Joseph de Maistre

De Christ-Roi
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Joseph de Maistre (1753-1821).JPG

Joseph de Maistre (1753-1821), auteur contrerévolutionnaire, un des grands théoriciens des Contre-Lumières. Monseigneur Delassus dit de lui que "personne ne s'est attaché comme lui à étudier l'état actuel du monde, personne ne l'a scruté avec un plus grand génie" (Mgr Delassus, L'américanisme et la conjuration antichrétienne, Société de Saint-Augustin, Desclée De Brouwer et Cie, Paris 1899, p. 201).

Ses écrits ont nourri des penseurs tels que Saint-Simon, Auguste Comte, Baudelaire et Maurras, inspirant aussi des générations de royalistes français et de catholiques ultramontains. En dépit des liens linguistiques et culturelles qui l’attachent à la France, Maistre n’a jamais été citoyen français. Né en 1753 à Chambéry, capitale de la Savoie appartenant alors au royaume de Piémont-Sardaigne, il est toujours resté fidèle à sa patrie et à son roi.

Instruit par les jésuites, Maistre étudie d’abord le droit à l’Université de Turin. Comme son père, il siège au Sénat de la Savoie (une haute cour de justice, l’équivalent d’un parlement français) et il est nommé sénateur en 1788. A la suite de l’invasion de la Savoie par la France en 1792, il fuit Chambéry et devient ambassadeur piémontais à Lausanne (1793-97), puis à Saint-Pétersbourg (1803-17). Ces événements interfèrent dans sa carrière juridique, qui le conduit à occuper, pendant quelques années, les fonctions de Régent (chef du parquet) en Sardaigne (1800-1803) et, plus tard, de ministre de la justice de Piémont-Sardaigne (1818-1821).

Malgré cette carrière juridique et l’héritage d’une importante bibliothèque de droit léguée par son grand-père maternel, les seules questions de droit ne semblent pas avoir été au cœur de ses préoccupations. En effet, ses carnets ainsi que les débuts de sa correspondance montrent que sa vaste culture humaniste lui a permis de s’intéresser à des sujets aussi divers que la philosophie, la théologie, la politique et l’histoire. Non content de bien posséder le français, sa langue maternelle, le grec et le latin qu’il domine grâce à une excellente formation classique, Maistre lit aussi l’anglais, l’espagnol, l’italien, le portugais et (moins couramment) l’allemand. Ses carnets, comme ses œuvres, attestent une bonne connaissance des textes sacrés chrétiens et hébraïques, des Pères de l’Église, des auteurs de l’antiquité greco-latine, de la Renaissance et de l’âge classique, ainsi que des grands penseurs des Lumières européennes.

La vie de Maistre avant 1789 n’annonce guère son avenir de penseur contre-révolutionnaire. De 1774 à 1790, il fréquente des loges maçonniques à Chambéry et entretient d’étroites relations, à Lyon, avec une obédience de Rite Écossais, plus ouverte à l’ésotérisme et à l’illuminisme. Ces relations peuvent étonner chez un futur apologiste catholique, mais à l’époque, le clergé et la noblesse appartiennent souvent à ces cercles. Aux jeunes gens ambitieux, les loges permettent de discuter des réformes politiques et de faire des rencontres utiles à leur carrière... En outre, les doctrines mystiques répandues dans les cercles maçonniques fréquentés par Maistre lui apparaissent comme un contre-poids providentiel au rationalisme et à l’irréligion de l’époque (triste illusion...).

Dans les années qui précèdent la Révolution, Maistre se montre favorable à l’esprit de réforme. Considérant les magistrats des parlements français comme les instigateurs naturels de réformes modérées, il approuve leurs démarches auprès du roi pour qu’il convoque les États Généraux. Il se peut que Maistre ait même envisagé de se faire élire à cette assemblée; il possédait des terres en France et aurait sans doute rempli les conditions d’éligibilité. Quoi qu’il en soit, les nouvelles de Versailles le désillusionnent rapidement. Il condamne la réunion du clergé, de la noblesse et du tiers-état et, dès la mi-juillet 1789, prédit qu’un déluge de maux suivra un tel nivellement... La législation révolutionnaire de la nuit du 4 août 1789 détermine, semble-t-il, ce revirement.

