Le mystère de l'eucharistie (Cardinal Charles Journet)

De Christ-Roi
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CARDINAL CHARLES JOURNET - LE MYSTÈRE DE L'EUCHARISTIE

Sommaire

LIMINAIRE

L'approche du Congrès Eucharistique International (Lourdes 1981), est une occasion offerte aux membres de l'Église d'entrer avec une foi plus éclairée dans la profondeur du mystère institué par le Christ Jésus : « Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. » (Jn 6, 21) ; « Prenez et mangez, ceci est mon corps qui va être livré pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. » (Lc 22,19)

Le cardinal, Charles Journet (1891-1975) a très souvent médité la « présence adorable du Corps sacramenté de Jésus » et sur le sacrifice eucharistique. Nous publions ici quelques-uns de ses textes.

Chaque messe, a écrit le cardinal Journet, est « un rayon de l'éternité divine qui passe à travers la brièveté du moment sacrificiel pour le rendre présent à tous les moments de l'avenir où il sera consommé ».

Puisse la lecture de ces pages théologiques et spirituelles aider les chrétiens de notre temps à vivre davantage du mystère de l'Eucharistie, centre et sommet de toute la vie chrétienne. « C'est de la liturgie, et principalement de l'Eucharistie, comme d'une source, que la grâce découle en nous et qu'on obtient avec le maximum d'efficacité cette sanctification des hommes dans le Christ, et cette glorification de Dieu, que recherchent, comme leur fin, toutes les autres oeuvres de l'Église. » (Vat. II, Lumen Gentium, 11).

Marie-Agnès CABANNE Fribourg, 6 août 1980.


Le premier texte, Présence réelle du Christ sacramenté, a été écrit pour « introduire à la lecture » de l'encyclique Mysterium Fidei. Lu le 14 octobre 1965 aux conférences de Saint Louis de France à Rome, il fut ensuite publié dans la revue Nova et Vetera (1965, 4) et aux éditions Saint-Augustin en Suisse (1966).

Le deuxième texte rassemble deux articles parus dans cette même revue (1971, 3 et 4), et que le cardinal Journet avait souhaité réunir sous le titre unique que nous lui donnons. L'Eucharistie, sacrifice et sacrement du Christ. (Cf. Nova et Vetera 1971, 4, p. 241, note 1).

Le troisième texte est une méditation sur le mystère de la messe. Cette conférence dont la transcription n'a pas été revue par le cardinal Journet, a été prononcée lors d'une retraite prêchée à des religieuses contemplatives en 1974. Le titre Adorable Eucharistie, est de nous.

Ces textes ont été collationnés par la Fondation du cardinal Journet (Grand Séminaire, 1700 Fribourg, Suisse. Compte bancaire 427.415 LIG. U.B.S., 1701 Fribourg).


I. PRÉSENCE RÉELLE DU CHRIST SACRAMENTÉ

1. Le verbe se fait chair

Le temps suprême de l'histoire du salut, est celui où le Verbe se fait chair, où le Christ, faisant émerger de l'ombre l'Église pérégrinante jusqu'alors en attente de sa venue sous les économies de la Loi de nature et de la Loi ancienne, l'attire à lui pour la réenfanter en quelque manière et lui communiquer la vie de la Loi nouvelle. Tant qu'il sera présent visiblement au milieu d'elle, elle sera comme cachée dans sa lumière. Elle semblera sortir de lui sans être encore disjointe de lui, en laissant pourtant apparaître progressivement sa structure définitive. Jours bénis où Siméon peut prendre en ses bras le petit enfant (Lc 2, 28) , où le Sauveur attend la Samaritaine au puits de Jacob (Jn 4, 6) , où les disciples avec des palmes acclament le Roi plein de douceur qui vient au devant de la fille de Sion (Mat. 21, 5). « Ce qui était dès le commencement, dira l'apôtre, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie... Voilà ce que nous vous annonçons afin que vous aussi, vous soyez en communion avec nous » (I Jn 1, 1-3). « Oui, Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique, pour que quiconque croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16).


2. La présence corporelle de Jésus nous sera-t-elle ôtée ou laissée ?

Cette présence corporelle au milieu de nous du Verbe fait chair, nous sera-t-elle arrachée au jour de l'Ascension, où le Christ, avec son corps ressuscité, marqué par les stigmates que l'apôtre Thomas exigeait de toucher, est passé dans un autre monde, en quelque sorte parallèle au nôtre, inimaginable, le monde de l'au-delà, de la fin des temps et de la gloire de Dieu ?

Qu'allons-nous répondre ? S'il est vrai que Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné la présence corporelle de son Fils unique, ne penserons-nous pas - si cela n'est pas de soi impossible - qu'il pourra aimer assez le monde pour lui laisser la présence corporelle de ce même Fils unique ?

Et s'il a fallu la présence corporelle du Christ, alors passible, pour rassembler les hommes autour du sacrifice rédempteur qu'il voulait accomplir, ne dirons-nous pas que - toujours si cela n'est pas de soi impossible - la même présence corporelle du Christ, maintenant glorieux, ne sera pas moins nécessaire pour multiplier mystérieusement au milieu de nous et rendre efficace, à chaque moment du temps, les présences du sacrifice rédempteur, accompli en une seule fois sur la Croix, mais dont les rayons sanglants doivent traverser sans cesse, par de grands à-coups, par de grandes explosions, les épaisseurs du monde, pour y proclamer la mort du Seigneur et la rémission des péchés, pour y rassembler la Cité de Dieu et y déséquilibrer la Cité du mal ( Indépendamment de l'union au Christ par la charité et la communion eucharistique, l'acte de consacrer, c'est-à-dire de rendre momentanément présent le Christ dans l'acte même de sa rédemption sanglante, opus nostrae redemptionis exercetur, rétablit mystérieusement l'équilibre spirituel du monde. Le prêtre qui s'abstient de célébrer pour se contenter de communier ignore ce qu'il est comme prêtre et pourquoi l'Église l'a ordonné. ).

Mais puisque le Christ, au jour de l'Ascension, nous a quittés pour la gloire du ciel, où il réside sous ses apparences propres et naturelles, il est clair qu'il ne pourra, éventuellement, nous être ici-bas présent corporellement que sous d'autres apparences que les siennes, qu'il y aura dès lors pour le Christ unique deux sortes de présence l'une au ciel, qui est première, originelle, naturelle, l'autre parmi nous, qui sera cachée, mystérieuse, sacramentelle : un peu, dirons-nous, comme une seule maman peut avoir simultanément deux présences corporelles : l'une manifeste, pour l'un de ses enfants qui serait sourd, l'autre cachée, pour l'autre de ses enfants qui serait aveugle.

Ces choses sont folles à vues humaines. L'Église peut bien les souhaiter, les rêver comme désirables. Sont-elles vraies ? Sont-elles mêmes possibles ? Qui le lui dirait ? Mais voici qu'elle ouvre soudain l'Écriture. Elle tombe sur les endroits où il est noté que « Jésus, avant la fête de la Pâque, sachant que son heure était venue de passer de ce monde au Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin » (Jn 13, 1), et que, « La nuit où il fut livré, il prit du pain et après avoir rendu grâces, il le rompit en disant: Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi » (I Cor. 11, 24). Comment alors ne ressentirait-elle pas un coup au cœur ? Comment ne l'entendrait-on pas murmurer tout bas : « Je l'avais pressenti, c'est plus encore que je n'avais pressenti ! ».

Cela maintenant est clair pour elle. L'amour qui a poussé le Fils de Dieu à venir corporellement parmi nous, l'a poussé à rester corporellement avec nous. Il faudrait méconnaître le sens du mystère de l'Incarnation pour refuser le mystère de l'Eucharistie.


3. Le discours du pain de vie

Saint Jean n'a pas repris le récit direct de l'institution de l'Eucharistie, qui se trouvait déjà noté soit dans saint Paul soit dans les Évangiles synoptiques. Mais le chapitre VI de son Évangile, avec le discours sur le pain de vie, a pour fin première d'annoncer à l'avance le moment où Jésus, entrant dans le sacrifice sanglant de sa Passion, le rendra présent sacramentellement sous les apparences du pain et du vin, afin que ses fidèles y puissent participer non seulement par l'amour mais encore par la manducation, à la manière dont les Juifs s'unissaient par la manducation aux sacrifices qu'ils offraient à Dieu. Le discours sur le pain de vie ne nous devient pleinement intelligible que lu dans la clarté rétrospective du récit de l'institution de la Cène. Il atteint son sommet en trois endroits. Au verset 35, où est rappelé le mystère même de l'Incarnation : « Je suis le pain de vie. Qui vient à moi n'aura jamais faim, qui croit en moi n'aura jamais soif ». Au verset 51, où est prédit le mystère de la Rédemption : « Le pain que moi, je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde ». Au verset 53, où est prédite la manière même dont Jésus désire que nous participions à son sacrifice sanglant : d'où l'Eucharistie et les solennelles instances du discours sur le pain de vie:

« En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme ni ne buvez son sang, vous n'aurez pas la vie en vous.

« Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.

« Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment un breuvage.

« Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.

« De même que moi, envoyé par le Père, qui est vivant, je vis par lui, ainsi celui qui me mange vivra par moi.

« Voici le Pain descendu du ciel : il n'est pas pas comme celui qu'ont mangé vos pères : eux sont morts ; qui mangera ce Pain vivra éternellement.

Il donna cet enseignement à Capharnaüm, dans la synagogue » (Jn 6, 53-59).


Certains murmuraient en disant : « Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?... Cette parole est dure, et qui peut l'entendre ?... Dès lors, nombre de ses disciples se retirèrent et cessèrent de l'accompagner. Jésus dit alors aux Douse : Voules-vous partir, vous aussi ? Simon Pierre lui répondit : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 53, 60, 66-67).

L'Eucharistie, sacrement par excellence de l'unité, commence par des séparations. Ce n'est pas l'unité à tout prix que veut Jésus.

Il avait ajouté : « C'est l'Esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien » (6,63). On a voulu, et cela demeurera l'un des plus mémorables contresens de l'exégèse, s'emparer de cette parole - elle est dans l'Évangile du Verbe fait chair venant parmi nous - pour prouver l'inutilité du Verbe fait chair restant parmi nous. Mais que veut-elle dire ? Elle signifie qu'il y a en l'homme un sens charnel opposé à l'esprit de foi, et, incapable d'accéder au mystère, il ne sert de rien. Telle est, selon saint Jean Chrysostome, l'explication immédiate : Jésus, écrit-il, « dit-il cela de sa propre chair ? A Dieu ne plaise ! Mais de ceux qui entendent charnellement ses paroles... Ce qu'il faut, c'est contempler tous les mystères avec des yeux intérieurs, voilà le spirituel... Tu vois donc que la chair ne sert de rien signifie non la chair de Jésus, mais leur manière charnelle d'écouter » (P. G., t. 59, col. 265.). Les commentaires de saint Cyrille et de saint Augustin entrent dans le coeur du mystère : « La chair ne sert de rien, écrit saint Augustin, si elle est seule... Mais si le Christ nous a secourus en s'incarnant, comment la chair ne sert-elle de rien ?... La chair a été le vase : considère ce qu'elle contenait, non ce qu'elle était » (S. Augustin, In Ioan. Év., VI, 64, traité 27, n° 5.).

4. Le récit de l'institution

Que fait-on, en l'an 55, dans « l'Église de Dieu qui est à Corinthe » ? Saint Paul parle d'une table qui est un autel, d'un pain qui est le corps du Seigneur, d'un calice qui est le sang du Seigneur, d'une union des fidèles à ce corps et à ce sang par manducation, à la manière dont les Juifs participent aux sacrifices de la Loi mosaïque et les Gentils aux sacrifices d'idoles. Mais ni les sacrifices des Gentils ni les sacrifices d'Israël ne sont plus permis sous peine de provoquer la jalousie du Seigneur (1 Cor. 10, 14-22). Un peu plus loin il écrit : « Pour moi j'ai reçu comme venant du Seigneur ce qu'à mon tour je vous ai transmis : c'est que le Seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain et après avoir rendu grâces, le rompit en disant Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. De même, après le repas, il prit le calice en disant : Ce calice est la nouvelle Alliance en mon sang ; faites ceci chaque fois que vous en boirez, en mémoire de moi. Chaque fois, en effet, que vous mangez ce pain et que vous buvez le calice, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il revienne. En sorte que quiconque mange le pain et boit le calice du Seigneur indignement aura à répondre du corps et du sang du Seigneur. Que chacun donc s'éprouve soi-même, et qu'ainsi il mange de ce pain et boive de ce calice ; car celui qui mange et boit sans discerner le Corps, mange et boit sa propre condamnation » (I Cor. 11, 23-29)


5. Le texte de saint Ambroise

« Si nous annonçons la mort du Seigneur, nous annonçons la rémission des péchés. Si, chaque fois que son sang est répandu, il est répandu pour la rémission des péchés, je dois toujours le recevoir pour que toujours il me remette mes péchés. Moi qui pèche toujours, je dois toujours avoir un remède. » S. Ambroise, De sacramentis, IV, 28.

