommes qui ont lutté pendant cinq siècles ont valu au christianisme et à la civilisation la victoire définitive dont le XXe siècle est le témoin. N’est-ce pas un résultat magnifique comme en enregistre bien rarement l’histoire de l’humanité ? et en face du monde musulman de toutes parts pénétré et colonisé par l’Europe chrétienne, peut-on dire que les croisades ont échoué ? Ne doit-on pas plutôt célébrer, avec Chateaubriand, leur triomphe ?

Loin d’accroître la haine contre les infidèles, elles ont développé la pratique de la tolérance.

3° MM. Aulard et Debidour n’ont pas abordé de front cette grande question dont ils pressentaient la solution contraire à leurs désirs. Ils ont cru plus habile d’examiner les résultats particuliers et secondaires des croisades et de conclure par cette condamnation sommaire : "elles ont fait beaucoup plus de mal que de bien." Il semble qu’une pareille conclusion aurait dû être précédée d’un bilan, où l’on aurait confronté le bien et le mal sortis des croisades. MM. Aulard et Debidour ont une manière à eux de faire un bilan ; ils suppriment le bien et n’énumèrent que les maux. Tout en reconnaissant dans cette phrase que les Croisades ont fait du bien, ils ne mentionnent que celles de leurs conséquences qui leur semblent fâcheuses : encore une procédé qui peut nous faire mesurer leur partialité !

"Ces expéditions, disent-ils, rendirent plus violente cette haine des musulmans contre les chrétiens, encore aujourd’hui si regrettable." On pourrait, avant d’aller plus loin, demander à MM. Aulard et Debidour, pourquoi ils rendent les chrétiens responsables de ces haines. Ont-ils été les agresseurs ? Lorsque le flot musulman, déchaîné par les prédications sectaires de Mahomet et des premiers califes, se répandit en Syrie, en Perse, dans l’Empire grec, dans l’Afrique du Nord tout entière, détruisit, à Xérès, le royaume wisigoth d’Espagne et vint se briser à Poitiers contre les forces franques de Charles Martel, était-ce le monde chrétien qui propageait la haine contre le monde arabe ? Et lorsque les chrétiens venus à Jérusalem étaient soumis aux pires traitements, faut-il incriminer le fanatisme chrétien ou le fanatisme musulman ? Le manuel Gauthier et Deschamps dit vrai quand il déclare que les croisades avaient été rendues nécessaires par l’intolérance musulmane et que, menacée dans son existence, l’Europe chrétienne devait se défendre et réduire l’Islam à l’impuissance. Est-ce l’agneau que l’on doit rendre responsable de la haine qui existe entre lui et le loup ?

Les historiens d’ailleurs ont fait une constatation qui va à l’encontre des affirmations de MM. Aulard et Debidour et qu’enregistre M. Calvet lui-même. Au lieu de les accroître, les croisades atténuèrent les haines qui existaient entre chrétiens et infidèles. Au cours de la troisième croisade s’établirent, entre l’armée du sultan Saladin et celle de Philippe Auguste et de Richard Coeur de Lion, des relations courtoises qui auraient certainement étonné les premiers croisés. "Chrétiens et musulmans, dit l’historien Henri Martin, n’avaient plus les uns pour les autres cette superstitieuse horreur des temps passés. L’Orient et l’Occident, en se connaissant mieux, se haïssaient moins… Les chevaliers français étaient étonnés et joyeux de retrouver leurs idées et, jusqu’à un certain point, leurs mœurs parmi les valeureux compagnons de Saladin. Dans l’intervalle des combats, on se visitait, on joutait, on trafiquait, on banquetait ensemble ; les troubadours mêlaient leurs cançons aux gazzels des lauréats du Caire, la métropole des lettres orientales" (Henri Martin, Histoire de France, III, 532). Vincent de Beauvais rapporte un fait, qui nous prouve à quel point la tolérance entre les chrétiens et les musulmans avait grandi au XIIIe siècle : des alliances de famille et des mariages mixtes furent négociés parfois entre Turcs et chrétiens. En 1243 (Vincent de Beauvais cité par Lenain de Tillemont. Histoire de saint Louis, chap. 182), le sultan tartare demanda en mariage une nièce de l’Empereur latin de Constantinople Beaudouin, "avec assurance qu’elle et tous ses officiers laïques et ecclésiastiques auraient une entière liberté pour la religion… L’amiral promit même que le sultan ferait bâtir des églises dans toutes les villes et obligerait tous les évêques grecs ibériens et russes, qui étaient en grand nombre dans ses états, à reconnaître le patriarche de Constantinople et la communion romaine ; et il ajouta que si la princesse savait adroitement ménager l’esprit du sultan, elle n’aurait pas de peine à lui faire embrasser la foi catholique." Qui ne connaît l’histoire rapportée par Joinville (Tillemont, op. cit., ch. 291), des Mamelucks d’Egypte pensant à donner comme successeur au sultan qu’ils venaient de tuer dans leur révolte, saint Louis lui-même, malgré sa qualité de chrétien ? Catholiques et musulmans ne se considéraient donc plus comme ennemis irréconciliables. Ils avaient appris à se combattre loyalement, et usaient les uns vis-à-vis des autres de procédés chevaleresques. Souvent ils signèrent des traités, des trêves et des alliances qui furent le résultat de négociations courtoises, et amenèrent des relations amicales entre ennemis de la veille. La guerre eut donc pour effet d’établir entre des adversaires qui s’étaient mesurés sur le champ de bataille, en s’admirant mutuellement, une estime réciproque et au point de vue religieux, des sentiments de tolérance. Quelque paradoxale que paraisse cette affirmation, elle est corroborée par beaucoup de cas analogues ; après les chaudes batailles qui se livrèrent autour de Sébastopol, ne vit-on pas se nouer entre Russes et Français des relations plus courtoises, plus cordiales même qu’avant la déclaration de la guerre, et l’expédition de Crimée n’eut-elle pas pour résultat de créer entre les peuples qu’elle mit aux prises, une intimité inconnue avant leur lutte ? Ainsi en fut-il des chrétiens et des musulmans pendant les croisades. Aussi M. Calvet est-il plus juste et plus sincère que MM. Aulard et Debidour, quand il reconnaît que les croisades atténuèrent les haines entre les chrétiens et les infidèles et firent faire de grands progrès à la tolérance.

Magnifiques conséquences directes ou indirectes des croisades M. Calvet et M. Brossolette admettent qu’aux points de vue politique, économique et social, les croisades ont eu les plus heureux résultats. MM. Aulard et Debidour n’osent pas le nier ; mais ils prétendent que les peuples seraient devenus aussi riches et aussi cultivés, en vivant en paix, et n’auraient pas eu besoin pour cela des croisades. Nous nous contenterons de rappeler à ces deux historiens que leur affirmation est une pure hypothèse. Nous savons bien ce qu’a été la civilisation occidentale après les croisades, parce que nous pouvons nous en rendre compte d’après des faits positifs et tangibles ; tandis que, chercher à savoir ce qu’elle aurait été sans les croisades, c’est faire œuvre de pure imagination, c’est-à-dire employer un procédé tout à fait contraire à la science et par là même interdit en histoire. Laissons donc MM. Aulard et Debidour à leurs suppositions antiscientifiques et voyons nous-mêmes, d’après les faits et les documents, ce que la civilisation a dû au mouvement des croisades.

Conséquences politiques et sociales

Au point de vue politique, les croisades eurent un résultat imprévu et indirect, mais bien certain : elles accentuèrent l’ascension du Tiers-Etat vers la liberté. Un grand nombre de seigneurs prirent part à ces expéditions ; leur absence permit parfois aux bourgeois des villes de se constituer en communes et aux habitants des campagnes de proclamer leur liberté. Souvent aussi, les seigneurs, ayant besoin d’argent soit pour s’équiper, soit pour réparer les pertes qu’ils avaient faites dans ces guerres lointaines, vendirent aux riches commerçants des chartes communales, aux serfs qui pouvaient les payer des chartes d’affranchissement. Cet affaiblissement de la féodalité, décimée par des combats meurtriers, profita aussi à la royauté qui exerça sur ses vassaux et ses arrière-vassaux une autorité de plus en plus étroite et incontestée. Or ces progrès de la royauté mirent de l’ordre dans la société jadis morcelée à l’excès et firent faire les plus grands progrès à l’unité nationale.

Elargissement des connaissances et des idées

En même temps qu’elles disciplinaient et libéraient la société occidentale, les croisades élargissaient ses horizons et lui révélaient l’immensité et la variété du monde. Tandis que, avant l’an mil, les peuples chrétiens avaient été en quelque sorte repliés sur eux-mêmes, après la première croisade, ils entrèrent en relations chaque jour plus étroites avec des peuples nouveaux et des civilisations qu’auparavant ils avaient à peine entrevues. Sans doute, dès les temps carolingiens et même mérovingiens, ils avaient connu les Byzantins et même les Arabes; nous en avons pour preuve les rapports de Charlemagne avec l’impératrice de Constantinople, Irène, et le calife de Bagdad, Haroun-al-Raschid. Mais pendant les croisades, ce ne furent pas seulement les princes par l’intermédiaire d’ambassades solennelles, ou de rares pèlerins partis pour des voyages lointains et périlleux, qui entrèrent en contact avec les populations orientales ; ce furent les nombreux croisés s’engageant, presque chaque année, pour la défense de la Terre Sainte, et à leur suite, ce furent les marchands et les négociateurs. Bientôt, les grands ports de la France et de l’Italie créèrent des établissement dans les Echelles du Levant pour faciliter leur commerce, y fondèrent des colonies et des consulats, et généralisèrent, dans toute la Méditerranée orientale, la Mer de Marmara et la mer Noire, ce qu’avaient déjà tenté, avant l’an mil, les marchands de Salerne et d’Amalfi.

Les invasions mongoliques étaient venues, avant l’époque des croisades, disputer aux Arabes la Syrie et l’Asie mineure ; elles furent encore plus nombreuses au XIIe et au XIIIe siècles et les croisés se trouvèrent en rapports non seulement avec les Arabes et les Turcs, mais encore avec les Tartares et les Mongols. Bientôt, on négocia avec eux et des voyageurs intrépides pénétrèrent, au prix de mille difficultés, dans les steppes de l’Aral, dans les plateaux glacés du Karakoroum, dans les déserts de Chine, allant porter aux chefs de la Horde d’Or ou de la Chine, les lettres des rois de France et des Souverains pontifes. A leur suite, marchaient les missionnaires franciscains et dominicains; et ainsi, au XIIIe et au XIVe siècles, l’Asie était parcourue, jusqu’à Pékin et jusqu’à Malacca, par les envoyés de l’Occident. Le vieux monde voyait ses cadres s’élargir et c’était le dernier aboutissement du mouvement d’expansion qu’avaient inauguré les croisades.

L’élargissement de l’univers amena un élargissement des sciences et de l’esprit humain lui-même. Les progrès des connaissances géographiques influèrent sur les progrès des idées et de la civilisation. Les légendes orientales pénétrèrent de plus en plus les littératures européennes ; la philosophie, les sciences et l’art de l’Orient furent étudiés par les Européens et la combinaison harmonieuse des civilisations les plus différentes produisit l’art du Moyen Age, où se rencontrent avec la tradition latine, des influences syriennes, byzantines et arabes. La scolastique elle-même et la théologie catholique ne craignirent pas de faire leur profit des écrits arabes ou byzantins et étudièrent Aristote à la lumière d’Averroès.

Développement du commerce et de l’industrie

Dans le domaine des choses matérielles, les croisés révélaient à l’Occident les procédés de culture des Orientaux dont ils avaient reconnu les avantages et ils importaient en Europe des arbres, des cultures, des produits alimentaires ou industriels jusqu’alors rares ou complètement ignorés.

Les croisades activèrent surtout le commerce maritime : "Le midi de la France reçut des cargaisons de sucre, de soie, de coton et de substances tinctoriales propres à alimenter divers métiers ; et ces divers produits tirés non seulement de l’Asie mineure et de la Syrie, mais encore de l’Asie tout entière, surtout de l’Inde et de la Chine, eurent pour effet de développer les industries européennes déjà existantes et d’en créer de nouvelles. L’industrie textile de l’Italie, du midi de la France, des Pays-Bas, prit un nouvel essor à la suite des croisades. Devenu plus intense, le commerce dut multiplier et simplifier ses moyens d’action. On créa, dès lors, ces grandes foires internationales de Beaucaire, de Champagne, qui devinrent, pendant des mois entiers, les lieux de rendez-vous des marchands d’Europe et d’Asie. Le Juif Benjamin de Tulède nous dit que de son temps (1173), les Arabes d’Afrique et d’Asie affluaient aux foires de Montpellier. D’autre part, les négociants de Marseille, Gênes, Pise, Narbonne et Venise envoyaient chaque année des flottes en Syrie, pour en exporter les produits de Palestine et recevoir ceux qu’apportaient les caravanes des régions les plus éloignées de l’Asie (Calvet, Cours moyen, p. 34).

Conclusion

Voilà le tableau qu’auraient dû esquisser les manuels scolaires pour donner une idée sommaire de l’influence considérable qu’ont exercée les croisades sur les institutions, la civilisation, l’agriculture, le commerce et l’industrie. On peut dire que, directement ou indirectement, soit par elles-mêmes, soit par le mouvement d’idées et d’échange qu’elles ont déterminé, elles ont transformé la face de l’Europe, et élargi pour les Occidentaux les limites du monde. Ce n’est pas assurément ce que cherchaient les pauvres paysans et les chevaliers qui répondaient par le cri de Dieu le veut ! aux prédications touchantes de Pierre l’Ermite : ils ne songeaient qu’à délivrer le tombeau sacré profané par l’infidèle. Leur dévouement a produit, pour l’histoire de la civilisation, des résultats bienfaisants qu’ils ne soupçonnaient même pas. C’est une application historique de la profonde parole de l’Evangile : "Cherchez d’abord le royaume de Dieu et toutes choses vous seront données par surcroît." On ne peut pas dire, en tout cas, que les multitudes de chrétiens qui sont allés mourir glorieusement dans les montagnes de Judée ou dans les plaines d’Egypte, aient versé inutilement leur sang. Ils ont travaillé héroïquement pour la cause de Dieu et de la civilisation et c’est une raison suffisante pour qu’au lieu de les mépriser, comme le font certains manuels "laïques", on salue en eux des héros de l’Eglise et du progrès.

Or, aujourd'hui, que n'entendons-nous pas de Chrétiens déplorer les Croisades alors que celles-ci ont suscité des saints, tels que Saint Louis?

Qu'en est-il du comportement des cupides et barbares Croisés face aux cultivés et raffinés Mahométans ?

Le VRAI VISAGE DES CROISADES (Jacques Heers)

Le 15 juillet 1099, les Croisés s'empraient de Jérusalem, trois ans après leur départ d'Occident. La grande presse et ce qu'il est convenu d'appeler les médias, les causeurs du grand cirque, n'end iront que peu de choses... Sinon pour évoquer les mêmes clichés vieillis..., et parler de guerre sainte, de conquêtes et d'intolérance.

Autant de contre-vérités. Ces hommes, certes, croyaient en Dieu et n'allaient pas combattre sans prier et se placer sous la protection du Christ, de la vierge, de leurs saints patrons. Ils se voulaient même les miliciens du Christ. Alors qu'ils enduraient de longues peines et remportaient des batailles contre des ennemis infiniment plus nombreux, ils ont toujours clamé que les anges étaient à leurs côtés, leur montraient le chemin et les soutenaient aux pires moments. mais ce n'était pas une "guerre sainte", une "guerre de religion". ils n'alleint pas exterminer l'islam ou convertir les musulmans, pour la bonne raison qu'en 1095, personne ou presque n'avait de cet islam la moindre idée... Aucun des récits de cette premières croisade, écrits non par des compilateurs mais par des hommes quis e trouvaient sur place, ne parle ni de musulmans ni de mahométans. pour eux, les ennemis sont ou les Sarrasins, à l'isntar des pirates maures de la Méditerranée, ou plutôt les Babyloniens et Assyriens, les perses et les parthes, ou autres peuples "barbares" de l'Antiquité. Les chroniques se référèrent à l'Histoire ancienne de l'Orient.

Guerre de conquête?

Non pas. Il est vraiment curieux de continuer à parler de cette croisade comme si les chrétiens étaient partis chasser ces peuples isntallés là depuis toujours.C 'est oublier que ces terres de Palestine et de Syrie, berceau du christianisme, ont été pendant des siècles, sous l'autorité des empereurs de Cosntantinople, de remarquables foyers de civilisation chrétienne. jérusalem, Antioche et Alexandrie furent les sièges des patriarches de l'Eglise du Christ... C'est oublier, de plus, que ces empereurs de Cosntantinople avaient, plus de cent ans avant les croisés, conduit leurs armées à la reconquête de ces pays:

  • Alep fut rerpis en 962,
  • Antiocheen 969
  • et Jean Tsimiscès (empereur de 969 à 975) ne s'arrêta, après avoir repris Beyrouth, que devant Tripoli.

Les Turcs, venus de fort loin, chassèrent les garnisons impériales, mais rappelons tout de même que lorsque les Francs, le 20 octobre 1097, se présentèrent devant Antioche, ces Turcs n'étaient maîtres de la ville que depuis quatorze ans. pour l'Espagne, nous disons bien Reconquista, mais, pour l'Orient, nous acceptons que nous soient imposés le mot et l'idée d'une simple conquête, accaparement de terres où d'autres se trouvaient là de pleind roit..." (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 40-41).

Une aventure spirituelle

Intolérance?

"Il faut un bel aplomb pour accuser les hommes du passé, chrétiens bien entendu, d'intolérance alors que nous vivons, apparemment satisfaits, en un temps où toutes formes d'écrit et de pensée sont soumises à un contrôle de plus en plus sévère. Certes, l'intolérance est hautement proclamée détestable mais seuls en sont accusés les hommes libres qui osent manifester leurs propres convictions et poussent l'insolence jusqu'à se défendre contre d'odieuses attaques. Les "intolérants" sont les dissidents, montrés du doigt, agressés, exclus. non pas les gardiens stipendiés du temple qui, eux, ne supportent pas la moindre résistance à leurs chémas, pas la moindre critique à leurs discours toujours "conformes" -, d'un conformisme bête à rire. Regardons-nous vivre avant de parler de temps que nous ne voulons pas même tenter de vraiment connaître et de comprendre.

"La Croisade de 1095-1099 fut d'abord et avant tout une aventure spirituelle. pour en rechercher les origines et pour l'analyser, les thèses matérialistes ont fait long feu. Invoquer la soif de conquêtes, ou la recherche de nouveaux espaces et la quête des épices, était de bon ton il y a cinquante ans, alors que le matérialisme historique s'imposait sans partage dans nos universités... Ce temps, enfin, n'est plus et nous savons que riend e cela ne tient. De simples réflexions de bon sens mettent tout en l'air. Les paysans de l'an Mil étaeitn sans doute plus nombreux qu'autrefois. Ils ont souvent divisé leurs héritages et cherché des terres nouvelles à emblaver. Mais aller si loin, l'idée ne s'imposait pas! Ils venaient tout juste de commencer les défrichements des grandes forêts de Germanie, Europe centrale ou dans le Soud-Ouest français même. L'assèchement et la bonification des marais étaient à peine amorcés. pourquoi affronter de telles fatigues et de tels périls pour courir s'établir sur des terres lointaines que l'on savait, aux dires des pèlerins qui en revenaient..., arides pour la plupart, vouées à une économie pastorale demi-nomade, totalement contraire à leur manière de vivre et de travailler? Négliger les terres proches pour aller là-bas, où tout était à construire ou à reconstruire?

"Nous lisons encore, en tel ou tel manuel d'"enseignement", que les grands marchands italiens furent les instigateurs de cette croisade, à seule fin de pouvoir ramener d'orient des épices à meilleur prix... Mais c'est faux: les Génois, Vénitiens et Pisans n'ont pas participé aux premières expéditions; ils ne sont intervenus qu'en un second temps, comme des guerriers avec leurs chevaux et leurs machines de guerre, no ncomme marchands. La Terre Sainte ne les intéressait que médicorement. Déjà établis à Constantinople, où ils bénéficiaient de privilèges fiscaux, et au Caire, où leurs négociants pouvaient loger dans des fondouks, ils se trouvaient au coeur même des grands trafics d'Orient. La Syrie de la côte et la Palestine n'offraient pas, et de très loin, les mêmes ressources; à l'écart des grandes routes caravanières,c es pays n'avaient alors ni belles cultures exotiques (canne à sucre, coton) ni industries de luxe. Pour tout dire, face à Constantinople, à Damas, Bagdad et Le Caire, Jérusalem faisait, sur ce plan, figure de bourgade" (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 41-42).

Des historiens partisans

"Grands seigneurs pressés de se tailler des principautés sur de vastes territoires et sur des villes de rêve? Ce sont là des images forgées de toutes pièces, pour illustrer la thèse des historiens partisans, appliqués à médire et du christianisme et de la féodalité. Les chefs croisés,c eux des premières marches et même ceux venus ensuite porter renfort, n'étaient en aucune façon des laissés-pour-compte, ils de cadets ou exclus du clan, à la recherche d'un quelconque établissement, contraints de courir la folle aventure. Godefroy de Bouillon, duc de Basse-Lorraine, possédait de bons fiefs et de bons châteaux, ancrés sur des terres riches. Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, (...) celui qui réunit le plus grand nombre d'hommes et dépensa les plus fortes sommes d'argent, était après le roi, le plus puissant prince du royaume, nullement contesté o umenacé. Son départ l'a privé d'un magnifique héritage et il est mort en Terre Sainte sans avoir pu mettre la main sur Tripoli.

"La Croisade, en 1095, répondait au désir des croyants de voir le tombeau du Christ et d'y prier. les chroniques du temps parlent bien des "Francs" ou des "Chrétiens", mais, toujours, les qualifient de "pèlerins". Les hommes se sont rassemblés et armés parce qu'il n'était plus supportable d'apprendre que les pèlerins allant en Palestine devaeint le faire au péril de leur vie, supportant, en tout cas, de dures humiliations et des taxes quis 'alourdissaient d'année en année. Ce pèlerinage fut, dès lors, au centre de toutes les préoccupations et initiatives, et les croisés, pour la plupart, n'avaient d'autres projets que de délivrer la ville sainte, d'y reconnaître le parcours du Christ, de la Vierge et des apôtres,d 'y prier et de rentrer chez eux. Ne sont demeurés auprès de Godefroy de Bouillon qu'une poignée de chevaliers. la cosntruction des palces fortes et la défense du royaume latin, face aux attaques des Egyptiens ou des turcs, ne furent possible que par l'arrivée, chaque année, de nouveaux pélerins qui participaient aux travaux et aux combats, puis repartaient" (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 42-43).


Pèlerins en croisades

"Plutôt qu'une croisade, mieux vaudrait, pour 1096-1099 déjà, dire les croisades, expéditions qui rassemblaient des gens d'origines différentes, qui ne sont pas parties ensemble et n'ont pas suivi les mêmes routes. Parler des chrétiens "de tout l'Occident" répondant à l'appel d'Urbain II est figure de style. La croisade ne fut prêchée par le pape que dans certaines parties du royaume de France, principalement en Auvergne et dans le Languedoc, mais ni à Paris ni en Île-de-France. Du fait de la querelle entre le pape et l'empereur germanique, qui soutenait encore un anti-pape schismatique,c ette prédication ne s'est pas non plus étendue ni à l'Allemagne ni à l'Italie du Nord.

"(...) Tous les témoins l'affirment et les historiens musulmans eux-mêmes en ont, plus tard, convenu: ce n'étaient pas de véritables armées mais, vraiment, des cohortes hétéroclites. Cela faisait des milliers, plusieurs dizaines de milliers peut-être, de pèlerins exposés aux cancers de toutes sortes, aux famines et aux maladies. (...)

"Ces gens ont au cours des mois et des ans, beaucoup souffert de faim et de soif, de l'attente et du dénuement. Au soir de la victoire, dans Jérusalem conquise, ils ont envahi les maisons, pillé tout ce qu'ils pouvaient trouver, massacré les habitants. L'histoire aujourd'hui, retient ces massacres pour jeter le blâme sur toute l'entreprise et en rend, bien sûr, l'Eglsie responsable. Veut-on qu'elle demande, une fois de plus, pardon et, repentante encore, se batte la coulpe? Inister de cette façon et isoler l'événement est fausser le débat car ces massacres sont atroces, révoltent nos sentiments, mais sont hélas!... très ordinaires, en ce temps... comme en bien d'autres. La guerre de siège leur donnait naissance, exaspérait les passions, les haines entre ennemis qui pouvaient s'observer et s'injurier un long temps. Peut-on citer au cours des siècles un grand nombre de villes conquises de force, ensuite restées indemnes? moins d'un an avant les croisés, le 26 août 1098, les Egyptiens, musulmans, s'étaient rendus maîtres de cette même ville de Jérusalem et avaient... massacré tous les Turcs ainsi qu'une bonne part des habitants, leurs alliés ou complices..." (Jacques Heers, Fideliter, Mai-Juin 1999, n° 129, La Croisade aujourd'hui, ni oubli ni repentance, p. 43-44).

UN MENSONGE: LE SAINT-SIEGE VOULAIT SE DOTER D'"UN DEUXIEME PATRIMOINE DE SAINT-PIERRE"

"Une idée reçue prétend que le Saint-Siège aurait voulu se doter d'un deuxième patrimoine de Saint-Pierre, d'où les Croisades... En réalité, le pape n'a jamais demandé d'hommage au roi de Jérusalem. C'est-à-dire qu'il n'a jamais songé à établir un lien de dépendance même féodal entre le Saint-Siège et les Etats latins d'Orient" (Eric Picard, Urbain II, l'éternité en héritage, Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 39).

LES CROISADES CONSTITUENT AVANT TOUT UNE RIPOSTE OCCIDENTALE A L'EXPANSION MILITAIRE DE L'ISLAM

  • "Aujourd'hui, dans les manuels d'histoire, le sujet des croisades frôle la repentance. Et chez les humanistes, les croisades sont considérées comme une horrible agression perpétrée par les Occidentaux violents et cupides à l'encontre des musulmans tolérants et raffinés..." (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 36-38). Au XVIIIe s., les "philosophes" des Lumières dénoncent évidemment dans les croisades, le fanatisme... et l'intolérance... de l'Eglise. La réalité est bien loin de ce tableau caricatural:

- Des villes et des provinces autrefois gouvernées par les Chrétiens sont passées par l'épée sous administration islamique.

- Les Lieux saints sont occupés par une armée d'extrémistes musulmans qui interdisent l'accès aux Lieux saints pour les chrétiens.

- Les pèlerinages sont devenues de vrais coupe-gorges. Les témoignages des personnes qui en sont revenues ont édifié les européens et ont imprimé en eux "l'admirable désir d'aller à Jérusalem, ...retrouver la Jérusalem perdue en même temps que d'aller sécuriser la région. En juillet 1099, l'armée des princes et des chevaliers reprenait Jérusalem aux musulmans: victoire difficile, arrachée au prix de longues marches et de sévères combats, tenue pour un miracle" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 9-11).

  • "Certains historiens comme Claude Cahen, considèrent celles-ci (les croisades) comme une réaction lentement mûrie à l'humiliation ressentie depuis quatre siècles devant la conquête musulmane de la moitié du bassin méditerranéen..." (Henri Platelle, Les Croisades: une étape de la question d'Orient in Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 29).
  • "Les croisades sont avant tout une réponse à l'invasion de la Terre sainte par les Turcs, qui oppressent les chrétiens autochtones et rendent impossible les pèlerinages jusqu'alors bien acceptés" (Marie-Alix Radisson, Aux sources des croisades, la vogue des pèlerinages, in Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 34).

La catastrophe de la perte de Constantinople en 1453, reculée de trois siècles et demi grâce à la Croisade de 1095 (René Grousset)

"Vers 1090, l'islam turc, ayant presque entièrement chassé les Byzantins de l'Asie, s'apprêtait à passer en Europe. Dix ans plus tard, non seulement Cosntantinople sera dégagée,... mais la Syrie maritime et la Palestine seront devenues colonies franques. La castastrophe de 1453, qui était à la veille de survenir dès 1090, sera reculée de trois siècles et demi" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 16-17).

L'humiliation des Chrétiens de Palestine

Des Chrétiens contraints de porter des signes distinctifs

"Partis à la conquête du monde pour répandre la foi de Mahomet, les Arabes prennent Jérusalem en 638. Les Chrétiens de Palestine sont tolérés. Cependant, ils sont réduits à la condition de dhimmi: moyennant le port de signes distinctifs et le paiement d'un impôt spécial, la djizya, ils sont autorisés à pratiquer leur culte. Mais, il leur est interdit de construire de nouvelles églises, ce qui à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer, à condition d'acquitter un tribut, notamment pour accéder au Saint-Sépulcre.

"Il ne s'agissait pas seulement de provinces perdues, de terres et de villes, métropoles et berceaux du christianisme, tombés en d'autres mains; ni seulement du souvenir des combats, ni des humiliations comme, en certains lieux, le port de signes distinctifs, regardés comme des signes d'infamie; mais de pouvoir accomplir les dévotions aux Lieux saints en paix, sans tourments ni dépenses excessives" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 26).

