Les cathares

De Christ-Roi
Aller à : navigation, rechercher

"Lancée au XIXe siècle, la légende cathare fait depuis la fortune des libraires. Toute une littérature ésotérique et spiritualiste s'y rattache, et l'on ne compte pas les publications pseudo-savantes détaillant la religion des fidèles de Montségur…

"Aujourd’hui, deux veines idéologiques irriguent le vieux mythe cathare.

"En premier lieu, dans un contexte général de remise en cause du cadre national, d’aucuns s’ingénient à susciter l’antagonisme entre la France septentrionale et la France du Sud.

"Dès lors, la croisade contre les albigeois devient (déjà...) un crime commis par les barbares du Nord contre la civilisation méridionale...

"L’industrie touristique exploite ce filon: entre la Garonne et la frontière espagnole, les visiteurs sont invités à découvrir un «pays cathare» présenté comme un paradis perdu...

"Une seconde veine idéologique s’affirme avec plus de vigueur. Elle consiste tout uniment à réhabiliter les croyances cathares. La religion, dans notre société sécularisée, relève de la conscience individuelle : celui qui croit, puisqu’il est sincère, est dans son droit, a fortiori s’il croit contre la foi traditionnelle. Hérésie médiévale, le catharisme devient ipso facto sympathique…" (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 50).

Sommaire

LA REACTION DE LA SOCIETE FACE AU CATHARISME

"Les Purs"..., un mythe!

"Un bel exemple de propagande anti-catholique" (Jean Sévillia)

"Les cathares ? Des purs, des simples, parés de toutes les vertus. Animés de l'amour, ils ne faisaient que braver l'injustice des puissants. Témoin de ce discours, un numéro "Spécial cathares" publié en 2001 par un magazine régional. "Le catharisme, y lit-on, n'était rien d'autre qu'une Eglise catholique débarrassée de ses rites, de ses peurs et de l'aspect pesant et contraignant de sa hiérarchie, une Eglise plus égalitaire. Bref, ils inventèrent une utopie beaucoup plus dangereuse pour l'ordre en place que toutes les idéologies".

"A ces braves gens, qu'a-t-on opposé ? "Les flammes de la purification". La pratique du bûcher étant "banale et justifiée par l'Eglise, cette guerre de religion ne pouvait se terminer que par la "solution finale" (Pyrénées Magazine, été 2001). La solution finale ? En clair, le catholicisme médiéval aurait préfiguré le nazisme: bel exemple d'amalgame tel que l'historiquement correct peut en fabriquer (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 51)

Des adeptes du suicide (Régine Pernoud)

"Tout ce qui tend à la procréation est condamnable, le mariage en particulier; les plus purs adeptes de la doctrine voient dans le suicide la perfection suprême (Si la plupart des écrits doctrinaux des cathares ont été détruits par les tribunaux d'Inquisition au XIIIe s., le plus important parmi ceux qui subsistent est un traité de polémique dû à un cathare contre d'autres cathares. Il s'agit du Liber de duobus principiis par un disciple du catahre Jean de Lugio, dissident de la secte de Desenzano en Italie qui eut une grande importance au XIIIe s.) (Régine Pernoud, Pour en finir avec le Moyen Age, Points Histoire, Éditions du Seuil, La Flèche, p. 105-106)

Une secte dangereuse pour la société (Jean Sévillia)

D'où viennent les cathares ? Le terme, tiré du grec katharos ("pur"), a été utilisé d'abord pour désigner une secte de Rhénanie. Ses idées étaient assez comparables à celles exprimées, en Lombardie ou dans le Midi de la France.

Dans le nord de la France, certains cercles revendiquent une pureté évangélique qui aurait été trahie par l'Eglise. Vers 1170, Pierre Valdès, un marchand de Lyon, abandonne sa famille et ses biens pour prêcher la pénitence et la pauvreté. Refusant les sacrements et la hiérarchie ecclésiastique, sa doctrine est condamnée par son évêque puis par le pape. Ses fidèles (les Vaudois), excommuniés, se maintiendront clandestinement en provence, dans le Languedoc, dans le Dauphiné, en Italie.

À la fin du XIe siècle, un mouvement de contestation de l'Église se développe dans l'actuel sud-ouest de la France. C'est ici qu'apparaissent ceux que nous appelons les cathares. Ce terme, ils ne l'emploient pas.

Entre eux, ils se désignent comme les Bons Chrétiens, les Vrais Chrétiens [...], les Amis de Dieu ou les Bons Hommes. Leur pensée repose sur un dualisme absolu. Le catharisme oppose deux principes éternels: le bien et le mal… Seulement, ce n'est pas Dieu qui a créé l'univers, c'est Satan. Toute réalité terrestre est marquée du signe du mal… Ce qui est nié, c'est donc le premier article du Credo : " Credo in unum Deum, Patrem omnipotentem, Creatorem Cæli et terræ, visibilium et invisibilium... Il s'agit donc d'une révolte contre le Créateur Tout-Puissant, et la suite de ce premier train d'erreurs montre que cette apostasie est celle d'un orgueil luciférien qui ne laisse rien subsister de notre sainte religion.