L'Église n'ajoute rien au sens de ces paroles. Elle l'accepte en sa plénitude. Elle l'annonce à ses enfants. Voici la prédication de saint Ambroise à Milan vers l'an 390 : « Tu dis peut-être : C'est mon pain ordinaire. Mais ce pain est du pain avant les paroles sacramentelles ; dès que survient la consécration, le pain devient, fit, la chair du Christ. Etablissons-le donc. Comment ce qui est du pain peut-il être le corps du Christ ? Par quels mots se fait donc la consécration, et de qui sont ces paroles ? Du Seigneur Jésus. En effet, tout le reste qu'on dit avant, est dit par le prêtre : on offre à Dieu des louanges, on prie pour le peuple, pour les rois, pour tous les autres. Dès qu'on en vient à produire, ut conficiatur, le vénérable sacrement, le prêtre ne se sert plus de ses paroles à lui, mais il se sert des paroles mêmes du Christ. C'est donc la parole du Christ qui produit ce sacrement. Quelle est cette parole du Christ ? Celle même par laquelle il a fait toutes choses... Si donc il y a dans la parole du Seigneur Jésus une si grande force que ce qui n'était pas a commencé d'être, combien est-elle plus efficace pour faire que les choses qui étaient... soient changées en autre chose, in aliud commutantur... Donc pour te répondre, avant la consécration, ce n'était pas le corps du Christ ; mais après la consécration, je te dis que c'est aussitôt, jam, le corps du Christ »(De sacramentis, ch. IV, n° 13 à 20.).


6. La transsubstantiation

Il y a dans l'Eucharistie, dit saint Augustin, ce que l'on voit et ce que l'on croit. Ce que l'on voit, ce sont les apparences, les propriétés physicochimiques, bref les « espèces » ou « accidents », du pain. Après la parole du Christ, sous ces apparences inchangées du pain, ce qui est là c'est le corps du Christ. Un changement profond s'est produit. On a passé d'une réalité à une autre réalité, d'une substance à une autre substance. Passer, en latin, se dit : trans (D'où les mots trans-atlantique, transférer, etc.). D'où le mot : transsubstantiation. « Parce que le Christ notre Rédempteur a dit que ce qu'il offrait sous l'espèce du pain était véritablement son corps », l'Église a toujours cru, et le Concile de trente déclare à nouveau « que, par la consécration du pain et du vin, se produit une conversion de toute la substance du pain en la substance du corps du Christ Notre Seigneur, et de toute la substance du vin en la substance de son sang... Conversion que l'Église catholique appelle, c'est le mot juste, transsubstantiation » (Denz., n° 877 et 884.).


7. Le mystère de la transsubstantiation échappe au domaine de la science

La distinction entre un sujet ou substance et ses modifications ou accidents est une évidence pour chacun de nous. Nous faisons tous la distinction entre la permanence de notre moi profond et substantiel, et la mobilité de nos dispositions ou états accidentels. C'est un même sujet qui en nous est affecté diversement, qui passe de l'enfance à l'âge mûr, de la tristesse à la joie, de l'erreur à la vérité. C'est un même arbre qui à l'hiver se dépouille, et refleurit au printemps. Ce sont les mêmes éléments qui dans l'univers s'associent et se dissocient, se composent et se décomposent. Il faut, partout dans la nature, distinguer quelque sujet substantiel et ses modifications.

Revenons à l'Eucharistie. C'est la substance du pain, nous venons de le dire, qui est affectée par la transsubstantiation, non ses accidents, les propriétés physico-chimiques. Et ce sont précisément les accidents ou propriétés physico-chimiques des corps, qui tombent, seuls, sous la prise directe des sciences physiques et chimiques. Qu'on leur laisse ce domaine, c'est tout ce qu'elles réclament. Elles ne discutent pas pour savoir si ces propriétés ont un sujet - comme nous le croyons tous spontanément, ou si - comme le pensent les métaphysiciens bouddhistes, il peut y avoir du mouvement sans mobile, des modifications sans modifié, des accidents sans substance. Cela ne les concerne pas. Pareillement, tout le mystère de la transsubstantiation, reste par définition en dehors de leurs préoccupations.


8. La formulation technique du mystère

Seule la transsubstantiation rend possible la présence réelle du Christ sous les apparences inchangées du pain. Tel est l'enseignement de l'Église. Elle annonce, au nom même de l'Écriture, des choses d'un autre monde, que l'oeil n'a pas vues, que l'oreille n'a pas entendues, qui ne sont pas montées au coeur de l'homme. Cette doctrine qui vient d'en haut, de très haut - et qui en fin de compte nous devient très douce parce qu'elle nous ouvre aux horizons du Dieu qui est Amour - comment n'apparaîtrait-elle pas au premier choc comme un scandale, un défi jeté aux discours où s'embrouillent nos esprits. Elle nous demande de croire le mystère d'un Dieu un, subsistant en trois personnes, le Père, le Fils, l'Esprit ; le mystère du Fils de Dieu qui se fait homme et meurt sur une croix ; le mystère de sa présence permanente au milieu de nous dans l'Eucharistie. Chaque fois les objections ont déferlé contre ces révélations inimaginables, chaque fois la raison raisonnante s'est efforcée de les réduire, de les rabattre sur son propre plan -celui d'une « religion dans les limites de la raison » - de les ramener à des thèses acceptables pour elle, confortables, qui cesseraient de lui être un scandale. Chaque fois pourtant, ces tentations se sont brisées contre un petit mot, qui n'était même pas dans l'Écriture, mais qui conciliait en lui ceux des aspects contrastants de l'Écriture, dont on cherchait à s'emparer pour ruiner et déchirer l'unité transcendante de la révélation même de l'Écriture : tel le mot de Trinité, pour affirmer à la fois l'unité de nature et la distinction irréductible des personnes en Dieu ; le mot de consubstantialité, pour affirmer l'absolue identité d'être du Père et du Fils ; le mot d'union hypostatique ou personnelle, pour affirmer en Jésus l'unité de personne et la dualité des natures ; le mot de transsubstantiation pour affirmer la présence du corps du Christ sous les apparences du pain.

Ces mots restent définis pour toujours, la réflexion des siècles pourra s'employer sans cesse à en désenvelopper le sens, elle ne saurait le corrompre.

Ce sont des mots précis, des mots techniques. A mesure que se multipliaient les interprétations minimisantes, les échappatoires, les subterfuges, il a fallu, pour maintenir la hauteur et la pureté de la révélation, en préciser techniquement l'expression. Les mots employés à cet effet ont pu être empruntés à un langage qui déjà se trouvait philosophiquement élaboré. Mais ce n'est qu'après avoir été au préalable détachés de leur contexte immédiat, puis vérifiés, contrôlés, purifiés par la divine lumière de la foi qui les utilisait et les ployait à ses fins à elle. Elle les aurait au besoin elle-même forgés - et elle l'a fait - s'ils n'avaient préexisté. Il est clair, dès lors, qu'ils n'inféodent le dogme révélé à aucun système. « La pensée chrétienne orthodoxe, a-t-on écrit récemment, a choisi dans la philosophie hellénique les éléments qui lui sont apparus utilisables ; elle a rejeté les thèses métaphysiques qui ont semblé être incompatibles avec ses propres principes, elle a repoussé les thèses les plus originales et les plus constantes de la métaphysique attique » ( Claude Tresmontant, Les idées maîtresses de la métaphysique chrétienne, 1962, p. 15), comme celle de l'éternité du monde.

Ainsi techniquement formulés, ces grands mystères de la Trinité, de l'Incarnation, de la Présence réelle restent néanmoins accessibles, dans une certaine mesure, à la foi du commun des fidèles. Nous les enseignons aux enfants des catéchismes, car nous ne croyons pas les petits enfants indignes d'approcher de ces révélations de l'amour de Dieu. Il n'y a pas d'ésotérisme dans le christianisme. Précisons encore que la révélation de la présence réelle du Christ-Dieu dans l'Eucharistie est reçue avec la même foi profonde, avec le même amour, par l'Église entière en Orient et en Occident. Mais là où les attaques ont été plus subtiles, plus calculées, plus violentes, et c'est en Occident, la formulation en est naturellement devenue plus technique.

9. Les approches non catholiques du mystère

Aujourd'hui, l'attirance que l'Eucharistie exerce sur beaucoup de ceux qui en dehors des frontières visibles de l'Église se réclament comme nous du Christ et de son Évangile, loin de se relâcher, paraît au contraire se faire sentir avec plus de force et devenir comme irrésistible. Le temps pour eux est passé où l'on parlait d'elle comme d'un rite magique, d'une survivance des âges mythiques et prélogiques. Ils relisent dans les Synoptiques et dans saint Paul, avec une attention nouvelle, le récit à la fois si inattendu, si simple et si solennel, si étrangement émouvant, de la dernière Cène. Ils sont frappés de la fidélité des premiers chrétiens à prolonger le geste inauguré par le Seigneur. « Faites ceci en mémoire de moi », avait-il ordonné, et l'apôtre avait ajouté : « jusqu'à ce qu'il revienne ». La célébration de la Cène était pour la communauté chrétienne le moment privilégié où elle rencontrait le Christ qui avait promis de revenir et qui pouvait paraître subitement dans sa gloire au milieu d'elle pour lui annoncer la fin du monde. Elle avait le mystérieux pouvoir d'unifier l'Église sur le plan le plus haut, le sien, en la recentrant, elle qui est le Corps, sur le Christ qui est la Tête. Toutes ces choses, et comment ne serait-ce pas pour nous une joie profonde, toutes ces choses sont en train d'être retrouvées par des frères que nous ne pouvons pas encore pourtant regarder comme appartenant plénièrement à l'Église.

Plusieurs d'entre eux, enhardis par ces approches toujours plus lumineuses du mystère de la Cène, commencent à parler comme nous de « présence réelle », de « corps du Christ », voire de « transsubstantiation » pour désigner ce qui pour nous n'est rien de tout cela : d'où une source inévitable de confusion. Pour nous : Ceci est mon corps, veut dire : Ceci n'est plus du pain, c'est mon corps au sens propre. Voilà pour nous la présence immédiate, la présence réelle, la présence substantielle. Et voilà la transsubstantiation. Pour eux : Ceci est mon corps, veut dire : Ceci est du pain qui médiatise mon corps, qui est présenté comme signe de mon corps, comme capable, s'il est pris avec foi, d'unir à mon corps lequel maintenant ne peut être qu'au ciel. C'est du pain au sens propre ; c'est mon corps, seulement au sens impropre, par la figure de style qui donne le même nom au moyen et au terme, au signe et au signifié. Voilà la présence médiate, la présence de signe, la présence par interposition d'une autre réalité, d'une autre substance. Et il n'y a pas ombre alors de transsubstantiation. Une mère qui contemple avec tendresse la photographie de son fils exilé, voilà pour elle une présence médiatisée, une présence de signe ; mais qu'on frappe à la porte, et que son fils lui tombe subitement dans les bras, voilà pour elle une présence réelle, une présence substantielle.

La grande piété dont entourent la célébration de la Cène ceux mêmes qui n'ont pu découvrir encore en elle qu'une présence de signe du corps du Christ, comment ne pas l'accueillir comme une promesse, une cause d'espérance ? En ce sens ces approches progressives du mystère eucharistique sont bénies, elles montent vers plus de lumière. Quand Jésus demande à ses disciples ce qu'on pense du Fils de l'homme, ils répondent que certains voient en lui Élie, Jérémie ou quelqu'un des prophètes. Et ceux-là, Jésus ne les blâme pas. A eux va la parole « Qui n'est pas contre nous est pour nous » (Mc 9, 40). Puis, se tournant vers ses disciples, Jésus leur dit : « Et vous, qui dites-vous que Je suis ? » (Mat. 16, 15).


10. Le péril rationaliste

La même pente, qui est montée par les uns, peut être descendue par les autres. La doctrine de la présence vraie, réelle, immédiate du Christ sous les apparences sacramentelles, pourrait sembler trop hautes à certains d'entre nous, enfants comme nous de l'Église catholique, mais séduits par les solutions faciles. Pourquoi ne pas lui substituer la doctrine toute simple, sans mystère, sans scandale, de la présence médiatisée de signe ? On garderait le même langage, on continuerait de parler de la « présence réelle » du Christ dans la célébration de la Cène, de donner aux fidèles « le corps du Christ ». On expliquerait, et ce serait compris de tout le monde, qu'on peut faire, du pain, un usage profane, pour se nourrir ; et qu'on peut faire, du pain, un usage sacré, pour s'unir au Christ. Corporellement le Christ est au ciel, nulle part ailleurs ; sur l'autel il y a du pain, pas autre chose. Mais si tu prends ce pain avec foi et désir de t'unir au Christ, la signification, la destination, la finalisation du pain ne sont plus profanes, tu les as changées, elles sont devenues sacrées. Naturellement profanes, les voilà devenues fonctionnellement sacrées. Il s'est produit une transsignification, une transdestination, une transfinalisation du pain. Et si l'on concède que les choses valent moins par ce qu'elles sont que par l'usage qu'on en fait pourquoi ne pas aller jusqu'à désigner cette «transfinalisation » par le mot vénérable et traditionnel de transsubstantiation ? On semblerait rejoindre ainsi, mais en s'éloignant de l'Église, ceux qui tout à l'heure s'en approchaient. Il vaut mieux pourtant monter les pentes que les descendre. Ici pourrait valoir l'autre parole du Seigneur : « Qui n'est pas avec moi est contre moi », « qui n'amasse pas avec moi, dissipe » (Mat. 12, 30).