Les mesures discriminatoires

"Par leur statut de dhimmi, les chrétiens... sont soumis à des mesures discriminatoires, telle que le port de deux bandes détodde jaunes sur l'épaule, l'interdiction de monter à cheval et de porter les armes, ou encore de construire de nouvelles églises et de nouveaux monastères ainsi que d'exhiber les croix et les bannières..." (Source: Revue Historia N° 095, Croisade, Mai-Juin 2005, p. 27).

Des Chrétiens contraints de force de se convertir à l'islam

Au début du XIe siècle, la situation se tend. Les Chrétiens qui servent dans l'administration du califat sont forcés de se convertir à l'islam.

Le Saint-Sépulcre, Tombeau du Christ, détruit

"Le sultan fatimide d'Egypte al-Hâkim (996-1021), tristement célèbre pour son zèle fanatique persécuteur des chrétiens, se réclame d'un islam chiite et ne cessait de prêcher une religion de plus en plus rigoureuse, sans compromis, intolérante. Il fait détruire toutes les églises du caire, puis en 1009, donne l'ordre d'abattre le Saint-Sépulcre, d'en faire disparaître les emblèmes chrétiens et enlever les saintes reliques. Les autres sanctuaires de la ville furent également mis à bas, les biens des religieux confisqués, ainsi que les objets du culte et les pièces d'orfèvrerie. Aux dires de certains auteurs musulmans, Hâkim aurait voulu décourager les chrétiens d'Egypte qui se rendaient en pèlerinage à Jérusalem, en particulier au moment des fêtes de Pâques, pour y assister au miracle du "feu sacré". Le samedi saint, on procédait dans les églises à la cérémonie du "feu nouveau" en allumant le cierge pascal avec un briquet frotté contre une pierre. Cette solennité avait été introduite au IXe siècle, dans l'église du Saint-Sépulcre par des moines latins et, peu après, les chrétiens affirmaient que les lampes suspendues dans le sanctuaire, ce jour-là et à la neuvième heure, s'allumaient miraculeusement par un feu descendu du ciel. Hâkim fit crier aux supercheries et accusa les prêtres chrétiens d'user de stratagèmes. Aussitôt connues, la destruction des églises de la Ville sainte et ces attaques violentes contre un miracle attesté depuis longtemps par des témoins insignes (en 1027, Richard, abbé de Saint-Victor de Marseille, en 1037, Odelric évêque d'Orléans) firent grand bruit et forte impression en Occident (M. Canard, La Destruction de l'Eglise de la Résurrection par le calife Hâkim et l'histoire de la légende du feu sacré in Byzantion, 1965, t. XXXV, p.16-43). Le sultan et les "Sarrasins" s'affichaient ennemis résolus du peuple chrétien" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 28)

Un lourd climat d'insécurité (Jacques Heers)

Insécurité en Méditerranée

"Les razzias des pirates et des musulmans de Sicile entretenaient un lourd climat d'insécurité" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p.22).

L'occupation des Lieux saints par des musulmans (Jacques Heers)

Des chrétiens dépossédés, rançonnés et malmenés, chassés de leurs principaux sanctuaires (Jacques Heers)

"Des brigands et des voleurs infestaient les chemins, surprenaient les pèlerins, en détroussaient un grand nombre et en massacraient beaucoup..." (Jacques de Vitry, cité dans Régine Pernoud, Les Templiers, Presses Universitaires de France, Que Sais-je ? Vendôme 1996, p. 5).

"L'occupation d'une bonne part de l'Orient byzantin par les musulmans plaçait les chrétiens dans une situation particulière, et par beaucoup, jugée insupportable... Les chrétiens, ceux d'Occident surtout, se trouvaient dépossédés, chassés de leurs principaux sanctuaires; fidèles d'une religion qui, à un moment dont ils gardaient bien sûr la mémoire, avait évangélisé le monde, ils voyaient les lieux où avaient vécu le Christ et les apôtres occupés par d'autres; ils ne pouvaient y prier qu'en étrangers, tolérés, rançonnés, parfois malmenés, en tout cas soumis à toutes sortes d'exactions et d'aléas, dans des pays livrés à de constants désordres, à des conflits dynastiques, aux exigences imprévisibles de chefs mal contrôlés" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 26).

"Les pèlerins se trouvaient là sans protection, en butte généralement aux abus, agressés et rançonnés par les bandes de bédouins, pasteurs et pillards, que les califes ou les émirs des cités contrôlaient très mal" (Jacques Heers, ibid., p. 27)

"Certes, les pèlerins venaient aussi nombreux 'en Jherusalem, por prier Nostre Seigneur et crier merci que il n'obliest pas ainsi du tout son peuple". Mais, du fait "de la seignerie des mécréants", ils voyageaient en grands périls, supportant de terribles vexations, des alarmes et des dangers, risquant leur vie et, en tout cas, assurés d'y perdre leur bourse "car toutes les terres que ils passoient estoient de leurs enemis et sovent i estoiient desrobé et ocis"... Arrivés dans la ville sainte, ils ne voyaient pas encore la fin de leurs malheurs: personne n'entrait dans la ville s'il ne payait un besant, pièce d'or de Byzance; et ceux qui avaient tout perdu en route, dépouillés de leur argent, ne pouvaient franchir les portes, errant et mendiant au pied des murailles, "por ce, si avoient hors froid et faim et grand mene et en i moroit aseez". Dans la cité, les pèlerins devaient encore payer en plusieurs occasions et subir d'autres affronts: "Quant il aloient visiter les sainz leus de la cité, l'en en murtrissait pluseurs en repost, et leur fesoit l'en assez honte"; on leur jetait de la boue et des immondices, on leur crachait au visage, on les rouait de coups. L'accès aux sanctuaires devenait difficile, parfois décevant car les églises mises à bas sur ordre du sultan Hâkim n'étaient pas toutes reconstruites, loin de là... Les chrétiens ne pouvaient pas toujours y prier en paix. Le plus grave, occasion de grands courroux et désespoirs, était de voir de leurs yeux ou d'entendre dire que, dans ces temples bâtis "à granz travauz et à granz couz", ils ne se trouvaient pas en sécurité pour s'y recueillir, seuls, à l'abri des tourments: "Li méréans venoient... à grant noise et à grant chuffois (sifflements, cris et huées), et s'asséoient sur les autels, espandoient les calices, brisoient les lampes et les cierges et, por plus couroucer toute la Crestienté, ils prenoient souvent le patriarche qui i estoit lors par la barbe et par les cheveus, et ruoient à terre et defouloient à leurs piez (Guillaume de Tyr, Histoire des Croisades, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 20-21, cité in Jacques Heers, ibid., p. 32). Guillaume de Tyr insiste longuement sur les tribulations des pauvres pèlerins et justifie l'intervention des chevaliers d'Occident pour la reconquête des Lieux saints. Tous les récits d'ailleurs allaient dans le même sens, soit pour conter les déboires de leur auteur (et dire très haut ses mérites), soit, plus souvent et plus volontiers, pour apitoyer, pour nourrir le désir de mettre fin à cette situation devenue déjà intolérable et qui ne faisait que s'assombrir... Michel le Syrien, patriarche de l'Eglise grecque d'Antioche, pas tellement et même pas du tout favorable à l'Eglise de Rome, en tout cas complètement étranger aux préoccupations des Francs, dit aussi comment les Turcs "infligeaient des maux aux chrétiens qui allaient prier à Jérusalem, les frappaient, les pillaient, prélevaient la capitation à la porte de la ville et aussi au Golgotha et au Sépulcre". Et même, "toutes les fois qu'ils voyaient une caravane de chrétiens, surtout de ceux qui venaient de Rome ou des pays d'Italie, ils s'ingéniaient à la faire périr de diverses manières" (Michel le Syrien, patriarche jacobite d'Antioche (1166-1199), Chronique, éd. F. Chabot, Paris 1910, p. 182, cité in René Grousset, Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, t. Ier, p. 2).

...les faits, pour l'ensemble demeurent hors de doute: les pèlerinages en terre sainte s'effectuaient dans de dures conditions, à grands frais, au péril de la vie, dans la certitude de se trouver, pour seulement manifester sa foi et accomplir de tranquilles dévotions, souvent attaqué, bafoué, traité en paria; dans la certitude aussi de voir s'affirmer, là où avait vécu le Christ, une religion triomphante, hostile... De plus, les Turcs et les bédouins et les agents du fisc à Jérusalem s'en prenaient, plus volontiers peut-être, aux hommes sans défense et dépourvus de grandes ressources qui venaient en habits de pénitents pour simplement prier. Ces attaques choquaient en un temps où l'Eglise s'efforçait de faire accepter l'idée de charité envers les pauvres et les faibles; Rome et les évêques insistaient constamment sur l'interdiction de faire violence à ceux qui ne pouvaient se défendre et sur l'obligation de les protéger... Les sanctuaires furent presque partout terres d'asile, qui ne pouvaient souffrir de violences; attaquer, malmener, dépouiller des pénitents sur leur chemin était signe d'impiété sévèrement réprouvée. Les Turcs, Sarrazins et autres "infidèles" et "gentils", ne s'en privaient pas. Les chroniqueurs ou historiens des croisades qui évoquent, quelques années après la conquête, les massacres des musulmans par les croisés à Jérusalem, ne cherchent aucunement à en taire l'horreur; mais ils y voient un juste et inévitable retour des choses, rappelant les souffrances endurées par les pèlerins, les persécutions honteuses, scandaleuses: "Dieu frappa ceux qui avaient si longtemps infligé toutes sortes de châtiments et de supplices aux pèlerins qui voyageaient pour l'amour de Lui. Il n'est personne en effet, sous le ciel, qui puisse comprendre tous les maux et toutes les tribulations, toutes les tortures mortelles que les insolents gentils faisaient endurer à ceux qui allaient visiter les Lieux saints et l'on doit croire sans aucun doute que Dieu en était bien plus affligé que de la captivité même de Sa Croix et du Sépulcre livré entre des mains profanes" (Guibert de Nogent, Autobiographie, éd. E.R. Labande, Paris 1981, p. 255-256, cité in Jacques Heers, ibid., p. 33).

Des milliers de pèlerins, non armés, massacrés (Régine Pernoud)

"Dans son prêche du 27 novembre 1095 (10e jour du Concile de Clermont), le pape Urbain II lança un appel à la pitié, pour ces chrétiens et ces pèlerins agressés, humiliés, incapabales de prier Dieu sans s'exposer à tant de dangers: les Arabes, les Sarrazins, les Persans et les Turcs avaient pris de grandes cités: Antioche, Nicée, Jérusalem. "Ils détruisaient les églises, ils immolaient les Chrétiens comme des agneaux" (Orderic Vital, Histoire ecclésiastique 31, p. 408-413, cité in Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 71).

"En 1065, un groupe de plèrins allemands (de Bamberg) est attaqué (et massacré) par des bédouins.

"En 1064 le pèlerinage à Jérusalem de l'archevêque de Mayence et des évêques de Bamberg et Ratisbonne ("il se trouva pour le suivre plus de douze mille fidèles de son diocèse et des diocèses voisins, 'des barons et des princes, des riches et des pauvres' (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 17) finit mal.

"Des milliers de personnes, sans défense, furent massacrées par les Musulmans.

"Le Vendredit saint, ils n'étaient plus qu'à deux jours de marche à peine de leur but, entre Césarée et Ramla.

"C'est alors que surgit une troupe de Bédouins. Une grêle de flèches s'abbatit sur la foule exténuée, dont le seul recours fut la protection dérisoire que pouvaient offrir les chariots transportant malades, femmes et enfants, hâtivement disposés en barricades...

"Le massacre n'en dura pas moins du Vendredi saint à Pâques, et ne s'arrêta vraisemblablement que parce que les pillards étaient à courts de flèches, ou fatigués de tuer, ou parce que le butin n'en valait plus la peine..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 18) : c'est le massacre des pélerins de l'évêque Gunther de Bamberg à Ramla (printemps 1065).

"Tous les participants avaient été massacrés, ou peu s'en faut...

L'hécatombe qui en avait résulté, ...avait eu quelque influence sur la réponse faite par Urbain II lorsque celui-ci, trente ans plus tard, au Concile de Clermont, était venu appeler à la défense des pèlerins de Terre sainte. Aujourd'hui, le nom de Ramla qui s'inscrit sur les plaques de signalisation de l'autoroute éveille toujours, pour ceux qui connaissent l'histoire médiévale, une vive émotion..." (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 177).

"Le cas des pèlerins allemands de l'évêque Günther est connu sans doute à cause du grand nombre de ses compagons et partant de l'étendue du massacre, mais il n'est pas isolé. Succomber à une attaque de pillards représentait d'ailleurs un sort à peine plus cruel que celui qui consistait à alimenter les marchés d'esclaves de Syrie ou d'Égypte; telle avait été pour plus d'un la fin du pèlerinage... D'autres ne s'en tiraient qu'après avoir été rançonnés et dépouillés, tant aux divers péages qu'aux abords mêmes des Lieux saints, où les gardiens byzantins n'étaient pas les derniers à lever des taxes sur les pèlerins occidentaux..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 18)

Des pèlerinages interrompus

Bientôt de nouveaux envahisseurs se répandent sur la Palestine: les Turcs. En 1078, les Seldjoukides s'emparent de Jérusalem. A partir de cette date, les pèlerinages deviennent extrêmement périlleux, puis ils s'interrompent...

Alors, ne plus avoir la faculté d'aller se recueillir sur le tombeau du Christ, ce n'est pas supportable. La Croisade répond en premier lieu à une exigence pratique et morale : délivrer les Lieux Saints (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 36-38), libérer l'accès au pèlerinage et rendre aux Chrétiens le droit de se recueillir au Saint-Sépulcre.

DIMENSIONS RELIGIEUSES DE LA CROISADE

Les chevaliers n'allaient pas en Terre sainte pour s'enrichir, tout au contraire, ils laissaient derrière eux fiefs et dettes pour se croiser

"L'expédition, lointaine, et hasardeuse, exigeait beaucoup. Elle ne pouvait ni s'inscrire dans une tradition ni bénéficier d'expériences. il fallait tout laisser derrière soi et se confier au destin. Prendre la croix et faire voeu d'aller délivrer le Saint-Sépulcre, c'était rompre avec une vie; c'était s'exclure, pour un temps incertain, de son cadre social et de toutes les communautés.

"Quant aux chevaliers,... quitter leur leurs terres pour des mois, voire pour des années, allait à l'encontre de leurs intérêts et de leurs habitudes. Ils ne vivaient pas de leurs armes, bien au contraire;... la guerre ordinairement leur coûtait beaucoup; le cheval de combat valait un prix fou et les épées aussi; les perdre (cela rrivait souvent) les pouvait mettre dans l'embarras pour longtemps".(Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 11-12).

Une entreprise religieuse et un acte exemplaire de dévotion (Jacques Heers)

Jacques Heers indique que les hommes de la Croisade, "ce qu'ils disent, sans cesse, et sans réticence aucune, c'est leur volonté de vivre leur foi, de se mettre au service du Christ" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p. 16)

"La croisade, ...fut d'abord une entreprise religieuse qui répondait à de grands élans, au désir impérieux de pratiquer différentes formes de dévotions, particulièrement vives en ces années mille. Il s'agissait d'accomplir le pèlerinage au tombeau du Christ, au Saint-Sépulcre de Jérusalem donc, et aux autres lieux saints de Palestine, la Terre sainte par excellence. Aller à Jérusalem, c'était réaliser un voeu de prière. Tout au long de cette première entreprise, les Croisés sont communément désignés sous le nom de 'pèlerins'. Les pèlerinages, ...l'homme qui en acceptait les sacrifices, financiers et sociaux, et en courait les risques, s'attirait (du ciel) d'exceptionnels mérites... Le chrétien latin voyait dans le pèlerinage un acte exemplaire; il en attendait réconfort et certitude. Pouvoir contempler de ses yeux les lieux où avaient vécu le Christ, la Vierge et les apôtres était pour lui un bienfait et un privilège. Il vivait pleinement sa religion et en retrouvait les racines. En voyage et arrivé au but, il se faisait rappeler les textes sacrés, les Evangiles ou les vies des saints, et pouvait aussitôt les appliquer à ce qu'il voyait. C'était une confirmation: tout ce qu'il avait lu ou entendu dire des Ecritures se trouvait vérifié, réel, bien en place. La sainteté des lieux agissait sur la qualité des prières qui prenaient plus d'intensité, une autre ferveur.

...Pour lui et pour les siens, le pèlerin attendait aussi, priant en un sanctuaire, une protection contre les malheurs ou une guérison. Les pèlerinages thaumaturges , renommés pour leurs miracles, n'ont cessé d'attirer les foules. Enfin, aller en un lointain pèlerinage et abandonner pour un long temps ses parents et ses terres, c'était soit accomplir un voeu prononcé en un moment de grand danger, soit, souvent, faire pénitence pour racheter un crime, pour obtenir le pardon. Nombreux furent ceux qui, de cette façon, ont couru les routes" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p. 17-18)

Une manifestation de foi populaire (Jean Sévillia)

Sévillia signale qu'elles furent une "manifestation de foi populaire et une réaction de défense des Européens contre l’invasion de l’islam ottoman".

Le site internet consacré à l'histoire, herodote.net, a cette phrase étonnante (et pourtant si vraie!): "Les excès et les massacres qu'on leur attribue (aux Croisés) ne sortent pas de l'ordinaire de l'époque et sont plutôt moins choquants que les horreurs du XXe siècle issu des Lumières..." [3]

"Les modernes ne comprennent pas qu’un Roi abandonne son état pour partir en croisade. Saint Louis ne pouvait pas comprendre qu’on abandonne Dieu pour l’état. Dieu, c’est Jésus : c’est avec Lui, par Lui et en Lui que l’homme atteint sa perfection. Dans cette quête qui l’a emmené loin de France, Saint Louis, modèle de tous ses sujets, leur montrait quelle est la perfection de l’homme..." (Abbé Vincent Bettin) [4]

Les croisades devraient être comprises comme le moyen le plus sûr de vaincre la religion du "faux prophète" et de cesser son expansion. Et ce jusqu'au XVIIIème siècle. Châteaubriand affirmait dans ses Mémoires d'outre-tombe: '... Les croisades ne furent des folies, comme on affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat. (...) Les croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l'Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes...'

La grande épopée (Jean Sévillia)

Le souvenir de ces expéditions lointaines a longtemps fait rêver les Français. Aujourd'hui, elles ont moins bonne presse. Pourtant, au-delà de la légende dorée ou de la légende noire, les chercheurs voient dans l'aventure des croisades un moment capital de l'histoire occidentale.

Par Jean Sévillia, Le Figaro, [05 juillet 2003] Première des huit grandes croisades, celle des «barons» (1097-1099), prêchée par le pape Urbain II, s’ouvre par le siège d’Antioche, qui dura neuf mois et établit la suprématie militaire des Francs. (DR.) Au mois de mars dernier, quand les troupes américaines et britanniques s'apprêtaient à donner l'assaut à l'Irak, afin d'inciter ses lecteurs à soutenir «the true Brits» partis combattre dans le désert, un tabloïd anglais illustrait ses pages d'un logo figurant un chevalier ceint d'un heaume décoré de la croix. Il n'était pas étonnant, dans ces conditions, d'entendre certains islamistes - comme ils l'avaient fait lors de la première guerre du Golfe, en 1991, ou lors de la guerre d'Afghanistan, en 2001 - dénoncer l'armée des croisés venue d'Occident pour occuper un pays musulman. Cependant, dans un cas comme dans l'autre, l'analogie ne vaut rien. Car les croisades, comme tout événement historique, ne peuvent être expliquées, comprises et jugées que dans leur contexte et, sauf à commettre un anachronisme délibéré, le monde du XIe siècle peut difficilement être comparé au nôtre.

Le 27 novembre 1095, à Clermont, le pape Urbain II lançait un appel à la chrétienté. En Terre sainte, expliquait-il, beaucoup de chrétiens avaient été «réduits en esclavage», les Turcs détruisant leurs églises. Et le souverain pontife avait exhorté les chrétiens à «repousser ce peuple néfaste». A Limoges, Angers, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Toulouse et Carcassonne, Urbain II avait renouvelé son appel. Voilà le point de départ d'une entreprise que l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie n'hésite pas à qualifier de «magnifique aventure».

Il n'y a guère, même dans les manuels de l'école républicaine, les croisades étaient regardées d'un oeil favorable : les laïcs y voyaient une expédition qui avait fait rayonner la culture française. De nos jours, le discours est facilement contraire : certains tendent à considérer les croisades comme une agression perpétrée par des Occidentaux violents et cupides à l'encontre d'un islam tolérant et raffiné. Et chez les chrétiens, le sujet frôle la repentance...

La question doit pourtant être abordée au-delà de l'air du temps, en refusant la légende noire comme la légende dorée, et en considérant les seuls faits. Les faits, du point de vue de la longue durée, c'est que la croisade n'a pas constitué une attaque gratuite contre le monde musulman mais, au contraire, a formé une réplique à l'expansion de l'islam.

Partis répandre la foi de Mahomet, les Arabes s'emparent de Jérusalem en 638. Réduits à la condition de dhimmi, les chrétiens du Moyen-Orient sont autorisés à pratiquer leur religion, mais astreints au port de signes distinctifs et au paiement d'un impôt spécial. Construire de nouvelles églises leur est interdit, ce qui, à terme, les condamne. Les pèlerinages européens peuvent continuer (pour les chrétiens du Moyen Age, le pèlerinage est une dévotion essentielle), mais à condition de payer un tribut. En 800, les califes abbassides, qui ont Bagdad pour capitale, reconnaissent à Charlemagne la tutelle morale sur les Lieux saints. Toutefois, au début du XIe siècle, la situation s'aggrave. Pour conserver leur poste, les chrétiens employés par le califat doivent se convertir à l'islam. En 1009, le calife El-Hakim persécute les non-musulmans. En 1078, les Turcs seldjoukides prennent Jérusalem. Dès lors, les pèlerinages deviennent si dangereux qu'ils finissent par s'interrompre.

Au VIIe siècle, les musulmans ont conquis la Palestine et la Syrie ; au VIIIe siècle, ils ont envahi l'Afrique du Nord en y détruisant une chrétienté dont saint Augustin avait jadis été la gloire, puis ils ont occupé l'Espagne et le Portugal ; au IXe siècle, ils ont conquis la Sicile. En ce XIe siècle, Constantinople fait face au péril turc. En 1054, un schisme a séparé l'Eglise d'Orient de l'Eglise de Rome, mais les différends théologiques n'empêchent pas les deux pôles du monde chrétien de se parler. Contre la pression turque, en 1073, l'empereur byzantin Michel VII appelle au secours le pape Grégoire VII, demande renouvelée par Alexis Ier Comnène à l'adresse d'Urbain II en 1095. En Espagne, la Reconquête chrétienne a commencé dès 1030. Tolède a été repris aux Maures en 1085 mais, l'année suivante, les Almoravides, venus du Maroc, ont lancé une nouvelle offensive. A l'incitation du pape, des chevaliers français se sont engagés dans les armées d'Aragon, de Castille et du Portugal. En Sicile, les Normands ont débarqué en 1040, ont chassé les Arabes au terme d'une guerre de trente ans.

C'est dans cette perspective à la fois géopolitique et culturelle qu'il faut replacer l'appel lancé par le pape, à Clermont, en 1095. La croisade, répétons-le, forme une réplique à l'expansion de l'islam, une riposte à l'implantation des Arabes et des Turcs en des régions qui ont été le berceau du christianisme au temps de saint Paul, implantation musulmane qui ne n'est d'ailleurs pas opérée par la douceur mais par de très classiques moyens militaires, c'est-à-dire par la force. Délivrer les Lieux saints, permettre aux chrétiens de se rendre sur les lieux où le Christ a vécu et où ses fidèles sont désormais persécutés, c'est le but de la croisade.

Croisade, disons-nous ? Oui, mais c'est encore un anachronisme. Car le mot croisade, apparu au tout début du XIIIe siècle, est postérieur aux premières croisades. Les croisés initiaux, eux, parlaient de pèlerinage, de passage, de voyage outre-mer. C'est que le but premier de la croisade était spirituel : il fallait mettre ses pas dans les pas du Christ. L'homme de 2003 est contraint de faire un effort intellectuel pour comprendre l'enjeu dont il est ici question. C'est que nous vivons tous, croyants ou incroyants, dans une société où la liberté de conscience et la laïcité sont érigées au rang de principes.

Le Moyen Age croit en Dieu

Au Moyen Age, non seulement ce n'est pas le cas, mais ces concepts ne sont pas même intelligibles : ils sont, au sens propre, inconcevables. L'Europe est chrétienne, et cette foi lui confère une communauté de civilisation, dans un temps où les nations ne sont pas constituées. Cette foi médiévale rend ténue, même si la tradition chrétienne distingue le domaine de Dieu et le domaine de César, la frontière entre le temporel et le spirituel. L'homme de 1003, lui, adore Dieu et craint le diable. Il y a pour lui beaucoup plus important que la vie terrestre : la vie au Ciel, qui n'est pas gagnée d'avance puisqu'il faut, pour la mériter, faire son salut afin d'échapper à l'enfer. L'Eglise, qui enseigne la parole divine, est gardienne du dogme : le Moyen Age, sans complexe, est dogmatique. Et puisque la vérité ne se divise pas, la liberté religieuse, à l'époque, est au même degré inenvisageable. Si l'on oublie ces données, on ne peut pas comprendre les motivations des croisés.

Imaginons un voyage à pied ou à cheval, au XIe siècle, depuis la Touraine jusqu'à la Palestine ! Des milliers de kilomètres sur un itinéraire incertain (ni panneaux ni cartes), en traversant des contrées hostiles (pas de téléphone en cas de problème), en affrontant la faim et la soif (l'intendance n'était pas prévue), et tout cela pour se diriger vers un pays dont les pèlerins ne savaient rien. Pour les gens du peuple, c'était la folie absolue. Pour les seigneurs aussi, avec en prime, pour eux, un risque financier, car ils devaient entretenir sur leur cassette propre leurs soldats et les pauvres qui les accompagnaient : la croisade a ruiné de nombreux seigneurs qui ont dû emprunter ou vendre des biens fonciers afin d'équiper leurs compagnies. Est-ce l'appât des terres qui les a attirés ? Même pas : l'historien Jacques Heers montre que de larges étendues étaient encore en friche en Occident, bien plus accessibles. Il n'y a pas de doute : ce qui a poussé les premiers croisés à partir, c'est la foi. «Dieu le veut», s'exclamaient-ils.

Dans son appel de Clermont, le pape s'est adressé en priorité aux chevaliers. Mais il est d'abord entendu par le peuple de Normandie, de Picardie, de Lorraine, d'Auvergne, du Languedoc ou de Provence. On cite le cas de villages entiers marchant vers l'Orient. Guidée par des chefs improvisés - Pierre l'Ermite et Gautier Sans Avoir -, la croisade populaire suit le Danube ou la plaine du Pô et traverse les Balkans. Le 1er août 1096, cette foule est à Constantinople. Mais le Bosphore à peine franchi, elle se fait massacrer par les Turcs.

L'autre croisade, celle des barons, vient derrière. Flamands, Lorrains et Allemands, le 15 août 1096, ont emboîté le pas à Godefroi de Bouillon ; les seigneurs du Languedoc et de Provence à Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse ; Normands et Français à Robert Courteheuse, duc de Normandie, et à son beau-frère, Etienne de Blois ; les Normands de Sicile sont conduits par Bohémond de Tarente et son neveu Tancrède. Les uns ont passé par la Hongrie, d'autres par l'Italie, le reste par la mer. On les appelle tous les Francs car ceux qui sont issus des provinces qui formeront un jour la France sont les plus nombreux. 30 000 hommes en tout, qui se retrouvent à Constantinople en mai 1097. Passant en Asie, ils prennent Nicée puis Antioche. Ils progressent lentement car leurs adversaires sont de redoutables soldats, et parce que les chefs des croisés, rivaux, ne s'entendent guère entre eux. Cependant, le 15 juillet 1099, Jérusalem tombe entre leurs mains.

En entrant dans la ville, les barons chrétiens ont tué et pillé, c'est certain. La légende noire y voit la preuve de leur injustifiable violence. C'est oublier que les croisés se sont conduits comme tous les guerriers de l'époque. Le 10 août 1096, 12 000 «pauvres gens» de la croisade populaire ont été massacrés par les Turcs. Le 4 juin 1098, devant Antioche, les Turcs et les Arabes ont passé au fil de l'épée la garnison chrétienne de la forteresse du Pont de Fer. Le 26 août 1098, les Egyptiens ont arraché Jérusalem aux Turcs et anéanti les défenseurs de la ville, des musulmans liquidant d'autres musulmans...

Après l'élan mystique, une logique politique

Les premiers croisés, on l'a dit, étaient des pénitents motivés par un but spirituel. Après la prise de Jérusalem, un royaume latin est institué. Avec le titre d'«avoué du Saint-Sépulcre», Godefroi de Bouillon en prend la tête ; quand il meurt, quelques mois plus tard, son frère Baudouin le remplace. D'autres Etats chrétiens sont créés : la principauté d'Antioche, le comté d'Edesse, le comté de Tripoli. Or leur fondation ne figurait pas dans les plans primitifs du pape. Dès la prise de Jérusalem, chevaliers ou pauvres, les croisés sont retournés massivement en Europe. Ceux qui sont restés sur place sont isolés, car jamais les établissements francs ne seront des colonies de peuplement. Afin de protéger les principautés chrétiennes et les pèlerinages venus d'Occident, des ordres de moines-soldats - les Hospitaliers ou les Templiers - sont fondés. Mais le but de toutes les croisades postérieures à celle de 1096 ne sera jamais que de secourir les Etats latins implantés en Orient. Dorénavant, des enjeux temporels sont en cause. Après l'élan mystique, une autre logique s'en-clenche : elle est politique, elle est militaire, avec tout ce que cela peut entraîner d'humain, trop humain.

