Tutoiement de Dieu

De Christ-Roi
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« Le principe de la sagesse est la crainte du Seigneur »
(Prov XI, 10 - Ps CX(CXI), 10)

« Sa miséricorde s'étend de famille en familles sur ceux qui Le craignent »
Marie louant Dieu dans son Magnificat, (Luc, I, 50)


Introduction

Le tutoiement quasi-systématique de Dieu résulte de l'oecuménisme de Vatican II (1965). Ce tutoiement a envahi l’ensemble de la liturgie en langue française. Aujourd'hui, seule Marie est encore habituellement vouvoyée.


Présentation

Le tutoiement marque l'égalité et la familiarité. Le vouvoiement marque la politesse et le respect. Sous la révolution française (terreur), le vouvoiement était interdit.


Le français vouvoie traditionnellement Dieu, voir par exemple le Notre Père (Mtt VI, 9-15) dans la Vulgate de 1667 ou dans la Bible Crampon de 1923. D'autres langues vouvoient aussi Dieu, y compris l'anglais. Depuis Guillaume le Conquérant (1066), les anglais ont essayé de reprendre cette pratique, successivement avec les mots : Ye et Thou.


Les protestants ont rompu avec cette pratique. L'Église catholique a voulu se rapprocher des protestants au moment du concile Vatican II. Voyons, par exemple cet effort de traduction oecuménique du Notre Père.


En faveur du tutoiement

Tutoyer l'Incarnation

Benoit XVI dit dans son homélie du 18 décembre 2005 : « Dieu est proche de nous, si proche qu'il se fait enfant, et que nous pouvons "tutoyer" ce Dieu ».

Notons d'abord la remarque de l'abbé de Nantes sur la langue maternelle de Benoit XVI : « En allemand, on s’adresse à Dieu et à la Sainte Vierge en les tutoyant, même dans la religion d’avant le Concile ».

Ensuite, notons que le Saint Père ne dit pas que nous devons mais que nous pouvons.

Finalement, faisons la différence entre Jésus-homme et Jésus-Dieu. Notre Seigneur Jésus-Christ a revêtu notre humanité en s'incarnant. Le touchant mystère de la nativité inspire une proximité telle que le Saint Père admet la familiarité du tutoiement avec l'Incarnation de Dieu.


Tutoiements mystiques

Extraits de poèmes de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus :

Tutoiements :
Jésus pardonne-moi si je dis des choses qu'il ne faut pas dire, je ne veux que te réjouir et te consoler.
Ô Face Adorable de Jésus, seule Beauté qui ravit mon coeur, daigne imprimer en moi ta Divine Ressemblance, afin que tu ne puisses regarder l'âme de ta petite épouse sans te contempler Toi-Même.
Vouvoiements :
Père Éternel, votre Fils unique, le doux Enfant Jésus est à moi puisque vous me l'avez donné.
Je vous ferai proclamer Roi dans les âmes qui refusent de se soumettre à votre Divine Puissance.


Pour quelles raisons Sainte Thérèse tantôt tutoie, tantôt vouvoie ? Nous ne savons pas. Peut-être tutoie t-elle son Epoux et vouvoie t-elle son Dieu. Peut-être a t-elle reçue la grâce insigne de connaître et l'infinie Bonté de Dieu et son infinie Majesté. Elle tutoie l'Une et vouvoie l'Autre.


Tutoyer en chantant

Nombreux sont les chants qui tutoient Dieu. Comme Parle, commande, règne :

ParleCommandeRegne.png


Les justifications de Mgr Dozolme

En 1965, Mgr Dozolme, fraîchement sorti du collège épiscopal statuant, essaie de justifier ce tutoiement.

  • Mgr Dozolme écrit qu'en « latin, en grec et en araméen c'est la deuxième personne du singulier qui est employée dans les textes bibliques, quand on s'adresse à Dieu. Cette façon de parler à Dieu en grec ou en latin était en usage depuis toujours dans les prières de la messe (Kyrie eleison, Laudamus te...) ».
Mais le grec ancien, comme le latin, ne connaissent pas le vouvoiement, comment pourraient-ils vouvoyer ? Et comment l'irrespect du tutoiement existerait si le vouvoiement n'existe pas ?


  • Mgr Dozolme écrit aussi que « la traduction de Crampon qui date déjà du siècle dernier tutoie Dieu ». On pourra le vérifier dans les psaumes. Monseigneur nous quelques autres exemples.
Cependant, comme nous l'avons vu, la bible Crampon vouvoie Dieu dans le Notre-Père et les psaumes de la Vulgate édition 1902, réédité 2002 D.F.T., vouvoie Dieu.