11. La foi de l'Église

Ce n'est pas l'Église qui a conçu ces incompréhensibles mystères de la Trinité en Dieu des personnes divines, de la venue corporelle du Fils unique de Dieu dans le temps au moment de l'Incarnation, de la continuation de sa présence corporelle parmi nous sous les voiles de l'Eucharistie. Ces révélations de la transcendance d'un Dieu dont la nature et les desseins lui restent cachés, mais dont elle sait qu'il est Amour (I Jn 4, 8), elle les accueille dans le tremblement de l'humilité et de l'adoration. Elle les annonce à tous, aux plus déshérités comme aux plus savants, comme une bonne nouvelle, la bonne nouvelle d'un autre monde, où s'éclaireront enfin les insolubles problèmes de l'ici-bas. Elle ne croit pas qu'il faille en priver ni les pauvres ni les petits enfants car elle connaît l'affinité des coeurs humbles, des coeurs purs pour les mystères de Dieu.

A toutes les époques de l'histoire, il s'est trouvé des esprits nullement méprisables, presque toujours bien intentionnés, souvent grands penseurs, pour proposer de ces mystères révélés des explications très simples, adaptées à l'intelligence commune et aux voeux de ce qu'on appellerait aujourd'hui « l'homme de la rue ». Les Ariens, au IVe siècle disaient bien, comme nous, que Jésus-Christ est Dieu, mais par mandat parce qu'il agit au nom de Dieu par son autorité. Les Nestoriens, un siècle plus tard, disaient bien, comme nous, que le Fils de Dieu et le Fils de Marie ne sont que la même personne, mais comme un ambassadeur ne fait qu'un avec le prince qu'il représente (Selon Rudolf Bultmann, « la formule "le Christ est Dieu" est fausse, si elle suppose que Dieu est une grandeur objectivale... Elle est juste lorsque Dieu est compris comme l'événement de l'action de Dieu. ». En d'autres mots le Christ, en annonçant le commencement du temps du salut est l'événement eschatologique par lequel se fait la rencontre entre nous et Dieu. « L'être-Seigneur du Christ, sa divinité, n'est jamais qu'un événement », "L'interprétation du Nouveau Testament", Paris, Aubier 1955, p. 231: Aussi Bultmann, reproche-t-il au Conseil oecuménique des Eglises d'avoir à Amsterdam reconnu officiellement « JésusChrist comme Dieu ». ). On donne aujourd'hui le corps du Christ, mais en pensant à du pain référant au corps du Christ. A chaque fois, au cours des âges, l'Église s'est détournée de ces explications.

Comment ne pas citer ici les paroles solennelles prononcées le 10 juin à Pise, lors du Congrès eucharistique, par Sa Sainteté Paul VI ? (Osservatore Romano 12 juin 1965.) « Les signes sacrés de l'Eucharistie ne sont pas seulement des symboles et figures du Christ, des témoignages de son affection, ou de son action à l'égard de ceux qui participent à sa Cène ; ils le contiennent, lui, le Christ vivant et vrai, ils le désignent comme présent, tel qu'il est vivant dans la gloire éternelle, mais représenté ici dans l'acte de son sacrifice pour montrer que le sacrement de l'Eucharistie reflète de manière non sanglante l'immolation sanglante du Christ sur la Croix, et qu'il fait participer au bienfait de la Rédemption ceux qui dignement se nourrissent du Corps et du Sang du Christ revêtu des signes du pain et du vin. C'est ainsi, oui, c'est ainsi, cosi è, cosi è [...] Nous disons cela pour dissiper certaines incertitudes qui se sont fait jour ces dernières années, à la suite de tentatives de proposer des interprétations éludant, en une question de si grande importance, la doctrine traditionnelle et autorisée de l'Église. Nous disons encore cela pour vous inviter, vous tous, hommes de notre siècle, à fixer votre attention sur ce message ancien et toujours nouveau que l'Église ne cesse de répéter : Le Christ vivant et caché sous le signe sacramentel qui nous l'offre, est réellement présent [...]. L'Eucharistie est un mystère de foi, lumière très vive, lumière très douce, lumière très certaine pour celui qui croit. Mais rite opaque pour celui qui ne croit pas. Oh combien décisif est le thème de l'eucharistie lorsqu'il devient ainsi une ligne de partage ! Qui l'accueille prend parti. Il prend parti avec le même élan que jadis saint Pierre : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle (Jn 6, 58).

Nous ne citons pas ici l'encyclique Mysterium fidei, datée du 3 septembre 1965, car tout cet entretien n'est destiné dans notre pensée qu'à introduire à sa lecture.


12. Trois témoignages

Nous permettra-t-on de joindre à ces très hautes paroles trois beaux témoignages, empruntés à des époques et à des lieux différents ?

1. La messe du rite copte

Voici d'abord, à la fin de la messe du rite copte d'Alexandrie, la solennelle profession de foi en la présence réelle

« Amen, Amen, Amen. Je crois, je crois, je crois. Jusqu'au dernier souffle de ma vie, je confesserai que ceci est le Corps vivifiant de votre Fils unique, de notre Seigneur et de notre Dieu, de notre Sauveur Jésus-Christ. Il l'a pris, ce corps, de notre Dame et de notre Reine, la Mère de Dieu toute pure. Il l'a uni à sa divinité, sans qu'il y ait mélange, fusion, altération... Je crois que sa divinité n'a jamais été, un seul moment, séparée de son humanité. C'est Lui qui nous est donné pour la rémission des péchés, pour la vie et pour le salut éternel ! Je crois, je crois, je crois que tout cela est ainsi ! »


2. Anne de Gonzague de Clèves

A la fin de l'oraison funèbre d'Anne de Gonzague de Clèves, princesse palatine, qui avait perdu puis retrouvé la foi, Bossuet cite ces notes intimes de la princesse : « Il est bien croyable qu'un Dieu qui aime infiniment en donne des preuves proportionnées à l'infinité de son amour et à l'infinité de sa puissance ; et ce qui est propre à la toute-puissance d'un Dieu passe de loin la capacité de notre faible raison. C'est ce que je me dis moi-même quand les démons tâchent d'étonner ma foi ; et depuis qu'il a plu à Dieu de me mettre dans le coeur que son amour est la cause de tout ce que nous croyons, cette réponse me persuade plus que tous les livres. » Sur quoi Bossuet enchaîne : « Ne demandez plus ce qui a uni en Jésus-Christ le ciel et la terre, et la Croix avec les grandeurs : Dieu a tant aimé le monde ! Est-il incroyable que Dieu aime et que la bonté se communique ? Que ne fait pas entreprendre aux âmes courageuses l'amour de la gloire ; aux âmes les plus vulgaires l'amour des richesses ; à tous enfin tout ce qui porte le nom d'amour ? Rien ne coûte, ni périls ni travaux ni peines : et voilà les prodiges dont l'homme est capable. Que si l'homme qui n'est que faiblesse, tente l'impossible, Dieu, pour contenter son amour, n'exécutera-t-il rien d'extraordinaire ? Disons donc pour toute raison dans tous les mystères : Dieu a tant aimé le monde... Et nos credidimus charitati quam habet Deus in nobis (I Jn 4, 16). C'est là toute la foi des chrétiens ; c'est la cause et l'abrégé de tout le Symbole. C'est là que la princesse palatine a trouvé la résolution de ses anciens doutes. » Bossuet rapporte encore ces mots : « Si Dieu, disait-elle, a fait de si grandes choses pour déclarer son amour dans l'Incarnation, que n'aura-t-il pas fait pour le consommer dans l'Eucharistie, pour se donner non plus en général à la nature humaine mais à chaque fidèle en particulier ? »


3. Paul Claudel

Dans La messe là-bas, Paul Claudel pense à ceux qui, comme Rimbaud, ou Mallarmé, ayant voulu demander à la parole poétique un pouvoir qu'elle n'est pas faite pour donner, ont fini par la rendre impossible. Plus haute que la parole poétique, il existe pourtant une parole, celle que prononce le prêtre au moment de la consécration, qui, en vertu de la toute-puissance divine, peut, instrumentalement, faire ce qu'elle signifie :

« Rimbaud, pourquoi t'en vas-tu, et pourquoi est-ce toi une fois de plus comme sur les images

L'enfant qui quitte la maison vers la ligne des sapins et vers l'orage ?

Ce que tu cherchais si loin, l'Éternité dès cette vie accessible à tous les sens

Lève les yeux et tiens-les fixés devant toi, c'est là, et regarde l'Azyme dans la monstrance.

Furieux esprit contre la cage, plein de cris et de blasphèmes

C'est par un autre chemin que nous armerons nos pieds vers Jérusalem.

Tu ne te trompais pas quand tu dévorais les choses ainsi, poète sans le pouvoir du prêtre

Ceci est, voici l'une d'elles tout à coup qui est capable de servir de voile à l'Être

Cet objet entre les fleurs de papier sec, c'est cela qui est la Suprême Beauté,

Ces paroles si usées qu'on ne les entend plus, c'est en elles qu'était la Vérité

Ce qui ressuscita les morts, la parole, mais est-ce donc qu'elle s'use ou meurt ?

Que le prêtre la profère, il lui suffit de ce pain pour qu'elle demeure

La Parole qui est l'homme tout entier, cet homme qui est Dieu en même temps,

Nous n'avons qu'à ouvrir la bouche, Lui-même pour le recevoir entre nos dents.

Celui qui à notre chair s'est fait chair, la Cause en un corps qui m'est accessible

Je vois à la fin, de mes yeux, que la suprême possession est possible !

Possible non seulement à notre âme, mais à notre corps !

Possible à l'homme tout entier dès cette vie, qui sait qu'il est plus puissant que la mort !

Le voile des choses pour moi sur un point est devenu transparent,

J'étreins la Substance enfin au travers de l'Accident. »

13. Conclusion

« Le Seigneur, dit saint François dans son Testament, me donna une telle foi dans les églises que je priai ainsi simplement en disant : Nous vous adorons, Seigneur Jésus-Christ, dans toutes vos églises, qui sont le monde entier, et nous vous bénissons parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix. »

Plus encore que la maison du peuple chrétien, l'église est la maison du Christ. Un mystère, une présence, remplit la plus pauvre des églises catholiques. Elle est habitée. Elle ne vit pas d'abord du mouvement que lui apporte le va-et-vient des foules. Elle est elle-même, antérieurement, source de vie et de pureté pour ceux qui franchissent son enceinte. Elle possède la présence réelle, la présence corporelle du Christ, le « lieu » où le suprême Amour a touché notre nature humaine pour contracter avec elle des noces éternelles, le foyer de rayonnement capable d'illuminer tout le drame du temps et de l'aventure humaine.

Chacun peut entrer là et rencontrer personnellement, silencieusement, intimement le Jésus de l'Évangile. Chacun, quelles que soient ses ignorances, les fautes dont le souvenir peut l'accabler, ses secrètes détresses intérieures, ose l'approcher, comme jadis la pécheresse dans la maison de Simon le Pharisien. Chacun peut crier vers lui comme l'aveugle de Jéricho, et dire : Seigneur, que je voie !

Quand un homme loyal s'enquiert auprès de vous de ce qu'il doit faire pour trouver la Vérité, avant même peut-être de lui expliquer le catéchisme et les mystères chrétiens, avant aussi de le jeter dans la foule des croyants où il se sentirait comme étranger et où l'Église risquerait de lui apparaître comme un groupe communautaire pareil à tous les autres, demandez-lui d'aller s'asseoir un moment chaque jour dans une église avec l'Évangile, à l'heure où il n'y a personne. C'est plus tard qu'il pourra comprendre que la Présence réelle est la raison d'être de la permanence de l'Église dans l'espace et le temps jusqu'à la Parousie.

Il y a trop d'églises laides à notre époque pour qu'on puisse parler sans réticences, avec le psalmiste, de la beauté de la maison de Dieu. La beauté est ardemment désirée. Mais c'est d'autre chose qu'il s'agit quand on parle de la rencontre d'une âme avec le Christ sacramenté. Cela peut être une grande douceur, un moment de paradis. Cela peut être aussi le cri d'une misère et d'une impuissance, une sorte de lutte et d'agonie. Cela peut être encore une attaque brusque, parfois sauvage, un rayon de la Croix sanglante qui déchire l'âme dans ses profondeurs.



II. L'EUCHARISTIE, SACREMENT ET SACRIFICE DU CHRIST

La Trinité toute puissante, l'Esprit Saint s'emparant des paroles de la consécration validement prononcées, rend présent sur l'autel Jésus, le Verbe Incarné.

Il vient à nous dans un double miracle.