Dès le mois de septembre, Maistre projette de prendre sa plume pour dénoncer la tournure des événements. Lorsque la république "française" envahit la Savoie en septembre 1792, l’opposition à l’égard de la Révolution est déjà bien affermie dans son esprit. Accompagné de sa femme et de ses enfants, il gagne immédiatement le Piémont. Il est le seul sénateur natif de la Savoie à agir de la sorte. Il revient brièvement à Chambéry en 1793, en partie pour défendre ses biens menacés de confiscation, mais aussi parce qu’il tarde à obtenir la position qu’il convoite à Turin, en récompense de sa loyauté. Cependant son opposition à la tutelle française le conduit à reprendre bientôt le chemin de l’exil, cette fois pour la Suisse, où il commence à proprement parler sa carrière d’écrivain contre-révolutionnaire.

Les Réflexions sur la Révolution de France d’Edmund Burke ont paru en 1790. Maistre les a lues dans les mois qui ont suivi leur parution et a aussitôt partagé l’indignation de l’auteur face à la violence, à l’immoralité et à l’athéisme des révolutionnaires. Certains thèmes burkéens sont repris dans la pensée maistrienne. On les retrouve notamment dans les quatre Lettres d’un royaliste savoisien, publiées en 1793 et destinées à circuler clandestinement dans la Savoie occupée, qui constituent le premier ouvrage de la veine contre-révolutionnaire chez Maistre. Dans le contexte de la révolution jacobine, ces Lettres prennent le parti d’un royalisme exclusivement politique: opposant les fragiles théories rationalistes à la sagesse pratique, Maistre condamne comme de dangereuses illusions les «maximes générales» qui inspirent, en son principe, la politique révolutionnaire. Réhabilitant la force de l’expérience et le legs des traditions, il invite ses lecteurs à juger le règne de la Maison de Savoie en fonction de son bilan et incite ses compatriotes à rester fidèles à leur souverain, en prenant conscience que la monarchie est supérieure à toute autre forme de gouvernement par sa capacité à garantir la stabilité sociale et organiser la paix civile.

La Révolution: un "châtiment divin"

Maistre délaisse rapidement cette analyse purement politique en faveur d’une interprétation providentialiste des événements, qu’il théorise dès l’été 1794. Les Considérations sur la France, parues début 1797, propagent cette nouvelle explication théologique de la Révolution et distinguent l’écrivain parmi les défenseurs du Trône et de l’Autel. En proclamant que jamais l’intervention de la Providence dans les affaires humaines n’a été plus sensible, Maistre attribue une signification transcendante à la Révolution. Il n’est certes pas le premier à proposer cette interprétation du fait révolutionnaire, mais son originalité consiste à exposer la théorie avec une vigueur et une subtilité sans pareilles. En interprétant les événements à la fois comme un «châtiment divin» et un moyen providentiel de régénérer la France, Maistre peut condamner les idées de la Révolution, tout en la présentant comme le prélude nécessaire à la restauration de la monarchie bourbonienne. La première réflexion politique du royaliste savoisien s’est donc métamorphosée pour aboutir à une palingénésie sociale fondée sur la religion.

Au fil de son oeuvre postérieure, l’évolution de Maistre se confirme, l’écrivain délaissant progressivement la politique pour s’intéresser davantage à des questions de philosophie et de théologie. Son Essai sur le principe générateur des constitutions politiques (écrit en 1807 et paru en 1814) généralise les principes politiques sur lesquels reposaient déjà les Considérations sur la France.