"Les cathares, issus d'une société dont la culture est chrétienne, recourent à des notions issues des Evangiles, mais ils les réinterprètent. A leurs yeux, Jésus est un ange dont la vie terrestre n'a été qu'une illusion. Le Christ n'a donc pas eu à ressusciter. La Vierge Marie, de même, était un pur esprit aux apparences humaines...

Loups déguisés sous des peaux de brebis, ils affirment que la procréation est criminelle...: mettre un enfant au monde, c'est précipiter une nouvelle âme dans le royaume du Mal... Ainsi les Bons Hommes vont-ils à l'encontre du commandement de Dieu en Genèse: "Croissez et multipliez-vous"… Toutefois, certains parfaits, admettent les relations charnelles; condamnant seulement l'institution du mariage, ils en viennent à prôner la liberté sexuelle.

Plus qu'une hérésie, le catharisme constitue donc une remise en cause intégrale du christianisme. Et il constitue un grave danger pour la société elle-même ne serait-ce que parce qu'une société qui ne fait plus d'enfant se suicide à plus ou moins long terme.

Ces loups dévorants, ces bêtes perverses cherchent à disperser le troupeau confié à la garde et aux soins des Pasteurs de l'Église, à le décimer, à le dévorer.

"Ils nient le baptême, abomine l'Eucharistie, méprisent la pénitence, rejettent la création de l'homme et la résurrection de la chair et annulent tous les sacrements de l'Eglise... En fait, comme toutes les hérésies, celle des cathares nie l'Incarnation, mais elle pousse cette négation jusqu'à professer l'horreur de la Croix" ([(Régine Pernoud|Régine Pernoud]], Pour en finir avec le Moyen Age, Points Histoire, Éditions du Seuil, La Flèche 1979, p. 106).

"Récusant l'Eglise, la famille, la propriété et le serment d'homme à homme, les cathares nient les fondements de l'ordre féodal.

Observant des rites initiatiques, obéissant à une hiérarchie secrète, ils présentent toutes les apparences d'une secte. Une secte qui contrevient ouvertement à la morale commune de l'époque.

Et cette secte se développe. À partir de 1160, le catharisme s’organise. Il ne possède pas de clergé, mais, à Toulouse, Albi et Carcassonne, certains parfaits remarqués pour leur zèle prennent la tête de « diocèses ». En 1167, un concile cathare se tient à Saint Félix de Lauragais, sous l’autorité d’un évêque hérétique venu de Constantinople.

La noblesse locale est touchée. En 1205, la comtesse de Foix quitte son mari et devient parfaite. Dans le Mirepoix, trente cinq vassaux du comte de Foix se convertissent au catharisme. Les artisans sont gagnés à leur tour : la corporation des tisserands du Languedoc se fait cathare. À Béziers, en 1209, 10 % de la population est touchée par l’hérésie" (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 50-54).

Une "nouvelle religion" (Régine Pernoud)

Hildegarde de Bingen, par Régine Pernoud.jpg

"Une doctrine teintée de spiritualité, mais étrangère à l'Evangile: une sorte de dualisme, somme toute assez simpliste, qui assimile le mal au corps lui-même!..."

"Ainsi dans son sermon prononcé à Cologne autour des années 1163 ou 1164, Hildegarde dénonce une nouvelle forme d'hérésie en laquelle il n'est pas malaisé de reconnaître les cathares. Au vrai il s'agissait moins d'une hérésie proprement dite que d'une sorte de nouvelle religion, semblable aux sectes que nous connaissons en notre XXe s., et qui, se plaçant end ehors de la Révélation, supposait un dualisme initial: deux dieux à l'origine de la Création, l'un créateur du monde visible, matériel, corporel, et c'était un dieu mauvais, l'autre créateur des âmes, de l'esprit, un dieu bon auquel seul l'homme devait s'attacher.

"[Hildegarde) la description qu'elle fait de ces gens vêtus de vieilles loques usées et déteintes, aux visages pâles, aux crânes tondus, qui ont toutes les apparences de la continence et de la chasteté et qui "n'aiment pas les femmes, mais les fuient", les rend tout à fait reconnaissables.

Le catharisme était une "doctrine teintée de spiritualité, mais étrangère à l'Evangile et puisant sa source dans les antiques affirmations manichéennes. Une sorte de dualisme, somme toute assez simpliste, qui assimile le mal au corps lui-même et par conséquent redoute la femme, celle par qui se transmet la vie et qui en procréant accomplit l'oeuvre du "dieu mauvais". Logiques sans nuance, qui réduit corps et matière à être instruments de péché, ce qui ne va pas sans faciliter l'éternelle et toujours troublante distinction entre le bien et le mal, l'objet même de la tentation d'Adam: décider soi-même de ce qui est son bien et de ce qui est son mal...