  • Finalement, en lisant à travers les lignes, il semble que Mgr Dozolme nous dise que l'épiscopat français ait adopté le tutoiement en partie sur l'argument du cardinal Grente "illustre prélat académicien" qui affirme que « dans la langue française, quand on s'adresse à Dieu, le tutoiement est la forme supérieure du respect ».
Mais pourquoi tutoie t-on aujourd'hui alors qu'on vouvoyait en 1667 et en 1932 ? Le tutoiement suprêmement respectueux est-il mieux compris aujourd'hui qu'hier ? Non.


On notera au passage le sixième point de la lettre où l'évêque laisse entendre la réticence de certains évêques au « tu » et peut-être une satisfaction d'avoir gardé le « vous » pour le Notre Père. [[Notre Père:Traduction oecuménique| Un an après] (fin 1965), l'oecuménisme retirait le « vous » du Notre Père.


Tutoiement "traditionnel"

On avance que « le tutoiement fut d'usage commun dans le Notre Père en français jusqu'au XVIIe siècle ».


Nous avons vu que la Vulgate de 1667 vouvoie dans le Notre Père.


Qu'en était-il avant ?

Voyons la chanson de Roland, XI° siècle, vers 3891 :

« E ! Deus, » dist Carles, « le dreit en esclargiez ! »

La terminaison finale en "ez" ne fait guère de doute. Voir "Grammaire historique" page 204 et ce glossaire de la chanson de Roland, page 336. Il s'agit de la 2° personne du pluriel et il faut traduire :

« Ô ! Dieu, » dit Charles, « rendez clair le droit ! »


D'autre part, la liturgie était en latin, on a du mal à imaginer un Notre Père "traditionnel" en vieux français.


En faveur du vouvoiement

Mgr Lefèbvre

Lettre aux catholiques perplexes : « Tutoyer Dieu d’une façon systématique n’est pas la marque d’une grande révérence et ne relève pas du génie de notre langue, qui nous offre un registre différent selon que nous nous adressons à un supérieur, à un parent, à un camarade. (...) Le tutoiement a envahi l’ensemble de la liturgie vernaculaire : le Nouveau Missel des dimanches l’emploie d’une façon exclusive et obligatoire, sans que l’on voie les raisons d’un tel changement si contraire aux mœurs et à la culture françaises ».


Mgr Lefèbvre dit en conférences : « Nous sommes des créatures. Dans la mesure où nous approfondirons la notion de créature, dans cette mesure-là aussi, nous nous mettrons à notre véritable place vis-à-vis de Dieu. (...) Nous devons méditer sur notre état de pécheur et sur la grande miséricorde de Dieu envers nous. Cela nous aidera à nous mettre à notre véritable place vis-à-vis de Notre Seigneur Jésus-Christ. Y a-t-il quelque chose de plus important, ici-bas, que de nous mettre à notre place vis-à-vis de Dieu ? Nous n'avons pas le droit de ne pas être à notre place. (...) Enfin l'humilité marche nécessairement de pair avec la charité (...) Le degré le plus élevé de l'humilité, c'est la charité. Nous recherchons l'humilité pour atteindre la charité (...) Le but c'est la charité, l'union à Dieu ». Source: "La messe de toujours", p41-42, Editions Clovis.


Croyons-nous que le tutoiement nous aidera à trouver notre vraie place face à Dieu ? Le respect du vouvoiement ne nous aidera t-il pas à trouver l'humilité nécessaire à la charité ?


La crainte filiale de Dieu

Garrigou-Lagrange

D'après le théologien Garrigou-Lagrange, l'homme est confronté à trois craintes :

  1. La crainte mondaine qui est la peur de s'avouer catholique devant les hommes
  2. La crainte servile qui est la peur des châtiments de Dieu
  3. La crainte filiale qui est la peur de déplaire à Dieu

La crainte mondaine nous éloigne de Dieu (Luc IX, 26). La crainte servile est utile au salut mais gêne notre sanctification (I Jean IV, 17-18). Seule la crainte filiale est toujours nécessaire (Ps CX(CXI), 10 - Prov XI, 10 - Ecq. XXIII, 37 -Luc I, 50 - Actes IX, 31 - Hébreux XII, 28 - Ephes. V, 21 - Phi. II, 12 - 2 Co VII, 1 - Col III, 22 - I Pierre, I, 17 - I Pierre, II, 17 - Ap XIX, 5).


Garrigou-Lagrange nous dit :

Fichier:DonStEsprit-Crainte.png« La crainte filiale non seulement est utile au salut, comme la crainte servile, mais c'est un don du Saint Esprit, qui aide beaucoup à résister à de fortes tentations ».

« Cette crainte filiale est le moins élevé des sept dons du Saint-Esprit, mais elle est le commencement de la sagesse, car elle est comme l'effet initial de ce don supérieur ; c'est une vraie sagesse de redouter le péché qui nous éloigne de Dieu ».