Dès 1144, les musulmans de Syrie reprennent Edesse. La deuxième croisade, prêchée par saint Bernard de Clairvaux, est conduite, en 1147, par l'empereur Conrad III et le roi Louis VII, mais l'opération échoue. En 1187, le sultan Saladin - maître de la Syrie, de l'Egypte, de l'Irak et de l'Asie Mineure - reprend Jérusalem et une grande partie des territoires francs. D'où une troisième croisade (1189-1192), emmenée par l'empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe Auguste et le roi d'Angleterre Richard Coeur de Lion. L'expédition ne parvient pas à reconquérir Jérusalem, mais obtient la reprise des pèlerinages.

En 1202, le pape Innocent III lance une quatrième croisade. Devenue le centre de la puissance musulmane, l'Egypte est cette fois visée. Les Vénitiens doivent transporter les troupes chrétiennes mais, les croisés n'étant pas assez nombreux pour réunir la somme exigée, les hommes de la Sérénissime se paient sur la bête en pillant une ville chrétienne de Dalmatie. Même scénario à Constantinople, facilité par les rivalités internes au sein de la dynastie byzantine. Assiégée par les Vénitiens en avril 1204, la capitale de l'empire d'Orient est pillée trois jours durant. Innocent III se trouve contraint de dénoncer ses propres soldats : «Vous avez dévié et fait dévier l'armée chrétienne de la bonne route dans la mauvaise.» Resté comme une déchirure dans la mémoire orthodoxe, le sac de Constantinople rendra irrémédiable le schisme de 1054 entre la chrétienté latine et la chrétienté d'Orient.

Il y aura encore quatre croisades. La cinquième (1217-1221), prêchée de nouveau par Innocent III et continuée par son successeur, Honorius III, aboutira à la conquête de Damiette. La sixième (1228-1129), conduite par l'empereur Frédéric II de Hohenstaufen, placera à nouveau Bethléem, Nazareth et Jérusalem aux mains des chrétiens, mais en 1244, la Ville sainte sera reconquise par les musulmans. Lors de la septième croisade (1248-1254), dirigée contre l'Egypte, l'armée de Saint Louis sera ravagée par la peste, le roi étant fait prisonnier et n'obtenant sa liberté qu'au prix d'une rançon et de la restitution de Damiette. La huitième croisade, menée en Tunisie en 1270, sera un désastre, Saint Louis y trouvant la mort. En 1291, la chute de Saint-Jean-d'Acre signifiera la fin des établissements chrétiens du Levant.

Le terme de croisade est trompeur. Il recouvre des événements étalés sur près de deux siècles, de 1095 à 1270, où les intérêts temporels pèsent de tout leur poids. Si la légende noire des croisades, pratiquant des indignations sélectives, est mensongère, la légende dorée de la chrétienté en marche, telle qu'on la trouvait naguère dans des livres bien intentionnés mais eux aussi mensongers, n'a pas de validité historique. En réalité, les croisades constituent un phénomène extrêmement complexe, où l'on trouve de tout.

Ces expéditions multiples n'ont pas constitué un affrontement de bloc à bloc. Les chrétiens comme les musulmans ont été divisés : des combats ont opposé des chrétiens à d'autres chrétiens, des musulmans à d'autres musulmans. On a même vu des tribus musulmanes s'allier aux croisés et certains chrétiens orientaux préférer le service de princes musulmans. Les deux siècles de présence franque ont aussi compris des périodes de paix, au cours desquelles on a vu chrétiens et musulmans coexister.

Toutefois, aujourd'hui, cette rencontre fait l'objet d'un mythe, car on ne veut pas attiser la notion de choc des civilisations. Mais l'histoire reste l'histoire. S'il est exact que des influences mutuelles se sont produites entre chrétiens et musulmans à l'époque des croisades, les chercheurs s'accordent à en souligner le caractère limité et fragile. Car jamais les trêves n'ont été durables. Sauf pour la principauté d'Antioche, les royaumes francs, réduits à une mince bande côtière, ont eu moins d'un siècle d'existence. En s'en tenant aux grandes lignes de leur histoire, force est de constater que ces Etats, le dos à la mer, ont été constamment sur la défensive. Dès qu'un territoire était reconquis par les musulmans, les chrétiens endossaient à nouveau leur statut de dhimmi. Et dans les principautés chrétiennes, même si les musulmans pouvaient construire des mosquées (ce qui n'était pas le cas des chrétiens en pays musulman), ils étaient soumis à un statut social inférieur. En d'autres termes, à l'époque des croisades, on n'a vu nulle part de tolérance au sens où notre culture contemporaine comprend ce concept.

Saladin, de nos jours, est présenté comme un souverain libéral. Mais lors la prise de Jérusalem, en 1187, s'il traite avec égard Guy de Lusignan, le roi de Jérusalem, il laisse massacrer Renaud de Châtillon, les Hospitaliers et les Templiers, de même que les troupes turques alliées aux Francs. Les plus chanceux des prisonniers chrétiens qui ne peuvent payer une rançon sont réduits en esclavage. Les autres sont placés devant cette alternative : la conversion à l'islam ou la mort. Saladin, un modèle de tolérance ?

L'histoire, c'est l'histoire. Celle-ci nous dit que, depuis la prise de la Syrie par les Arabes, en 636, Byzance n'avait fait que résister aux musulmans. En 1453, Constantinople tombera aux mains des Turcs. En 1526, Soliman le Magnifique fera la conquête de la Hongrie. En 1529, les Ottomans assiégeront Vienne. En 1571, la bataille navale de Lépante donnera un coup d'arrêt à leur offensive, barrée à nouveau, en 1683, lors du second siège de Vienne. Pendant quatre siècles, l'Europe centrale et balkanique aura vécu sous la menace turque. René Grousset, le grand historien des croisades, soulignait cependant que les croisades avaient donné à Constantinople un répit de trois siècles et demi. Le rappeler, ce n'est pas exprimer un fantasme de croisé mais énoncer un fait.

Ne pas récrire le passé au nom du présent

En 1983, dans un livre célèbre, les Croisades vues par les Arabes, le romancier Amin Maalouf accusait les croisés d'avoir provoqué une irrémédiable fracture : «Il est clair que l'Orient arabe voit toujours dans l'Occident un ennemi naturel. Et l'on ne peut douter que la cassure entre ces deux mondes date des croisades, ressenties par les Arabes, aujourd'hui encore, comme un viol.» Un viol, les croisades ? Sur le plan factuel, il sera toujours possible de répliquer que ce sont les musulmans qui, en envahissant des terres chrétiennes, ont violé les premiers. Mais l'expression est dangereuse, car elle semble ouvrir un crédit éternel de victimes aux pays musulmans. Et l'historien sait que les raisonnements par analogie doivent être maniés avec prudence : répétons-le, on ne peut comparer l'univers politique, social et mental de la chrétienté médiévale avec le nôtre. Mais cette autonomie de l'histoire vaut dans tous les sens. Ce n'est pas parce que nous sommes aujourd'hui confrontés à la présence de l'islam dans la société française qu'il faut récrire le passé. Les croisades, avec leurs ombres et leurs lumières, ont été une formidable épopée. On a bien le droit d'y rêver.

Les premiers croisés étaient des pèlerins (Jacques Heers)

Par Jacques Heers

LE FIGARO

[05 juillet 2003]

La première croisade n'était, à l'origine, qu'un pèlerinage protégé par une force armée. A Clermont, le 27 novembre 1095, le pape Urbain II avait longuement évoqué les malheurs des chrétiens qui priaient au Saint-Sépulcre et avait appelé les chevaliers d'Occident à délivrer Jérusalem. Les hommes se disaient tous «pèlerins». La croisade des «barons» comptait, en fait, des dizaines de milliers de petites gens, hommes, femmes et enfants, sans armes ni vivres, encadrés, conduits, nourris par des chevaliers, hommes de guerre ceux-ci, infiniment moins nombreux. Ce n'était, en aucune façon, une «guerre sainte» : chevaliers et clercs ignoraient tout de l'islam. Les témoins et acteurs de l'expédition ne parlent pas une seule fois des musulmans ; pour eux, les ennemis étaient des Turcs et, bien plus souvent, des Mèdes, des Parthes, des Assyriens, des Sumériens et d'autres peuples de l'Antiquité.

Mais, très tôt, dès le séjour à Constantinople, les chefs de la croisade songèrent, eux, à conquérir des terres. Baudouin, frère de Godefroi de Bouillon, devint comte d'Edesse. A Antioche, soumise après un siège de huit mois, Bohémond de Tarente, prince normand de Sicile, l'emporta sur Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse. Leurs querelles ont longtemps retardé la marche vers la Terre sainte, à tel point que les pauvres pèlerins menacèrent de reprendre seuls la route. Le 15 juillet 1099, les Francs prirent Jérusalem, l'arrachant aux Egyptiens qui, l'année d'avant, en avaient chassé les Turcs. Godefroi de Bouillon, «avoué du Saint-Sépulcre», voulait, en accord avec le patriarche latin aussitôt nommé, fonder un Etat pontifical, à l'instar de celui de Rome. Mais il mourut un an plus tard et Baudouin d'Edesse fut proclamé et couronné roi.

Dès lors, le but des croisades, qui comptaient toujours un grand nombre de pèlerins, fut aussi de défendre et même d'étendre ces Etats latins de Terre sainte. Elles étaient si nombreuses que personne ne pourrait en faire le compte. Notre habitude d'attribuer un numéro aux plus importantes ou aux plus insignes conduit à masquer une réalité bien plus complexe. En l'an 1100, trois grosses armées furent anéanties en Anatolie. Gênes, Pise et Venise armèrent plusieurs forces. Ce furent ensuite les Allemands et les Scandinaves. Chaque année amenait par mer une foule de pèlerins qui aidaient à construire de nouveaux châteaux.

La perte de Jérusalem, le 2 octobre 1187, provoqua un grand émoi en Occident. L'empereur Frédéric Barberousse traversa l'Anatolie à la tête d'une immense armée mais se noya dans un fleuve du Taurus. Le roi Richard d'Angleterre et Philippe Auguste embarquèrent leurs troupes sur des nefs armées à Gênes et à Marseille. Ils sauvèrent Saint-Jean-d'Acre assiégé par Saladin et Richard, victorieux jusqu'aux portes de Jérusalem, obtint un accord qui garantissait le libre accès aux Lieux saints.

Ces croisades maritimes évitaient de hasardeuses chevauchées. En revanche, il fallait négocier la location des navires ou se mettre à la merci des nations maritimes. L'an 1204, à Venise, les croisés, trop peu nombreux pour payer les navires qu'ils avaient fait construire, se sont pliés aux exigences de leurs créanciers : donner l'assaut à une ville de Dalmatie puis prendre Constantinople. Grâce au concours des Vénitiens et aux querelles qui divisaient les Grecs, les «pèlerins» emportèrent la ville au second assaut et y installèrent un empereur latin, le comte Baudouin de Flandre. Ce fut la curée, la chasse aux trésors et aux reliques. Ils mirent la ville à sac, dévalisant palais et maisons, creusant partout pour découvrir les caches. Les Grecs reprirent Constantinople en 1261 mais cet empire latin, qui ne devait sa survie qu'aux secours, a privé les Francs de Terre sainte et précipité leur chute.

L'idée d'attaquer l'Egypte était en l'air depuis longtemps. Saint Louis fit construire tout exprès le port d'Aigues-Mortes ; il y embarqua ses troupes le 25 août 1248. Fait prisonnier en mai 1250, libéré contre une énorme rançon, il demeura à Saint-Jean-d'Acre près de quatre années. L'engagement des souverains donne la mesure de ce que représentaient ces croisades pour les chrétiens d'Occident. L'empereur Barberousse y a laissé la vie. Le roi Louis VII est resté dix-huit mois absent, Richard d'Angleterre plus de trois ans et a failli y perdre son royaume. Saint Louis a pris la mer avec ses trois frères ; il n'est revenu en France que six ans plus tard ; la reine, Marguerite de Provence, l'accompagnait et trois enfants royaux sont à Acre.

PREMIÈRE CROISADE (1095-1099)

Croisade, itinéraire de la 1ère Croisade 1095-1099.jpg

Source image: Magazine Histoire du Christianisme, Dossier les Croisés en Terre sainte 1095-1099, N° 28, juin 2005, p. 29.


Les Francs s'établissent dans les terres chrétiennes conquises par les Arabes au VIIe s.

La première Croisade "se termine par la reconquête militaire de la terre sainte et la défaite des arabes et des Turcs" (Jacques Heers, Les Croisades, les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 39).

Le Concile de Clermont (1095)

Urbain II au synode de Clermont en 1095 (miniature du XVe siècle).JPG

Au Concile de Clermont, le 18 novembre 1095, le pape Urbain II appelle à la croisade.

En Terre sainte, expliquait-il, beaucoup de chrétiens avaient été «réduits en esclavage», les Turcs Seldjoukides détruisant leurs églises, les pèlerins sont empêchés de faire leurs dévotions à Jérusalem. La reconquista visant à reprendre aux Musulmans le sud de l'Espagne avait, elle aussi, déjà préparé les esprits à l'idée de croisade.

On n'enregistre pas sans stupeur un autre arrêt du concile: …Philippe Ier, en effet, s'était publiquement rendu coupable d'adultère: abandonnant sa femme, il avait enlevé celle de son vassal, le comte d'Anjou, Foulques le Réchin. Sommé au nom de l'autorité spirituelle de renoncer à cette union scandaleuse, il fit défaut au concile. Le pape prononça contre lui l'excommunication solennelle. Lorsqu'on songe au grand dessein que le pape portait en lui dans le même temps, et pour lequel il fit appel précisément, en premier lieu, aux vassaux du roi de France, cette excommunication à elle seule donne le climat de l'époque. Visiblement ce ne sont pas les soucis d'ordre politique qui la dominent... (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 36).

Un appel attendu

"L'appel d'Urbain II ne pouvait en aucun cas surprendre: certains historiens disent même qu'il ne faisait que répondre à une attente vivement ressentie par un grand nombre de chevaliers qui, par les récits de leurs proches, étaient parfaitement au courant de la situation en orient et désiraient payer de leur personne... Les évêques et les abbés convoqués au Concile de Clermont le 18 novembre 1095 devaient s'en tenir à des problèmes discipliaires et, entre autres mesures, envisager l'excommunication de Philippe Ier,accusé d'adultère, de simonie et d'usurpation de biens ecclésiastiques... Ce n'est que le dixième jour du Concile, le 27 novembre, que le pape évoqua la terre sainte et le Saint-Sépulcre, les souffrances qu'y supportaient les pèlerins, exhortant alors les chrétiens à se lever nombreux pour aller défendre le pèlerinage, les armes à la main... Le texte de son discours ne nous est pas connu et les chroniqueurs du temps, témoins ou non, puis les historiens par la suite, l'ont simplement reconstitué à leur manière. Mais tous se rejoignent à peu près. Urbain II parla longuement de la profanation de Jérusalem et des Lieux saints "où le Fils de Dieu habita corporellement"; il rappela que Nicée, Antioche, Jérusalem, villes où avaient vécu les premiers chrétiens, étaient maintenant aux mains des "arabes, des sarrasins, des Persans et des Turcs qui détruisaient les églises et immolaient les chrétiens comme des agneaux..." (Jacques Heers, Le pape et les prédicateurs prêchent la première croisade dans Les Croisades 1096-1270, Les Dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 42-44).

"Les sermons d'Urbain II n'éclatèrent pas dans un grand vide; en bien des lieux, ils ont simplement conforté les hommes dans leur décision et dans leurs espoirs. Quelques historiens de l'époque, tel surtout Pierre Tudeborde, clerc et croisé lui-même jusqu'à Jérusalem, n'hésitaient pas à dire que le pape répondait à des intentions déjà fermement ancrées. Ils affirmaient que de nombreux "hommes au coeur pur" désiraient depuis quelque temps servir le Seigneur; au lendemain de Clermont, ils n'attendirent pas davantage et se montrèrent impatients de partir" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 115).

Une réelle insécurité (Jean Richard)

"L'insécurité dont parle urbain II à Clermont est bien réelle" (Jean Richard, Les Croisades 1096-1270, Les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 157).

A la reconquête de terres perdues (Jacques Heers)

"C'est en ce sens que la croisade est une 'guerre sainte' : non une entreprise pour exterminer ni même convertir les autres, mais une campagne contre les ennemis, une reconquête des terres perdues" (Jacques Heers, Les Croisades, les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 42-47).

"Il s'agissait de soustraire à la domination des musulmans les Lieux saints de Palestine (aujourd’hui Israël et Palestine), et notamment le tombeau du Christ à Jérusalem aux mains des musulmans depuis 636 sous le califat d'Omar Ier... Un sanctuaire musulman, le dôme du Rocher, fut élevé au-dessus du rocher réputé être le lieu de l'autel du Temple de Salomon. Les chrétiens furent traités avec indulgence, mais lorsque les califes égyptiens fatimides prirent Jérusalem en 969, leur situation devint plus précaire... Les Turcs Seldjoukides firent la conquête de Jérusalem en 1078. Et le souverain pontife avait exhorté les chrétiens à "repousser ce peuple néfaste". A Limoges, Angers, Tours, Poitiers, Saintes, Bordeaux, Toulouse et Carcassonne, Urbain II avait renouvelé son appel. Voilà le point de départ d'une entreprise que l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie n'hésite pas à qualifier de magnifique aventure.

La destruction de l'église du Saint-Sépulcre fut l'un des motifs des croisades avec le jhihad islamique armé qui chassait les chrétiens de leurs terres. Les croisades, au nombre de huit, se sont achevées en 1270.

Une année d'abondances et de bienfaits (1096)

"Urbain II quitta Clermont le 2 décembre suivant. La suite de son itinéraire nous le montrer en diverses villes de la France méridionale, et dès lors la prédication de la croisade se mêle à la dédicace d'une multitude d'églises qui viennent de sortir de terre, car c'est une époque de pleine germination pour le sol de France, qui voit naître notre art roman, en même temps que nos chansons de geste: le 7 décembre, dédicace de l'église de Saint-Flour; consécration ensuite de l'ababtiale Saint-Géraud d'Aurillac; le 29 décembre, consécration solennelle de la cathédrale Saint-Etienne de Limoges, et le lendemain de l'ababtiale Saint-Sauveur dans la même ville. Puis c'est le 10, la consécration du maître-autel dans l'abbaye Saint-Sauveur de Charroux et, le 13 janvier, fête de saint Hilaire, celle d'un autre autel dans le monastère du même nom, à Poitiers. Il en est ainsi un peu partout où il passe, à Angers, à Marmoutiers, à Bordeaux, enfin à Toulouse où, le 28 mai de l'an 1096, on le revoit, avec, à son côté, Raymond de Saint-Gilles, à la consécration solennelle de la collégiale Saint-Sernin. Puis c'est la cathédrale de Maguelonne, celle de Nîmes, et l'autel de la nouvelle basilique de Saint-Gilles du Gard, où il se retrouve le 15 juillet avant de repartir pour Villeneuve-lès-Avignon, Apt, Forqualier et de gagner Milan par les cols des Alpes, au mois d'août 1096. Mais déjà, sur les routes, devançant les rendez-vous assignés par le pape, la croisade avait commencé (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 43).

(Suite au Concile de Clermont) ...Et voici que par un miracle qui parut divin, et devait encore exalter les enthousiasmes, à l’affreuse disette et aux fléaux des années passées succéda brusquement une année d’abondances et de bienfaits (1096) ; abondance en blé, en vin, en fruits de toutes sortes, comme si Dieu avait voulu directement favoriser l’œuvre de ceux qui allaient combattre pour Lui. (Sources : Frantz Funck-Brentano, L’ancienne France, le Roi, in Marquis de la Franquerie, La mission divine de la France, ESR, p. 139).

L'expédition de Pierre l'Ermite (1096)

En 1096, le pape ne se doutait pas de l’enthousiasme et de la ferveur que son appel à la croisade allait susciter parmi les simples citadins et les paysans. En effet, parallèlement à la croisade des barons se forme une croisade des pauvres dont le principal initiateur et prédicateur est Pierre l’Ermite, originaire d’Amiens. Partis les premiers, ces croisés, dirigés par Pierre l’Ermite Avoir traversent l’Europe centrale, commettant nombre d’exactions sur leur passage (notamment en Germanie contre les Juifs). Environ 12 000 d’entre eux atteignent le Proche-Orient mais, mal équipés, ils sont rapidement anéantis par les Turcs à Nicomédie (aujourd’hui Izmit) en octobre 1096.

Le 1er août 1096, l' expédition - la date est incertaine – se trouvait sous les murs de Constantinople. Son expédition avait donc mis un peu plus de trois mois pour franchir la distance des bords du Rhin au Bosphore. Elle était composée d' "une foule incommensurable d'hommes du peuple, avec femmes et enfants, tous les croix rouges sur l'épaule. Leur nombre dépassait celui des grains de sable au bord de la mer, et des étoiles du ciel. Ils s'étaient précipités comme des torrents de tous les pays et avaient envahi l'empire grec en passant par la Dacie… Cela formait une cohue d'hommes et de femmes, comme de mémoire d'homme on n'en avait encore jamais vu". Ainsi s'exprime avec un brin d'exagération mériodonale, la propre fille de l'empereur, Anne Comnène, qui, racontant l'évènement s'est révélée historien de valeur avec toutefois, comme on peut le cosntater, un penchant pour les effets littéraires. La fille de l'empereur Alexis, Anne, affirme qu'il conseilla à Pierre d'attendre à Constantinople l'arrivée des barons croisés, et que seule l'impatience de celui-ci menan l'expédition à sa perte. D'autres historiens, en particulier l'Anonyme qui a raconté la première croisade, et dont les dires sont généralement exacts, affirme que c'est l'empereur, pressé de s'en débarrasser, qui hâta leur départ, en quoi il avait quelques excuses, car "les Chrétiens se conduisaient bien mal, enlevaient le plomb dont les églises étaient couvertes, si bien que l'empereur irrité donna l'ordre de leur faire traverser le Bosphore…

Pierre l\'Ermite prêchant la 1ère Croisade, par Francesco Hayez (1791-1882).JPG

Le 21 octobre, les malheureux tombaient dans une embuscade tendue par les Turcs, qui en faisaient aussitôt une massacre épouvantable. Après quoi il ne fut que trop facile aux vainqueurs de surprendre le camp de Civitot et d'y tuer au petit bonheur tous ceux qui s'y trouvaient: hommes, femmes, enfants… L'année suivante, Foucher de Chartres, … contemplait le long du golde de Nicomédie les tas d'ossements blanchis au soleil, témoins du massacre. On devait en 1101 bâtir de ces ossements, aux dires de la princesse Anne Comnène: "Je ne dis pas un immense tas, ni même un tertre, ni même une colline, mais comme une haute montagne d'une superficie considérable, tant était grand l'amoncellement des ossements…" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 52-54).

DES CROISÉS ACCUEILLIS EN LIBÉRATEURS (Laurent Vissière)

Les chrétiens de Syrie, une "cinquième colonne" (Régine Pernoud)

"L'arrivée victorieuse des Croisés en Terre sainte..., après plusieurs siècles d'oppression musulmane, les populations locales, encore fortement chrétiennes, les accueillent souvent en libérateurs. Les Byzantins, ... peuvent ainsi se dégager de la terrible menace turque. Quant aux Arabes, ils maudissent bien sûr "les envahisseurs", mais nombre d'entre eux, notamment les Fatimides, ne voient pas d'un mauvais oeil les successives défaites des Turcs" (Laurent Vissière, in Revue Historia N° 095, Croisade, Mai-Juin 2005, p. 4).

"Début juin (1099), les croisés traversent enfin les ites où a vécu le Christ, et où la population chrétienne, longtemps opprimée par les musulmans, leur fait fête; le 6 juin, ils occupent Bethléem, ce qui paraît de bon augure... Jérusalem apparaît... divisée en quartiers à caractère ethnique et religieux. La population musulmane occupe la moitié sud de la ville, tandis que les juifs se concentrent dans le quartier nord-est, et les chrétiens, tant grecs que syriens, dans le quartier nord-ouest" (Laurent Vissière, ibid., p. 56).

Voici maintenant ce que dit Régine Pernoud de l'arrivée des Croisés:

"Dès le début de la conquête, les Chrétiens de Syrie avaient constitué pour les Croisés une sorte de 'cinquième colonne' dont l'appoint n'était pas négligeable. Au premier rang parmi ces chrétiens, étaient les Arméniens qui avaient eu terriblement à souffrir, les siècles passés, soit des Byzantins, soit des Turcs qui en avaient fait d'horribles massacres (déjà)... C'est dire que, placés entre deux oppresseurs, les Arméniens virent avec quelque soulagement venir les armées franques... Ils fournirent de l'aide aux armées de Tancrède et lors de la prise de Jérusalem (1099) des contingents arméniens combattirent à côté des Francs.

"Dans la principauté d'Edesse, un réel attachement se manifeste même de la part de la population arménienne pour les comtes qui les gouvernent. Lorsque Jocelyn de Courtenay fut fait prisonnier (1123), c'est avec l'aide de la population arménienne de Kharpout qu'un petit groupe d'hommes résolus – cinquante en tout – parvint à se rendre maître de la ville et, attaquant la garnison, permit à Jocelin de s'échapper. Eux-mêmes allaient payer leur audace de leur vie, car les Turcs revinrent en masse et les masacrèrent jusqu'au dernier... En dehors des Arméniens, le gros de la population chrétienne en Terre sainte se compose de Syriens ou de Grecs dont la religion est diverse: orthodoxes ou hérétiques de différentes sectes, principalement des monophysites…

"En dépit du schisme, déclaré une cinquantaine d'années plus tôt, entre l'église de Byzance et le Siège de Rome, les rapports furent cordiaux; ils ne devaient s'envenimer que peu à peu, à la suite des trahisons des Byzantins (Ex: l'empereur Isaac Ange envoya ses félicitations à Saladin après la chute de la Ville sainte en 1187...) et surtout après la prise de Constantinople par les croisés. Enfin, l'essentiel de la population se trouve constitué par les Musulmans..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 166-167).

La prise d'Antioche (1098)

Siège d\'Antioche par les Francs en 1097 (Miniature française de 1490).JPG

"Suite à la prise le 3 juin 1098 d'Antioche après un long siège de huit mois, "les armées croisées, qui sortaient de la ville pour combattre celles de Kurbuqa (ou Kurbuga), l'atalabeg de Mossoul, étaient accompagnées par une solennelle procession d'évêques, de prêtres, de clercs et de moines, tous en habits sacerdotaux, portant des croix et priant le Seigneur de les délivrer des périls et du mal. D'autres clercs se tenaient sur les murailles, levant aussi des croix vers le ciel, priant et bénissant les croisés. Quelques heures plus tard, alors que le sort des armes semblait incertain, ils virent "une grande troupe de cavaliers montés sur des chevaux blancs, et portant de blanches bannières, dévalant des montagnes". Ils en furent d'abord effrayés, mais reconnurent bientôt que c'était là l'aide de Dieu et se rappelèrent qu'un prêtre, nommé Etienne, le leur avait prédit; cette puissante armée "était conduite par Saint-Georges et par les bienheureux Démétrius et Théodore". Pierre Tudeborde, historien de cette croisade, prend soin d'ajouter: "A tout ceci nous devons croire car de nombreux chrétiens l'ont vu" (Pierre Tudeborde, historien contemporain des croisades, clerc et croisé lui-même, Historia de Hierosolymitano itinere, éd. J.H. et L.L. Hill, 1977, p. 87, cité in Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 110-111).

"Lors de cette aventure encore jamais risquée, tout fut placé sous le signe de Dieu. Il agissait à tout moment et armait les combattants de courage: "Les chrétiens marchèrent à la bataille portant en eux-mêmes le corps et l'esprit de Dieu victorieux" (Robert Le Moine, Histoire de la première croisade, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 464, cité in Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 111).

Les vainqueurs assiégés

"Les Turcs ne laissèrent aux chrétiens que peu de temps pour jouir de leur succès et pleurer leurs morts. Dès le lendemain, le 4 juin 1098, une forte arméeattaquait et anéantissait complètement, massacrant jusqu'au dernier homme la petite garnison franque qui gardait le pont de Fer. Le 7 juin, les Turcs achevaient d'investir la place d'Antioche; les croisés se trouvaient alors enfermés dans un piège, assiégés à leur tour, pris entre les camps des ennemis et la citadelle qui leur résistait toujours. Kurbuqa avait rasemblé sous son commandement une troupe considérable et, cette fois, à peu près réalisé l'unité des émirs. L'avaient rejoints l'émir de Damas et même, venu de plus loin mais se sentant directement menacé par les Francs, l'émir Soqmân dont les terres se situaient, pour une large part, en Palestine, dans la région de Jérusalem... Ils arrivèrent à la tête de "cent mille Turcs avec femmes et enfants, avec leurs tiares d'argent et d'or, leurs vêtements précieux, et quantité d'animaux, chevaux, boeufs, boucs, brebis et chameaux". Et Foucher de Chartres, qui se veut le mieux renseigné de tous nos auteurs, de dresser une liste impressionnante de ces chefs "que l'on nomme émirs": pas moins de vingt-huit noms présentés en vrac, sans les identifier d'aucune façon, sans dire d'où ils venaient: Corbogah, Maladucac, Soliman, Maraon, Coteloseniar..." (Foucher de Chartres, éd. F. Guizot, 1825, p. 51).