Du Pape (1817) préconise l’infaillibilité de l’autorité pontificale comme condition sine qua non de la stabilité politique en Europe. Les entretiens réunis dans les Soirées de Saint-Pétersbourg (publiées en 1821, peu après la mort de l’auteur) orchestrent avec esprit les grands thèmes de la pensée maistrienne: le satanisme de la Révolution, la réversibilité des mérites et de peines, la régénération par le sang, l’horizon eschatologique de l’Histoire, etc. En appendice de l’ouvrage, on trouve l’Eclaircissement sur les sacrifices, qui prolonge encore la réflexion de Maistre sur la souffrance et la violence. Enfin, l’Examen de la philosophie de Bacon (paru en 1836 seulement) attribue à l’écrivain anglais la responsabilité première de l’expérimentalisme et de l’athéisme des Lumières.

On a vivement critiqué le caractère extrémiste de la pensée maistrienne, lorsqu’elle s’intéresse notamment à la fonction sociale du bourreau, à la guerre et aux sacrifices. Originales, les spéculations de l’écrivain frappent surtout par leur vive dialectique, leur séduisants paradoxes et leur ironie meurtrière : combattant le rationalisme des Lumières avec ses propres armes, Maistre rejette les chimères de l’idéologie du progrès, pour chercher à comprendre, sans les éluder, l’irrationalité et la violence de l’Histoire. Il convient de le considérer comme un théoricien novateur, qui anticipe à bien des égards sur une science de la société soucieuse de penser les mécanismes sociaux dans leur complexité problématique.

Source internet: [1]

Un châtiment qui se terminera par le triomphe de la Sainte Eglise

"Joseph de Maistre, qui avait assisté à l'orgie révolutionnaire de 93, qui avait vu la Révolution couronnée dans la personne de Bonaparte s'assujettir l'Europe, qui avait pleuré en constatant que la Restauration des Bourbons, loin d'anéantir l'esprit révolutionnaire, le consolidait et qui, dès lors, annonçait avec une imperturbable assurance les bouleversements dont nous avons été témoins en 1830 (Il écrivait au milieu de 1820: "La famille royale sera une fois encore chassée de France..." - t. XIII, 133, et XIV, 284. - ; Il disait ailleurs: "Il est infiniment probable que les Français nous donneront encore une tragédie." - t. XIV, 156. - Hélas! Ce n'est pas une seulement...), en 1848, en 1870 et ceux que la situation actuelle prépare infailliblement, J. de Maistre ne désespérait pas; et non seulement il ne désespérait pas, mais il annonçait, avec une égale assurance (p. 236) le triomphe de la Sainte Eglise, la fin des schismes et de shérésies; il affirmait que l'oeuvre d'unification opérée dans le monde parallèlement au développement de l'esprit révolutionnaire, et par cet esprit même, aboutirait à la réalsiation de la promesse faite par Notre Seigneur Jésus-Christ la veille de sa mort: "Il n'y aura plus qu'un seul troupeau sous un seul Pasteur." (Mgr Delassus, L'américanisme et la conjuration antichrétienne, Société de Saint-Augustin, Desclée De Brouwer et Cie, Paris 1899, p. 235-236).

Ses ouvrages

Lettres et opuscules inédits du comte Joseph de Maistre. 2 vols. Paris : A. Vaton, 1851. Tome Ier Tome IIe

Lettres à un gentilhomme russe sur l'Inquisition espagnole (1815)

Mémoires politiques et correspondance diplomatique. Édition, explications et commentaires historiques d'Albert Blanc. Paris: Librairie Nouvelle, 1858.

Correspondance diplomatique, 1811-1817. Réunie et éditée par Albert Blanc. Paris: Librairie Nouvelle, 1860.

Gagarine, J., « Anecdotes recueillies à Saint-Pétersbourg par le comte Joseph de Maistre », Études, No. 21 (4e série, vol. 2, 1868) : 533-8 et 777-98 ; et No. 22 (4e série, vol. 3, 1869) : 84-99.