Il vient à nous tel qu'il est auprès du Père, dans la gloire de sa résurrection et de sa seigneurerie, mais sous les voiles du sacrement pour y demeurer tant qu'ils persistent : voilà l'aspect sacramentel.

En outre, pendant le bref moment où sont prononcées les paroles de la double consécration :... Jésus qui a voulu -et qui continue de vouloir - sauver le monde à travers l'unique offrande sanglante de sa Croix, rend cette offrande immédiatement et miraculeusement présente à son Église, afin que par-dessus le temps, elle puisse à son tour et à chaque fois, entrer dans le drame de l'offrande sanglante de son Sauveur, par lui et en lui. Voilà l'aspect sacrificiel de l'Eucharistie.

Ce paragraphe a été rédigé par le cardinal Journet comme introduction aux deux articles qui suivent (notes manuscrites, Archives Fondation cardinal Journet).

« Ceci est mon sang, le sang de l'Alliance, répandu pour une multitude, en rémission des péchés. » Mathieu, 26, 28


Le sacrifice de la Messe

1. Une union au sacrifice rédempteur

Une union au sacrifice rédempteur comme celle des apôtres à là Cène, est-elle aujourd'hui possible ?

C'est pour là rendre possible que Jésus, la nuit où il fut livré, ayant pris du pain et dit « Ceci est mon corps pour vous », ajouta : « Faites ceci en mémoire de moi » ; et qu'ayant pris ensuite le calice et dit : « Ce calice est là nouvelle Alliance en mon sang », il ajouta : « Faites ceci, chaque fois que vous en boirez, en mémoire de moi » (I Cor., 11, 23-25).

2. Un double miracle simultané

Que se passe-t-il donc à là Messe, quand le prêtre ayant pris du pain et du vin, redit les paroles même de Jésus ?

Par un double miracle simultané de là toute puissance divine, l'Eucharistie est constituée comme sacrifice du Christ et comme sacrement du Christ. Le premier miracle concerne le temps, le second miracle concerne l'espace. Le premier miracle est celui par lequel, pendant le moment du temps où se prononcent les paroles de la double consécration du pain et du vin, nous sommes rendus présents invisiblement au sacrifice sanglant de là Croix, offert une fois pour toutes à Jérusalem pour le salut du monde : voilà l'aspect sacrificiel de l'Eucharistie. Le second miracle est celui par lequel le corps glorieux du Christ est rendu présent sur chacun de nos autels, en tel lieu de notre espace : voilà l'aspect sacramentel de l'Eucharistie. Ces deux miracles sont si étroitement conjoints qu'on pourrait les désigner comme les deux faces distinctes d'un seul miracle (Cf. Jacques Maritain, Quelques réflexions sur le Sacrifice de la Messe, Nova et Vetera, 1968, 1, pp. 13-14.).

3. L'aspect sacrificiel de l'Eucharistie

Essayons de préciser l'aspect sacrificiel de l'Eucharistie.

Si le Christ à la Cène veut se donner en communion aux apôtres sous les signes séparés du pain et du vin, c'est pour les unir à son sacrifice, alors en voie d'accomplissement, qui va séparer son corps et son sang. La double consécration est dès lors pour les apôtres un signe sacrificiel dont ils comprennent que la portée n'est point idéale et spéculative, mais réelle et existentielle.

Il en va pareillement à la Messe. L'ordre du Seigneur est absolu : « Faites ceci en mémoire de moi. » Les paroles que prononce aujourd'hui le prêtre sont ressaisies par la toute-puissance du Christ qui règne au-dessus du temps dans l'éternité. Elles sont le signe et l'instrument dont il use pour nous rendre invisiblement présents au sacrifice commencé à la Cène et consommé sur la Croix. Elles font coïncider un moment de notre aujourd'hui spirituel avec l'aujourd'hui du moment spirituel de la rédemption du monde. Dans l'espace de temps où sont prononcées les paroles de la double consécration, ce qui nous est désigné, c'est ce à quoi nous sommes réellement rendus présents, à savoir la séparation du corps livré pour nous et du sang versé pour nous. Ces paroles dès lors sont un signe sacrificiel à portée existentielle. « A la fonction propre du signe s'ajoute, par la toute-puissance divine, le pouvoir de faire atteindre le signifié réellement et existentiellement. Le signe sacrificiel de la double consécration est un signe à portée existentielle dont le Christ glorieux se sert afin de réactualiser pour nous, par un miracle de sa toute-puissance, le sacrifice que, lorsqu'il était passible ici-bas, il a accompli sous Ponce Pilate, et qui, à chaque Messe, est de nouveau là, en tant que présent à un certain moment de notre temps » (Loc. cit., p. 17.)


4. L'unique sacrifice de la Croix

C'est donc l'unique sacrifice de la Croix, qui nous est donné à chaque fois que sont prononcées au cours du temps les paroles de la consécration. Il n'est ni multiplié, ni répété, ni renouvelé : « Le Christ ressuscité des morts ne meurt plus, la mort ne le domine plus » (Rom., 6, 9). Ce qui est multiplié répété, renouvelé au cours du temps, c'est le rite sacrificiel sous lequel le sacrifice unique nous est à chaque fois rendu présent.

Si l'on pense au double miracle qui s'accomplit en chaque Messe, on dira : de même que les paroles de la consécration, en tant que signe sacrificiel, multiplient non pas le sacrifice jadis offert sur la Croix, mais ses présences à tels aujourd'hui de notre temps ainsi ces mêmes paroles, en tant que signe sacramentel, multiplient non pas le Christ glorieux qui est maintenant au ciel mais ses présences corporelles en tels lieux de notre espace.


5.

Peut-on parler de plusieurs « offrandes » du sacrifice rédempteur ?

Le mot offrande a deux sens. Il peut désigner le rite sacrificiel qui nous rend présent le Sacrifice unique : et alors chaque Messe célébrée au cours du temps par fidélité au : « Faites ceci... » demandé par le Christ est une nouvelle offrande de son sacrifice. Et il peut signifier l'acte sacrificiel du Christ s'offrant « avec un grand cri et des larmes » et devenant pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel (Hébr., 5, 7-10) : et alors toutes les Messes nous réfèrent à l'unique Offrande rédemptrice. L'offrande-enveloppante se renouvelle, l'offrande-enveloppée est inchangée.

Peut-on parler de la Messe comme d'un sacrifice « non sanglant » ?

L'expression a été longtemps et trop souvent employée par les théologiens de l'âge baroque pour que j'aie pu l'éviter dans La Messe, présence du sacrifice de la Croix, mais toujours en dénonçant l'équivoque qu'elle recouvrait.

Le danger serait de laisser croire à deux sacrifices distincts : l'un sanglant à la Croix, l'autre non sanglant à la Messe : erreur qu'il faut sans aucun doute regarder comme catastrophique. C'est l'unique sacrifice rédempteur, qui fut sanglant, qui à chaque Messe nous est apporté sous le rite non sanglant de la double consécration du pain et du vin.

Mystère ineffable. Tout le drame de la Passion sanglante et de la rédemption du monde est là, devant nous, sous le voile de la douceur, de la paix et de la solennité d'une liturgie eucharistique de la consécration.

N'est-ce pas ce mystère que Matthias Grünewald veut évoquer dans le grand retable de Colmar, quand, tout près des pieds tuméfiés et sanglants de l'immense Crucifié, il dispose le calice de la Messe et la blancheur éclatante du petit agneau immaculé ?

6. A chaque Messe deux mille ans sont abolis

A chaque Messe les deux mille ans du temps horaire qui nous séparent du calvaire sont abolis. C'est pendant un moment, un bref moment spirituel, le contact immédiat avec l'événement de la rédemption du monde.

La coïncidence entre le moment de la consécration et le moment de la rédemption du monde est un miracle qui s'opère par-delà les limites de notre temps horaire. On sait que, selon saint Thomas, c'est la résurrection même du Christ qui, malgré la distance des temps et des lieux, sera la cause efficiente de notre résurrection future, « grâce à la vertu divine, dont le propre est de vivifier les morts, et qui atteint dans leur présentialité tous les lieux et tous les temps, et talis contactus virtutis sufficit ad rationem hujus ejcientiae », III, qu. 56, a. 1.

Mais déjà dans l'ordre culturel « les événements spirituels sont des événements méta-historiques : en tant qu'occurences ils prennent place dans l'histoire, mais leur contenu prend place dans une région supérieure à l'histoire, - c'est pourquoi il est normal que l'histoire n'en fasse pas mention. Le mot événement lui-même est alors ambigu : ce qui se passe en pareil cas arrive pour un instant dans l'existence temporelle, mais arrive pour toujours dans l'existence des âmes et de la pensée », Jacques Maritain, Approches de Dieu, p. 87. Cf. Mircea Eliade, Images et symboles, pp. 40-41 « Ce qui distingue l'historien des religions d'un historien tout court, c'est qu'il fraie avec des comportements historiques de l'être humain... Plus une conscience est éveillée, plus elle dépasse sa propre historicité ».

Nous nous trouvons comme la Vierge et saint Jean au pied de la Croix : d'une part dans la ligne de la médiation ascendante du Sauveur, pour entrer selon la mesure toujours trop faible de notre foi et de notre amour dans l'immense supplication qu'il fait monter vers le Ciel afin que tous les hommes soient sauvés : « Quand je serai élevé de terre je tirerai tous les hommes à moi : il signifiait par là de quelle mort il allait mourir » (in, 12, 32-33) ; d'autre part dans la ligne de la médiation descendante du Sauveur, pour disposer nos coeurs à accueillir l'infinie réponse de bénédiction, qui par la plaie ouverte de son côté descend du Ciel sur la suite des générations humaines « jusqu'à ce qu'il revienne » (I Cor. 11, 26).


7. Témoignages des Pères en Orient et en Occident

Les témoignages des Pères en Orient et en Occident sont nets. N'en retenons que deux.

Celui de saint Jean Chrysostome (344-407) : « Quand tu vois le Seigneur immolé et étendu, et le prêtre incliné sur le sacrifice et en prière, et tout le peuple rougi par ce sang si précieux, penses-tu être encore parmi les hommes sur la terre ? N'est-tu pas plutôt transféré dans les cieux, ayant déposé toute pensée charnelle, pour contempler ce qui se fait, avec l'âme nue et l'esprit purifié ? O miracle, ô divine philanthropie ! » (De sacerdotio, lire III, n° 4 ; P.G., t. XLVIII, col. 642).

« Révérez donc, révérez cette table, à laquelle nous participons tous, et, placé sur elle en sacrifi ce, le Christ immolé pour nous » (De Epist. ad Rom., VIII, n° 8 ; P.G., t. LXII, col. 131).

Celui de saint Ambroise († 397) : « Si chaque fois que son sang est répandu, il est répandu pour la rémission des péchés, je dois toujours le recevoir pour que toujours, il me remette mes péchés » (De sacramentes, livre IV, chap. 5, n, 27-28).

Ce qui se passe à la Messe quand le prêtre reprend les paroles de la première Cène, l'Église l'a condensé dans une brève oraison secrète qui a traversé les siècles, à laquelle saint Thomas se réfère pour établir que le Christ est immolé dans ce sacrement (III, qu. 83, a. 1.). « Chaque fois que la commémoration de cette offrande victimale est célébrée, l'oeuvre de notre rédemption s'accomplit : Quoties hujus hostiae commemoratio celebratur, opus nostrae redemptionis « exercetur » (Secrète du IX° dimanche après Pentecôte ; dans le nouvel Ordo Missae, au II° dimanche Per annum.).

8. Luther rejette le caractère sacrificiel de la Messe

Quand, en 1520, dans son Prélude sur la captivité babylonienne de l'Église, Luther rejette radicalement le caractère sacrificiel de la Messe, il a pleine conscience d'innover. La Messe luthérienne, qui commence par éliminer le sacrifice et qui tentera de remplacer la transsubstantiation par une impossible union du corps du Christ au pain, sera vidée de toute substance. Sur le premier point, la pensée de Luther tient en deux thèses : a) Tout d'abord, le Christ, à la Messe comme à la Cène, promet la rémission des péchés à ceux qui croiront, en signe de quoi il nous donne son corps et son sang dans le pain et dans le vin, comme Dieu jadis avait donné l'arc-en-ciel à Noé en signe de sa clémence. b) Ensuite et surtout, il n'y a trace de sacrifice et d'offrande ni à la Cène où cependant sont prononcées les paroles : « Ceci est mon corps livré pour vous, ceci est mon sang versé pour vous, en vue de la rémission des péchés», ni à la Messe où ces paroles sont reprises par le prêtre.

a) « Combien sont-ils aujourd'hui, écrit Luther, ceux qui savent que la Messe est une promesse de Christ ? » (Martin Luther, OEuvres, t. II, p. 186 ; édit. Labor et Fides, Genève, 1966.). Elle est promesse comme les promesses faites à Adam, à Noé, à Abraham, à Moïse ; mais plus parfaite que ces dernières, car elle promet non les biens temporels, mais la rémission des péchés pour ceux qui croiront à la promesse (Ibid., p. 185). A cette promesse plus excellente que toutes les autres, Christ « ajoute un signe commémoratif d'une si considérable déclaration, à savoir son propre corps et son propre sang, dans le pain et dans le vin ; ce qu'il montre en disant : « Faites ceci en mémoire de moi » (Ibid., p. 189). La mort du Christ fera de ce qui était sa « promesse » ce qui sera son « testament » (Ibid.).