"Mais Kurbuqa s'était d'abord attaqué à Edesse, qu'il estimait indispensable de conquérir avant d'aller plus avant. Il y perdit trois semaines, du 4 au 26 mai, en assauts inutiles et meurtriers, incapables de briser la résistance de Baudouin. Il trouva les Francs maîtres de la ville, assiégés certes, mais à l'abri de hauts murs qui n'avaient rien perdu de leur puissance. Plusieurs attaques en force furent asiément repoussées et lui coûtèrent beaucoup d'hommes. Renforcer le blocus devait payer davantage. Lui-même et ses alliés s'en prirent d'abord aux villes, bourgs et châteaux habités par les chrétiens susceptibles d'aider les croisés. "Ils allèrent attaquer Tell-Mennes parce qu'ils avaient appris que les habitants de ce pays étaient en correspondance avec les Francs et les excitaient à faire la conquête de la Syrie". Ils les frappèrent d'une contribution,... et ils prirent un grand nombre d'otages qu'ils firent expédier à Damas (Chronique d'Alep in Fragmenta operis Mirât al-Zemân, textes traduits en langue française, p. 580-581).

"Pour les croisés, nouveaux maîtres de cité, les vivres devirent vite trop rares, insuffisants: "Les sacrilèges et les ennemis de Dieu nous tenaient si étroitement bloqués dans Antioche que beaucoup moururent de faim". Un petit pain valait alors une pièce d'or de Byzance, un poulet quinze sous de la monnaie des Francs, un oeuf deux sous et une noix un denier. Les hommes se servaient des feuilles de figuier, de chardon et de vigne pour faire une sorte de bouillie; et l'on faisait cuire toutes les herbes que l'on pouvait trouver pour les manger; mais certains se trompaient et "s'adressèrent, pour conserver leur vie, à de funestes aliments qui donnaient la mort, tels que la ciguë, l'ellébore, l'ivraie et la folle avoine". Les riches eux-mêmes mangeaient de tout: "On ne voyait presque personne qui redoutât de manger de la viande de cheval et beaucoup se contentaient tristement de la viande d'âne qu'ils allaient chercher avec peine sur les marchés et qu'ils payaient fort cher". Les plus démunis faisaient sécher les peaux des animaux, les coupaient "comme on coupe les seiches", et les faisaient bouillir longtemps; d'autres prenaient des semelles de cuir. Pas de vin biensûr, "les eaux du fleuve étant leur seul nectar" (Sur tout ceci: Histoire anonyme de la première croisade, éd. L. Bréhier, Paris 1924, p. 139; Raoul de Caen, La Geste de Tancrède, éd. F. Guizot, Paris 1825, p. 160; Guibert de Nogent, Autobiographie, éd. E.R. Labande, Paris 1981, p. 187). Et pendant ce temps, les Turcs portant de beaux pains dans leurs mains venaient au pied des murailles pour se moquer des chrétiens, leur enjoignant de se rendre: "Et si vous croyez en Dieu, vous serez alors nos amis et nous vous donnerons de l'or et de l'argent et tout ce qui vous est nécessaire; sinon vous périrez tous" (Caffaro, Liber de liberatione..., éd. Ansaldo, in Atti della Società Ligure di Storia Patria, Gênes 1859, t. Ier, colonne 193).

"Nombreuses furent les défections. Les fuyards se laissaient glisser du haut des remparts le long des cordes, franchissaient le fleuve et tentaient, à grands périls, de gagner la côte pour chercher un passage sur l'un des navires chrétiens prêt à lever l'ancre pour l'Occident. D'autres rebroussaient chemin vers le Nord, soit par voie de terre, soit par mer en s'embarquant par Alexandrette alors aux mains des Grecs, espérant ainsi arriver à Constantinople et y trouver du réconfort.

"Laissés sans secours, affaiblis et affamés, les Francs supportaient mal d'être enfermés, à l'étroit dans la ville. De graves discordes, une totale incompréhension souvent, et surtout, des ambitions contraires dressaient leurs chefs les uns contre les autres. Ils se jalousaient et n'avaient toujours pas convenu de bon gré ni du sort des terres et villes reconquises, ni d'un quelconque partage. Le plus grave, sans doute, était que, près de deux ans encore après le départ, les "nations" étaient restées séparées, ne se fondant jamais en une seule armée sous un seul commandement mais, au contraire, formaient des corps distincts, jaloux de leurs originalités, prêts évidemment à critiquer ou mépriser les autres. Se rencontrer avaient sucité de grands étonnements; s'observer ne manquait certes pas d'intérêt mais vivre ensemble et rivaliser dans l'exploit devenait souvent difficile et les chefs jouaient de ces antagonismes. Sur la façon dont étaient senties ces différences, Raoul de Caen écrivit un long chapitre, véritable morceau d'anthologie qui traduit parfaitement ces états d'esprit" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 196-199).

La Sainte Lance; la victoire (Jacques Heers)

"Les désaccords en particulier entre le parti de Bohémond et celui de Raymond de Saint-Gilles, se manifestaient en nombre d'occasions et les croisés ont, pendant deux ou trois semaines, vécu ces conflits; ils en ont souffert, spectateurs souvent impuissants et exaspérés de noires querelles, futiles parfois. L'Histoire veut qu'ils se soient enfin réconciliés, prêts à donner ensemble l'assaut à l'armée turque, à la suite d'un miracle. Ce signe de Dieu fut la découverte d'une relique insigne, la Lance qui avait percé le flanc du Christ le jour de sa Passion. Un prêtre nommé Pierre Barthélemy vit en songe l'apôtre André lui prédire la victoire et lui indiquer l'endroit où cette Lance était enfouie; puis les recherches et la découverte, le 14 juin 1098. Deux visions, quelque temps auparavant, avaient été communément acceptées comme miraculeuses: celle d'un clerc français, Etienne Valentin, qui vit le Christ assurer les Francs de son aide si, dans les cinq jours, ceux-ci cessaient de pécher et de forniquer avec les femmes, tant païennes que chrétiennes, et s'ils se rassemblaient tous les matins auprès des autels pour prier et chanter des pasumes" (W. Porges, The Clergy, the Poor and the Non Combattants on the First Crusade, in Speculum, 1946, p. 1-23).

"Robert le Moine, autre chroniqueur attentif, décrit avec force détails propres à emporter la conviction, le songe miraculeux où sont apparus, non seulement l'apôtre André, mais le Christ, la Vierge et saint Pierre. Il affirme que ce n'est pas le prêtre Pierre qui a trouvé la lance mais treize hommes, qui fouillèrent le sol de l'église du matin jusqu'au soir. Il rappelle que "la nuit étant venue, il apparut dans le ciel une flamme partant de l'Occident qui alla tomber dans le camp des Turcs" (Robert le Moine, Histoire de la première Croisade, éd. F. Guizot, Paris 1825, p. 406-411).

"Le 28 juin 1098, les Chrétiens sortirent d'Antioche par la porte du Pont. Ils se présentèrent forcément par petits groupes très vulnérables mais Kurbuqa préféra attendre pour les combattre tous ensemble; ils eurent le temps de se rassembler et de se déployer en bon ordre, de l'autre côté de l'Oronte, à l'Ouest. là encore, ils l'emportèrent par la charge de leur cavalerie, enfonçant les rangs des ennemis dès le premier assaut. Plusieurs chefs turcs firent défection, et, aussitôt, tous prirent la fuite, poursuivis loin de la ville, sans aucune possibilité de se regrouper, complètement débandés, courant dans tous les sens, à la merci des habitants des villages, Arméniens et Syriens chrétiens, qui les massacraient. Les croisés mirent à sac le camp de Kurbuqa laissé sans défense et ramenèrent dans Antioche un énorme butin: "Grant planté de richèce d'or et d'argent et de peirre précieuses, vaisseaux de diverses façons et tapiz et dras de soie" (cité par René Grousset, Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, p. 105). Plus boeufs et moutons, des provisions de toutes sortes, en si grandes quantité qu'ils ne pouvaient tout porter.

"Les croisés étaient sortis du piège, délivrés de l'encerclement, vainqueurs d'une formidable armée, appelée de toutes les villes de Syrie contre eux..." (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 199-204).

À partir de l'épisode d'Antioche, les Croisés ne bénéficient plus de la coopération byzantine.

Omar, gouverneur arabe d'Azaz appelle à l'aide les Francs contre le Seljoukide d'Alep

"Les croisés cependant ne restaient pas enfermés dans Antioche, mais s'employaient à étendre leurs conquêtes vers le sud pour s'assurer des bases plus solides et de meilleures sources de ravitaillement...

"Godefroy de Bouillon alla rencontrer son frère Baudouin à Edesse pour lui porter secours. Puis, il se mit en route, allié à Raymond de Saint-Gilles, pour répondre à l'apper d'Omar, gouverneur arabe de la ville d'Azaz, au Nord-Est d'Antioche, qui s'était révolté contre le Seldjoukide d'Alep et demandait de l'aide. A l'arrivée des Francs, ce dernier abandonna la partie, poursuivi par Godefroy de Bouillon. Omar se reconnut son vassal et lui prêta hommage à la manière des Latins.

"S'étant affirmés de façons indiscutable des guerriers redoutables, invaincus encore les armes à la main, les croisés n'éprouvèrent pas de grandes difficultés pour se forger quelques clientèles non négligeables" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 204-205).

La prise de Jérusalem (1099)

Prise de Jérusalem par les Francs le 14 juillet 1099 (Miniature du XVe siècle).JPG

"Les ambitions de certains princes, leurs avidités, leurs rivalités et discordes devaient, durant de longues semaines, les tenir paralysés, enlisés dans leurs projets irréalisables de conquêtes et leurs interminables querelles, lesquels ne recevaient absolument pas le consentement des véritables pèlerins (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 212-214).

"Le 7 juin 1099, les Croisés atteignent Jérusalem[5] qu'ils prennent le 15 juillet 1099. Durant deux jours (16-17), la ville est livée au pillage. Musulmans et Juifs sont massacrés, réduits en esclavage ou chassés. L'entreprise croisée est donc entachée, dès 1099, par cet inutile accès de violence qui a pu obérer définitivement le succès à long terme des buts de la croisade (libérer Jérusalem et sécuriser la région): Jacques Heers écrit que "...les échecs (des croisés) étaient ressentis comme des châtiments, pour n'avoir pas servi en bons chrétiens..." (Jacques Heers, ibid., p. 111).

Notons que trois ans seulement après la prise de Jérusalem, "l'an 1102, le miracle du 'feu sacré' n'eut pas lieu; dans l'église du Saint-Sépulcre, les lampes demeurèrent sans flamme le jour du samedi saint, et ne s'allumèrent que le lendemain dimanche. C'était affirmait les mécontents, le signe évident du courroux divin" (Jacques Heers, ibid., p. 238).

Pour gouverner la ville, les Francs choisissent Godefroy de Bouillon et non Raymond IV, mais par humilité, le seigneur lorrain refuse le titre de roi pour celui d'"avoué du Saint-Sépulcre". A sa mort sans héritier en 1100, le choix de son successeur à la tête du royaume est décidé par le cercle des petits vassaux, la "mesnie", ou encore la domus Godefredii. Ce sont eux qui désignent le frère de leur maître décédé, Baudouin de Boulogne, comte d'Edesse; ils réussirent à l'imposer contre Tancrède, qui ne cachait pas ses ambitions... (Jacques Heers, ibid., p. 311).

Avec son successeur [son cousin Baudouin du Bourg, comte d'Edesse depuis l'an 1100, Baudouin II (1118-1131)], Baudouin Ier de Jérusalem (1100-1118) [6] est le véritable fondateur du royaume, un État régi par les principes de la féodalité et la collaboration des pouvoirs temporel et spirituel. Mais attention, ce n'est pas une "théocratie" comme dans les pays d'islam: l'Eglise ne dirige ni ne gouverne mais inspire le gouvernement, pour que ses lois soient conformes aux commandements de Dieu. On peut d'ailleurs, en profiter ici, afin d'écarter les sornettes des ennemis de l'Eglise la présentant comme une dictature mélangeant spirituel et temporel, Dieu et la politique, pour dire que cet argument est totalement faux, car, cela n'a jamais été dans ses buts de diriger d'une façon directe Etats et nations (ce qui n'est pas le cas dans les pays d'islam)... Par contre, sa vocation a toujours été (et est toujours...) de les enseigner afin qu'ils respectassent les enseignements du Sauveur, ou du moins ne les contredissent pas... Là encore, on s'aperçoit que la "laïcité", principe de séparation des deux pouvoirs temporel et spirituel (ce qui n'implique pas que le spirituel ne doive pas inspirer le temporel...) n'est pas une invention révolutionnaire, mais qu'au contraire à partir de 1789, on a remplacé l'ancienne direction spirituelle par une autre... celle de la maçonnerie qui aujourd'hui comme jamais inspire les lois de la "république" dite "française"...

Pour le moment donc, Jérusalem redevint une ville chrétienne et la capitale du nouveau royaume chrétien latin de Jérusalem jusqu'à sa prise en 1187, par le chef musulman Saladin.

En, 1229 Frédéric II de Hohenstaufen [7] dit "l’Antéchrist" de son vivant, empereur et Roi de Sicile (1212-1250), excommunié en 1227 par Grégoire IX parce qu'il tardait à partir en croisade, récupère Jérusalem, Nazareth[8] et Bethléem [9] par la "diplomatie" (traité de Jaffa du 18 février 1229). "Mais les Lieux saints de l'islam demeuraient aux musulmans; or, ces Lieux saints comportaient la mosquée d'Omar, le Templum Domini et la mosquée al-Aqsa, le Templum Salomonis (Temple de Salomon qui avait été la "maison" des Templiers), ce qui renforça l'animosité des Templiers contre l'empereur excommunié. D'autre part, les murailles de la Ville ne devait pas être relevées, ce qui la laissait ouverte à tous les périls. Dès la date de 1229, en fait, les Sarrasins de la région s'y livraient à un pillage en règle. le seul appui dont devait jouir Frédéric II était, en dehors de l'entente nouée par lui avec les musulmans et notamment le sultant d'Egypte, celui des chevaliers Teutoniques. Leur grand maître, Hermann de Salza, assista seul au couronnement de Frédéric, couronnement fort réduit car l'empereur prit au Saint-Sépulcre la couronne royale et, comme plus tard devait le faire Napoléon, se la posa lui-même sur la tête (18 mars 1229)... Le surlendemain arrivait à Jérusalem le légat du pape qui s'empressa de mettre en interdit la Ville sainte et son roi excommunié. Frédéric II devait se venger de ces affronts en assiégeant, à Acre [http://fr.wikipedia.org/wiki/Acre_%28Isra%C3%ABl%29, le château des Templiers. Finalement il allait se rembarquer hâtivement le 1er mai suivant, poursuivi par une émeute populaire" (Régine Pernoud, Les Templiers, Presses Universitaires de France, Que Sais-je ? Vendôme 1996, p. 65).

En 1239 les Musulmans reprendront Jérusalem. Rétrocédée en 1241 à la Paix dite d'Ascalon, elle sera définitivement perdue en 1244, prise par les Kharezmiens.

Le siège

"Dès les premiers jours, les croisés attaquèrent les ouvrages avancés de la défense à coups de marteaux de fer et de pioches, mais ils ne pouvaient rien abattre de cette façon ni tenter aucune surprise. La garnison égyptienne, depuis peu maîtresse de la ville, en avait fait une place rigoureusement gardée et se tenait parfaitement préparée à soutenir un long siège. Tenant conseil, les chefs francs, voyant que l'on ne pourrait songer à prendre Jérusalem d'assaut, décidèrent de renforcer le blocus puis de construire des machines en grand nombre, donc rassembler quantité de matériaux et attendre des secours en hommes, maîtres et ouvriers qualifiés que l'on souhaitait encore plus nombreux (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 221-222).

Les Sarrazins tendent des pièges, infectent fontaines et sources

"Très vite, les croisés endurèrent les soufrances de la soif. "Les Sarrazins tendaient des pièges en infectant les fontaines et les sources. [...] Nous cousions des peaux de boeufs et de buffles dans lesquelles nous apportions de l'eau pendant l'espace de six milles" (Histoire anonyme de la première croisade, éd. L. Bréhier, Paris 1924, p.199).

"Les hommes que l'on envoyait ainsi "dans ce pays effroyable où non seulement l'on ne trouve aucun ruisseau, mais aucune source que très loin, tombaient souvent dans les embuscades des gentils qui leur tranchaient la tête. Ceux qui en revenaient ne rapportaient dans les outres qu'une eau devenue boueuse, à la suite de querelles entre ceux qui voulaient puiser en même temps et, de plus, emplies de sangsues, "espèce de vers qui glisse dans les mains". Il fallait donner deux pièces de monnaie d'argent pour une seule gorgée de cette eau, vieille et pourrie, puisée dans "les marais puants et d'antiques citernes" (Albert d'Aix, Histoire des faits et gestes de la région d'outre-mer depuis 1095 jusqu'à l'année 1120 après Jésus-Christ, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 324-325, cité in Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 222).

Un seul engagement armé durant le siège

"Une escadre de navires italiens, deux génois sous la bannière des nobles Embriaci, et quatre autres, pisans et vénitiens, vinrent enfin jeter l'ancre devant Jaffa et s'emparèrent de la ville. Ils apportaient de grandes quantités de vivres, des outils, du matériel de siège, du fer et des armes.

"Un détachement d'une centaine de chevaliers (croisés), du camp des Provençaux, avec Raymond Pilet et Guillaume de Sabran, réussit à les rejoindre, à charger le tout sur des bêtes de somme, mais fut surpris au retour par des Sarrazins venus d'Ascalon et placés en embuscade. Plusieurs chefs des Francs furent tués sur place (Achard de Montmerle, Gilbert de Trêves, "vaillants chefs des chrétiens et hommes nobles"); les autres s'enfuirent. Cependant, Baudouin du Bourg, alors sorti lui aussi du camp (croisé) pour aller chercher les vivres, les rassembla, revint sur les ennemis fatimides qu'il mit en déroute. les chrétiens rentrèrent dans leur camp, ramenant leurs chargements et de nombreux prisonniers. Ce fut durant le siège le seul engagement armé (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 222-223).

La construction de machines de siège; la prise de la ville

"Les capitaines et les maîtres charpentiers génois étaient à pied d'oeuvre. Un Syrien chrétien leur indiqua où ils pourraient trouver du bois, dans un lieu situé dans les montagnes "vers le pays de l'Arabie". Ce n'était en fait qu'à quatre milles du camp. Robert de Normandie et Robert de Flandre y allèrent, avec des hommes de pied et des chevaliers pour l'escorte; ils firent abattre les arbres et ramenèrent de grands fûts sur le dos des chameaux. Il fallut quatre semaines, "les uns travaillant avec des haches et les autres avec des tarières", pour dresser les machines à lancer les pierres, les hautes tours montées sur roues et les béliers qui, complètement terminés, furent isntallés en face de la porte de David. Aussitôt, on rassembla les jeunes garçons et les vieillards, les jeunes filles et les femmes, pour aller, dans la vallée de Bethléem, chercher de petites branches qu'ils ramenaient sur des mulets ou sur des ânes, ou encore sur leurs épaules; ces fagots servaient à fabriquer des claies, doublées de cuir de boeuf, de cheval ou de chameau, afin d'en recouvrir les machines et de les protéger des traits des ennemis (Albert d'Aix, Histoire des faits et gestes de la région d'outre-mer depuis 1095 jusqu'à l'année 1120 après Jésus-Christ, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 321-322).

"Jérusalem fut prise grâce à ces machines et à ces tours. Les grandes tours d'attaque, les châteaux de bois furent placés aux endroits les plus vulnérables de l'enceinte, là où les murs semblaient les moins élevés ou les moins résistants: celle du comte de Toulouse dans le secteur sud, celle de Tancrède face à la porte Saint-Lazare, et celles des autres barons au Nord-Est, près de la porte d'Hérode.

"L'attaque décisive dura deux nuits et deux jours. Dans la nuit du 13 juillet et pendant la journée du 14, les assiégés repoussèrent les assauts. Ils disposaient de machines de jet et de grande quantité de feux grégeois (le feu grégois est une invention des Byzantins qui fut reprise par les Arabes).

"[...] C'est alors que Godefroy et les siens firent avancer la leur jusqu'au pied même des murailles et, de cette façon, les machines des assiégés qui, "à cause des maisons et des tours qui, à l'intérieur de la cité, les environnaient", ne pouvaient prendre de recul, se trouvaient beaucoup trop près. Leurs pierres volaient bien trop loin, "au-dessus de la machine du duc, ou quelquefois, arrêtées dans leur vol, retombaient sur les murailles et écrasaient les Sarrazins" (Albert d'Aix, Histoire des faits et gestes de la région d'outre-mer depuis 1095 jusqu'à l'année 1120 après Jésus-Christ, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 335).

"Le 15 juillet vers midi, par une échelle jetée entre cette machine et le sommet des remparts, deux hommes de Tournai, puis Godefroy de Bouillon lui-même et son frère Eustache de Boulogne, suivis bientôt par leurs compagnons, réussirent à pénétrer dans la place. Des pans entiers des murailles sont alors envahis et les hommes s'ouvrent un chemin jusqu'au Haram Al Shérif où les musulmans s'étaient réfugiés et continuaient à combattre, disputant le terrain pied à pied. D'autres partis de chrétiens, du secteur ouest, étaient entrés à leur tour, les uns allant vite ouvrir les portes tandis que d'autres, avec Tancrède, s'emparait de la Qubbat al-Sakhra. Au Sud, Raymond de Saint-Gilles se heurtait encore à une vive résistance appuyée sur la citadelle, sous la conduite du gouverneur Iftikhar. les défenseurs de la porte de Sion ne cédèrent que lorsqu'ils virent accourir vers eux, en pleine déroute, ceux des autres quartiers. Iftikhar se barricada dans la citadelle, avec quelques combattants arabes et des esclaves mamelouks, mais se rendit vite au comte de Toulouse contre promesse d'avoir la vie sauve. Raymond de Saint-Gilles en exigea une bonne rançon et le fit conduire, par quelques-uns de ses chevaleirs, jusqu'à Ascalon (René Grousset, Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, p. 160).

"Seule cette ultime garde qui ne se trouvait là que par hasard, formée d'hommes qui avaient fui les Francs, fut complètement épargnée. D'autres certes, ont quitté la ville et la population entière n'a pas anéantie. Les chroniqueurs musulmans, qui disent clairement les horreurs des massacres, parlent d'hommes "qui échappèrent au désastre en se retirant jusqu'à Bagdad (Abou-L-Feda, Fragmenta annalium auctore Abou-L-Feda, p. 3), et le grand faubourg de Sâlihyé, au Nord de Damas, fut fondé alors par les fuyards venus de Jérusalem (Dussaud, Topographie historique de la Syrie, p. 311, cité par R. Grousset, Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, p. 160). Mais il est certain que la folie meurtrière des vainqueurs fit de la ville un véritable carnage. Les chefs qui tentèrent de préserver tel ou tel quartier ne purent y parvenir. Tancrède et Gaston de Béarn avaient fait planter leurs bannières, en signe de possession et de protection, sur la Qubbat al-Sakhra dès le moment où ils s'en étaient rendus maîtres. Sans doute espéraient-ils tirer de bonnes rançons de ceux qui s'y trouvaient enfermés, personnages importants, notables, docteurs de la foi islamique, imams, auxquels Tancrède "avait fait des promesses". Mais, le lendemain, le petit peuple des Francs se précipitaient à l'intérieur et les massacraient tous, ou presque; ils ne laissèrent la vie qu'à quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes qu'ils attachaient à leur service" (Guibert de Nogent, Autobiographie, éd. E.R. Labande, Paris 1981, p. 255)

(Source: Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 223-227).

Les Turcs avaient massacré la population de Jérusalem en 1077

"En 1077, lorsque les Turcs s'emparèrent de Jérusalem, ils massacrèrent de la même manière toute la population musulmane qui s'était réfugiée dans la mosquée al-Aqsa. Pourtant, de cela les medias n'en parlent pas. Il faut surtout insister sur les exactions des chrétiens, occulter celles des musulmans" (Laurent Vissière in Revue Historia Croisade, mai-juin 2005, N°095).

La rapide installation des Francs en Syrie (Foucher de Chartres)

"... Occidentaux, nous voilà transformés en habitants de l'Orient. L'Italien ou le Français d'hier est devenu, transplanté, un Galiléen ou un Palestinien. L'homme de Reims ou de Chartres s'est transformé en Syrien ou en citoyen d'Antioche (Foucher)".

"Ce texte de Foucher de Chartres a été écrit aux environs de 1120; Foucher avait fait la première croisade en qualité de chapelain de baudouin Ier et était resté en Terre sainte, où, par conséquent, il avait pu, par expérience personnelle, voir ce qu'il en était de l'installation des Francs en Syrie. Tous les historiens des croisades l'ont plus ou moins cité; c'est à bon droit, car ce texte souligne l'un des faits les plus étonnants dans l'histoire des croisades: la rapide installation des Francs en un pays conquis dans des conditions surprenantes, où tout leur était étranger: le climat, la race, la langue et, plus que tout, la religion" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 171).

Des victoires miraculeuses compte tenu de la disproportion des forces (Jacques Heers)

"Les victoires remportées contre les turcs, à vrai dire inespérées si l'on considère la disproportion des forces, étaient tenues pour des miracles" (Jacques Heers, Les Croisades, les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 48).

Une poignée de chevaliers

"Les Francs se trouvaient, en juillet 1099, terriblement isolés, exposés à des attaques qui pouvaient venir de tous les horizons. Ils ne possédaient et ne contrôlaient, hors des murailles de Jérusalem, que Bethléem, qui ne présentait que peu d'intérêt stratégique et Ramlah, clé de leurs communications avec la mer, mais tenue de façon précaire, pas du tout fortifiée, vulnérable face aux troupes envoyées d'Egypte. Ils manquaient d'hommes. Arrivés peu nombreux pour assiéger la Ville sainte, Bohémond et Baudoin étant restés dans leurs Etats de Syrie, ils le furent encore beaucoup moins par la suite. Malgré les mises en garde et supplications, la grande majorité des pèlerins prit vite, les dévotions au Saint-Sépulcre accomplies, le chemin du retour. Les pauvres n'avaient pas vocation àrester et les chevaliers songeaient aux longs mois qui les avaient séparés de leurs familles, de leurs fiefs, de leurs héritages. Ne sont demeurés que ceux qui nourrissaient de sérieux projets d'établissement sur les terres conquises, et ceux très liés, fidèles, clients des chefs qu'ils ne pouvaient abandonner".

Trois cents chevaliers, deux mille hommes de pied

Chiffrer les uns et les autres, les départs d'un côté et, de l'autre, le noyau dur resté sur place (après la prise de Jérusalem en 1099), serait céder aux facilités de l'invention. Mais tous les auteurs de chroniques et d'histoires insistent longuement sur la faiblesse des effectifs. Les croisés se savaient peu nombreux et prenaient conscience d'une situation qui les mettait à la merci d'une offensive concertée des musulmans. le départ de plusieurs chefs et de leurs fidèles avait laissé de grands vides et comme un sentiment d'effroi: "En ce tems, presque tuit li barons qui estoient venuz en pélerinage s'estoient jà partiz de la terre et retournés en leur païs. Li duc [Godefroy] à qui l'en avoit baillé le roiaume et Tancrède qui avec lui estoit... estoient tuit povre d'avoir et de gent; à peine poïssent-ils trouver trois cents hommes à cheval et deus mille à piés" (Estoire d'Eracles, L'Estoire d'Eraclès empereur..., vol. 3, 1866, cité par René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, p. 180-181). Ces chiffres de trois cents et de deux milles se retrouvent sous la plume de plusieurs auteurs qui les opposent aux milliers d'hommes qui étaient repartis, abandonnant leurs compagnons réduits à de maigres forces, exposés à de si grands périls. Ce ne sont que des approximations et, peut-être même, riend 'autre que des figures de style pour mieux faire comprendre ce désarroi. Mais s'imposait l'impression d'une terrible fragilité: "La sainte terre de Jérusalem n'avait pas assez de monde pour la défendre des Sarrazins". Et chacun de s'interroger, de se demander ce qu'attendaient les ennemis pour se mettre en route et déferler sur les croisés: "Pour quelle raison des centaines de mille de combattants ne se rassemblaient-ils pas, à partir de l'Egypte, de la Perse, de la Mésopotamie et de la Syrie, pour marcher courageusement contre nous ?" Pourquoi ces gens, "aussi nombreux que des sauterelles qui dévorent la récolte d'un champ, ne venaient-ils pas nous dévorer et nous détruire entièrement" (Guibert de Nogent|Guibert de Nogent]], Autobiographie, éd. E.R. Labande, Paris 1981, p. 270)?

(Source: Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 240-241).

Quatre victoires contre les Egyptiens (1099;1101;1102;1105)

"Quelques centaines de chevaliers de ce petit royaume franc, isolé de tout, réussirent non seulement à se maintenir contre les tentatives de reconquête des musulmans, mais, en quelques années, à se donner une assise territoriale plus vaste, plus cohérente. Sur le plan militaire, ils mirent à profit leur expérience de combat contre les Turcs et les Arabes, mûrie au cours de longs mois.