Oeuvres complètes de Joseph de Maistre. 14 vols. Lyon : Vitte, 1884-93. Quoiqu'il existe désormais des éditions critiques des ouvrages principaux de Maistre (voir supra), celle-ci demeure l'édition de référence pour l'ensemble de l'oeuvre. Elle comprend des ouvrages mineurs inédits ainsi qu'une sélection de la correspondance. Tome VIIIe (Observations critiques sur une édition des Lettres de Mme de Sévigné; Réflexions sur le protestantisme; Lettres sur la chronologie biblique; Lettres à une dame protestante et à une dame russe; Opuscules sur la Russie; Lettres sur la fête séculaire des Protestants et sur l'état du christianisme en Europe. Tome Xe (Correspondance)

Paillette, Clément de, La Politique de Joseph de Maistre d'après ses premiers écrits. Paris : Picard, 1895.

Maistre, Dominique de, « Un Écrit inédit de Joseph de Maistre : Amico Collatio ou échange d'observations sur le livre françois intitulé : Du Pape », Études, No. 73 (1897) : 5-32.

Joseph de Maistre et Blacas: leur correspondance inédite et l'histoire de leur amitié, 1804-1820. Introduction, notes et commentaire d'Ernest Daudet. Paris : Plon-Nourrit, 1908

Latreille, Camille, « Lettres inédites de Joseph de Maistre », Revue bleue, No. 50 (1912) : 257-63, 290-6, 323-30, 355-61, 390-6.

Les Carnets du Comte Joseph de Maistre: Livre Journal 1790-1817. Publié par le comte Xavier de Maistre. Lyon : Vitte, 1923.

Croce, Benedetto, « Due Lettere inedite di Joseph de Maistre al Duca de Serracapriola », Études italiennes, No. 5 (1923) : 193-5.

La Franc-Maçonnerie: mémoire au duc de Brunswick. Édition et introduction d'Émile Dermenghem. Paris : Rieder, 1925.

Considérations sur la France. Édition de René Johannet et François Vermale. Paris : Vrin, 1936

Des Constitutions politiques et des autres institutions humaines. Édition critique de Robert Triomphe. Strasbourg : Publications de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, 1959.

Mémoire sur l'union de la Savoie à la Suisse, 1795. Édition de Robert Triomphe. Strasbourg : Publications de la Faculté des Lettres de l'Université de Strasbourg, 1961

Nicolas, Jean, « Quelques lettres inédites de Joseph de Maistre », Cahiers d'histoire, No. 10 (1965) : 315-25.

Du Pape. Édition critique avec une introduction de Jacques Lovie et Joannès Chetail. Genève : Droz, 1966.

Nada, Narciso, « Tra Russia e Piemonte (Lettere inedite di Guiseppe de Maistre a Carlo Emanuele Alferi de Sostegno 1816-1818) », in Miscellanea Walter Maturi. Turin: Gioppichelli, 1966.

Branan, A.G., « Six Lettres inédites de Joseph de Maistre au comte de Noailles », Revue d'histoire littéraire de la France, No. 67 (1967) : 128-34.

Darcel, Jean-Louis, « Cinquième lettre d'un Royaliste Savoisien à ses compatriotes », Revue des études maistriennes, No. 4 (1978) : 7-89.

De l'État de Nature. Texte établi, présenté et annoté par Jean-Louis Darcel. Revue des études maistriennes, No. 2 (1976) : 1-170. Cet ouvrage parut pour la première fois en 1870, sous le titre Examen d'un écrit de J.-J. Rousseau sur l'inégalité des conditions parmi les hommes.

Considérations sur la France. Édition critique de Jean-Louis Darcel. Genève : Slatkine, 1980.

De la souveraineté du peuple. Édition critique de Jean-Louis Darcel. Paris: Presses Universitaire de France, 1992. Cet ouvrage parut pour la première fois en 1870, sous le titre Étude sur la souveraineté.

Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Édition critique sous la direction de Jean-Louis Darcel. Genève: Slatkine, 1993.