La Messe étant promesse de la rémission des péchés, « personne ne reçoit la Messe, sinon celui qui croit pour son compte, et il la reçoit dans la mesure de sa foi. Elle ne peut pas être donnée à Dieu et on, ne peut pas la donner aux hommes. Mais Dieu seul, par le ministère du prêtre, la donne aux hommes et ils ne la reçoivent que par la foi, sans aucune oeuvre et sans aucun mérite » (Ibid., p. 195).

b) « Mais il y a encore un second scandale qui doit être écarté : il est beaucoup plus considérable et beaucoup plus retentissant. On croit partout, en effet, que la Messe est un sacrifice offert à Dieu. Les paroles du Canon lui-même semblent exprimer cette opinion... Christ est désigné, en conséquence, comme la victime de l'autel. A cela viennent s'ajouter des déclarations des Pères, autant d'exemples que l'on voudra, et une pratique imposante constamment suivie dans le monde entier. Tous ces usages se sont acharnés à faire leur place : c'est pourquoi, avec la plus grande persévérance, il convient de leur opposer les paroles et l'exemple de Christ. Car à moins de maintenir que la Messe est une promesse de Christ ou un testament, selon le sens obvie des termes, nous perdons la totalité de l'Évangile et toute notre consolation » (Ibid., p. 195). Pas ombre de sacrifice à la Cène : « En effet, au cours du dernier repas, alors qu'il instituait ce sacrement (= signe) et qu'il donnait le testament, Christ ne l'a pas offert à Dieu son Père ; il n'a pas non plus accompli une bonne oeuvre au profit des autres, mais, assis à table, il proposa à chacun en particulier le même testament, et il présenta le signe... Ainsi comme la distribution d'un héritage ou l'accueil fait à la promesse sont à l'opposé d'un sacrifice que l'on accomplit, de même la Messe est à l'opposé d'un sacrifice, car nous recevons la première, alors que nous offrons le second » (Ibid., p. 196).


9. La réponse du concile de Trente

Quelle sera, le 17 septembre 1562, dans sa XXIIe session, la réponse du concile de Trente ?

« Bien qu'il dût s'offrir une seule fois, lui-même, sur l'autel de la Croix par la mort », le Christ, pendant la dernière Cène « offrit à Dieu son Père son corps et son sang sous les espèces du pain et du vin », en vue de laisser à l'Église son Epouse « un sacrifice visible, propre à représenter le sacrifice sanglant qui allait s'accomplir une fois pour toutes sur la Croix et à en perpétuer la mémoire jusqu'à la fin des siècles, ainsi qu'à en appliquer, la vertu salutaire à la rémission des péchés que nous commettons chaque jour » (Chap. 1. Denz-Schön, n° 1740).

« Et parce que, dans ce divin sacrifice qui s'accomplit à la Messe, ce même Christ est contenu et immolé d'une manière non sanglante, qui s'est offert lui-même une seule fois sur l'autel de la Croix d'une manière sanglante, le saint Concile enseigne que ce sacrifice est vraiment propitiatoire, et que, par lui, il se fait que, si nous approchons de Dieu avec un coeur sincère et une foi droite, avec crainte et révérence, nous obtenons miséricorde et trouvons grâce pour une aide opportune (Hébr., 4, 16). Car, apaisé par cette oblation, le Seigneur, moyennant la grâce et le don de la pénitence, remet des crimes et des péchés, si grands soient-ils » (Chap.2, n° 1743).

A la Croix et à la Messe, « c'est en effet une seule et même victime, le même Jésus offrant maintenant par le ministère des prêtres, qui s'offrit alors lui-même sur la Croix, la seule différence étant dans le mode d'offrir, sola offerendi ratione diversa » (Ibid).

« De cette oblation sanglante, disions-nous, nous recevons en abondance les fruits par l'oblation non sanglante ; tant s'en faut que celle-ci déroge en aucune façon à celle-là » (Ibid).

Telle est la doctrine que le concile de Trente, s'élevant d'un coup d'aile au-dessus du tumulte des opinions théologiques de l'époque et désenveloppant la révélation évangélique initiale, oppose à l'innovation fatale de la Réforme et propose solennellement à la foi catholique. Elle suffit à nourrir le regard de la contemplation amoureuse qui n'en touchera d'ailleurs jamais le fond ; elle débouche, en effet, sur le mystère même du sacrifice rédempteur : sur le mystère d'une part de son « unicité » et de sa « perfection intrinsèque infinie » ; sur le mystère d'autre part de sa nécessaire « réactualisation » à chacun des moments du temps. Car la Messe, selon le Concile, n'est pas un « autre » sacrifice que celui de la Croix. Elle s'identifie à ce sacrifice quant au « contenu », à savoir le Christ, prêtre et victime ; elle ne se distingue de lui que par son « mode non sanglant » c'est-à-dire par le rite institué par le Seigneur à la Cène en vue de le représenter, d'en perpétuer la mémoire et d'en appliquer la vertu salutaire.

Quand le Concile enseigne qu'à la Messe la vertu du sacrifice rédempteur nous est « appliquée », cela doit s'entendre au sens fort et signifie que, par la vertu du drame rédempteur alors actualisé au milieu de nous, nous lui sommes incorporés, comme le furent jadis la Vierge et saint Jean.

Et quand le Concile parle d' « offrande ou immolation sanglante » et d' « offrande ou immolation non sanglante », c'est le rite de l'offrande qui est non sanglant, mais la réalité de l'offrande est toujours sanglante ; c'est l'offrande-enveloppante qui est non sanglante, mais l'ofrande-enveloppée est toujours sanglante.

L'offrande-enveloppée, c'est l'acte du Christ ne cessant au cours des âges d'assumer l'Église dans son unique sacrifice sanglant : ou - c'est la même chose - l'acte de l'Église en tant qu'assumée à chaque moment de sa durée dans le sacrifice sanglant de son Epoux.

10. Un pressentiment du sacrifice de la Messe chez le prophète Malachie

Les Pères de l'Église, dès saint Justin et saint Irénée, et après eux le Concile de Trente ont vu un pressentiment du sacrifice de la Messe dans le passage où le prophète Malachie (1, 10-11) oppose aux sacrifices offerts au temple de Jérusalem un sacrifice parfait offert par tous les peuples « Je n'ai point en vous mon bon plaisir, dit Yahvé des armées ; un présent ne me plaît pas venant de vos mains. Car du lever du soleil à son coucher, mon Nom est grand parmi les Gentils ; et en tous lieux un sacrifice d'encens est offert en mon Nom et une offrande pure ; car mon Nom est grand parmi les Gentils ».

11. Acte transcendant de culte et d'amour

Le sacrifice qui s'accomplit à la Messe est un acte de culte qui transcende toutes les liturgies, et un acte d'amour qui transcende tous les amours des anges et des hommes. C'est sous ce double aspect du culte et de l'amour que l'Église, qui est le Corps, est invitée à participer au sacrifice du Christ, qui est la Tête.

Dans la ligne cultuelle ou de la validité, Jésus utilise le ministère des prêtres pour se rendre présent sous les apparences du pain et du vin. Et il donne aux fidèles, par le caractère ou pouvoir cultuel du baptême, de pouvoir s'unir aux prêtres, non certes pour consacrer le pain et le vin, mais, après la consécration, pour offrir à Dieu son Père, son corps et son sang présents sur l'autel.

Un mot de la concélébration. Imaginons plusieurs personnes s'unissant pour baptiser simultanément un petit enfant. Il y aurait plusieurs baptisants mais une seule action baptismale, plures baptizantes, una baptizatio. En concélébration, on aura pareillement plusieurs consacrants, plures ex aequo consecrantes, mais une seule action consécratoire, una consecratio : c'est-à-dire un seul rite non sanglant, une seule offrande-enveloppante non sanglante, et bien sûr une seule présence du sacrifice sanglant de la Croix, une seule offrande-enveloppée, dont la valeur est infinie et ce fait inépuisable, et où chaque célébrant puise selon son amour.

Dans la ligne du grand amour de charité théologale ce qui importe uniquement à la Messe est l'intensité de notre ferveur. Les derniers en dignité peuvent être les premiers à entrer par la charité dans le mystère de la rédemption du monde. Il n'y a ici ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. Comment nous retenir de citer Tauler ? « Il n'y a que des hommes qui puissent consacrer ou bénir le corps sacré de Jésus ; et personne d'autre... Mais, d'une manière spirituelle..., une femme peut offrir ce sacrifice aussi bien qu'un homme, et cela quand elle le veut, la nuit ou le jour. Elle doit alors pénétrer dans le Saint des Saints et laisser dehors tout le vulgaire. Elle doit entrer seule, c'est-à-dire entrer en soi-même, avec un esprit recueilli, et là ayant laissé au-dehors toutes les choses sensibles, elle doit offrir au Père du ciel le tout aimable sacrifice, sont Fils bien-aimé, avec toutes ses oeuvres, ses paroles, avec toutes ses intentions ; elle doit avec une grande dévotion englober dans cette prière tous les hommes, les pauvres pécheurs, les justes et les prisonniers du Purgatoire » (Sermons, édit. de la Vie Spirituelle, 1930, t. II, p. 239).

En quelque lieu, fût-ce le plus ignoré où une Messe est célébrée, les Anges et les élus s'unissent à la plus solennelle des prières qui monte de la terre vers le Ciel.


12. La communion du prêtre

Le sacrifice resterait inachevé sans la communion que le célébrant fait en nom et personne de l'Église entière. C'est « le même signe rituel, qui en tant que comportant dualité ou division dans l'action consécratoire, est signe sacrificiel, et, en tant que transsubstantiant le pain et le vin, est un signe sacramentel. Le miracle de la réactualisation de l'immolation du Christ passible (vera sacrificatio), et du changement du pain et du vin au Corps et au sang du Christ glorieux pour que ce Corps soit mangé et ce Sang bu par le prêtre (communion), constituent tellement un seul et même mystère que si la communion du prêtre venait à manquer la Messe ne serait pas réellement célébrée : car le sacrifice n'est consommé (au sens de porté à son terme final) que lorsque la victime immolée est elle-même consommée (sa chair mangée et son sang bu) » (« L'Eucharistie n'est pas seulement sacrement mais encore sacrifice extérieur étant le signe du sacrifice intérieur par lequel on s'offre soi-même... », S. Thomas, III, qu. 82, a. 4. - J. Maritain, Loc. cit., p. 14).

Sans doute, dès le Canon de la Messe, le sacrifice -c'est le même que celui du Calvaire, - est déjà pleinement accompli par l'Homme-Dieu, et pleinement accompli quant à son acceptation par le Père. Mais en ce qui regarde l'Église et le rite sacré qu'elle accomplit tandis qu'elle chemine sur la terre, le sacrifice ne sera porté à son terme final que par la communion du prêtre : au moment où ce dernier communie, il n'agit plus en tant que ministre du Christ, comme il l'a fait lors de la consécration, mais en tant que ministre de l'Église, au nom de l'Église toute entière et comme tenant sa place devant Dieu (Ibid.).

C'est le Christ ressuscité et glorieux qui se rend présent à la Messe. Mais il interpose entre lui et nous sa Croix, sa douce Croix sanglante. C'est par sa Croix qu'il veut, aujourd'hui comme jadis, descendre à nous, et par sa Croix qu'il veut que nous allions à Lui. La Croix demeure tandis que se déroulent les âges. Notre désir, saint Paul l'avoue, serait de revêtir la gloire céleste par-dessus notre corps sans avoir à goûter la mort (II Cor., 5, 4). Mais l'ici-bas reste le lieu du Noli me tangere, où nous ne touchons le Christ en gloire qu'à travers les stigmates de sa Crucifixion.


Transsubstantiation

S'il est vrai que Dieu a tant aimé le monde qu'il lui a donné la présence corporelle de son Fils unique, ne penserons-nous pas qu'il pourra aimer assez le monde pour lui laisser la présence corporelle de ce même Fils unique ? Inversement, quand l'intelligence fléchit devant le mystère de l'Incarnation et récuse la foi de Chalcédoine, comment ne fléchirait-elle pas devant le mystère de l'Eucharistie et ne récuserait-elle pas la foi de Trente ?


I. LE POURQUOI DE LA TRANSSUBSTANTIATION

« Le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde. »

Jean,6,51


1. La rédemption du monde

L'Écriture voit dans la mort de Jésus le sacrifice suprême où s'accomplit la rédemption du monde : «Il s'est livré lui-même pour nous en offrande et sacrifice à Dieu » (Ephés., 5,2). « Ayant offert pour les péchés un unique sacrifice, il s'est assis pour toujours à la droite de Dieu » (Hébr., 10, 12). « Nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils » (Rom. 5, 10). Dieu a réconcilié par lui toutes choses « en faisant la paix par le sang de sa Croix » (Col., 1, 20). Le sacrifice rédempteur s'étend à tous les hommes du passé et de l'avenir ; il sauvait par anticipation les âges qui ont précédé : les secours divins étaient alors offerts à chacun en considération du futur sacrifice de la Croix ; et par dérivation les âges qui ont suivi : les secours divins sont maintenant donnés à travers le sacrifice de la Croix. « Et moi, quand j'aurai été élevé de terre, je tirerai tous les hommes à moi » (Jn, 13, 32).