"A quatre reprises, et seulement à quelques années d'intervalle, en 1099, 1101, 1102 et 1105, le Caire mit en oeuvre une forte armée et une nombreuse flotte pour reprendre la Ville sainte aux Francs, les chasser de Palestine ou, plutôt, les anéantir. Ces quatre offensives, conduites à peu près de la même façon, connurent certes des fortunes diverses, mais toutes se soldèrent par des échecs et ne firent que renforcer le nouveau royaume chrétien.

L'attaque de 1099

"En 1099, les croisés n'eurent que peu de temps pour s'organiser et se refaire. Dès le 4 août, trois semaines après la chute de Jérusalem (et l'héroïque victoire contre l'immense armée de l'atalabeg de Mossoul, Kurbuqa), le vizir fatimide al-Afdal lui-même débarquait avec ses troupes à Ascalon. Godefroy de Bouillon, "qui avait recueilli les bruits qui couraient au sujet des Gentils", en fut aussitôt averti. les chevaleirs restés dans Jérusalem se mobilisèrent vite, préparèrent leurs armes déposées seulement depuis quelques jours, équipèrent à nouveau leurs cheveaux et, "faisant retentir les cors, les trompettes, les harpes et autres instruments, et poussant jusqu'au ciel des cris de joie", se mirent en route au travers des montagnes. Raymond de Saint-Gilles, toujours hostile à Godefroy, encore mécontent de son sort, tergiversa quelque temps et fit la sourde oreille mais, la nouvelle alarmante se confirmant, il finit par rejoindre les autres troupes. Les croisés affrontaient pour la première fois cette armée venue d'Egypte. Elle les surprit, immense, faite de tant de peuples assemblés dont ils ne savaient que penser: "La race des publicains et la race à la peau noire, les habitants de la terre d'Ethiopie, vulgairement appelés Azopart, ainsi que toutes les nations barbares qui faisaient partie du royaume de Babylone s'étaient donné rendez-vous" (Nombreux récits dans toutes les chroniques, en particulier Albert d'Aix, Histoire des faits et gestes de la région d'Outre-Mer depuis l'année 1095 jusqu'à l'année 1120 après Jésus-Christ, éd. F. Guizot, Paris 1824,p. 358-363).

"Les Egyptiens pensaient arrêter les chrétiens et les distraire un long temps dans leur marche en dispersant dans la plaine, devant eux, de grands troupeaux de chameaux, de boeufs, de buffles et d'ânes offerts au pillage. mais, "le duc [Godefroy] et les autres chefs, redoublant de précaution, firent publier, dans toute l'armée, un édit par lequel il était défendu de faire aucune prise avant le combat, sous peine de perdre le nez et les oreilles". Et le lendemain, "dès le premier rayon de l'aurore", ils s'armèrent et attaquèrent, précédés de leurs bannières et des fanfares "faisant résonner en douces modulations les harpes et les autres isntruments de musique, et témoignant leur bonheur, comme s'ils se rendaient à un festin". Arnould, patriarche, et tous les prêtres firent sur eux le signe de la croix; ils se fortifièrent dans leur résolution de se battre pour le service de Dieu en confessant leurs fautes, et l'on renouvela 'avec les paroles d'anathème l'interdiction expresse de faire aucune prise et d'enlever le moindre butin avant le combat'.

"Les musulmans, enfoncés dès les premiers assauts par la charge des cavaliers francs, s'enfuirent de toutes parts, en plein désordre, poursuivis sans relâche loin de leur camp jusque sous les murs d'Ascalon (le 12 août 1099). longtemps après, ils se lamentaient encore et pleuraient un tel désastre: Le fer des chrétiens moissonna l'armée et fit plus de dix mille victimes parmi les fantassins, les volontaires et les habitants...' (Chronique d'Alep in Fragmenta operis Mirât al-Zemân, textes traduits en langue française, p. 520). Le vizir lui-même fut trop heureux de trouver refuge dans la ville laissant aux croisés, "bien à regret, sa tente dressée au milieu de celles des siens, et remplie d'une immense quantité d'argent"; et les navires égyptiens qui déjà s'approchaient, portant des machines et des renforts pour aller reprendre Jérusalem, déployant en hâte toutes leurs voiles, gagnèrent aussitôt la haute mer sans s'attarder à recueillir des survivants. Le butin fut considérable: "Ils entrent dans la tente des Turcs, y recueillent des trésors de toute espèce, en or, argent, manteaux, habits, et pierres précieuses connues sous les doux noms de jaspe, saphir, calcédoine, émeraude, sardoine, pierre de Sarde, chrysolite, béryl, topaze, jacinthe et améthyste, et y trouvent encore des ustensiles de mille formes diverses, des casques dorés, des anneaux d'un grand prix, des épées admirables, des grains, de la farine et une foule d'autres choses". Sans compter les profits guerriers, quantité de chevaux et de mulets, d'armes de toutes manières. Et pour beaucoup, l'abondance, la richesse inespérée: "On y trouva aussi des casseroles, des chaudières, des marmites, des lits avec leurs garnitures, des coffres remplis de bijoux et tout ce qui servait de parure" (Robert le Moine, Histoire de la première croisade, éd. F. Guizot, Paris 1825, p. 472).

"Alors les vainqueurs chargèrent chameaux, chevaux, ânes et jusqu'aux béliers de tout ce qu'ils pouvaient emporter. "Ils livrèrent aux flammes une immense quantité de tentes, de dards répandus dans les champs, d'arcs et de flèches qu'ils ne pouvaient transporter à la Cité sainte et revinrent, pleins de joie, vers cette Jérusalem que les païens se vantaient de ruiner" (Guillaume de Tyr, Histoire des croisades, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 120).

"Ce grand triomphe devait aussitôt se teinter d'inquiétude. Au lendemain même de la bataille, deux des principaux barons, Robert de Flandre et Robert de Normandie, s'embarquèrent à Jaffa, accompagnés d'un nombre considérables de chevaliers et d'hommes de pied. Raymond de Saint-Gilles se joignit à eux avec, lui aussi, toutes ses troupes. Leurs navires réussirent à remonter vers le Nord sans encombre, à faire même escale dans les ports (Acre, Sidon...) encore gouvernés par des émirs, et à gagner Laodicée puis Constantinople. De là, Flamands et Normands prirent la mer pour rentrer en Occident tandis que le comte de Toulouse, se désintéressant désormais de la défense du royaume de Jérusalem, négociait l'appui de l'empereur de Byzance pour combattre Bohémond et lui arracher quelques territoires... (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 279-283).

L'attaque de 1101

"Et pourtant, malgré les effectifs croisés encore plus réduits, malgré une préparation plus soignée du côté des Egyptiens, la deuxième attaque ne fut pas plus heureuse... Al-Afdal retint son armée quatre mois dans Ascalon avant d'établir son camp dans la plaine de Ramlah; forte, comme la précédente, de plusieurs milliers d'hommes, elle ne trouvait devant elle que quelques trois cents cavaliers et neuf piétons du nouveau roi de Jérusalem, Baudouin Ier... Trois des cinq corps francs furent vite détruits et mis en fuite vers Jaffa, mais, le roi, chargeant avec la vraie Croix portée devant lui, parvint à reprendre le dessus et, à leur tour, les Egyptiens abandonnèrent le terrain, fuyant eux, vers Ascalon (le 7 septembre 1101). Peu après, les croisés rencontrèrent un fort parti de cavaliers ennemis qui avaient poursuivi les chrétiens jusque sous les murs de Jaffa et, profitant d'un rude effet de surprise les anéantirent complètement (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 283).

L'offensive de 1102

"Celle-ci coûta beaucoup plus cher aux Latins. Dans la plaine de Ramlah, le 17 mai, l'armée franque comptait, outre les cavaliers de Jérusalem, ceux arrivés depuis peu avec Etienne de Blois, tous rescapés de leur malheureuse chevauchée en Anatolie. Mais Baudouin ne prit pas le temps de rassembler ses hommes et ne fit pas lancer d'appel aux troupes de Galilée; il se priva même des contingents encore cantonnés dans Jaffa, pourtant toute proche, et se lança à l'attaque à peine arrivé face à l'ennemi. Conduits en ordre dispercé et de façon imprudente,certains même pris au dépourvu, ses hommes furent incapables de se regrouper et de préparer leur charge. Encerclés, débordés de tous les côtés, ils ne pouvaient offrir qu'une misérable résistance et ils perdirent ce jour-là, un grand nombre de fantassins, de chevaliers et de chefs. Ceux qui réussirent à fuir le massacre allèrent se réfugier dans Ramlah. Mais Ramlah, à l'exception d'une seule tour encore inachevée et vulnérable, n'était pas fortifiée. Si Baudouin, heureusement conseillé à temps par un chef arabe qui lui voulait du bien, parvint à s'enfuir en pleine nuit et à traverser le camp fatimide, tous les autres, cavaliers et piétons, enfermés et assiégés, ne purent résister aux assauts des Turcs le lendemain, et furent tués sur place ou menés prisonniers en Egypte (trois cents hommes dits une chronique arabe). C'est qu'Etienne de Blois qui, le matin du combat, avait su donner de judicieux avis de prudence au roi, perdit la vie, avec ses hommes. Et, près de lui, Etienne de Bourgogne, Hugues de Lusignan, Geoffroy de Vendôme. pour les Francs, si peu nombreux déjà, ces pertes qui laissaient de grands vides dans leurs rangs prenaient l'allure de catastrophe. Les témoins survivants puis les auteurs d'histoires parlent alors du désespoir des hommes frappés de stupeur au soir du désastre. Baudoin se sauva, suivi seulement de son écuyer, dans les montagnes, allant par des chemins détournés et se cachant sans cesse pour échapper aux éclaireurs lancés à sa poursuite. Il finit, le troisième jour, par arriver sur la côte, dans la petite ville d'Arsuf, une des rares places alors aux mains des Francs. Entre-temps débarqua un grand nombre de pèlerins et le 27 mai, le roi sortit de Jaffa à la tête de cette armée rassemblée et reconstituée à grand-peine, infiniment plus faible que celle des musulmans qu'elle allait attaquer.

"Les Egyptiens "qui se croyaient assurés de faire le roi prisonnier ainsi que tous les habitants de la ville qui seraient pris en même temps", mirent sans doute trop de temps à se reprendre, sortir de leur camp et esquisser une manoeuvre d'encerclement. Ils cédèrent du terrain dès les premiers assauts, sous les traits des archers et la charge des chevaliers francs qui "s'élancèrent semblables à des lions dont la fureur est redoublée au moment où on vient leur enlever leurs petits, combattant à la fois, et de toutes leurs forces, pour leurs femmes et leurs enfants, pour la liberté et leur patrie, le coeur animé d'un courage tout divin et précédés par la miséricorde céleste" (Guillaume de Tyr, Histoire des Croisades, éd. F. Guizot, Paris 1824, p. 94-95). Figures de style et enthousiasme d'après coup, mais qui traduisent ici chez Guillaume de Tyr, comme sous la plume des autres choniqueurs du temps, à la fois l'admiration devant l'exploit guerrier et la certitude d'un véritable miracle. [...]Les Egyptiens s'enfuirent à temps vers Ascalon et l'ont fit peu de prisonniers: "Du moins abandonnèrent-ils aux mains des Francs leurs tentes et les approvisionnements de tous genres qui se trouvaient dans leur camp; quant à leurs chevaux, ils les emmenèrent tous avec eux, à l'exception de ceux qui étaient blessés ou morts de faim; mais nous leur prîmes bon nombre de leurs chameaux et de leurs ânes" (Foucher de Chartres, éd. F. Guizot, 1825, p. 141).

(Source: Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 285-286).

Le Caire ne reprit l'offensive que trois ans plus tard.

L'offensive de 1105
  • L'armée du Caire "s'avança jusqu'à Ramla, renforcée par les contingents damasquins. La bataille se livra devant Ramla le 27 août 1105. "Les Francs poussaient leur cri de guerre: Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat!" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 62).
  • "En août 1105, al-Afdal, toujours vizir, obtenait enfin l'aide de l'atalabeg de Damas qui lui envoyait un millier de cavaliers lesquels rejoignirent à Ascalon l'armée fatimide: cavaliers arabes et fantassins noirs du Soudan. Cette année-là, les Francs ne souffraient plus d'une infériorité numérique aussi grave; le royaume s'était notablement agrandi; Baudouin comptait avec lui un certain nombre de vassaux, des chefs musulmans, même, en particulier un jeune prince seldjouk, prétendant au trône de Damas. Le patriarche de Jérusalem était lui-même venu à Ramlah, portant la vraie Croix, haranguant le peuple pour que tous les hommes valides se moblisent. Dès les premières charges, les Turcs de Syrie s'enfuirent d'abord; les Egyptiens résistèrent plus longtemps mais, finalement, leurs cavaliers reprirent la route d'Ascalon tandis que les fantassins se battaient jusqu'au dernier, tous ou presque tués sur place (27 août 1105). Les Francs emportèrent, une fois de plus, un riche butin et firent prisonniers au moins trois émirs, susceptibles de payer de riches rançons" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 287).

Accords, politiques d'entente et d'alliance de chefs musulmans se reconnaissant vassaux des Francs (Jacques Heers)

"Cette victoire de Ramlah (1105) qui apportait la promesse de longs répits fut fêtée comme le signe manifeste d'une situation nouvelle. En six années, les positions franques s'étaient considérablement renforcées. Ceux de Jérusalem s'étaient forgé un véritable petit royaume, plus solide, tout en nouant des accords avec quelques chefs musulmans qui se reconnaissaient leurs vassaux.

"Dans le même temps, d'autres princes ou seigneurs croisés avaient, eux aussi, plus au nord, assuré leurs positions et, malgré rivalités ou dissenssions, leurs "comtés", leurs "princées" formaient autant d'Etat protecteur pour le royaume et, aux moments les plus graves, offraient d'appréciables possibilités de secours (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 287).

"Le 25 mars 1100 déjà, les gens d'Arsuf vinrent à composition; ils libérèrent leur malheureux prisonnier, Gérard d'Avesnes, encore en vie, et offrirent de payer tribut (Albert d'Aix, Histoire des faits et gestes de la région d'outre-mer depuis l'année 1095 jusqu'à l'année 1120 après Jésus-Christ, éd. Guizot, Paris 1824, p. 513-518). Peu de temps après, les gouverneurs arabes de trois autres villes maritimes, Acre, Césarée et Ascalon, mandaient des ambassadeurs à Jérusalem pour proser un tribut annuel de cinq cent pièces d'or, plus des livraisons de chevaux et mulets, si les chrétiens les laissaient exercer leurs commerces en paix et cultiver leurs campagnes. Ce souci des populations arabes de maintenir leurs productions et leurs échanges à bon niveau fut un facteur décisif de leur politiques d'alliances ou d'ententes avec le royaume franc. [...] Les traités conclus alors n'impliquaient généralement pas de soumission, ni politique ni militaire, mais comportaient exclusivement ou presque, des clauses de nature commercial: liberté du trafic et protection contre les brigands en échange d'une promesse de ravitailler Jérusalem et les autres garnisons franques à juste prix" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche 2002, p. 289).

"Et René Grousset d'observer, fort justement, que l'Etat de Jérusalem se présentait alors "comme une monarchie franque entourée d'émirats musulmans vassaux" (R. Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, Paris 1934-1936, 3 vol., rééd. 1992, p. 342, cité in Jacques Heers, ibid., p. 298).

Exemple d'alliance Francs-Musulmans: l'alliance de l'émir de Damas Toughtékîn avec les Francs contre l'armée turque de l'émir Boursouq (1115)

"En 1115, le sultan de Perse envoya en Syrie une nouvelle armée turque, sous le commandement de l'émir Boursouq, avec l'ordre à la fois de mener à bien la contre-croisade et de ramener à obéissance les musulmans d'Alep et de Damas. Toughtékîn et les autres émirs menacés mesurèrent toute l'étendue du péril. Le rétablissement de l'autorité du sultan sur la syrie musulmane ne pouvait avoir lieu que par leur éviction. Contre la menace du pouvoir central turc ils n'hésitèrent pas à se déclarer solidaires des Francs. On vit donc les chefs de la Syrie musulmane et les princes francs unir leurs forces pour barrer la route à l'armée sultanienne. les coalisés, à l'été de 1115, se réunirent dans la région d'Apamée, sur le moyen Oronte, point central bien choisi pour protéger à la fois Alep et Antioche, Damas et le royaume de Jérusalem. il y avait là le roi Baudouin Ier, le prince Roger d'Antioche, le comte Pons de Tripoli, les émirs d'Alep et l'atâlabeg de Damas, Toughtékîn. La chronique se plaît à nous montrer le turc Toughtékîn et Roger chevauchant côte à côte "comme de bons et loyaux compagnons d'armes" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 84).

Le "racisme" n'existe pas au XIIe siècle

"Au fil des années, ces croisés se sont assimilés à la population locale, en épousant des filles arméniennes, grecques ou syriaques, et en donnant naissance à des enfants de culture mixte appelés 'poulains'". [10]

"Déjà nous avons oublié notre lieu d'origine; ici l'un possède déjà maison et domesticité avec autant d'assurance que si c'était par droit d'héritage immémorial dans le pays. L'autre a déjà pris pour femme une Syrienne, une Arménienne, parfois même une Sarrasine baptisée... Tel habite avec toute une belle-famille indigène; nous nous servons tout à tour des diverses langues du pays" (Foucher de Chartres).

"... Car, si la religion les oppose aux Sarrasins, la race, elle, n'est pas pour eux un obstacle. Dès qu'une sarrasine est baptisée, aucun chrétien ne refusera d'en faire sa femme. Le concept de race, grâce auquel les trafiquants d'esclaves au XVIe s. tenteront de légitimer leur commerce, n'existe pas pour l'homme du XIIe s. S'il combat le Musulman, du moins le considère-t-il comme son égal: comparée aux méthodes colonialistes du XVIIe s., voire à certains préjugés susbsistant au XXe s. et entraînant, par exemple, la ségrégation... Aucun croisé nhésitera à prendre femme dans la population indigène" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 171).

"On assista à plusieurs mariages mixtes. Des seigneurs francs s'allièrent à des princesses libanaises et le souvenir en demeure jusqu'à nos jours, dans les noms de certaines familles libanaises : les Frangié, dont le défunt président de la République Soleiman Frangié, tirent leur nom de l'arabe Franj (Francs), les Douaihy (de Douai, dont plusieurs chevaliers furent originaires), les Bardawil (de Baudouin). On cite même le cas d'une famille libanaise dont l'arbre généalogique remonte à Godefroy de Bouillon" (Malek Chebab in Les Croisades, La rencontre des chrétiens d'orient et des croisés, Les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 137).

Exemples de tortures commises par les Musulmans entre la première et la deuxième croisade

Il-Ghâzî l'égorgeur

Après la défaite locale du prince d'Antioche Roger contre l'armée turque de l'émir de mardin, Il-Ghâzi, le 28 juin 1119, ce dernier fit traîner nus les prisonniers, à coups de fouet, par files de deux ou trois cents, liés ensemble par des cordes, jusque dans les vignes de Sarmedâ. "Par cette torride journée de juin, ils mouraient de soif. Il-Ghâzi fit apporter des jarres d'eau qu'on plaça à leur portée. Ceux qui s'en approchaient étaient massacrés. Tous auraient péri sur-le-champ s'il n'avait voulu donner à la populace d'Alep le spectacle de son triomphe. La plèbe arabe se joignit aux soudards turcomans, une partie des captifs périrent au milieu des tortures" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 101).

Après l'arrivée de Baudouin II et de Pons de Tripoli, les Turcs toujours commandés par Il-Ghâzî battirent en retraite (14 août 1119).

"Les Turcs se vengèrent de leur défaite en massacrant les derniers prisonniers encore survivants. Parmi ceux-ci, le seigneur du chateau de Saonne, Robert, comptait pouvoir se racheter en raison d'anciennes relations de courtoisie avec l'atâlabeg Toughtékîn. Mais quand l'atâlabeg le vit arriver, il se leva, mit les pans retroussés de sa robe dans sa ceinture, brandit son épée et trancha la tête du Franc. Les autres prisonniers, attachés à un poteau, servaient de cible aux Turcomans en état d'ivresse. Il-Ghâzî, à la fin complètement ivre comme ses hommes, convia toute la plèbe d'Alep à assister au massacre des quarante derniers captifs. on les égorgea devant les portes de son palais qui furent aspergées de sang" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 102).

Balak l'écorcheur

En septembre 1122; le comte d'Edesse Jocelin de Courtenay fut fait prisonnier par le chef turc Balak qui l'enferma dans la citadelle de Kharpout, au fond des montagnes du Kurdistan... Semblable mésaventure arriva au roi de Jérusalem Baudouin II, capturé alors qu'il se livrait à la chasse au faucon dans la vallée du haut Euphrate (18 avril 1123). Il alla rejoindre Jocelin dans les cachots de Kharpout. Jocelin put faire passer un message à ses sujets arméniens d'Edesse, en leur demandant de venir les délivrer. Cinquante d'entre eux parvinrent à s'introduire dans la place et à délivrer les deux captifs avec l'aide de la population arménienne locale. Mais après l'arrivée du chef turc Balak, "les malheureux Arméniens qui s'étaient associés à l'équipée franque furent écorchés vifs ou, liés sur des pieux, servirent de cible à la soldatesque" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 102-106).

Des Arméniens déjà massacrés, puis déportés...

Après la défaite de Jocelin II d'Edesse, aidé de la population arménienne, contre Nour ed-dîn, cette dernière "fut massacrée par les Turcs en une boucherie sans nom. Ceux quis urvécurent furent vendus comme du bétail sur le marché d'Alep. on les dépouillait de leurs vêtements, et nus, hommes et femmes, on les obligeait, à coups de bâton, à courir devant les chevaux. les Turcs perçaient le ventre de quiconque défaillait et les cadavres jonchaient la route. Déjà les massacres arméniens, suivis de la déportation des survivants..." (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 137).

DEUXIÈME CROISADE (1147-1149)

Saint Bernard prêche la 2ème croisade. Mais c'est un échec. En 1144, la perte d'Edesse (1144) prise par l'atalabeg de Mossoul, Zengî est très vivement ressentie en occident et la prédication de Saint Bernard à Vézelay en 1146 pour une croisade limitée aux grands, rencontrant un succès considérable dans toutes les classes de la société, réveille l'esprit de croisade : deux armées se constituent sous la direction de l'empereur Conrad III et du roi Louis VII. Elles empruntent un itiniraire terrestre. Les allemands subissent des pertes conséidérables en Anatolie où il sont battus par les Turcs, tandis que Louis VII suit la côte égéenne.

En 1148, ce sont finalement de maigres contingents qui parviennent jusqu'en Terre sainte en 1148. Et sur place les Francs sont divisés sur les objectifs à atteindre.

Le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, conseille d'attaquer Alep puis Edesse. Louis VII souhaite se rendre à Edesse. Un compromis fâcheux est trouvé malgré l'hostilité de Manuel Commène : la croisade assiégera Damas (23-28 juillet 1148) qui est pourtant l'alliée des Francs et représente pour eux un utile contrepoids à la puissance montante de Nûr al-Dîn. L'attaque contre Damas échoue.

Les Francs et les croisés s'accusent réciproquement de la défaite et quittent la Palestine sans autre résultat que de renforcer Nour ad-Din à qui la prise de Damas permit de faire à son profit l'unité de la Syrie musulmane (1154).

Mais la deuxième croisade permet tout de même la création de quatre royaumes latins.

DE LA 2e À LA 3e CROISADE

"En 1160, Renaud de Châtillon écumant la Syrie de ses brigandages fut fait prisonnier et conduit à Alep où il devait passer seize années de captivité.

"Lorsqu'il fut libéré en 1176, bien des changements s'étaient produits dans le royaume de Jérusalem. Et d'abord, sa propre femme, Constance d'Antioche, était morte douze ans auparavant. Renaud, qui ne tenait Antioche que de son fait, ne pouvait plus prétendre à son ancienne principauté; il ne tarda pas à épouser "la dame du Krak", soit Stéphanie ou Etiennette de Milly, qui lui apportait en dot sa seigneurie lointaine, la terre d'Outre-Jourdain - la transjordanie -, avec les châteaux du Krak de Moab (Kérak) et de Montréal (Chaubak) situés au-delà de la mer Morte et sur le passage des caravanes allant de Damas au Caire. En soi, c'était là une intelligente utilisation du seigneur brigand, que de lui confier ces places lointaines, "marches-frontières", dont la conservation exigeait un guerrier de valeur; mais son éloignement le rendait aussi dangereux, en le mettant hors de portée de l'autorité royale, et cette indépendance allait avoir de fâcheux résultats..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 132).

"Dans le même temps, le roi de Jérusalem était Baudouin IV (1174-1185, fils d’Amaury), l'enfant lépreux, dont l'héroïsme poussé au sublime maintenait seul le précaire royaume de Jérusalem que menaçaient autant les divisions intérieures (à commencer par ses deux beaux-frères, Guy de Lusignan, puis Onfroy de Toron) que la constitution d'une nouvelle unité musulmane réunissant Egypte et Syrie dans la main d'un héros tel que Saladin" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 132-133).

1163 "... la plus belle et la mieux connue de ces constructions est évidemment le Krak des chevaliers… À plusieurs reprises les forces musulmanes tentèrent de réduire le karak, qui semblait résumer à lui seul la force franque. Déjà le sultan Nouer-el-Din, maître d'Alep et d'Édese, et fort de l'échec de la deuxième croisade, avait essayé de s'en emparer. Il venait d'anéantir les armées du prince d'Antioche Raymond, celle de Jocelin d'Édesse, et marchait de succès en succès lorsqu'il installa son camp devant le krak. La garnison était réduite à des effectifs squelettiques et sa reddition paraissait assurée; or, un jour, sur l'heure de midi, alors que seuls quelques gardes veillaient dans l'écrasante chaleur, les chevaliers surgirent, équipés de pied en cap, et bousculèrent d'un coup, avant même qu'elles fussent revenues de leur surprise, les troupes du Sultan, qu'ils poursuivirent jusque sur les bords du lac de Homs. Ce combat de bosquet qui en 1163 libéra le krak, reste l'un des faits d'armes les plus étonnants des croisades. Saladin lui-même devait plus tard échouer devant le karak" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 185-186).

1177, "Montgisard, le plus grand fait d'armes des Francs Soldats du Christ-Roi"
  • Le 18 novembre 1177, c'est la victoire de Montgisard, "le plus grand fait d'armes des Francs soldats du Christ-Roi". Saladin est défait par le jeune roi lépreux Baudouin IV, 17 ans.
  • "500 chevaliers contre les 30 000 hommes de l'armée de Saladin à Montgisard" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 98)
  • "500 chevaliers auxquels se joignirent 80 Templiers (en tout 3000 combattants) contre 30 000 Mamelouks au moins, groupés autour de Saladin..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 156).

Voici le récit de cette bataille mémorable, "plus belle victoire chrétienne jamais remportée au Levant", relaté par René Grousset in L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 177-178, que l'on pourra encore retrouvé, augmenté, sur le site de la Garde Franque, rubrique "Nos documents", Document divers, Histoire:

Le lieu : MONTGISARD.

La date : le vendredi 18 novembre 1177.

Faits précédents :

"…Un nouveau malheur attendait les Francs. Toutes les milices de l'arrière-ban qui se dépê-chaient de rejoindre leur roi et arrivaient par petits groupes, se trouvèrent soudain environnées par l'ennemi. Les unes après les autres, elles furent massacrées ou faites prisonnières. Elles furent attachées en longues files derrière des chameaux et traînées ainsi à la suite de l'armée.

"Dans tout le royaume ce fut la panique et l'épouvante. Tout le monde fuyait. Les campagnes et les villes étaient désertées. Ramla dont les défenses n'étaient pas assez solides avait été abandonnée. Les uns, ceux qui étaient en mesure de se battre, étaient allés rejoindre le roi à Ascalon par la côte, les autres s'étaient jetés dans le port de Jaffa ou dans le château de Mirabel dont les hautes murailles juchées au sommet des première collines, dominaient toute la plaine du littoral. De cet observatoire exceptionnel les réfugiés apeurés pouvaient voir les cavaliers ennemis sillonnant leurs terres, coupant leurs arbres et leurs vignes, démolissant leurs maisons, transformant leurs récoltes en brasiers.

"Au loin une lourde fumée noire montait des ruines de Ramla. A regarder ces troupes hurlantes, déchaînant l'apocalypse, on pouvait se croire revenu aux jours les plus sombres de l'Occident quand les hordes des Huns anéantissaient tout sur leur passage. La terreur que répandaient les musulmans était telle qu'à Jérusalem même l'affolement gagnait la population. Des familles entières abandonnèrent leurs maisons pour se mettre à l'abri derrière les énormes mœllons de la Tour de David.

"Tout semblait perdu. Seul un miracle aurait pu sauver le royaume. Baudouin IV faisant preuve de la fermeté d'un véritable chef, ne cédait pas au désespoir. Devant tant de massacres et de désolations, il était prêt à livrer combat coûte que coûte pour tenter d'arrêter la marche de Saladin.

"Un léger renfort venait de lui arriver avec les Templiers de Gaza qui avaient préféré déserter leur ville pour se joindre à lui. Quatre-vingts frères étaient venus avec Eudes de Saint-Amand, ce qui portait les effectifs, selon Guillaume de Tyr, à trois cent soixante-quinze chevaliers…contre plus de 50000 musulmans !