« Avec le progrès de la charité, la crainte filiale augmente, car plus on aime Dieu, plus on redoute le péché qui nous sépare de lui ».

« Au Ciel subsiste la crainte filiale sous la forme de la crainte révérencielle. (...) La sainte crainte du Seigneur restera dans les siècles des siècles. (...) l'âme verra son propre rien et tremblera en quelque sorte de voir sa propre fragilité en comparaison de l'absolue stabilité et nécessité de Dieu, qui seul est l'Être même. Ego sum, qui sum. - En ce sens il est dit dans la Préface de la Messe : « tremunt potestates » ; parmi les anges supérieurs même ceux qui sont appelés « les puissances » tremblent devant l'infinie majesté de Dieu ».

« Ce don de crainte révérentielle existe même en la sainte âme du Sauveur comme les autres dons du Saint-Esprit. La crainte révérentielle apparaît dans les saints en cette vie présente, par exemple lorsque saint Pierre (LUC, V, 8) après la première pêche miraculeuse dit à Jésus : « Éloignez-vous de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur ». C'est alors que Jésus lui dit « Ne crains point, car désormais ce sont des hommes que tu prendras ». Pierre, Jacques et Jean à ce moment quittèrent tout pour le suivre ».


Demandons-nous bien si le tutoiement aide la crainte révérencielle qui est le commencement de la sagesse.

Demandons-nous bien si nous tutoierons Dieu lorsque nous tremblerons devant son infinie Majesté.


P. Cantalamessa

Extrait du commentaire de l’évangile du dimanche 22 juin 2008 par le P. Cantalamessa:

« (...) La crainte de Dieu est très différente de la peur. La crainte de Dieu est une chose que l'on doit apprendre : « Venez, mes fils, écoutez-moi, dit un psaume, que je vous enseigne la crainte du Seigneur » (Ps 33, 12). (...) C'est une composante de la foi : elle naît du fait de savoir qui est Dieu. C'est le sentiment qui nous saisit devant le spectacle grandiose et solennel de la nature. C'est le fait de se sentir petits face à quelque chose d'immensément plus grand que nous ; c'est l'étonnement, l'émerveillement mêlés d'admiration. Devant le miracle du paralytique qui se lève et se met à marcher, on lit dans l'évangile que « Tous furent saisis de stupeur et... rendaient gloire à Dieu. Remplis de crainte, ils disaient : ‘Aujourd'hui nous avons vu des choses extraordinaires' ! » (Lc 5, 26). La crainte est ici tout simplement un autre nom de la stupeur et de la louange. Ce type de crainte est un compagnon et un allié de l'amour : c'est la peur de déplaire à la personne aimée que l'on retrouve chez toute personne réellement amoureuse, même dans l'expérience humaine. Il est souvent appelé « principe de la sagesse » car il conduit à faire les bons choix dans la vie. C'est même un des sept dons de l'Esprit Saint (cf. Is 11, 2) ! (...) C'est parce que dans notre société, la sainte crainte de Dieu a diminué, pour ne pas dire complètement disparu. « Il n'y a plus aucune crainte de Dieu ! ». Nous le disons parfois un peu à la légère mais cette affirmation contient une vérité tragique. (...) Au lieu de nous libérer de la peur, la perte de la crainte de Dieu nous a pétris de (...) peurs. Regardons ce qui se passe dans la relation entre parents et enfants dans notre société. Les parents ont perdu la crainte de Dieu et les enfants ont perdu la crainte des parents ! (...) Le moyen de sortir de la crise est de redécouvrir la nécessité et la beauté de la sainte crainte de Dieu. (...) ».



Conclusion

Nous admettons le tutoiement mystique de l'Epoux-Jésus ou de l'Enfant-Jésus mais nous n'avons pas su justifier le tutoiement systématique du Dieu Souverain. Bien au contraire.

L'argument de l'inexistence du vouvoiement dans les langues anciennes est futile. L'argument d'un tutoiement dans un Notre Père en vieux français est invraisemblable. L'argument d'une subtilité oubliée du tutoiement tombe à plat.

Nous pensons aux âmes qui méconnaissent Dieu, à celles qui Le cherchent, à celles qui veulent L'adorer en vérité. Nous craignons que le tutoiement systématique leur donne une fausse image de Dieu, une image simpliste, égalitaire, humaine. Nous craignons qu'il leur cache l'Infinie Majesté de Dieu, que cela empêche leur sanctification et surtout, gêne leur salut.

Finalement et pour simplifier, si l'adoration est un amour mêlé de crainte, l'amour c'est le tutoiement, la crainte c'est le vouvoiement. Il n'y a pas de vraie adoration sans vouvoiement.