2. Participation au sacrifice de la Croix

Dans ce sacrifice, il est demandé aux hommes d'entrer : non certes pour en accroître la valeur qui est infinie, mais pour en accueillir la vertu purificatrice.

Fondamentalement, c'est par le consentement de la foi et de l'amour, - du grand amour de charité, - que l'on entre en participation du sacrifice de Jésus. Et, où l'Évangile n'a pas été prêché, cela peut se faire très obscurément, dès qu'un coeur s'ouvre dans le secret aux lumières prévenantes et rédemptrices de la Croix.

Mais l'intention expresse de Dieu, manifestée dans l'Écriture, est d'inviter en outre tous les hommes à une participation visible et cultuelle au sacrifice de la Croix, destinée non certes à écarter la foi ni l'amour, mais à porter au contraire leurs puissances unitives jusqu'aux suprêmes degrés. Il y avait sous la Loi ancienne une forme de sacrifices auxquels on s'unissait non seulement par la pensée, mais encore par la manducation de la victime pour signifier qu'on s'offrait avec elle « Ceux qui mangent les victimes ne sont-ils pas en communion avec l'autel ? » (1 Cor., 10, 18). Tels étaient les sacrifices appelés « sacrifices de communion ».


3. Le sacrifice de la Loi nouvelle

Tel sera le sacrifice de la Loi nouvelle. L'intention du Sauveur est claire. La coïncidence de la Cène avec la fête juive de la Pâque n'est pas fortuite. Elle signifie que la Pâque juive devait s'effacer devant une Pâque plus mystérieuse qu'elle préfigurait. La Pâque juive était l'offrande sacrificielle d'un agneau, à laquelle on s'unissait par la manducation, en reconnaissance de la bonté de Dieu délivrant son peuple de la captivité d'Égypte pour le faire entrer dans la Terre promise. Elle préfigurait l'offrande sacrificielle du Christ, Agneau immaculé (I Pierre, 1, 19), à laquelle on s'unit par la communion, et par laquelle l'humanité est délivrée du péché et introduite dans la Paix de Dieu. Après avoir célébré la Pâque ancienne, dit le Concile de Trente, le Christ institua la Pâque nouvelle » en mémoire de son passage de ce monde au Père, lorsqu'il nous racheta par l'effusion de son sang, nous arracha à la puissance des ténèbres, et nous transféra dans son royaume » (Denz.-Schön., n° 1741). La correspondance de la Cène avec la Pâque juive est marquée dans l'Écriture. Le soir venu, Jésus dit à ses disciples : « J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous avant de souffrir » (Lc, 22, 15). Et saint Paul exhorte les Corinthiens à se purifier du péché à l'approche des fêtes de Pâques, « car, le Christ, notre Pâque, a été immolé » (I Cor., 7, 5).

Mais un « sacrifice de communion » sera-t-il possible, quand l'Agneau aura pris la place de l'agneau ?


4. L'union par la manducation

Nous approchons de la réponse à la question posée, celle du pourquoi de la transsubstantiation. Il n'y a qu'un seul sacrifice par lequel nous soyons sauvés. C'est le sacrifice sanglant de la Croix. Il est déjà commencé quand Jésus institue la Cène, « la nuit où il fut livré » (1 Cor., 11, 23). Il s'achève sur la Croix où « tout est consommé » (Jn, 19, 30). Pour que les apôtres puissent, à la Cène, s'unir à ce sacrifice non seulement par la foi et l'amour, mais encore par la manducation de la victime, Jésus va se rendre mystérieusement présent sous les apparences du pain et du vin, et se donner à eux en nourriture. Il veut être mangé par les apôtres au temps même de son grand désir de sauver le monde par son sacrifice ; au temps même où il est consumé par le feu qu'il vient jeter sur la terre (Lc 12,49). Et qui mange un désir est mangé par ce désir ; qui mange du feu est mangé par le feu.


5. Sacrifice de communion

Le sacrifice par lequel l'humanité tout entière est rachetée, est un « sacrifice de communion ».

Il dure de la Cène à la mort en Croix. Au moment de la Cène, nous est montré comment nous pouvons y participer par consommation de la victime. Au moment de la mort en Croix, nous est montré ce à quoi nous participons en consommant ce qui se cache sous les dehors du pain et du vin.

« Repas du Seigneur », certes dont le sens est de nous jeter vivants dans le « sacrifice du Seigneur ».



II. - LA TRANSSUBSTANTIATION

Faites ceci en mémoire de moi. »

Lc 22, 19


1. L'Eucharistie contient le Christ tout entier

Le saint Concile de Trente enseigne et professe « qu'après la consécration du pain et du vin notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est contenu vraiment, réellement et substantiellement sous l'aspect (specie) de ces choses sensibles. Il n'y a en effet aucune contradiction à ce que notre Sauveur siège lui-même toujours à la droite du Père dans les cieux selon le mode d'exister qui lui est naturel, et à ce que néanmoins il nous soit, en de nombreux autres lieux, sacramentellement présent dans sa substance, selon un mode d'exister que nos mots peuvent sans doute à peine exprimer, mais que notre intelligence éclairée par la foi peut cependant reconnaître et que nous devons croire fermement comme une chose possible à Dieu » (Denz.-Schön, n° 1636). Et voici, à la même date du 11 octobre 1551, le Canon correspondant : « Si quelqu'un nie que dans le sacrement de la très sainte Eucharistie sont contenus vraiment, réellement et substantiellement, le corps et le sang avec l'âme et la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ et par conséquent le Christ tout entier ; mais prétend qu'ils n'y sont qu'en signe, ou en figure, ou par leur vertu, qu'il soit anathème » (Ibid., n° 1651). Telle est la foi catholique.


2. Le Christ reste présent au Ciel

Un seul Christ, présent au ciel depuis l'Ascension sous ces apparences propres et naturelles, et qui sans se déplacer, ni changer en aucune manière, ni rien perdre de sa splendeur, se rend présent tel quel ici-bas sous les dehors ou apparences très humbles du pain et du vin, quand sont prononcées les paroles de la consécration. Insistons sur ce point : sans se déplacer. Imaginer le Christ quittant le ciel pour se rendre présent dans les petites hosties que consacre le prêtre nous conduirait à de manifestes impossibilités. Mais se déplacer, serait-ce la seule façon de survenir réellement où l'on n'était pas ?

3. Mode de présence du Christ dans l'Eucharistie

Il existe une manière plus mystérieuse permettant à un être sans ombre en lui de changement, de survenir et très profondément où il n'était pas. Et c'est ainsi tout d'abord que Dieu se rend présent dans la création, le Verbe présent dans l'incarnation, l'Esprit saint présent dans la justification. Voyons cela très succinctement.

Dieu n'était pas dans le monde avant que le monde fût. Il a fallu la toute-puissance divine pour en quelque sorte le susciter hors du néant ; il la faut encore pour le maintenir incessamment dans l'existence. Quelle réalité que cette présence créatrice et conservatrice de Dieu au monde ! Elle est survenue pourtant sans que puisse apparaître une seule ride dans l'océan de l'être divin. Le monde a commencé de dépendre de Dieu, et Dieu ne dépend nullement du monde ; ce que les théologiens expriment en disant que la relation de dépendance est réelle du monde à Dieu, non inversement. On soulignera la liberté et la générosité de l'initiative de Dieu en disant qu'il a créé par un acte de sa toute-puissance ; mais pour rappeler que cet acte n'a rien changé en lui, on recourra à quelque image : Dieu a comme appelé à lui le monde, il l'a comme aspiré hors du néant.

Il en va pareillement dans le mystère de l'incarnation. Sans quitter la droite du Père, le Verbe, pour habiter parmi nous, se fait chair, fait sienne la nature humaine formée dans le sein de la Vierge Marie. Préexistant auprès du Père, il commence sans changer d'exister en outre dans une nature humaine en attirant à lui cette nature humaine, en l'assumant - c'est le mot technique -, en telle sorte que c'est lui, le Verbe qui réellement, personnellement, naîtra, sera crucifié, ressuscitera dans cette nature humaine. Telle est la seule manière de rendre possible le mystère de l'incarnation ; et ce n'est point pour contredire cette vérité que dans le Credo nous confessons que le Verbe « pour nous et pour notre salut est descendu des cieux », mais pour glorifier la gratuité de son initiative et pour adorer avec l'apôtre les humiliations qu'elle entrainera (Philip. 2, 5-8).

Et il en va de même enfin dans le mystère de la justification. Quand un homme passe de la vie du péché à la vie de la grâce, l'Esprit saint descend en lui, les personnes divines s'approchent de lui : « Si quelqu'un m'aime... mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn. 14, 23). Quelle transformation dans le coeur de cet homme ! Mais le changement ne s'est fait qu'en lui seul : si, de la barque où vous êtes, vous tirez sur l'amarre, vous croirez que la falaise vient à vous.

Présence de création dans l'univers, présence d'inhabitation dans les âmes et l'Église, présence d'incarnation dans le Christ, chef de l'Eglise : trois présences divines, combien réelles, où le changement s'est fait uniquement des choses à Dieu, non inversement. Qui n'a pas réfléchi sur ces trois mystères s'interdit de rien comprendre au mode de présence du Christ dans l'Eucharistie.


4. Le mystère propre de l'Eucharistie

Car, - et voici le mystère propre de l'Eucharistie, - quand sont prononcées les paroles de la consécration, le Christ, qui siège à la droite du Père, devient tout entier présent dans l'ici-bas, - avec son corps, son sang, son âme et sa divinité, - sans nul changement de son être, mais de par le seul changement en lui - combien profond - du pain et du vin.

« Le Seigneur Jésus, la nuit où il fut livré, prit du pain et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit : Ceci est mon corps, pour vous ; faites ceci en mémoire de moi » (I Cor. 11, 23-24). La toute-puissance divine opère ce qu'elle signifie. Ce qui était pain devient le corps du Seigneur Jésus, qui au soir de la Cène s'offrait dans le sacrifice rédempteur commencé, et qui maintenant siège dans la gloire du Père : corps indissolublement uni à la divine personne, corps du Verbe en tant qu'incarné ; si l'on serrait de près la traduction, on aurait : « Ceci est le corps MIEN... Ceci est le sang MIEN... ». C'est folie de disjoindre, flans l'Eucharistie comme dans l'incarnation, présence corporelle et présence personnelle.

Le sens littéral exige que ce que Jésus présente à ses disciples ne soit plus du pain mais seulement son corps. Cependant rien n'est changé quant aux apparences : c'est une vérité d'expérience. Le poids, la couleur, le goût, la résistance au toucher, les propriétés et activités, demeurent les mêmes. Les sens qui ne perçoivent que les phénomènes continuent de percevoir, sans se tromper, du pain et du vin ; mais à ces apparences correspond une réalité nouvelle et non perceptible, que la foi seule nous fait connaître : la vertu des paroles consécratoires ayant, non pas anéanti, mais converti le pain et le vin en corps et sang de Jésus.

Considérons un instant les choses qui nous entourent. Elles nous apparaissent structurées. Sous les activités empiriques qui les manifestent au dehors dans l'espace et le temps et par lesquelles elles affectent nos sens, l'intelligence humaine discerne spontanément ce qui est son objet propre, à savoir l'être, la substance, le sujet existant qui les porte. Ces activités empiriques sont par nature inséparables du sujet qu'elle dénoncent ; mais elles en sont distinctes, elles ne se confondent pas avec lui. Seule une intervention de cette toute-puissance par qui toutes choses ont été faites pourrait les en disjoindre. Et ce miracle précisément se produit dans l'Eucharistie.

Que se passe-t-il donc au moment de la consécration ? Les activités empiriques, les dehors ou les apparences sensibles du pain ne sont pas touchés. L'être profond du pain, - de ce mélange qu'est le pain. - en est détaché par l'effet de la toute-puissance divine, pour être non pas annihilé, mais « changé », « converti » en le corps du Seigneur qui, selon le mode d'exister qui lui est propre et naturel, réside inchangé dans le ciel ; mais qui, de ce fait, est en outre rendu présent sous les apparences empruntées du pain. Non pas deux Christs, mais deux modes de présence du Christ unique : l'un « naturel » dans sa gloire du ciel, l'autre « sacramentel » sous le voile des dehors ou activités empiriques du pain. « Ceci » qui ÉTAIT pain, EST maintenant corps du Seigneur. Et ce qui enveloppait le pain, enveloppe maintenant le corps du Seigneur. Seule l'épaisseur des apparences nous sépare du rayonnement de sa gloire.