"Quand on songe que plus de cinquante mille musulmans écu-maient la campagne, on comprend l'angoisse qui devait étreindre les cœurs les plus solides… Cependant, en dépit de tout, Baudouin décida de quitter Ascalon.

"Avec lui, il emmena pour implorer l'aide des cieux, la Vraie Croix, ce bois sacré recouvert de plaques d'or incrustées de pierreries que l'on sortait les jours de grands dangers, comme en France l'oriflamme de Saint-Denis. Pour ne point attirer l'attention de l'ennemi, il fit sortir ses troupes par la porte qui se trouvait le long de la mer. Ensuite, ils remontèrent à travers les dunes pour se mieux dissimuler et parvinrent ainsi près d'Ibelin. C'est alors en se dirigeant vers Ramla qu'ils se rendirent compte de l'étendue de la catastrophe. A mesure qu'ils mar-chaient au milieu des champs de coton brûlés, des maisons abattues, des vignes arrachées, dans l'air empuanti par les cadavres égorgés, éventrés de leurs frères, les Francs sentaient monter en eux une sourde et terrible colère. Loin de les abattre, la vue de tous ces malheurs ne faisait que les inciter davantage à se venger. Il n'était plus question d'attendre ou de manœuvrer avec pusillanimité, mais de courir contre le camp de Saladin et de le combattre.

"Celui-ci progressait assez lentement et se trouvait encore au sud de Ramla, tandis que son séide, l'arménien Ivelin, poussait avec sa cavalerie, jusqu'à Calcalie bien plus au nord. Sans aller jusqu'à Ramla, les Francs obliquèrent à l'est vers le Tell Djezer, simple butte au milieu de la plaine, sur laquelle se trouvait le petit château de Montgisard. Là, le vendredi 18 novembre 1177, à l'abri de ses murailles, ils se rassemblèrent et se préparèrent au combat.

"Saladin se trouvait légèrement plus au sud. Il se croyait en sûreté, pensant avoir laissé les chrétiens derrière lui à Ascalon. En apprenant leur présence devant lui, sa surprise fut totale. Il n'eut que le temps de rassembler ses troupes égaillées dans la campagne à grand renfort de trompettes et tambours. Ses préparatifs n'étaient pas encore achevés lorsque Baudouin et sa troupe apparurent devant le tertre de Montgisard. Leur petit nombre paraissait dérisoire et, dans ces lieux bibliques, on pouvait justement évoquer le souvenir de David et Goliath…

"Au milieu de cette première bataille, l'évêque de Bethléem, Albert, vint se placer en portant la Vraie Croix pour inviter chacun à se surpasser. Quant à Baudouin il avait, selon les règles, prit le commandement de la troi-sième bataille aidé par Robert de Boves. Serrant les rangs ils marchaient en avant comme un seul homme. Sous un ciel tourmenté de novembre, dans la plaine rase d'où s'élevaient seules les fumées des ruines et des camps, ils avançaient résolus, prêts à mourir.

"Michel le Syrien, qui connut bien Baudouin, nous a raconté le geste émouvant du roi lépreux à cet ultime moment. «Il descendit de sa monture, se prosterna la face contre la terre devant la Croix et pria avec des larmes. A cette vue le cœur de tous les soldats fut ému. Ils étendirent tous la main sur la Croix et jurèrent de ne jamais fuir et, en cas de défaite, de regarder comme traître et apostat quiconque fuirait au lieu de mourir.

"Ils remontèrent à cheval et s'avancèrent contre les Turcs qui se réjouissaient pensant avoir raison d'eux. En voyant les Turcs qui étaient comme la mer, les Francs se donnèrent mutuellement la paix et se demandèrent les uns aux autres un mutuel pardon. Ensuite, ils engagèrent la bataille». Il était environ deux heures. Baudouin d'Ibelin, épaulé par son frère Balian de Naplouse déchaîna à grands cris la première charge. Ils déferlèrent comme un torrent furieux prêt à tout engloutir, mais la violence de leur assaut fut bientôt anéantie par la véritable mer humaine dans laquelle ils s'étaient jetés. Il en alla de même pour les deux autres batailles qui s'élancèrent ensuite. Un moment on ne vit plus qu'une énorme houle, hurlante et ferraillante, d'où émergeait seul le bois de la Croix que brandissait l'évêque de Bethléem. Peu à peu, dans cette presse infernale, se firent quelques percées. Renaud de Châtilon, qui donnait libre cours à sa violence et à son désir de vengeance accumulé pendant seize ans de captivité, travaillait comme un bûcheron abattant des chênes, faisant de larges éclaircies autour de lui. Les beaux-fils de Raymond de Tripoli, Hugues et Guillaume de Tibériade, l'imitaient avec autant de succès ainsi que Robert de Boves qui, près de Baudouin sauvait le renom des gens de France. Loin de diminuer, le courage des Francs ne faisait que grandir à mesure que durait le combat. Bientôt un flottement, un léger remous se fit sentir dans les rangs adverses, puis soudain devant les trouées de plus en plus grandes qu'ouvrait la petite armée chrétienne, animée d'une ardeur surnaturelle, l'on vit les musulmans plier, céder. Enfin ce fut comme un vent de déroute qui disloqua leurs rangs, les emportant dans une fuite éperdue.

"Alors, l'on vit cet extraordinaire spectacle, trois cents chevaliers pourchassant des milliers de guerriers aguerris. A un moment donné, Saladin, reconnaissable à sa robe jaune rutilante, fut sur le point d'être pris et ne dut son salut qu'à la vitesse de son cheval et au sacrifice de quelques mameluks. Le sort de tout l'Orient chrétien s'est sans doute joué à cet instant. Si ces mameluks ne s'étaient fait tuer pour lui, Saladin eût été pris ou même tué et alors... Ce jour-là les mameluks non seulement sauvèrent leur maître, mais l'honneur du combat. Ils formaient la garde personnelle du sultan. Ils étaient mille, ressemblant à des archanges d'un monde infernal, étincelant dans leurs tuniques couleur safran. Avec tout leur courage et leur légendaire vertu guerrière, ils ne purent rien contre la débandade générale, rien que se faire massacrer.

"Un secours inattendu vint encore compléter la victoire des Francs. Tous les prisonniers que les musulmans traînaient attachés à des chameaux, profitant de la confusion générale, brisèrent leurs liens et ramassant des armes s'attaquèrent à ceux qui gardaient les bagages. La défaite fut alors totale. De la grande armée d'invasion il ne restait plus rien. Sur plus de vingt kilomètres ce fut une fantastique course poursuite jusqu'à des marais, sortes de trous d'eau le long des oueds, appelés la «Canée des Etourneaux». Tous les infidèles qui portaient encore des armes s'empressaient de les y jeter, qui un casque, qui un brassard ou une bottine de fer, qui une cotte. Ils y déversèrent aussi les quelques bagages qu'ils avaient encore, car il s'agissait non seulement de fuir plus vite et profiter de la nuit qui tombait, mais de tenter de masquer l'ampleur de leur défaite en essayant d'empêcher les chrétiens de les exhiber comme trophées.

"Seule comptait la vitesse dans leur course éperdue, celui qui n'avait plus de cheval était un homme mort. Le temps lui-même se ligua contre les vaincus.

"Les gros nuages noirs si menaçants au début du combat crevèrent déversant une pluie glacée. La poursuite dura trois jours, pendant trois jours on ramassa des prisonniers grelottant de froid et de faim, pendant trois jours, on entassa le butin, repêchant tout ce qui avait été jeté à l'eau. Leurs chevaux qui n'avaient eu aucun moment de repos, car ils ne les avaient fait ni manger ni boire pendant les trois jours qu'ils séjournèrent sur notre territoire, furent tous perdus. Pour comble de misère, ils n'avaient absolument rien à manger pour eux-mêmes, en sorte que le froid et la faim, la longueur des routes et toutes ces fatigues extraordinaires les épuisaient entièrement.... Pendant plusieurs jours on amena des prisonniers du milieu des forêts, des montagnes et même du désert ; quelques fois même il en venait qui se livraient de plein gré aimant mieux être jetés en prison et chargés de fers que de languir tourmentés par le froid et la faim…

"Dans tout l'Islam la nouvelle se répandit semant la consternation. Malgré le prestige de Saladin ce fut un jour de deuil et de honte. «Cette défaite fut un événement funeste, un événement terrible», écrivit un de leurs chroniqueurs. Pas un des apologistes de Saladin ne réussit à masquer ce moment néfaste qui leur avait fait souvenir que les chrétiens pouvaient être encore de redoutables adversaires.

"Le soir de la bataille, Baudouin vint se reposer à Ascalon. Son visage meurtri par la lèpre était transfiguré. Par la joie. Joie intense d'avoir sauvé son pays d'une catastrophe irrémédiable. Joie d'avoir vu le sultan le plus puissant, l'armée la plus aguerrie s'enfuir devant ses dix-sept ans et son infime cohorte. Joie de n'avoir perdu, fait étonnant, que cinq chevaliers ! Cette victoire était d'ailleurs si prodigieuse, si surprenante, si complète que tout le monde, et Baudouin le premier, voulut y voir la main de Dieu. Il se trouva des témoins pour avoir remarqué pendant le combat que la Vraie Croix brandie par l'évêque de Bethléem était devenue si haute que les combattants semblaient sous la protection de son ombre.

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Saint Georges

D'autres avaient aperçu un mystérieux chevalier aux blanches armes dont les actions avaient été si éclatantes qu'il ne pouvait s'agir que de saint Georges... St Georges dont on vénérait la sépulture dans la ville toute proche de Lydda.

"L'aspect surnaturel ne diminua en rien le retentissement de ce triomphe ni le mérite de Baudouin. Par tout le royaume ce fut un immense soulagement et une indicible allégresse. Le fabuleux butin récupéré sur les musulmans permit de panser une partie des blessures et des ravages qu'ils avaient causés. "Sitôt les partages effectués Baudouin se rendit à Jérusalem afin d'y faire célébrer avec le plus de solennité possible des messes d'action de grâces et d'y jouir d'un repos dont il avait grand besoin".

"BAUDOIN AVAIT 17 ANS, IL ETAIT LEPREUX, IL ETAIT FRANC, IL ETAIT CATHOLIQUE. +En nom Dieu, les hommes d'armes ont bataillé et Dieu leur a donné la victoire+".

Evènements de 1180 à la mort du roi lépreux

En 1180, une trêve est signée entre Baudouin IV, le Roi lépreux, et Saladin qui conclurent "une trêve renouvelable, ce qui dans le droit franco-musulman de l'époque équivalait à la paix. En somme pendant ces trois années (1177-1180) le Roi lépreux avait tenu tête au redoutable sultan, et l'accord de 1180 consacrait le statu quo" (René Grousset, L'Epopée des Croisades, Éditions Perrin, Mesnil-sur-l'Estrée 2000, p. 179).

En août 1182, Saladin essaie de prendre Beyrouth pour couper les États latins en deux, mais c'est un échec.

En 1186, après la mort de Baudouin (1185), l'incapable Guy de Lusignan devient roi de Jérusalem (1186-1192).

Parallèlement, les évènements qui se déroulent (après 1180) font bien ressortir ce qu'on pouvait attendre d'un guerrier tel que Renaud de Châtillon: il commence par faire merveille à la bataille de Montgisard (1177), "l'exploit le plus étonnant des croisades". Mais, trois ans plus tard, au mépris des trêves qui garantissaient la sécurité des caravanes allant à La Mecque, en pleine paix, il se jette sur l'une d'elles et rentre dans sa seigneurie du Krak avec butin et prisonniers. Lorsqu'il apprit cette agression, Baudoin, consterné, ordonna à son vassal de relâcher sans tarder ses captifs et d'aller faire amende honorable devant Saladin. Renaud s'y refusa, et ni menaces, ni prières ne purent l'atteindre, ce qui ne l'empêcha pas, lorsqu'en représailles l'armée du Caire vint envahir la Transjordanie, d'adresser au roi un appel suppliant. Une série de combat s'en suivit, qui sans la vaillance du jeune roi et l'extrême rapidité de ses mouvements stratégiques aurait dès cet instant compromis gravement les possessions franques. On aurait pu croire un moment que la leçon avait profité au terrible seigneur d'Outre-Jourdain. Mais il était de toute évidence incapable de résister à l'atrait d'un pillage et cette fois nourrissait une opération de grand style; les racontars que l'on colportait sur les richesses fabuleuses entassées dans les villess aintes du 'prophète': La Mecque et Médine, hantaient son imagination. L'idée lui vint d'étendre jusque-là ses opérations. Au service de ce projet il conçoit un stratagème qui constitue un véritable exploit tant du point de vue technique que du point de vue militaire. Il fait construire une flotte en transjordanie, qu'il transporte en pièces détachées, à dos de chameaux, jusque sur la mer Rouge dans le golfe d'Aqaba; là les galères furent remontées une à une et prirent la mer, près de Suez, vers Aïlat dont il avait fait le siège. Ces cinq galères, après avoir tenu la mer pendant quatre mois (fin 1182- début 1183), allèrent piller jusqu'à Aden, sur les côtes de l'Egypte et du Hedjaz; tour à tour un vaisseau de pèlerins revenant de La Mecque, deux navires marchands du Yémen furent capturés. "Grande fut la terreur des habitants de ces contrées", écrivent les historiens arabes. Le butin s'entassait sur les bêtes de somme, et Renaud n'était plus qu'à une journée de marche de Médine lorsqu'il fut arrêté et sa flottile réduite par la forte escadre égyptienne qu'avait envoyée contre lui Saladin. Mais, autant que la terreur, il avait suscité, par ses coups de main, l'indignation des Musulmans, et réalisé désormais contre la Syrie franque l'unanimité des musulmans. Saladin vint faire le siège du krak de Moab où était rentré Renaud, "le loup embusqué dans la vallée", comme le nomme les historiens orientaux.

"C'est alors que se place l'épisode chevaleresque que nous rapportent les chroniques... les malheureux habitants du bourg de Kérak allaient être massacrés par les Mamelouks (novembre 1183); une fois de plus, l'intervention de Baudouin IV - la lèpre l'avait alors rendu aveugle et il n'était plus qu'un cadavre ambulant qui se faisait porter en civière, mais demeurait à la tête de l'armée - sauva Kérak... Et Saladin en reprit vainement le siège l'été suivant.

"C'est un nouvel acte de brigandage - il devait être le dernier - commis par Renaud de Châtillon qui allait déclencher le drame final de la Terre sainte, le désastre de Hattin. Au moment même où, en 1184, Saladin proposait une trêve de trois ans, une caravane s'en retournait d'Egypte à Damas; elle transportait la propre soeur de Saladin. Renaud de Châtillon ne peut se tenir de faire main basse sur ces richesses. Cette fois, le sultant jura de le tuer de sa propre main. Il devait tenir parole.

"Au même moment - il était dit que dans l'entourage de l'admirable roi lépreux rien ne serait épargné pour faire contraste avec sa sagesse et son incroyable valeur - le propre beau-frère de Baudouin, celui qui, par son mariage avec Sibylle, était devenu le futur héritier du royaume, commettait lui aussi un acte impardonnable de sauvagerie: il massacrait les Bédouins tributaires du roi et qui, protégés par lui en vertu de conventions passées dès les premiers temps du royaume de jérusalem, faisaient paître leurs troupeaux à proximité d'Ascalon.

"Il s'agissait en réalité d'un acte de basse vengeance contre Baudouin IV qui, conscient de l'incapacité de Guy de Lusignan, cherchait à lui retirer la "baylie", la régence du royaume, et contre lequel il se trouvait désormais en révolte ouverte. C'est sur la nouvelle de cet acte lamentable que devait se clore le règne du roi lépreux: il convoqua ses vassaux à Jérusalem, remit en leur présence le pouvoir au comte Raymond III de Tripoli et mourut le 16 mars 1185. Il avait vingt-quatre ans" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 132-135).

...Mais c'est sous l'action concertée de ces trois hommes (Gérard de Ridefort, Renaud de Châtillon et du patriarche de Jérusalem, Héraclius, personnage en tout point digne des deux premiers...) que Guy de Lusignan réussit à se faire élire roi par surprise... Le nouveau roi de Jérusalem n'allait pas tarder à révéler sa personnalité, ou plutôt son absence de personnalité; influençable, velléitaire, il était à la merci de son entourage; cet entourage étant ce qu'il était, on pouvait tout redouter. Ce fut le pire qui arriva... (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 138).

Saladin "le décapiteur"...

Le kurde Saladin, sultan du Caire, préparait une opération de représailles contre le pillage de la caravane opéré par Renaud de Châtillon [11], et le 1er main 1187, Gérard de Ridefort lançait inconsidérément (en dépit des avis contraires du maître de l'Hôpital et du maréchal du Temple), contre sept mille Mamelouks, cent quarante chevaliers qui (vu le nombre) furent évidemment immédiatement massacrés... (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 138)

Désatre d'Hattîn et décapitation des prisonniers, dont 230 Templiers

Puis, début juillet 1187, ce fut sous couleur de venger les morts, la marche fatale vers Hâttîn (en Galilée) : l'armée follement engagée dans les collines arides, sans eau, sans ombre, et l'attaque décidée finalement sous l'influence de Gérard de Ridefort et par ordre du roi Guy de Lusignan à l'encontre du Conseil des barons.

Cette armée engagée dans les pires conditions, offrit aux Sarrasins une cible facile; il suffit d'un feu de broussailles rabattu par le vent pour étouffer littéralement les malheureux, et, tandis que Raymond III et ses hommes réussissaient une percée désespérée dans les rangs Turcs, tout le reste tomba au pouvoir de Saladin. Celui-ci eut la générosité d'épargner le roi qu'il reçut dans sa tente pour finalement le tuer de ses mains. Puis le Sultan fit attacher au poteau d'exécution, un à un, chacun des deux cent trente Templiers qui avaient été faits prisonniers. A chacun tour à tour était offerte la possibilité d'avoir la vie sauve à condition de "crier la loi" (d'embrasser la religion musulmane...) Pas un seul n'y consentit et tous eurent successivement la tête tranchée... Chose curieuse, Gérard de Ridefort, le grand maître (de l'Ordre du Temple), échappa seul à ce traitement et eut la vie sauve, et l'on allait voir par la suite ce que l'on n'avait jamais vu encore et ce qu'on ne reverra plus dans les annales du Temple: Gérard livrant le château de Gaza, appartenant aux Templiers, en échange de sa propre libération; c'était aller contre l'un des serments sur lesquels reposait la vie de la terre sainte, mais Gérard n'en était pas à un parjure près... Dans l'ordre, on l'accusait d'avoir "crié la loi" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 139).

"...Il est certain, au témoignage des chroniqueurs arabes, qu'il [Saladin] avait assisté en personne au massacre des prisonniers chrétiens après Hattîn, notamment des Templiers, tous décapités..." (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 161).

La chute de Jérusalem

L'armé franque anéantie, la Vraie Croix aux mains de Saladin, ce devait être un jeu ensuite pour le vainqueur de s'emparer successivement de toutes les villes dont la conquête, une centaine d'années auparavant, avait coûté tant de sang et de larmes: Acre, le 10 juillet, Jaffa et Beyrouth le 6 août, Césarée, Sidon et Ascalon, enfin la ville sainte elle-même, Jérusalem, le 2 octobre (1187).

Le Royaume latin est réduit à Tyr.

Le Royaume franc de Jérusalem survit; mais sa capitale est transportée à Acre, Saladin acceptant de laisser aux Francs la côte de Tyr à Jaffa, et un accès aux Lieux Saints.

"On aurait pu croire après l'anéantissement de l'armée franque, que la Terre sainte était entièrement perdue pour les Chrétiens. Pourtant sa survie allait se prolonger pendant cent ans encore… A Jérusalem même, la capitulation fut négociée par Balian Balian d'Ibelin, qui arma chevaliers des bourgeois pour que la ville offrît au moins un semblant de résistance; mais ce n'est que grâce aux renforts arrivés d'Europe que cette résistance, concentrée à Tyr, puis à Acre, put opposer un front efficace aux armées de Saladin" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 139).

R. Pernoud a relevé la trahison de l'empereur Byzantin: "l'empereur Isaac Ange envoya ses fellicitations à Saladin après la chute de la Ville sainte"... "Les rapports jusque là cordiaux entre l'Eglise de Byzance et le Siège de Rome devaient s'envenimer peu à peu à la suite des trahisons des Byzantins et, surtout, après la prise de Constantinople par les croisés (1204)" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 167).

Dans tout l'Occident, ces nouvelles allaient semer l'alarme et provoquer une émotion favorable à un regain d'attention pour la défense de ce que la Chrétienté considérait comme son fief: la Terre sainte, où le Christ avait vécu, était mort et ressuscité. Richard prit la croix un des premiers – dès le lendemain du jour où parvint la nouvelle – des mains de l'évêque Barthélemy de Tours.

Les Croisés, bâtisseurs de forteresses

"Une terrible infériorité numérique compensée par leurs murailles et leurs tours" (R. Pernoud)

"Et si contre toute attente, les royaumes francs purent survivre plus de cents à la catastrophe d'Hatîn qui avait anéanti leur armée et livré Jérusalem à Saladin, ils le durent pour une bonne part aux forteresses dont les croisés avaient jalonné leurs conquêtes...

"Ces forteresses ne formaient pas seulement un système de défense: elles permettaient aussi d'établir une chaîne de communications, chose impensable en un pays où les combattants dispersés devaient pouvoir correspondre au milieu d'une population hostile ou peu sûre.

"On a nié qu'elles aient constitué un véritable système défensif; et il est hors de doute que les premières tout aumoins furent construites au hasard des circonstances, mais hors de doute aussi, le fait qu'une fois en possession d'une large part de la contrée les croisés s'appliquèrent à les organiser en véritables réseaux et qu'entre les châteaux et les villes fortifiées on pouvait correspondre de façon plus rapide que par les courriers, grâce au système rudimentaire de télégraphie optique dont les sémaphores ont été les derniers témoins avant la découverte de la radio, et qui existait d'ailleurs en Occident, par exemple pour la défense des ports et des places maritimes; à Marseille les différents 'farots' qui signalaient les écueils de la côte à l'usage des pilotes correspondaient aussi entre eux, d'une colline à l'autre, par des signaux lumineux pendant la nuit et des colonnes de fumée pendant le jour (l'une des collines surplombant le Vieux-Port en a tiré son nom: le Pharo).

"Ainsi sur la côte palestinienne, le port de Jaffa communiquait avec Ibelin et la forteresse d'Ibelin avec Montgisard et Blanche-Garde, tandis que Blanche-Garde servait de relais entre Ascalon et le château de Beth-Gibelin (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 176-177).

"C'est évidemment la grande époque du bâtiment dans tout l'Occident – l'époque qui voit s'élever, de Saint-Sernin de Toulouse à Cologne, ou à Lund, en Suède, toute une floraison d'édifices telle qu'aucune autre époque n'en connaîtra, s'accompagnant de ce phénomène de croissance des villes comme on ne le verra plus que dans l'Amérique du XIXe s. Mais nulle part cette fièvre de bâtir n'est plus impressionnante qu'en orient, où elle se développe sous un climat hostile et parmi des populations difficilement tenues.

"Or, à peine les Croisés ont-ils mis pied en Orient qu'ils commencent à bâtir, et leur activité de bâtisseurs ne cessera qu'à la chute du Royaume latin: deux siècles dont l'histoire est celle de la pierre autant et plus que de l'épée, et dans laquelle les édifices auront joué un rôle moins éclatant mais plus efficace que les batailles" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 179).

"Leur terrible infériorité numérique, les dirigeants des royaumes latins la compensaient en partie grâce à leurs murailles et à leurs tours; elles leur assuraient tout au moins une supériorité stratégique et leur permettaient de soutenir des assauts inégaux... De là l'importance des forteresses.

"Pendant longtemps, on a attribué à l'influence musulmane ce développement de l'art des fortifications, et ce fut un des lieux communs de l'histoire de l'art que l'origine arabe ou byzantine de l'architecture militaire en Occident, précisément à la suite des croisades. Le premier archéologue qui soutint la thèse contraire fit hausser les épaules; il s'appelait T.E. Lawrence. Aujourd'hui, on a reconnu la justesse de ses remarques et restitués aux croisés l'implantation en Orient de tout un système défensif qu'ils allaient être amenés à perfectionner sans cesse sous la poussée des circonstances" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 183-184).

TROISIÈME CROISADE (1189-1193)

Richard coeur de lion.jpg

(Le roi Richard d'Angleterre 1189- 1199)

"Après la défaite d'Hattîn (4 juillet 1187) des Croisés contre Saladin, les États latins sont presque entièrement reconquis par le musulman : Jérusalem et le Saint-Sépulcre sont perdus. De leurs vastes territoires du début du XIIe s., les Francs ne conservent que tyr, Tripoli, Antioche et quelques forteresses isolées comme le krak des chevaliers. Cette défaite fait scandale.

"Le pape Grégoire VIII incite les chrétiens au repentir et décide une nouvelle croisade.

"Le 11 décembre 1189, Richard Coeur de Lion[12] s'embarque pour la croisade (3ème). "Pour faire rentrer de l'argent pour la croisade, il "se trouve peut-être le premier souverain à avoir songé à des ventes d'offices. Le mécanisme était simple: déposer baillis et vicomtes, puis exiger d'eux qu'ils se rachètent, faute de quoi ils étaient jetés en prison… Et tout lui était vendable, aussi bien puissance, domination, comtés, vicomtés, châteaux, villes, butins et autres semblables… Les évêques n'échappaient pas à la règle… Si bien que, selon Benoît de Peterborough, il amassa un immense trésor en argent, plus qu'aucun de ses prédécesseurs ne semble en avoir possédé" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 90-91).

Le 8 juin 1191, Richard Coeur de Lion arrive enfin avec sa flotte à Saint-Jean d'Acre, où Philippe Auguste [13] l'attend déjà. Mais après une mésentente entre eux, Philippe rembarque quelques mois plus tard, laissant Richard seul face au sultan d’Egypte et de Syrie, Saladin.

Richard réussit à arbitrer les conflits politiques qui divisaient les Francs de Syrie-Palestine en reconnaissant Henri de Champagne comme roi de Jérusalem et en donnant, en compensation, Chypre au roi déchu Guy de Lusignan (qui avait été défait à Hattin en 1187).

Richard réussit à reprendre la quasi-totalité du littoral mais il lui fallut renoncer à Jérusalem. Une trêve fut conclue avec Saladin (Paix de Jaffa).

Chronologie:

Mai 1191 Richard prend Chypre à l'empereur byzantin Isaac Ange et le fait prisonnier pour avoir refusé son aide aux croisés. Le 5 juin, Richard quitte Chypre.

7 juin 1191 Nouvel éclat, Richard s'empare d'un vaisseau portant 1500 Sarrasins envoyés au secours d'Acre assiégée, défendue par le Sultan Saladin lui-même.

8 juin 1191 Entrée de Richard dans la baie de Saint-Jean d'Acre.

15 juin-23 juin 1191 Richard et Philippe tombent tous deux malades, atteints de "léonardie" (peut-être la malaria).

17 juin 1191 Saladin lance des attaques sur les arrières des Francs.

12 juillet 1191 Philippe et Richard enlèvent St Jean d’Acre le vendredi 12 juillet: "On vit les croix et les drapeaux se dresser sur les murs de la ville", écrit un chroniqueur arabe, Abou-Shama...

De son côté, le chroniqueur Ambroise rappelle triomphalement ce qui s'est passé quand les Sarrasins avaient fait la conquête d'Acre:

"Il y avait quatre ans que les Sarrasins avaient conquis Acre, et je me rappelle nettement qu'elle nous fut rendue le lendemain de la fête de saint Benoît malgré leur race maudite.

Il fallait voir alors les églises qui étaient restées dans la ville, comme ils avaient mutilé et effacé les peintures, renversé les autels, massacré les croix et les crucifix par mépris de notre foi pour satisfaire leur incroyance et faire place à leurs mahomeries (mosquées)…" Les troupes de Saladin s'éloignèrent, non sans transformer la région en désert sur leurs passages.

Jusqu'à Caïpha, les vignes, les arbres fruitiers furent coupés, les forteresses ou cités, petites ou grandes, détruites… Parcourant les anciennes églises d'Acre qui avaient été converties en mosquées, l'évêque de Vérone, Alard, l'archevêque de Tyr, les autres évêques, de Chartres, de Beauvais, de Pise, et généralement tous ceux qui avaient été présents, se mettaient en devoir de purifier les sanctuaires et de rétablir partout le culte chrétien. Des messes solennelles furent célébrées dans les églises réconciliées, tandis que l'armée s'employait à réparer les murs et à relever les maisons détruites… Il fut décidé que tous ceux qui pouvaient prouver que telle ou telle maison leur avait appartenu se la verrait restituer; d'autre part ils y hébergeraient les chevaliers qui avaient combattu pendant tout le temps où ceux-ci demeureraient au service de la Terre sainte" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 147-149).

"Faire le désert devant l'armée chrétienne est désormais la seule tactique de Saladin. Lorsqu'il regagne Jérusalem, à la fin de ce mois de septembre, il rase non seulement Ascalon, mais encore le château de Ramla et l'église de Lydda qui se trouvait sur la route...

"Les habitants [d'Ascalon], aterrés par la nouvelle que leur ville allait être détruite et qu'ils devaient abandonner leurs demeures, poussaient de grands cris et vendaient à vil prix tout ce qu'ils ne pouvaient emporter… Une partie d'entre eux partit pour l'Égypte, une autre pour la Syrie. Ce fut une épreuve terrible pendant laquelle se passèrent des choses épouvantables" (Beha el-Din, chroniqueur arabe cité in Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 171).