5. Profession de foi du rite copte

Voici, à la fin de la Messe du rite copte d'Alexandrie, la solennelle profession de foi en la présence réelle : « Amen, Amen, Amen. Je crois, je crois, je crois. Jusqu'au dernier souffle de ma vie, je confesserai que ceci est le Corps vivifiant de votre Fils unique, de notre Seigneur et de notre Dieu, de notre Sauveur Jésus-Christ. Il l'a pris, ce corps, de notre Dame et de notre Reine, la Mère de Dieu toute pure. Il l'a uni à sa divinité sans qu'il y ait mélange, fusion altération... Je crois que sa divinité n'a jamais été, un seul moment, séparée de son humanité. C'est Lui qui nous est donné pour la rémission des péchés, pour la vie et pour le salut éternel ! Je crois, je crois, je crois que tout cela est ainsi ! ».


6. Luther et Calvin sur la transsubstantiation

Pour qui refuse la transsubstantiation et affirme la persistance du pain, que vont signifier les paroles de la consécration ? Le sens ne sera plus « Ceci, qui était du pain, est mon corps » ; « Ceci, que je tiens dans mes mains pour vous l'offrir EST mon corps, c'est tout UN » (Cf. Courrier de Genève, 12 juin 1971: Peut-on « expliquer » l'Eucharistie ?). Surimposé au pain, le corps en quelque sorte le surclasse, l'« éclipse », l'« assume », ne fait qu'un avec lui, s'identifie à lui. Comment comprendre cette identification ?

Luther l'entendait d'une manière réelle : le corps même du Christ survenait dans le pain, sous chaque fragment de pain: « Quoique le corps et le pain soient deux natures différentes, chacune pour elle-même, et que, lorsqu'elles sont séparées l'une de l'autre, l'une ne soit certainement pas l'autre, lorsqu'elles sont réunies et deviennent un nouvel être complet, elles perdent leur différence en ce qui concerne ce nouvel être unique... Car ce n'est plus maintenant tout simplement du pain dans le four, mais du pain-chair ou du pain-corps, c'est-à-dire un pain qui est devenu un seul être et une seule chose sacramentelle avec le corps du Christ » (OEuvres, VI, pp. 127-128, Labor et Fides, Genève 1969. Ce traité De la Cène du Christ - Confession, qui date de 1528, « constitue le dernier mot de Luther dans sa controverse avec Zwingli et son école », ibid., p. 7.).

Pour Calvin, le pain est ici-bas, et le corps du Christ au ciel. Leur identification dès lors ne peut être que de l'ordre du signe, - (devant le retable de Grünewald à Colmar vous me dites : Voici le Christ en gloire). Il écrira : « Nous ne devons chercher Jésus-Christ en tant qu'il est homme, sinon au ciel ; ni d'autre façon qu'en esprit et en foi. Par quoi c'est une superstition méchante et perverse de l'enclore sous les éléments de ce monde. Nous rejetons donc comme mauvais expositeurs ceux qui insistent ric à ric au sens littéral de ces mots Ceci est mon corps, ceci est mon sang. Car nous tenons pour tout notoire que ces mots doivent être sainement interprétés et avec discrétion : à savoir, que les noms de ce que le pain et le vin signifient, leur sont attribués. Et cela ne doit être trouvé nouveau ou étrange, que par une figure qu'on dit métonymie, le signe emprunte le nom de la vérité qu'il figure : vu que de telles façons de parler sont plus que fréquentes en l'Écriture » (Accord passé et conclu touchant la matière des sacrements, entre les Ministres de l'Église de Zurich et maître Jean Calvin, Ministre de l'Église de Genève, 1° août 1549, dans Recueil des Opuscules, Genève, 1556, p. 1142). C'est à Luther, autant qu'aux catholiques, que Calvin s'en prend ici : « Or nous n'estimons pas que ce soit moindre absurdité d'enfermer Jésus-Christ sous le pain, ou l'accoupler au pain, que de dire que le pain soit transsubstancié en son corps » (Ibid.). C'est « déroger à la gloire céleste du Christ »(Ibid.) et à son Ascension (« Loin de reposer sur une identité entre le signe et le signifié, le sacrement de l'Eucharistie ajoute à la relation de signe à signifié celle de cause à effet, et suppose l'intervention de la cause première produisant le changement radical qui se puisse concevoir, un changement qui atteint l'être en tant même qu'être ». J. Maritain, Signe et Synmbole. Dans quatre essais sur l'esprit dans sa condition charnelle. Paris. 1939. p. 89.).


7. Conversion de toute la substance

Dans son deuxième canon, le Concile de Trente a repoussé la thèse qui « prétend que dans le saint sacrement de l'Eucharistie demeure la substance du pain et du vin avec le corps et le sang de notre Seigneur Jésus-Christ, et nie cette admirable et singulière conversion de toute la substance du pain au corps et de toute la substance du vin au sang. qui ne laisse subsister que les apparences du pain et du vin, - manentibus dumtaxat speciebus paris et fini, - conversion que l'Église catholique appelle du nom très approprié de transsubstantiation » (Denz.-Schön, n° 1652).

Jésus n'a pas dit : Ceci contient mon corps ; ni Ceci signifie mon corps. Il a dit : Ceci est mon corps.


III. - LA PRÉSENCE CORPORELLE DE JÉSUS

« Vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi ?» Mathieu. 26, 40

1. Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui

Sans la transsubstantiation, il n'y aurait dans l'Eucharistie que du pain et du vin par le moyen desquels on chercherait à s'unir au Christ, présent seulement au ciel. Seule la transsubstantiation rend possible l'union au sacrifice du Christ, non seulement par la foi et l'amour, mais encore par la consommation de la victime, présente sous les signes sacramentels : « Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui » (Jn, 5, 56).

L'union par manducation et par assimilation, où le vivant change en soi ce qu'il consomme, est la plus intime qui se puisse observer dans l'univers des choses sensibles. Si elle est voulue ici par le Christ, - mais alors il sera, lui, le Vivant qui assimile, - c'est pour en faire, par sa toute-puissance, le signe et l'instrument d'un contact où à chaque fois pourra s'approfondir et s'intensifier l'union d'amour de l'âme fervente avec la Passion rédemptrice. Ces rencontres sensibles avec le Sauveur sont toujours brèves. Elles durent le temps d'une liturgie, celle de la Messe, où le Christ maintenant en gloire nous touche à travers sa Croix sanglante ; et la présence corporelle du Sauveur en ceux qui communient ne dure que l'espace de temps où les espèces sacramentelles sont encore inaltérées. Mais de telles visites sont des traits de feu. Elles nous invitent à suivre les apôtres entrant au soir de la Cène dans le drame de la Rédemption du monde.


2. Seule la transsubstantiation permet de porter le Christ en communion aux absents

Sans la transsubstantiation, l'action de la liturgie eucharistique achevée, il ne reste sur la table de l'autel que du pain. Seule la transsubstantiation permet, l'action liturgique accomplie, de porter le Christ, le Dieu fait chair, en communion aux absents et aux malades, et de le conserver en grande piété pour le donner une ultime fois en viatique aux mourants.


3. Prise de conscience de l'Eglise

On assistera, au cours des siècles, à un constant progrès que va faire l'Église dans la prise de conscience du rayonnement exercé sur elle par la présence corporelle silencieuse, sous le signe sacramentel, du Christ qui est son chef.


4. La présence du Christ selon les Evangiles

Une telle prise de conscience de la présence corporelle du Christ parmi nous, une telle connaissance intuitive et expérimentale de foi et d'amour, va nous conduire à porter sur les textes de l'Évangile un regard plus attentif.

On connaît la mystérieuse parole de Jésus sur la prière qu'exauce le Père qui est dans les cieux « Quand deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d'eux » (Mt., 18, 20). Parole valable jusqu'à la fin des siècles. Présence spirituelle donc, parmi nous, dans la foi et l'amour, de Jésus maintenant au ciel et corporellement distant. Mais, dans cette présence même, un événement peut se produire, pour en intensifier la ferveur : la venue corporelle de Jésus.

C'est bien, en effet, au nom de Jésus et en esprit de foi et d'amour, que les disciples anxieux sont rassemblés au Cénacle au soir de Pâques, toutes portes étant closes. Or soudain, voici que Jésus « vint, se tint au milieu d'eux et leur dit : La Paix soit sur vous ! Ce disant, il leur montra ses mains et son côté » (Jn, 20, 19-20). « Huit jours plus tard, les disciples se trouvaient à nouveau dans la maison et Thomas avec eux, Jésus vint, toutes portes closes, se tint au milieu d'eux, et dit : La Paix soit sur vous ! Puis il dit à Thomas : Porte ton doigt ici, voici mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté, et ne sois plus incrédule, mais croyant. Thomas lui répondit : Mon Seigneur et mon Dieu ! » (Jn, 20, 26-28).

A Emmaüs, le même soir de Pâques, pendant qu'ils étaient à table, Jésus prit le pain, le bénit et, l'ayant rompu, il le leur donna. Alors leurs yeux s'ouvrirent, et ils le reconnurent. Mais il disparut de devant eux » (Lc, 24, 30-31). C'est le choc de cette présence corporelle, soudain révélée et reconnue, que Rembrandt essaie à son tour de nous communiquer.

La présence spirituelle de Jésus accompagne et protège les disciples rassemblés en son nom au bord du lac de Tibériade. Mais, après une nuit de pêche infructueuse, quel bouleversement parmi eux quand sur le rivage, au petit matin, ils reconnaissent soudain Jésus : « Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre : C'est le Seigneur ! A ces mots : C'est le Seigneur ! Simon Pierre mit son vêtement, car il était nu, et se jeta à l'eau » (Jn 21, 7).

5. Le mystère de la présence corporelle du CHrist

Qu'elle est étrange la conduite de Jésus lors de la maladie et de la mort de Lazare ! A Béthanie, Lazare était malade. « Les deux soeurs envoyèrent donc dire à Jésus : Seigneur, celui que tu aimes est malade... Jésus aimait Marthe et sa soeur et Lazare. Quand il apprit que celui-ci était malade, il resta encore deux jours à l'endroit où il se trouvait. Alors seulement il dit aux disciples : Allons de nouveau en Judée. Ses disciples lui dirent : Rabbi, tout récemment encore les Juifs voulaient te lapider et tu retournes là-bas ! » (Jn, 11, 3-9). La présence spirituelle de Jésus à ses amis de Béthanie est profonde. Mais pourquoi, apprenant que Lazare est malade, prolonge-t-il sa séparation ? Et qu'elle est surprenante la raison qu'il en donne à ses disciples : « Lazare est mort, et je me réjouis pour vous de n'avoir pas été là, pour que vous croyiez. Mais allons près de lui » (Jn, 11, 14-15). L'Évangile continue : Quand Marthe apprit l'arrivée de Jésus, elle partit à sa rencontre, tandis que Marie restait assise à la maison. Et Marthe dit à Jésus : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort ». Jésus ne dit pas non. « Puis elle s'en alla appeler sa soeur Marie. Elle lui dit tout bas : Le Maître est là et il t'appelle. Dès que Marie eût entendu, elle se leva en hâte et alla vers lui. Jésus n'était pas encore entré dans le village ; il se trouvait à l'endroit où Marthe l'avait rencontré... Lorsque Marie fut arrivée à l'endroit où était Jésus, et qu'elle le vit, elle tomba à ses pieds et lui dit : Seigneur, si tu avais été ici, mon frère ne serait pas mort. Jésus la voyant pleurer, elle et les Juifs venus avec elle, frémit en son esprit et se troubla lui-même... » (Jn, 11, 20-33). Ce qu'à la présence spirituelle de foi et d'amour, la présence corporelle peut ajouter, le mystère nous en est ici dévoilé. l'évangéliste du Verbe fait chair ne cesse d'attirer sur ce point notre attention.

« Qui es-tu Seigneur ? » demande Saul approchant de Damas environné soudain de la gloire du ciel ; et qu'elle est surprenante la réponse qu'il reçoit : « Je suis Jésus que tu persécutes ! » (Actes, 9, 3-6) Jésus Seigneur, mais encore meurtri et persécuté !

Présence corporelle du Christ en gloire jusque dans les plus humbles de nos chapelles où il attend. Et il reste vrai, en un sens, de dire qu'il y est en agonie jusqu'à la fin du monde au sein des tempêtes de l'histoire, et qu'il ne faut pas dormir pendant ce temps-là.

Faut-il qu'une plainte vienne encore jusqu'à nous : « Ainsi, vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi ? » (Mt., 26,40).



III - ADORABLE EUCHARISTIE

Ce que contient une Messe, c'est un infini de richesse, de supplication et de réponse. Jamais l'Église n'épuise le contenu d'une Messe, c'est toujours plus qu'elle n'en peut prendre.

Il faut considérer, d'abord et avant tout, le mouvement de descente de la plénitude divine vers les hommes ; et, ensuite seulement, ce qui en est comme un écho affaibli : le mouvement de montée par lequel les hommes, ainsi prévenus, se tournent vers leur Dieu.