L'historien Joshua Prawer a bien mis l'accent sur l'importance de la prise d'Acre qui allait rester la capitale de ce qu'on a persisté à appeler le royaume de Jérusalem, pendant un siècle exactement: de 1191 à la chute définitive de 1291 (= châtiment de la trahison de Philippe Auguste ?)

31 juillet 1191 Philippe Auguste quitte la croisade, embarque pour Tyr, première étape sur le chemin du retour. L'expédition du roi de France vue de la Terre sainte était terminée.

"Quoi qu'il en soit, le départ de Philippe Auguste était un gage donné aux armées musulmanes et à Saladin… la défection du roi de France et d'une partie de ses troupes était un coup sensible porté à l'élan comme aux possibilités des armées chrétiennes. Cette défection pèsera lourd sur la mémoire de Philippe Auguste, et celle de Richard s'en trouvera, par contraste, rehaussée d'une gloire singulière" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 157).

20 août 1191 Décapitation de 2700 prisonniers Sarrasins, sur ordre de Richard, suite à l'échec des négociations avec Saladin (lequel avait lui-même fait décapité les Francs défaits à Hattîn en 1187). Récit de l'évènement: "On attendait la remise des prisonniers pour le 9 août suivant, selon les accords passés avec l'armée assiégée au moment de sa reddition... On attendait que soit rendue la Vraie Croix et effectuée l'échange des prisonniers. Mais ce jour-là, Saladin manda aux Chrétiens qu'ils lui donnassent un autre jour, car il n'avait pas encore préparé ce qu'il devait. Nos gens qui avaient grand désir d'avoir la sainte Croix et de voir délivrer les prisonniers, le lui accordèrent. Quand vint au jour qui fut désigné entre eux, les rois et la chevalerie et toutes les gens d'armes furent préparés. Les prêtres et les clercs et les gens de religion furent revêtus et tous déchaux [pieds nus] sortirent de la cité en grande dévotoon et vinrent au lieu que Saladin avait désigné. Quand ils furent là et crurent que Saladin allait leur rendre la sainte Croix, il revint sur la promesse qu'il leur avait faite. Ceux qui virent cela se tinrent moult engignés [se considérèrent comme dupés]. Grande douleur il y eut entre les chrétiens et maintes larmes y furent ce jour répandues... Une seconde date, le 20 août, avait été fixée pour l'échange des prisonniers et la reddition de la Vraie Croix. Une rencontre avait été projetée entre Richard et le frère de Saladin. Or, le roi, ce jour-là, avec quelques compagnons, sortit sur les fossés, mais attendit inutilement le porte-parole annoncé. La tension et limpatience de Richard avaient atteint leur limite; sans parler de la charge que représentaient la nourriture et la surveillance des prisonniers...

"Il commanda qu'on lui amenât les Sarrasins qu'il avait pris en sa partie dit le Continuateur de Guilluame de Tyr… Comme on les lui amenait, il les fit mener entre les deux armées des chrétiens et des sarrasins. Et ils étaient si près que les sarrasins les pouvaient bien voir. Le roi commanda aussitôt qu'on leur dût couper les têtes hardiment. Ils y mirent mains et les occirent à la vue des sarrasins. Un affreux massacre. Benoît de Peterborough raconte que Saladin en avait fait autant aux esclaves chrétiens et il est certain, au témoignage des chroniqueurs arabes, qu'il avait assisté en personne au massacre des prisonniers chrétiens après Hattin, notamment des templiers, tous décapités… On évalue à 2700 le nombre de prisonniers ainsi exécutés" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 160-161).

7 septembre 1191 Richard défait Saladin dans la palmeraie d'Arsouf. Après la victoire d'Arsouf, Richard dirige son armée sur Jaffa. "La place et le port avaient été complètement démantelées sur l'ordre de Saladin, et il était évidemment utile de les relever et de les fortifier à nouveau. Jaffa devait être, par la suite, le port d'embarquement le plus utilisé par les Croisés, et l'on sait comment Tel-Aviv, qui fait suite immédiatement à la vieille ville, reste aujourd'hui, le point par lequel on aborde normalement en Israël, à proximité de Lod, où a été établie l'aéroport, qui se trouve donc proche de l'antique cité de Lydda: un point d'accès quis emble redevenu traditionnel aujourd'hui comme aux XIIe et XIIIe s. Les travaux de reconstruction allaient être lents et occuper l'armée plus de deux mois. Il est vrai que les ouvriers qui y travaillaient demeuraient sur le qui-vive, et que la surveillance devait être incessante… Vers la fin d'octobre 1191, Jaffa était à peu près reconstruite. Une partie de cette cité des croisés subsiste aujourd'hui encore. Il est vrai qu'elle allait être à nouveau fortifiée par Saint-Louis, un demi-siècle plus tard" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 174-175).

1191 Le frère de Richard, Jean, conspire avec Philippe pour s’emparer du trône d’Angleterre, et Philippe annexe le Vexin normand. Ayant vent de la trahison, Richard revient en Angleterre mais est capturé par le duc d’Autriche qui le livre à l’empereur germanique Henri IV. Richard pardonnera à son frère à son retour en Angleterre (1194).

13 janvier 1192 Défection du duc de Bourgogne devant Jérusalem.

28 avril 1192 Assassinat de Conrad de Montferrat, roi consort de Jérusalem, par deux membres de la secte des Assassins.

5 mai 1192 Henri de Champagne épouse Isabelle, veuve de Conrad de Montferrat, et prend la couronne de Jérusalem.

Mai 1192 Guy de Lusignan rachète à Richard l'île de Chypre et s'y installe, désigné comme roi de l'île.

4 juillet 1192 Richard renonce à marcher sur Jérusalem.

6 juillet 1192 Saladin attaque Jaffa.

5 août 1192 Défaite de Saladin devant Jaffa. "Sachant que Richard n'avait guère avec lui que deux milles hommes, dont seulement une cinquantaine de chevaliers – sans chevaux, puisqu'en se portant sur Jaffa, on n'avait pas pris le temps de les faire embarquer - , il résolut de prendre sa revanche… Au petit matin, un Génois de la flotte de secours, s'étant un peu éloigné du campement, vit au loin, à la lueur indécise de l'aube, briller des armures; il donna l'alarme. Richard, réveillé en sursaut, disposa en hâte sa petite troupe, tout en jurant de décapiter de ses mains le premier qu'il verrait céder; il les fit placer en alternant piquiers et arbalétriers, chacun de ceux-ci aidé d'un sergent qui rechargeait une seconde arbalète tandis qu'on tirait la première. La charge des cavaliers ennemis se brisait sur les piques; tandis qu'ils se repliaient pour une seconde charge, la pluie de traits d'arbalètes s'abattait dru, tuant les chevaux et les hommes. "La bravoure des Francs était telle que nos troupes, découragées par leur résistance, se contentaient de les tenir cernés, mais distance". En vain Saladin lui-même tentait-il de les encourager. Richard lui-même se lança alors à l'attaque, frappant tant, et de tels coups, déclara Ambroise, que la peau des mains lui creva… Lorsqu'il en revint, "sa personne, son cheval et son caparaçon étaient si couverts de flèches qu'il ressemblait à un hérison"…Au soir de ce 5 août, Saladin et les restes de son armée se replièrent sur Yazour, puis sur Latroun, plus que jamais découragés; ils avaient été battus à plus de dix contre un" (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 191)

2 septembre 1192 "Paix de Jaffa" entre Saladin et Richard. C'est la signature d'une trêve de trois ans. La paix :

- accorde aux chrétiens la possession de la bande côtière, depuis le nord de Tyr jusqu'au sud de Jaffa; cette cité si vaillament défendue allait demeurer à travers le temps le lieu normal de débarquement des pèlerins: encore aux XIVe et XVe s., quand la Terre sainte aura été perdue, on y voyait arriver des pèlerinages dont les membres s'abritaient dans les grottes de la côte en attendant d'obtenir les sauf-conduits nécessaires pour pouvoir s'engager sur la route de Ramla, puis de Jérusalem…

- autorise dorénavant les Francs et tous les Chrétiens à rendre librement visite aux Lieux saints sans avoir à payer taxes ou droits de douanes quelconques... (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 192) Mais Jérusalem est laissée aux musulmans…

- "La capitale du 'royaume de Jérusalem' était désormais Acre, tandis qu'un autre royaume franc était établi à Chypre, conquise sur les Byzantins par Richard Cœur de Lion. Successivement, Henri de Champagne (1192-1197), Amaury de Lusigna (1197-1205), Jean de Brienne (1210-1225), portèrent le titre de 'rois de Jérusalem', que prit ensuite Frédéric II, roi de Sicile, lui-même débarqué à Acre en 1228, qui réussit par le traité de Jaffa de 1229, à se faire restituer les trois villes saintes de Jérusalem, Bethléem et Nazarteh, mais sa présence en Terre sainte avait aussi été un ferment de guerre civile qui éclata aussitôt après son départ: entre 1229 et 1243 l'histoire de la Syrie franque est celle des luttes entre 'Francs' et 'Impériaux'.

En 1244, Jérusalem était définitivement reprise par les Turcs… Le sultant Baïbars (1260-1277) devait enlever les principales places fortes: Césarée (1265), Jaffa (1268), Antioche (1268, puis le krak des chevaliers (1271). Après lui, le sultan Qalaoun, en 1289, s'emparait de Tripoli, et son fils et successeur, Al-Ashraf, par la prise d'Acre (28 mai 1291), mettait fin, définitivement, au royaume franc de Syrie" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 13-14).

- "Il semble certain que, n'eût été la défection du roi de France, la Ville sainte fût retombée entre les mains des chrétiens, et le sort du monde en eût été changé. On peut, au moins en partie, attribuer l'hésitation du roi d'Angleterre, au fait qu'il s'est senti seul. Pour agir, il lui fallait être sûr de la victoire. Pour agir, mais non pour combattre, puisque dans toutes les rencontres ses forces étaient inférieures à celles de Saladin – largement inférieures même, lors de la dernière bataille, celle qui sauva Jaffa, laquelle à peine reconquise, allait être perdue. En cette circonstance d'ailleurs, sa tactique avait tenu du génie, non seulement en raison du sang-froid dont elle témoigna, mais aussi parce qu'elle présentait une parade parfaite aux escadrons turcs dont il connaissait à fond les méthodes. Mais – et Richard en était conscient – la prise de Jérusalem représentait un exploit si exceptionnel qu'il fallait être sûr du succès, et d'un succès durable; ce qui impliquait des forces d'occupation nombreuses, dont il se trouva privé par suite de la défection des Français.

La reconquête d'Acre et de Jaffa était inestimable; si le royaume franc de Terre sainte a pu survivre à lui-même pendant un siècle exactement – de 1191 à 1291 – , c'est bien grâce aux exploits qui l'ont permise… On voit s'esquisser une Méditerranée chrétienne, permettant les voyages et les échanges, prolongeant les capacités de résistance des populations menacées par l'avance turque et retardant ainsi les grandes destructions"… Que l'on songe à la grande basilique Sainte-Sophie de Cosntantinople, "à ces tonnes de smaltes d'or et d'émaux, à ce morceaux de 'tesselles', martelés avec opiniâtreté pour être déversés Dieu sait où! Deux siècles et demi de survie pour une telle merveille, c'est déjà beaucoup dans l'histoire de l'humanité… La geste de Richard Cœur de Lion aura permis cette survie et beaucoup d'autres. En fait ni lui ni les croisés qui marchaient à sa suite ne sont les vrais responsables des troubles qui durant le XIIIe s., allaient affaiblir et parfois même ensanglanter le précaire royaume franc. Les fauteurs de désordres ont été les négociants dont les rivalités mercantiles ont allumé des discordes, voire des guerres, en cette même cité de Saint-Jean d'Acre si durement conquise et où les chevaliers de l'Hôpital élevèrent un splendide château qui n'aura été dégagé qu'en notre temps. "Guerre, commerce et piraterie / Font une trinité indivisible" disait Goethe. Et c'est cette néfaste trinité là, qui devait épuiser les restes du royaume, proie facile pour les Mamelouks à la fin du XIIIe s. L'action de Richard, reprise et consolidée par Saint-Louis aura valu ce répit aux arabes chrétiens, aux Libanais, aux Arméniens, aux Grecs eux-mêmes, en dépit de la prise de Constantinople par les latins en 1204." (Régine Pernoud, Richard Cœur de Lion, Fayard, Mesnil-sur-l'Estrée 1988, p. 193-195).

1192-1291 "On pourrait croire que l'existence de la Syrie franque, minuscule royaume enchâssé dans l'immense territoire musulman qui va de l'Iran au Maroc, des bords de la Caspienne à ceux de l'Atlantique, s'est déroulée dans des combats incessants; pourtant Jean Richard a fait remarquer qu'en près d'un siècle (1192-1291) le royaume de Syrie compta quatre-vingt ans de paix" (Le royaume latin de Jérusalem, p. 161, cité in Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 246).

9 octobre 1192 Richard rembarque à Chypre et rentre en Europe.

28 février 1193 Mort de Saladin à Damas.

QUATRIÈME CROISADE (1202-1204)

Geoffroi de Villehardouin, (v. 1150-v. 1213), chroniqueur français, fut l'historien et l'un des principaux chefs de la quatrième croisade. Cette croisade fut détournée de son but (la délivrance de Jérusalem), et aboutit en 1204 à la prise de Constantinople.

La Conquête de Constantinople, chronique en prose et en français (contre le latin) , sans doute rédigée vers 1207, analyse les responsabilités des protagonistes de la croisade.

L'œuvre apparaît comme la simple justification d'un des chefs de la croisade, qui étaient d'avoir failli à la mission et d'avoir ruiné l'empire chrétien ; les propos de Villehardouin seraient de la sorte empreints de partialité.

Si l'on peut y relever des omission, l'ouvrage, par sa clarté et sa précision, relate néanmoins des faits importants au regard de l'histoire.

En 1198, Innocent III lance un appel à la croisade pour la délivrance de Jérusalem. Il invite les princes d'Occident à s'unir.

Aucun grand souverain n'y répond mais cet appel rencontre un vif succès auprès des chevaliers et des gens du peuple.

Venise s'est engagé à fournir les navires nécessaires.

"Cette 4ème croisade engageait surtout les Latins dans une querelle dynastique byzantine..." (Jacques Heers, Les Croisades, les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 83).

En effet, Alexis Ange, fils d'Isaac II, l'empereur détrôné de Constantinople, pria les croisés d'intervenir afin des restaurer son père, moyennant la somme de 200 000 marcs d'argent et la promesse d'une armée de 10 000 hommes pour les aider à prendre Jérusalem...

Les croisés prennent Constantinople et fondent l'Empire latin d'Orient qui existera jusqu'en 1261.

Le 17 juillet 1203, les Croisés prennent Constantinople une première fois : Isaac II est rétabli sur le trône par les Vénitiens et règne avec son fils Alexis IV (1203-1204+) mais celui-ci est assassiné par Alexis V (1204).

Isaac II rétabli sur le trône ne put tenir les engagements pris par son fils.

Les deux hommes furent renversés par Alexis Doukas Murzuphle (Alexis V) qui mit la cité en état de défense et évidemment refusa de verser aux croisés les sommes promises...

Une nouvelle fois les croisés vont prendre la cité :

Le 12 avril 1204, c'est la 'fameuse' prise et le saccage de Constantinople.

Cette fois les croisés pillent la cité et massacrent la population. Alexis V est exécuté pour régicide par les Latins.

"Ils ne tardèrent pas à se faire excommunier par le pape..." (Régine Pernoud, Les saints au Moyen Age, la sainteté d'hier est-elle pour aujourd'hui ?, Plon, Mesnil-sur-l'Estrée 1984, p. 242).

Mais cette prise de Constantinople par les croisés est en quelque sorte une revanche pour les Vénitiens: en 1182, la population constantinopolitaine s'était soulevée et avait massacré tous les Latins... Un fait qu'on oublie de préciser aujourd'hui...

En 1204, l’Empire byzantin se transforme en "Empire latin de Constantinople".

De la 4e à la 5e croisade

Avril 1205 Mort d'Amaury II.

La couronne de Jérusalem revient à la fille qu'Isabelle avait eue de Conrad de Montferrat : Marie, âgée de 14 ans, la régence est confiée à son oncle Jean d'Ibelin, seigneur de Beyrouth.

Le 14 septembre 1210 Jean de Brienne épouse Marie de Montferrat; le 3 octobre, les époux sont sacrés roi et reine de Jérusalem dans la cathédrale de Tyr.

En 1212, c'est la Croisade des enfants.

CINQUIÈME CROISADE (1217-1221)

Conduite par Jean de Brienne, roi de Jérusalem.

1215 Innocent III annonce la croisade durant le 4e concile de Latran.

Automne 1217 Arrivés à Saint-Jean d'Acre, les Croisés sont en désaccords avec le souverain du royaume de Jérusalem, Jean de Brienne. Celui-ci préconise la conquête de l'Égypte afin d'obtenir, par négociation, la restitution de Jérusalem et des territoires de l'ancien royaume. Les Croisés décident d'harceler les musulmans de Syrie-Palestine mais n'aboutissent à rien, ils se rallient à la stratégie du roi et se mettent sous son commandement.

Chronologie:

Décembre 1217 Les Francs abandonnent le siège de la forteresse du mont Thabor.

29 mai 1218 L'armée de jean de Brienne débarque à Damiette.

Mars 1219 Les musulmans démantèlent les fortifications de Jérusalem.

5 novembre 1219 Prise de Damiette par les Francs; fuite du sultan al-Kâmil.

30 août 1221 Défaite des chrétiens à Mansourah; évacuation de Damiette.

SIXIÈME CROISADE (1228-1229)

Chronologie:

Novembre 1225 Frédéric II de Hohenstaufen (1212-1250 dit "l’Antéchrist" de son vivant, empereur et Roi de Sicile, épouse Isabelle de Jérusalem. Son beau-père, Jean de Brienne, doit lui céder la couronne.

28 septembre 1227 Grégoire IX excommunie Frédéric qui tarde à partir en croisade.

11 février 1229 Croisade de Frédéric: Frédéric récupère Jérusalem, Nazareth et Bethléem.

[Mais en 1239 les Musulmans reprendront Jérusalem. Elle nous sera rétrocédée en 1241 à la Paix dite d'Ascalon. Mais en 1244, Jérusalem sera définitivement perdue, reprise par les Kharezmiens].

Sous l'empereur latin Baudouin II (de Courtenay), de nombreuses reliques chrétiennes de Constantinople furent vendues au roi de France Louis IX. Parmi ces objets se trouvait la sainte Couronne d'épines (Chaque vendredi de carême la Sainte Couronne est exposée à Notre Dame de Paris).

En août 1238, le roi Saint Louis (Louis IX) accueillit cette relique solennellement à Paris et en 1241 – le premier morceau de la Sainte Croix. Un an après furent apportées à Paris une pierre du Saint-Sépulcre, des morceaux de la sainte Lance et de la sainte Eponge. Afin de conserver ces objets sacrés, la Sainte-Chapelle fut construite au centre de Paris, dans l'île de Cité. Ce sanctuaire existe toujours. En 1804, après la fermeture de la Sainte-Chapelle, la sainte Couronne d'épines et les morceaux de la Sainte Croix furent transférés, à la demande instante de l'archevêque de Paris, à la cathédrale Notre-Dame où ils sont toujours conservées. Tous les vendredis du Carême, habituellement dans l'après-midi, la sainte Couronne d'épines est exposée à la vénération, et le Vendredi Saint, on expose aussi les morceaux de la Sainte Croix. Tous les autres jours, l'accès aux reliques est fermé.

Sources : [14]

[15]

De la sixième à la septième croisade

1238 Mort du sultan al-Kâmil.

Juillet 1239 Expiration de la trêve conclue entre Frédéric et al-Kâmil.

Novembre 1239 Défaite des croisés à Gaza; reconquête de Jérusalem par les Musulmans.

Octobre 1240 Arrivée à Acre de la croisade anglaise menée par Richard de Cornouailles.

23 avril 1241 Paix d'Ascalon : rétrocession aux Francs de la Galilée, Jérusalem et Bethléem.

23 août 1244 Prise de Jérusalem par les Kharezmiens et perte définitive de la cité sainte.

17 octobre 1244 Désastre de La Forbie : les Kharezmiens anéantissent l'armée de campagne franque composée essentiellement de Templiers, Hospitaliers et Teutoniques.

SEPTIÈME CROISADE (1248-1254)

Louis IX, Saint Louis de France.jpg

C'est la "croisade de Louis IX de France ".

1226 Mort de Louis VIII. Louis, aîné des cinq fils de Louis VIII et de Blanche de Castille, qui n'a que douze ans à la mort de son père, règnera sous la régence de sa mère de 1226 à 1236. Cette dernière, très pieuse, lui enseignera comment devenir un bon chevalier chrétien, capable de discuter de théologie et de conduire une armée, d'imposer sa volonté aux barons après avoir lavé les pieds des pauvres.

1244 Saint Louis fait vœu de croisade.

1245 Concile de Lyon: proclamation de la croisade.

1248-1254 Septième Croisade, Blanche de Castille reprend le gouvernement du royaume. Louis IX ayant fait le voeu de partir, désirant libérer Jérusalem, choisit la voie maritime.

25 août 1248 Les Français s'embarquent à Aigues-Mortes; ils arrivent à Chypre le 17 septembre et y passent l'hiver.

5 juin 1249 Débarquement des Francs à Damiette : prise de la ville.

12 février 1250 Difficile victoire de Mansourah : l'avant-garde de l'armée dirigée par Robert d'Artois est anéantie, mais la victoire revient quand même aux Francs.

Récit de la bataille de Mansourah (Régine Pernoud)

Récit de la Bataille de Mansourah par Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 302-305: "Le téméraire Robert d'Artois (le frère du roi), à la recherche de l'exploit isolé, de l'action d'éclat et par goût du panache, incarne le mauvais génie de l'expédition. C'est lui d'abord qui décide le roi, contre le conseil des barons, à porter l'offensive sur Babylone (Le Caire), au lieu d'aller d'abord assiéger Alexandrie, où l'armée eût été plus facilement ravitaillée, grâce au port...

"Or, sitôt que le comte d'Artois eut passé le fleuve, lui et tous ses gens se lancèrent sur les Turcs qui s'enfuyaient devant teux. Les templiers lui mandèrent qu'il leur faisait grand affront, quand, devant aller après eux, il allait devant; et ils le prièrent de les laisser passer au premier rang comme il avait été réglé par le roi.

"Mais Robert d'Artois tenait à attirer sur sa personne les honneurs de la journée. Il poussa son cheval, et les templiers piqués au vif, s'élancèrent après lui, "piquant des éperons qui plus, plus, et qui mieux, mieux".

"Ainsi tout l'ordre de bataille se trouvait compromis, l'avant-garde lancée dans une mêlée follement imprudente dans la cité de Mansourah, tandis que le gros de la troupe était encore au-delà du fleuve. C'était vouer l'entreprise entière au pire désastre. Un instant l'attaque de Robert d'Artois sembla réussir.

"Dans le camp égyptien, où l'on ignorait tout de la maoeuvre de l'armée royale, ce fut la panique et l'émir Fakhr-al-Din, surpris dans son bain, n'eut que le temps de sauter à cheval et fut tué d'un coup de lance.

"Eût-il su s'arrêter en cet instant, Robert d'Artois avait effectivement les honneurs de la bataille.

"À ce moment précis lui arrivèrent dix chevaliers envoyés par son frère pour lui donner ordre de s'arrêter.

"Sans vouloir rien entendre, refusant d'obéir, il reprit sa charge et s'élança follement dans les rues de Mansourah.

"Mais à la tête de la cavalerie mamelouke, arrivait le fameux Baïbars dont le nom n'allait pas tarder à devenir célèbre dans les annales aussi bien franques qu'orientales...

"La poignée de chevaliers français fut balayée aussi bien que les Templiers qui les suivaient, et chacune des ruelles étroites de la ville fut bientôt pour ces malheureux autant d'embuscades dans lesquelles ils furent massacrés comme des bêtes prises au piège. Bientôt les Mamelouks victorieux passaient eux-mêmes à l'attaque, et le gros de la troupe royale subissait leur assaut dans les conditions les plus défavorables, avant qu'aient pu se former les corps de bataille, et tandis que l'arrière-garde, confiée au duc de Bourgogne, était encore au-delà du fleuve.

"Ainsi un accès de démesure avait-il anéanti l'effet de cette traversée à laquelle l'armée égyptienne était loin de s'attendre et mis la croisade au bord de la défaite.

"On peut dire que nous étions tous perdus en cette journée, si le roi n'avait payé de sa personne", écrit Joinville.

"Seule, en effet, la valeur personnelle du roi devait sauver la situation.

"C'est en cet instant que le chroniqueur nous trace de lui l'inoubliable portrait Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 303):

Louis IX, Saint Louis.jpg

"Et vint le roi avec tout son corps de bataille à grands cris et à grand bruit de trompettes et de timbales; et il s'arrêta sur un chemin en chaussée.

"Jamais je ne vis si beau chevalier car il paraissait au-dessus de tous ses gens, les dépassant à partir des épaules, un heaume doré sur la tête, une épée d'Allemagne en main.

"Valeur de corps et bonté d'âme", l'idéal chevaleresque est parfaitement personnifié ici en la personne du roi.

"C'est effectivement, en cette journée, son courage personnel autant que ses prouesses qui sauvent la situation.

"Tout est à retenir dans cette page si admirablement retracée par le chroniqueur: tout, et aussi la belle humeur dont lui et ses compagnons font preuve en des circosntances désespérées.

"Joinville nous raconte qu'à cet instant, critique entre tous, il s'avise qu'un ponceau (un petit pont), jeté sur un ruisseau, est resté sans défenseur; il propose au comte de Soissons de s'employer à le garder, car, "si nous le laissons, les Turcs s'avanceront sur le roi par-deça, et si nos gens sont assaillis par deux côtés, ils pourront bien succomber". Tous deux donc défendent le ponceau, tenant héroïquement, assaillis tantôt par des jets de feu grégeois, tantôt par les grêles de flèches sarrasines ("Je ne fus blessé de leurs traits qu'en cinq endroits", raconte calmement le sénéchal)…

"Pour en finir, la victoire reste à l'armée royale, victoire durement payée, mais qui leur permet de tenir dans Mansourah.

"Décimée par une dure victoire, l'armée allait être ensuite, sous le ciel implacable, en proie à l'épidémie. Saint-Louis lui-même fut atteint du typhus... Bloquée par une flotille qui interceptait tout convoi de ravitaillement entre Damiette et le camp chrétien, l'armée dut enfin capituler" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 305).

Le 5 avril 1250, les croisés entament une retraite sur Damiette.

L'année 1250 marque aussi l'avènement des sultans mamelouks en Egypte.

Le 7 avril de la même année 1250, Louis IX est fait prisonnier par les Égyptiens.

"Les conseillers du sultan éprouvèrent le roi pour savoir si le roi leur voudrait promettre de livrer quelques-uns des châteaux du temple ou de l'Hôpital ou des châteaux des rois du pays...

"Et ils le menacèrent, lui disant que puisqu'il ne le voulait pas faire, ils le feraient mettre à la torture.

"A ces menaces le roi leur répondit qu'il était leur prisonnier, et qu'ils pouvaient faire de lui à leur volonté.

"Quand ils virent qu'ils ne pouvaient vaincre le bon roi par des menaces, ils revinrent à lui, et lui demandèrent combien il voudrait donner d'argent au sultan, et avec cela s'il leur rendrait Damiette.

"Le roi alors répondit que si le sultan voulait prendre de lui une somme raisonnable de deniers, il demanderait à la reine qu'elle les payât pour leur délivrance.

"Et ils dirent: "Pourquoi ne voulez-vous pas vous y engager ?"

"Le roi leur répondit qu'il ne savait si la reine (Marguerite de Provence) le voudrait faire, parce qu'elle était la maîtresse..." (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 297).

Le 6 mai 1250, les Francs restitue Damiette aux musulmans; Saint-Louis est libéré moyennant une lourde rançon.

Perte définitive de Jérusalem par les latins. De 1250-1254, Saint-Louis conclut une alliance avec les Mamelouks qui libèrent les derniers prisonniers et, en échange d'une alliance contre les Ayyubides de Syrie, promettent la restitution de Jérusalem, Bethléem et presque tout le territoire de l'ancien royaume en deçà du Jourdain. Cependant, comme rien de décisif n'a été obtenu, les Mamelouks font la paix avec les Syriens à l'instigation du calife, en 1253. Saint Louis renforce le dispositif défensif de Terre sainte, restaure les fortifications des places côtières qui restaient aux Francs (Acre, Césarée, Jaffa, Sidon), rétablit l'entente au sein de la principauté d'Antioche, divisée par les querelles familiales, et enfin réconcilie cette dernière avec les Arméniens.

Il négocie des trêves avec les princes musulmans avant de repartir pour la France (1254).

Louis IX occupe le reste de son séjour en Terre Sainte (1250-1254) à

Notre-Dame du Puy

Le 24 avril 1254, Saint-Louis rentre en France. Il "porte au Puy la statue miraculeuse de Notre Dame que le Sultan lui a donnée et que la tradition dit avoir été sculptée par le prophète de l'Ancien Testament Jérémie, lorsque poursuivi par la haine des siens, il se serait retiré en Egypte annonçant la destruction des idoles par un Dieu qui naîtrait d'une Vierge... Le 3 mai, la statue est portée processionnellement pour remercier Marie du retour du Roi de la Terre Sainte (Marquis de la Franquerie, La Vierge Marie dans l'histoire de France, Éditions Résiac, Montsûrs 1994, p. 76).