Si Jésus n'était pas le Verbe fait chair, l'Eucharistie serait impossible. C'est pourquoi il demande cette adhésion, ce consentement, ce oui profond au mystère de l'Incarnation ; puis, il faut suivre son itinéraire : il s'est fait chair, il s'est abaissé, il s'est humilié, il a pris la condition humaine, il s'est fait homme et obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur la Croix : c'est une nouvelle étape, le mystère de la rédemption dans le sang.

Une acceptation anticipée de tout ce qu'il pourra dire et faire, dans une totale confiance en Dieu, un total don de mon intelligence et de mon amour à ce qui arrivera, quelle que soit la chose dont il puisse s'agir. Je dis « oui » d'avance.

Ceux qui acceptent sans comprendre, et savent dans le supra-conscient de leur être qu'il s'agit de quelque chose d'immense, ceux-là sont dans la vérité.

L'heure du Christ, où il glorifiera le Père par le pouvoir sur toute chair qui lui a été conféré, est l'heure solennelle du monde. La Croix du Christ étend ses bras sur le passé et sur l'avenir. Son ombre lumineuse la précède et remonte jusqu'aux premiers jours d'après la chute ; sa lumière cachée la suit et redescend jusqu'aux derniers jours du monde.

Le Christ est prêtre au sens souverain.

L'office du prêtre est de donner le peuple à Dieu et de donner Dieu au peuple. La Croix est le lieu de passage de toute la prière du monde vers Dieu et de toute la réponse de Dieu au monde.

Les lectures transmettent le message de la foi, avant que s'accomplisse le mystère de la foi. C'est ainsi que l'Ecriture, parole du Christ, annonce l'Eucharistie, présence du Christ. Tels sont les deux trésors de l'Église.

Si vous venez, en quête des choses d'ici-bas, le coeur plein des espoirs et des événements d'ici-bas, dans l'attente d'une réponse aux problèmes personnels, sociaux, économiques ou politiques, etc... Alors cela ne sert de rien. Il ne faut pas avoir un esprit clos sur les choses charnelles et temporelles mais un esprit dégagé, prêt à recevoir les choses d'un autre ordre. Sinon, rien ne sera.

Le vrai fond de la Parole, dans sa plénitude, c'est de passer d'un coeur à l'autre.

L'Église est là, l'Épouse, pour continuer la prédication vivante de la vérité : « Qui vous écoute, m'écoute ; qui vous méprise, me méprise ». C'est plus que l'Église que vous méprisez quand vous méprisez l'Église qui vous enseigne le Credo.

Le Christ s'offre lui-même, entraînant l'Église qui est l'Épouse, pour qu'elle puisse entrer dans l'offrande, comme la Vierge au pied de la Croix ; l'Église qui consent, qui dit « oui ».

Chaque fois qu'un prêtre, parce qu'il est consacré pour cela, prononce validement ce rite, le Christ dans sa gloire, par la toute-puissance de sa divinité, s'en empare pour ouvrir ce moment-là sur la Croix.

La Croix est gardée dans l'éternité, c'est la plus splendide étoile des miséricordes divines. Les choses qui passent ici-bas restent présentes dans l'éternité divine. L'offrande du Sauveur est partie d'un moment du temps et d'un point de l'espace, et elle s'est enfoncée dans l'éternité divine où elle est toujours vivante. Et tant que le monde dure, le Sauveur Jésus, qui est maintenant dans la gloire, ne veut pas nous sauver autrement qu'à travers sa Croix, et, à un moment donné, il y a ce rayon de la Croix sanglante qui vient au milieu de nous, mais enveloppé dans la douceur du rite.

Le sacrifice de la Croix ne va pas sans participation de l'humanité. Elle est appelée à s'y plonger : pour être rachetée ; pour offrir, elle aussi, le Christ rédempteur, le suivre dans l'offrande qu'il fait de lui-même, pour s'efforcer, en lui et par lui, d'être corédemptrice. Ainsi, l'humanité constitue, à chacune de ses étapes, l'Église, qui est le corps du Christ ; et la Croix est l'arbre où se change en sang l'offrande humaine de tous les temps.

Moi misérable qui suis ténèbre, je vais recevoir une étreinte d'amour de la part de Jésus. Alors je viens vers Lui... Pensez au geste du père de famille avec l'enfant prodigue qui lui dit : « Pardonne-moi car j'ai péché contre le Ciel et contre toi » (Lc 15, 19) : il le serre contre lui.

Plus un saint est dans l'amour plus il sent l'envahissement et la gravité du péché du monde dans lequel il est plongé.

Ainsi cette Croix va plonger immédiatement dans notre temps. Cet acte, par lequel le Sauveur Jésus, il y a deux mille ans, sauvait tous les temps et tous les espaces, s'est enfoncé dans l'éternité divine où il est impérissablement présent et est réactualisé chaque fois qu'il y a une consécration. Les apparences séparées du pain et du vin vont désigner, dans la douceur de ces humbles choses, la tragédie de la Croix sanglante. A l'acte d'offrande, Dieu répond par une miséricorde descendant à travers la Croix, sur toute l'humanité de tous les temps. Au moment de la consécration, les deux mille ans qui nous séparent de la Croix sont abolis : nous sommes là comme l'étaient la Sainte Vierge et saint Jean.

Quand un prêtre consacre, le Christ, trouant ce moment du temps, envoie dans les ténèbres du monde un rayon de sa passion qui déséquilibre les puissances du mal, purifie les profondeurs de l'univers, afin que s'affirme la toute-puissance salvatrice de la Croix qui va prendre tous ceux qui s'attachent à elle, avec leur misère humaine, pour la résurrection.

Je vous dis : « Ceci est mon Corps... » (Lc 22, 19). Je vous dis ces paroles-là et vous les éclairez de votre foi et moi je vous les dis au nom de l'Église qui les éclaire avec la lumière d'assistance... une lumière qui n'est pas d'inspiration prophétique, mais d'assistance pour continuer la prédication, infailliblement... L'Église ne peut donner de nouvelles révélations, mais elle peut développer, au cours des âges, la révélation qui a été donnée une fois pour toutes et qui est terminée avec la mort du dernier apôtre.

Au moment de la consécration, quelle que soit la dévotion du prêtre, il est dépassé par ces mystères-là. Que peut-il sinon en être, à certains moments, comme enivré ? On voudrait mourir... C'est le moment, mon Dieu ! C'est le moment, Jésus ! On n'aurait pas peur de toute cette misère du péché présent, de toutes les difformités qu'on sent en soi, on n'aurait pas peur parce que c'est le sang de la Croix qui est là.

Le Christ ramasse toute la prière des temps passés et des temps futurs, l'intègre à sa prière, « à son cri et à ses larmes » (Heb., 5, 7) voilà la médiation ascendante. Cette supplication est exaucée, et la réponse de Dieu descend sur le Christ pour être répandue sur l'univers tout entier : de la plaie du côté du Christ sortent de l'eau et du sang, symboles du baptême et de l'Eucharistie.

Et à ce moment même, le Christ en gloire est présent sans doute, mais c'est à travers sa passion qu'il vient nous toucher.

« Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6, 54). Ce sont des choses folles manger la chair et boire le sang !... Des choses complètement folles, des folies de l'amour de Dieu.

Prises dans ce contexte-là, ces choses qui sont folles deviennent totalement intégrées dans une courbe qui est une seule folie : celle de l'Amour de Dieu.

Jésus vient d'instituer l'Eucharistie, et, en même temps, il institue le sacrement de l'Ordre, en commandant aux apôtres de faire ce qu'il vient de faire. Il leur en donne le pouvoir, mais aussi l'ordre : « Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22, 19).

Jusqu'à ce qu'il revienne...

Le mystère de l'Eucharistie est le mystère où bat le cœur de l'Église, où Dieu touche notre terre, de la manière la plus immédiate, pleine de la brûlure de son amour.

Chaque Messe est, à travers la Croix du Christ, une grande bénédiction, une explosion silencieuse de l'Amour, une grande descente de Dieu dans le monde pour empêcher qu'il périsse et que le mal en lui l'emporte sur le bien.

Et, en retour, chaque Messe provoque, dans une partie cachée du monde, une réponse d'amour, qui, à travers la Croix du Christ, monte jusqu'à Dieu.

Le prêtre dit : « Agneau de Dieu, qui ôtez le péché du monde... ». Le péché du monde... Ce n'est pas un mal fictif : un océan de sang, de blasphèmes, d'impuretés, de révoltes, d'orgueil... Le péché est là, et il peut l'ôter, toutes les souillures ne le souilleront pas, c'est lui qui peut nous en purifier. Le prêtre rassemble à ce moment-là, devant lui, ce mystère de la tragédie du monde... et puis cette douceur de l'Agneau... Il dit : « Donnez-nous la paix ». Quelle paix ? Celle de Jésus sur la Croix quand il dit : « Tout est consommé (Jn 19, 30), Père, je remets mon âme entre tes mains » (Lc 23, 46), une paix qui enveloppe toute la tragédie qu'il a surmontée... Ce qui, en plénitude, ne peut être vu que par les anges.

Chaque Messe est offerte pour le monde entier, et les fidèles vont communier après le prêtre pour s'unir à lui. Chaque communion est une étreinte, une étreinte sanglante, c'est la Croix qui s'ouvre et on dit : « Non, ce n'est pas possible..., pas moi, Jésus ». Chacun vient avec la disposition creusée en lui par l'intensité de son désir, par les souffrances passées, par les actes d'amour qu'il a pu faire autrefois... tout cela va être pris et comme illuminé par la communion qui sera à la fois sacramentelle et spirituelle.

Seuls les saints pourraient s'approcher de ce mystère sans trembler, et, plus que personne, ils se sentent écrasés par le voisinage de tant d'amour. Les autres hommes y paraissent avec leurs incompréhensions, leurs distractions, leurs étroitesses, leur froideur. « Ils redescendent du Calvaire en parlant de choses frivoles... » Faudra-t-il, à cause de ces misères, supprimer l'institution divine ?

Jésus me demande de le manger avec son désir de sauver le monde : un désir de feu, c'est manger du feu, c'est être consumé soi-même. Voilà ce qu'il me demande après l'avoir demandé aux apôtres. - « Mais Seigneur ! Ce n'est pas possible, il y a un malentendu ! Vous voyez bien qui je suis, et vous me demandez de vous manger dans l'acte de la rédemption du monde ! - Non, il n'y a pas de malentendu, je te demande... - Je n'ose pas... - Il n'y a pas de malentendu. C'est moi qui t'ai donné la vie jusqu'à aujourd'hui encore. C'est moi qui fais que dans ton coeur il y a encore la foi surnaturelle à cause de laquelle tu t'approches de moi. Tu as encore la force physique, tu as encore ton intelligence, tu peux faire un acte de foi, un acte d'amour, crois-tu que tu pourrais faire cela si je n'étais pas là pour te porter jusqu'à cette rencontre ? - C'est vrai. Alors encore une fois, vous voulez que j'aille à vous, il y aura cette rencontre entre nous... - Mais oui, mon pauvre enfant. N'aie pas peur de toutes tes souillures passées ou présentes, de toutes tes obscurités, de toutes ces choses-là... n'aie pas peur : c'est moi qui te prends dans mes bras, qui te serre contre mon coeur. - Mes péchés... - Oui, je les connais, tes péchés. - Mais ils ne peuvent pas être pardonnés ! Et il me serre plus fort contre lui. Voilà ce que j'appelle le choc de la Présence corporelle du Verbe. »

Il y a une Personne, celle du Verbe, parce qu'elle est corporellement présente, à laquelle vous pouvez vous accrocher pour avoir les deux autres. C'est pourquoi Jésus s'appelle la Voie pour entrer dans la Trinité (Jn 14, 6).

C'est la Trinité tout entière qui vient habiter dans votre coeur à cause de ce choc de la présence corporelle du Sauveur.

C'est le Christ en gloire que nous recevons, mais les apparences du pain et du vin signifient une tragédie. Le Christ veut venir à moi à travers la Croix : « Jésus, qui êtes dans la gloire, vous êtes maintenant dans le tabernacle sous ces humbles apparences qui me rappellent que c'est par le détour de la Croix, en référence à la Croix, que je dois monter vers vous qui venez à moi par la Croix ».

Chacun peut entrer là et rencontrer personnellement le Jésus de l'Évangile. Chacun, quelles que soient ses ignorances, les fautes dont le souvenir peut l'accabler, ses secrètes détresses intérieures, ose approcher, comme jadis la pécheresse dans la maison de Simon le Pharisien (Lc 7, 36-50).

La vie divine s'enveloppe de tendresse, de condescendance, pour venir nous toucher sans nous éblouir et dissiper la fragilité du monde. C'est tout le drame de la Croix sanglante et de la rédemption du monde transmis dans le silence ineffable, la douceur, la paix du sacrifice non sanglant.

Et tous nous nous rencontrons, non plus comme des points disjoints d'une circonférence, mais comme des points ayant trouvé leur lieu de convergence, le Christ unique. Nous sommes venus le recevoir pour faire avec Lui un Pain unique. Le Christ sacramenté vient pour nous unir, mais il est plus précieux que l'Église toute entière.

Ceux à qui ces choses là sont révélées, Jésus leur demande de s'unir à Lui.