"Notre-Dame du Puy était pour le peuple croyant au Moyen Age un peu ce qu'est pour celui d'aujourd'hui Notre-Dame de Lourdes. Les pèlerinages s'y succédaient, attirant au coeur de la France, dans ce cadre extraordinaire de roches volcaniques, des files interminables où se mêlaient les gens de tous états, serfs, moines, seigneurs ou prélats, pieds nus et cierges en main. C'est là, dans la ferveur de cette foule qu'accueillait une cathédrale alors neuve, prolongée par son grand porche, son cloître et ses annexes où les pèlerins trouvaient un abri, qu'avait pour la première fois résonné l'antienne du Salve Regina, longtemps appelée l'hymne du Puy" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p 29).

L'infériorité numérique: constant problème des Croisés (George Bordonove)

"... le problème constant des rois de jérusalem tenait à l'infériorité numérique de leur armée. Il n'est pas exagéré de dire que, face à la marée turque ou arabe, renouvelée sans cesse et quasi inépuisable, les Francs n'étaient qu'une poignée... Leur idéal, leur pugnacité, la qualité de leur armement, les avantages de leur tactique ne compensaient pas toujours les pertes sévères qu'il leur arrivait de subir... La population du royaume (y compris la principauté d'Antioche, les comtés d' Édesse et de tripoli) est généralement, et très approximativement, évaluée à un million d'âmes. Les Francs représentaient à peine cent mille personnes. Ces derniers étaient d'anciens croisés venus d'occident qui étaient restés en Terre sainte et s'y étaient mariés (parfois avec des musulmanes converties à la foi catholique)... (Georges Bordonove in Les Croisades, les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 130).

"Une prospérité sans précédent"

"Nous avons été des Occidentaux, écrit Foucher de Chartres, nous sommes devenus des orientaux; celui qui était romain ou franc est devenu galiléen ou habitant de Palestine; celui qui habitait Reims ou Chartres se voit citoyen de Tyr ou d'Antioche. Nous avons déjà oublié les lieux de notre naissance; déjà ils sont inconnus à plusieurs de nous, ou du moins ils n'en entendent plus parler. Ceux qui étaient pauvres dans leur pays, ici Dieu les fait riches".

"Les récits des chroniqueurs musulmans (Usâma, Ibn-Jobaïr) confirment les assertions de Foucher de Chartres. Ces chroniqueurs ne peuvent s'empêcher de souligner les bienfaits de la cohabitation entre les musulmans et les chrétiens, l'esprit de justice des seigneurs francs et de leur roi, la prospérité du royaume de Jérusalem... tout montre qu'en dépit de l'état de guerre presque permanent, le royaume de Jérusalem connaissait une prospérité sans précédent. Elle était imputable au rétablissement des échanges commerciaux entre l'Orient et l'Occident" (Georges Bordonove in Les Croisades, les dossiers Historia, Saint-Amand 1999, p. 130-131).

Les Croisés mettaient en valeur les terres d'Orient (Jacques Heers)

"Il est certain, dit Jacques Heers, bien que cela soit généralement occulté ou dit seulement par allusion [...], que cette croisade et les suivantes ne furent pas seulement le fait de chevaliers, de seigneurs fonciers; elles ont également engendré d'importants déplacements de paysans et d'artisans de tous les métiers qui, en s'installant si loin de chez eux, ont créé en Orient de nouveaux villages et mis en culture des terres qui, jusque-là, servaient de parcours aux troupeaux des nomades...." (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p. 14)

Les indigènes n'étaient pas 'pressurés' par les Francs (Jean Richard)

Ils gardent leurs coutumes et continuent de s'administrer eux-mêmes (Jean Richard)

"Comme l'écrit l'historien des croisades Jean Richard, "ce serait une erreur de considérer les indigènes comme une masse de tenanciers et d'artisans pressurés par la race franque dominante... Les Musulmans bénéficient comme les autres de ce trait propre à la mentalité du temps qui fait que chaque individu est jugé selon le droit particulier du groupe social auquel il appartient, ce qui ne favorise pas l'unification: ils gardent leurs coutumes et continuent à s'adminsitrer eux-mêmes... (Jean Richard cité dans Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 167). On est donc loin du cliché du fanatique croisé barbare, exploiteur et oppresseur des musulmans...

Des musulmans, maîtres de leurs habitations et de leur administration (Ibn Djobaïr)

Le témoignage le plus frappant à ce sujet est celui souvent cité, du voyageur arabe Ibn Djobaïr, résolument hostile aux Francs et qui écrit néanmoins, à la date de 1184, racontant le voyage qu'il fit alors de Damas à Acre: "Nous avons quitté Tibnin (Toron) par une route longée cosntamment de fermes habitées par des Musulmans qui vivent dans un grand bien-être sous les Francs – puisse Allah nous préserver de semblalbe tentation! Les conditions qui leur sont faites sont l'abandon de la moitié de la récolte au moment de la moisson et le paiement d'une capitation d'un dinar et sept qîrâts, plus un léger impôt sur les arbres fruitiers. Les Musulmans sont maîtres de leurs habitations et s'administrent comme ils l'entendent... Telle est la constitution des fermes et bourgades qu'ils habitent en territoire franc... (Ibn Djobaïr cité dans Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 168)

Justice des Francs et tentations des Musulmans de s'installer dans leurs seigneuries (Ibn Djobaïr)

"...Les cœurs de nombreux Musulmans sont remplis de la tentation de s'installer ici [...], quand ils voient la condition de leurs frères dans les districts gouvernés par les Musulmans, ajoute-t-il, c'est que, dans les pays gouvernés par leurs coreligionnaires, ils ont toujours à se plaindre des injustices de leurs chefs, tandis qu'ils n'ont qu'à se louer de la conduite des Francs [...], en la justice de qui ils peuvent toujours se fier..." (Ibn Djobaïr cité dans Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 168).

Cet hommage rendu par un voyageur Arabe à la justice des Francs en 1184 [l'admirable roi lépreux Baudouin IV (1174-1185) doit y être pour beaucoup...], est précieux à rappeler dans le contexte actuel où les Croisés sont présentés comme des seigneurs injustes, cupides et oppressifs... Et le texte indique bien qu'il n'y a eu aucune spoliation de la population indigène au profit des vainqueurs.

Pas de spoliation de la part des Francs (Ibn Djobaïr)

Le texte (d'Ibn Djobaïr) indique qu'il n'y a eu aucune spoliation de la population indigène au profit des vainqueurs... On peut comparer leur sort à celui de tous les métayers, et la taxe personnelle qu'ils versent à tous les seigneurs (1 dinar et 7 qîrâts, correspondant à un besant équivalent de 12 francs-or) est loin d'être excessive.

Le même voyageur écrit plus loin: "Nous nous sommes arrêtés dans un bourg de la banlieue d'Acre. Le maire qui était chargé de la surveillance était musulman; il avait été nommé par les Francs et préposé à l'administration des cultivateurs habitant l'endroit". Ainsi on leur faisait confiance même pour l'administration. Et l'on a pu citer tel cadi arabe, un nommé Mansour Ibn Nabil, à qui le prince d'Antioche, Bernard III, avait confié l'administration de toutes les affaires musulmanes dans la région de Lattakieh" (Régine Pernoud Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 168-169)

Jacques Heers écrit lui aussi que "contrairement à une idée encore trop souvent admise, ces commerces lointains (en Orient) n'étaient pas, pour les hommes d'affaires des villes portuaires d'Italie, une activité fondamentale dont aurait dépendu leur prospérité et celle de leur ville. Nous en avons beaucoup exagéré l'importance et d'autres négoces comptaient bien plus: ceux des produits alimentaires (blés, vins, huiles) et ceux de la laine. De toute façon, il ne semblait pas nécessaire de conquérir la Terre sainte pour s'assurer un meilleur ravitaillement en produits orientaux. Jérusalem et les autres villes de Palestine étaient alors peu visitées par les grands marchands, musulmans ou chrétiens; leur production en objets de prix restait relativement pauvre, et les caravanes qui amenaient les épices de l'Asie lointaine passaient par d'autres routes, soit vers l'Egypte, soit par Damas et Cosntantinople. Au moment où le pape et les évêques prêchaient la croisade, les hommes d'affaires italiens, fréquentaient déjà assidûment depuis quelques décennies, ces marchés du Caire, d'Alexandrie et de Byzance; ils en connaissaient les routes et les pratiques; ils y avaient obtenu des garanties et même, à Constantinople, des comptoirs situés dans la ville. Attribuer une influence décisive aux marchands "capitalistes" italiens, à leurs ambitions effrénées et à leur soif de profits, c'est privililégier une seule optique et, en outre, méconnaître la géographie des routes et des négoces de cette époque... En tout état de cause, ...ces grands marchands, ...ni dans ces années mille, ni en d'autres occasions aussi riches de perspectives nouvelles (lors des grandes découvertes atlantiques, quatre cents ans plus tard, par exemple), ne furent des aventuriers. Risquer des investissements et des énergies vers des horizons non encore explorés, aux ressources incertaines, ne pouvait les intéresser. Ce qui leur convenait, c'était poursuivre leurs affaires sur des routes et des marchés parfaitement connus, inventoriés, qui avaient fait leurs preuves. La croisade était forcément une aventure; ce n'était pas la leur" (Jacques Heers, La Première Croisade, Libérer Jérusalem 1095-1107, Collection Tempus, La Flèche (Sarthe) 2002, p. 14-15).

L'Apparition d'une tolérance dans la pratique du culte musulman de la part des Croisés

"Enfin, ce n'est pas une mince surprise que de le dire, toujours dans la même relation, émanant, nous l'avons dit, d'un écrivain particulièrement hostile aux croisés, la mention de deux mosquées à Acre, converties en églises, mais où les Musulmans ont le droit de continuer à se réunir et d'y prier tournés vers La mecque selon leurs habitudes anciennes... Ce n'est pas une exception puisque le même fait est rapporté par un autre écrivain arabe, Ousamah, qui atteste que, se trouvant à Jérusalem, il a pu faire ses prières dans une mosquée transformée en chapelle, mais où ses coreligionnaires avaient néanmoins l'autorisation de venir prier selon leur culte (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 169).

L'accusation d'idolâtrie fut portée contre les Templiers par Clément V puis Jean XXII...].

L'établissement de relations amicales (Régine Pernoud)

Enfin, les exemples abondent, cités par les historiens occidentaux comme Foucher de Chartres et par des Musulmans comme Ibn-al-Qalanisi, de relations amicales qui sont établies un peu partout en Palestine entre les populations, notamment les populations rurales et les vainqueurs... [donc là aussi, on est loin du cliché des croisés fanatiques, oppresseurs et exploiteurs...]

La note juste, en ce domaine, semble avoir été fournie par l'historien Claude Cahen, lorsqu'il écrit: "L'établissement de la domination franque n'a pas dû se traduire dans les peuples indigènes par un grand bouleversement. Une classe supérieure nouvelle se substitue à l'ancienne, pour se superposer à la société rurale antérieure: ignorante des conditions du sol, elle s'en remet naturellement à cette société du soin d'en continuer l'exploitation au profit des nouveaux maîtres, mais selon leurs propres traditions" (Claude Cahen cité dans Régine Pernoud Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 169).

Des Musulmans, fiscalement mieux traités que les Chrétiens (Régine Pernoud)

Chose curieuse, on a pu relever que, du point de vue fiscal, les Musulmans se trouvaient mieux traités que les populations chrétiennes, car celles-ci étaient assujeties au paiement de la dîme envers les églises, à laquelle les Musulmans n'étaient pas astreints... Les Arméniens disposés à venir s'installer à Jérusalem se seraient plaints de cette inégalité des conditions. Tout cela indique un régime beaucoup plus tolérant qu'on n'a coutume de l'imaginer...

Il ne sera pas rare de voir des indigènes dans l'entourage immédiat des barons. Le roi baudouin Ier eut ainsi pour chambrier un Sarrasin qui, nous raconte le chroniqueur, était son familier, et en qui le roi se fiait plus qu'à tous les autres. Il avait été sarrasin, mais il avait autrefois demandé le baptême, par grande volonté de bien faire, semble-t-il, si bien que le roi en eut pitié; il le fit baptiser, le tint sur les fonts et lui donna son nom; puis il le reçut en sa mesnie (maisonnée)... Mal lui en prit d'ailleurs, car beaucoup plus tard, cet homme tenta de l'empoisonner... On voit même le chevalier Renaud de Sidon se faire accompagner d'un musulman – qui, lui, n'est pas baptisé – pour lui servir d'"écrivain". D'ailleurs le personnage de l'interprète, du "drogman", était trop indispensable aux seigneurs francs dans l'administration de leur nouveau domaine pour qu'ils hésitent à en recruter; mais, dans bien des cas, on s'aperçoit qu'ils leur accordent volontiers leur confiance, et cela montrer qu'une familiarité inattendue a pu naître entre Francs et Sarrasins" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 169-170)

De la septième à la huitième croisade

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Février 1258 Les mongols descendants de Gengis Khan prennent et mettent à sac Bagdad : fin du khalifat abbasside.

Septembre 1260 Prise de pouvoir du sultan mamelouk Baîbars; Victoire des Mamelouks sur les Mongols à Aîn Jalûd; Les Mongols rejetés de Syrie par les Mamelouks; les Francs ont autorisé les musulmans à traverser leurs États pour se porter au-devant des envahisseurs tartares.

27 février 1265 Prise de Césarée par les Mamelouks.

1268 Les Francs perdent Jaffa, Beaufort, Antioche et Baghras.

1269 Croisade aragonaise menée par les bâtards du roi d'Aragon, Fernando Sanchez et Pedro Fernandez.

HUITIÈME CROISADE (1270)

Mars 1270, Saint Louis prend la croix voulant tenter de convertir le sultan et évangéliser les musulmans, mais la peste sévit sur toute l’armée...

Le 2 juillet 1270 Les troupes françaises quittent Aigues-Mortes.

Le 18 juillet 1270, Saint-Louis Débarque à Tunis; la peste frappe les Croisés.

La mort de Saint Louis

Saint Louis eut une fin de missel et de vitrail. Les nouvelles d’Orient étaient mauvaises, le royaume chrétien de Jérusalem s’en allait par morceaux : il voulut empêcher que l’œuvre de deux siècles fût anéantie.

Mais l’enthousiasme des croisades était tombé.

L’ardeur de la renaissance religieuse aussi.

Avec Saint Louis les croisades allaient finir : à peine arrivé à l’endroit où avait été Carthage (Tunis), le saint roi comme l’appelait déjà la renommée, mourut de la peste à l'âge de 55 ans, samedi 25 août 1270, "à 3 heure de l' après midi comme Jésus Christ" note son chroniqueur Jean de Joinville, en répétant le nom de Jérusalem, que personne n’entreprendrait plus de délivrer après lui.

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Son amour du Seigneur inspira à Saint Louis de faire élever plusieurs chapelles, entre autres, la Sainte-Chapelle [16], souvent considérée comme un chef d’œuvre de l’art gothique, pour recevoir, abriter et honorer des reliques de la Croix et de la Passion, ramenées de la Croisade [17].

Protecteur des opprimés, redresseur de torts, "le chêne de la sagesse" reçut de Dieu le don du discernement, l’art de gouverner, en plus d’un cœur intelligent et sage. Cette intelligence du cœur lui permit, sans lui faire abdiquer son devoir de juge, d’envelopper sa fermeté de miséricorde. La force d'âme du roi mourant, dans un camp ravagé par la peste, fit plus pour sa renommée que n'eût fait une éphémère victoire. Il fut canonisé en 1297 par le pape Boniface VIII (alors en conflit avec son neveu Philippe IV le Bel qu’il excommuniera en 1303)... Sa fête est le 25 août.

"Pour couronner les hommages rendus à la Mère de Dieu chaque samedi, il [Saint-Louis] avait désiré mourir ce jour-là, et cette grâce lui fut accordée par Marie qui, le samedi 25 août, le reçut et le couronna au paradis..." (Marquis de la Franquerie, La Vierge Marie dans l'histoire de France, Éditions Résiac, Montsûrs 1994, p. 78).

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"Songez à saint Louis, qui se faisait représenter sous une voûte bleue constellée d'étoiles (les fleurs de lys), symbole du ciel, et qui refusait les terres que lui donnait l'Empereur germanique pour le remercier de lui avoir été favorable dans un arbitrage, parce qu'il estimait que ce terres n'étaient pas "françaises" – théorisant même la "puissance bornée", c'est-à-dire les frontières...

"L'aspiration du Roi saint (comme d'ailleurs le Roi David, le modèle biblique du "bon roi") n'était pas la conquête, la dimension géographique, mais le respect des héritages, le perfectionnement intérieur, la fidélité à son modèle, à son Être, et non à son avoir" (Paul-Marie Coûteaux).

Enracinement de l'idée "c'est une chance d'être français" (Pierre Chaunu)

Louis IX - Saint Louis rendant la justice.jpg

"L'idée que c'est une chance d'être français s'enracine entre le XIIe et le début du XIVe s. Elle est exprimée par l'image mythique de saint Louis sous son chêne qui fait régner la justice.

"À qui se pourront désormais les pauvres gens clamer / Quand le bon roi est mort qui tant les sut aimer ?", tels sont les mots qui accompagnent l'annonce de sa mort à Tunis en 1270. Ils résument l'idée de paix et de justice que doivent incarner le roi de France et ses conseillers, quand ils sont fidèles..." (Pierre Chaunu, Éric Mension-Rigau, Baptême de Clovis, baptême de la France, De la religion d'État à la laïcité d'État, Éditions Balland, Paris 1996, p. 126)

À l’intérieur du royaume, Louis IX , très soucieux de la justice, organise une section judiciaire de la cour du roi, interdit les guerres privées dans ses domaines (ce qui favorise la paix intérieure) et supprime le duel judiciaire. Il fonde plusieurs hôpitaux, notamment l'Hôtel-Dieu pour les pauvres et les Quinze-Vingts pour les chevaliers victimes de mauvais traitements durant les croisades.

En Europe, à la mort de saint Louis, l’Etat français dont les traits principaux sont fixés, a pris figure au dehors: il est sorti victorieux de sa lutte contre les Plantagenêts [par une sage politique de paix familiale qu'un peu peu plus tard, le brutal Philippe IV le Bel bouleversera, suscitant la Guerre de Cent Ans [18], la menace allemande a été conjurée et maintenant, l’Angleterre (provisions d’Oxford 1258, le roi doit partager le pouvoir avec un conseil de barons) et l’Allemagne sont en pleine révolution...

LA FIN DES ÉTATS LATINS D'ORIENT

Le 7 avril 1271, le mamelouk Baîbars s'empare du krak des Chevaliers.

Le sultan Baïbars avait fait ses premières armes contre Saint Louis à la bataille de Mansourah; personnalité violente que celle de ce Turc de Russie (il était originaire de Crimée) qui, comme René Grousset l'a fait remarquer, "avait dans ses veines un peu du sang qui donnera Ivan IV le Terrible et Pierre le Grand..."

"Une série d'assassinats l'avait amené à occuper le trône d'Égypte et désormais, sous l'assaut des Mamelouks menés par ce prodigieux soldat, les forteresses franques tombaient l'une après l'autre: Césarée, Arsouf, Saphed, Jaffa, Beaufort avaient été en trois ans (1265-1268) réduites par lui à capituler lorsqu'il entreprit ce siège d'Antioche qui allait faire tomber entre ses mains la plus belle palce forte de la Syrie du Nord, la ville imprenable qui avait coûté tant de sang et d'efforts aux premiers croisés.

"Un être pareil ne pouvait que concevoir de guerre que totale. Sa lettre au comte de Tripoli, Bohémond VI, rapportée par plusieurs chroniqueurs arabes, ne laisse aucun doute sur la manière dont il entendait les opérations: "Tu dois te souvenir de notre dernière expédition contre Tripoli… Comment les églises ont été blayées de dessus la surface de la terre, comment la roue a tourné sur l'emplacement des maisons, comment se sont élevs sur le rivage de la mer des monceaux de cadavres qui ressemblaient à des péninsules, comment les hommes ont été tués, les enfants réduits en esclavage, comment les gens libres sont devenus esclaves, comment les arbres ont été coupés de manière qu'il n'en restât que la quantité nécessaire pour le bois de nos machines… Comment ont été mis au pillages ces richesses et celles de tes sujets, y compris les femmes, les enfants, les bêtes de somme; comment ceux de nos soldats qui étaient sans famille se sont trouvés tout à coup avec femmes et enfants, comment le pauvre est devenu riche, le serviteur s'est fait servir et le piéton a trouvé sa monture"…

"Et d'énumérer les épisodes du récent siège d'Antioche: "Ah! Si tu avais vu tes chevaliers foulés aux pieds des chevaux, ta ville d'Antioche livrée à la violence du pillage et devenue la proie de chacun, tes trésors qu'on se distribuait par quintaux, les dames de la ville qu'on vendait une pièce d'or les qutre! Si tu avais vu les églises et les croix renversées, les feuilles des Evangiles sacrés dispersées, les sépulcres des patriarches foulés aux pieds! Si tu avais vu le Musulman ton ennemi marchant sur le tabernacle et l'autel, immolant le religieux, le diacre et le prêtre, le patriarche! Si tu avais vu tes palais livrés aux lammes, les morts dévorés par le feu de ce monde avant de l'être par celui de l'autre, tes châteaux et ses dépendances anéantis, l'église de Saint-Paul détruite de fond en comble!...

"Que face à pareil ennemi, les Francs de Syrie n'aient pas su faire taire leurs discordes et cesser leur fureur de tournois, on a quelque peine à le concevoir. Le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, multipliait les avertissements et s'entendait répondre par certains barons "qu'il cessât de leur faire un épouvantail avec ces bruits de guerre"; mais dans le même temps lui-même ne faisait rien pour mettre fin aux rivalités entre le Temple et l'Hôpital Saint-Jean.

Ce n'est qu'au tout dernier moment, face à la catastrophe, que toutes ces forces dispercées se réunissent enfin et contribuent pour la dernière fois à un exploit héroïque encore qu'inutile.

Le jeudi 5 avril 1291, le sultan Al-Ashraf, qui venait de monter ur le trôen d'Egypte, entreprenait le siège de Saint-Jean d'Acre (en représailles, à l'acte de sauvagerie commis par les croisés italiens fraîchement débarqués contre les malheureux marchands syriens qui fréquentaient le bazar de la ville).

Acre [19] était la dernière place demeurée aux mains des Francs depuis la prise de tripoli par le sultan Qalaoun (26 avril 1289). L'armée du siège comportait 60000 cavaliers et 160000 fantassins à pied et seulement 800 chevaliers; en tout la place renfermait environ 35000 habitants. Les péripéties du siège nous ont été racontées par un témoin oculaire, que l'on appelle le templier de tyr, dont le récit a été repris vers 1325 par Gérard de montréal:

Le sultan fit former ses tentes et ses pavillons fort près l'un de l'aute; ils tenaient du Toron jusque vers la Samarie, que toute la plaine fut couverte de tentes et la tente du Sultan qui s'appelle dehliz était sur un toron (monticule) plus haut, là où il y avait une belle tour et jardins et vignes du Temple… Huit jours, il demeura devant Acre sans rien faire… et au terme de ces huit jours ils dressèrent et assirent au point leurs engins, que les pierres qu'ils jetaient pesaient un quintar (mesure italienne, environ 150 livres). Le sultan disposait d'une puissante artillerie: quatre grandes pierrières dressées chacune contre les principales tours de la ville; ils commencèrent par l'investissement de celle que l'on appelait Tour maudite…

C'est ensuite l'entrée des Sarrasins dans la ville: dames et bourgeoises, et religieuses et autres menues gens allaient fuyant par les rues, leurs enfants en leurs bras, et étaient pelureuses et éperdues, et fuyaient à la amrine pour se garantir de mort; et quand les Sarrasins les rencontraient, l'un prenait la mère et l'autre l'enfant, et les portaient de lieu en lieu, et les partaient l'un de l'autre… et quelques fois la femme était emmenée et l'enfant allaitant en était jeté par terre, que chevaux le foulaient et ainsi était mort; et de telles dames avaient qui étaient grosses et étaient si distraites (étouffées) en la presse qu'elles mouraient sur pied, et la créature qui était en son corps aussi… Aussi sachez que les Sarrasins mirent le feu aux engins et aux gardes, que toute la terre alluma le feu…

Au milieu de ces scènes de carnage, meurt celui qui incarnait la résistance de la cité, le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu… Les chevaliers allaient tenir dix jours encore dans la tour d'Acre. Le Temple tint dix jours et le sultan fit parler à ceux s'ils se voulaient rendre… et lui mandèrent qu'ils se rendraient par ainsi qu'il les fit conduire par auveté là où ils voudraient aller. Et le sultan le leur octroya et envoya au Temple un amiral qui mena avec lui quatre mille hommes à cheval dedans le Temple. Ils virent tant de gens et de peuple, et voulurent prendre els femmes qui leur plaisaient et ahontir; les Chrétiens ne le purent souffrir, et mirent mains aux armes et coururent sus aux Sarrasins et tous les tuèrent et massacrèrent, que nul n'en échappa vif, et se mirent en volonté de défendre leurs corps jusqu'à la mort.

Ils ne pouvaient se méprendre en effet sur l'issue de la lutte déclenchée par un dernier geste de chevalerie, pour défendre les femmes tombées entre les mains des vainqueurs. Le combat reprit donc. Le sutan leur manda une seconde fois qu'il savait bien que par la folie de ses hommes furent-ils morts et par leur outrage et qu'il ne leur savait nul mal gré et qu'ils pouvaient sortir sûrement à fiance (en confiance). Le Maréchal du Temple, qui fut franc prud'homme…, eut foi au sultan et sortit vers lui; et demeurèrent dans la tour quelques frères qui étaient navrés. Aussitôt que le sultan tint le maréchal et les gens du Temple, il fit tailler la tête à tous les frères et à tous les hommes. Cet acte de barbarie, au mépris de la parole donnée, déclanche le troisème et dernier épisode de la lutte: … et les Sarrasins entrèrent à tant de gens dedans la tour que les étançons qui la soutenaient faillirent; et la pierre tomba et ceux des frères du Temple et les Sarrasins qui dedans étaient furent morts; et même dans sa chute la tour versa vers la rue et écrasa plus de deux mille Turcs à cheval. Et ainsi fut prise la cité d'Acre…" (Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 313-318).

1277 Mort de Baîbars.

27 avril 1289 Prise et destruction de Tripoli: Les Mamelouks du sultan égyptien Qalaoun investissent la cité croisée Tripoli, "l'une des plus prospères des royaumes latins" : la ville est rasée.

"Une atroce tuerie s'en était suivie. Le chroniqueur Aboul Fida nous l'a rapportée en ces termes: "Les habitants s'enfuirent du côté du port mais bien peu purent s'embarquer; la plupart des hommes furent tués, les femmes et les enfants réduits en esclavage. Quand on eut fini de tuer, on rasa la ville jusqu'au sol; près de la vielle était un îlot où s'élevait une église de saint Thomas. Une foule énorme s'y était réfugiée. Les Musulmans se précipitèrent dans la mer à cheval ou atteignirent l'îlot à la nage. Tous les hommes qui s'y trouvaient furent égorgés. Je me rendis quelque temps après sur cet îlot et le trouvai rempli de cadavres en putréfaction; il était impossible d'y demeurer à cause de la puanteur" Régine Pernoud, Les hommes de la Croisade, Taillandier, Mayenne 1977, p. 128).

1289 Le Krak des chevaliers est conquis par le sultan mamelouk Qalawûn.

18 mai 1291 Les Mamelouks pénètrent dans Saint-jean-d'Acre; le couvent des Templiers résiste jusqu'au 28.

1291 Chute d'Acre : disparition des Etats latins de Terre sainte.

Été 1291 Évacuation des autres places fortes de Palestine.

1299 Les Mongols entrent à Damas.

1303 Les templiers abandonnent l'îlot de Rouad.

1307 Philippe IV le Bel fait arrêter les Templiers de son royaume.

15 août 1310 Les Hospitaliers sont maîtres de Rhodes.

22 mars 1312 Le pape Clément V prononce la suppression du temple dans sa bulle vox in excelso.

2 mai 1312 La bulle Ad providam décrète la transmission de tous les biens du Temple à l'Hôpital de Saint-Jean.

18 mars 1314 Jacques de Molay, dernier grand maître de l'ordre du Temple, périt sur le bûcher dressé à Paris sur l'Île aux Juifs.

Conclusion

  • Tout l'Orient, l'Égypte, l'Afrique du Nord, l'Espagne (terres chrétiennes) avaient été envahis par les arabes et convertis par le fer et le feu à l'Islam, ou pour le moins soumis à des régimes d'oppression et d'humiliation (dhimmitude des juifs et des chrétiens sous l’islam).
  • Les croisades furent donc des entreprises de refoulement des invasions militaires musulmanes en terres chrétiennes.
  • Les croisades des Francs en Orient (et à la Reconquête en Espagne, on oublie de le dire) furent des guerres de libération (de terres anciennement chrétiennes) et non de conquête..., comme on s'efforce depuis trop longtemps de nous le faire accroire.