"La moniale déploie, pour décrire l'avenir proche, des dons surprenants de prophétie. Cela d'abord en dénonçant les manoeuvres manichéennes elles-mêmes:

"'Lorsque ces êtres auront confirmé le développement de leur erreur de cette façon (dont elle a parlé), des docteurs et des sages qui persistent fidèlement dans la foi catholique les poursuivront [les manichéens], les persécutant de partout; mais non pas tous, car quelques-uns d'entre eux sont de très courageux soldats en la justice de Dieu" (Régine Pernoud, Hildegarde de Bingen, Conscience inspirée du XIIe siècle, Editions du Rocher, 1994, p. 154-156).

Des "séducteurs pervers" (Hildegarde de Bingen)

"[...] Cependant ces séducteurs [les cathares], au début de la séduction de leur erreur, disent aux femmes: "Il ne vous est pas permis d'être avec nous, mais puisque vous n'avez pas de docteurs éclairés (déjà...), obéissez-nous, tout ce que nous vous indiquerons et ordonnerons, faites-le, et vous serez sauvée". Et de cette façon, ils attirent à eux les femmes et les amènent à partager leur erreur. Après quoi, l'esprit tout gonflé d'orgueil, ils diront: "Nous les avons tous dominés". Cependant par la suite ils s'uniront à ces mêmes femmes pour commettre secrètement la luxure, et ainsi leur iniquité et celle de leur secte sera découverte" (Régine Pernoud, Hildegarde de Bingen, Conscience inspirée du XIIe siècle, Editions du Rocher, 1994, p. 156-157).

La fin redoutable des tenants de la secte prédite par la moniale Hildegarde de Bingen
        Hildegarde de Bingen assistée d\'un moine copiste et d\'une soeur.jpg
       Hildegarde de Bingen assistée d'un moine copiste et d'une soeur


"Dans la suite de son sermon, la moniale semble de plus en plus inspirée. Elle prédit une fin redoutable aux tenants de la secte : "Mais Dieu a préparé pour vos oeuvres mauvaises qui sont sans lumière une vengeance dans laquelle Il vous laissera sans secours, car Il ne réclamera pas pour vous l'équité, mais vous déclarera iniques. [...] Vous êtes un exemple mauvais dans l'esprit des hommes, puisqu'un ruisseau de bonne renommée ne découle pas de vous. Si bien que vous n'aurez ni nourriture pour vous nourrir, ni vêtement pour vous couvrir dans une droite considération de l'âme, mais ces oeuvres injustes sans le bien de la connaissance. C'est pourquoi votre honneur périra et la couronne tombera de votre tête. [...] Car il faut qu'à travers tribulations et contritions, les oeuvres perverses des hommes soient liquidées. Mais pourtant, beaucoup d'épreuves seront accumulées sur ceux-ci qui entraînent des malheurs pour les autres dans leur impiété. En effet, ces hommes infidèles et séduits par le diable seront autant de balais pour vous châtier, car vous n'honorez pas Dieu purement et ils vont vous supplicier jusqu'à ce que vos iniquités aient été expulsées." Et de prévoir, contre ces séducteurs, des châtiments redoutables: "Les princes et les autres rands personnages vont se ruer contre eux... et les tueront comme des loups enragés, partout où ils les auront trouvés" (Prophétique!)

"Elle poursuit cependant, et sa prophétie prend dès lors un tour étonnant pour nous, en prédisant une aurore de justice qui "surgira alors dans le peuple spirituel et qui, tout d'abord, commencera par un petit nombre, et eux ne voudront pas avoir beaucoup de pouvoir ni beaucoup de richesses, de celles qui tuent l'âme, mais diront: "pitié pour nous, car nous avons péché". Ceux-là, en effet, seront réconfortés et viendront à la justice hors de la douleur et de la crainte passées, de même que les anges ont été confortés dans l'amour de Dieu lors de la chute du diable. Et ainsi, par la suite, ils vivront en humilité et ne désireront pas se rebeller contre Dieu en accomplissant des oeuvres mauvaises. Mais débarrassées de toutes sortes d'erreurs, dorénavant ils persisteront avec une force très courageuse de droiture. Si bien que beaucoup d'hommes s'étonneront qu'une tempête aussi violente ait été l'avant-coureur de cette douceur. Les hommes, en effet, qui auront été avant ces temps-là auront soutenu beaucoup de violents combats contre leur volonté propre, au péril de leurs corps, dont ils n'auront pu se dégager. mais, en vos temps, vous aurez beaucoup de troubles et de combats contre vos volontés propres et vos moeurs mal contenues, dans lesquels vous aurez à souffrir toutes sortes de tribulations" (Régine Pernoud, Hildegarde de Bingen, Conscience inspirée du XIIe siècle, Editions du Rocher, 1994, p. 157-158).

La moniale de Bingen prédit enfin "l'éclosion de douceur que représenteront au début du XIIIe siècle les ordres mendiants"

Régine Pernoud continue: "On peut se demander si la moniale n'annonce pas ici, après la dureté des châtiments auxquels se sont exposés les cathares, l'éclosion de douceur que représenteront au début du XIIIe siècle les ordres nouveaux, frères mineurs à l'appel de saint François, frères prêcheurs à l'appel de saint Dominique, qui auront pour marques distinctives la douceur, l'humilité, la pénitence, instaurant une nouvelle page de l'Evangile, une nouvelle floraison du règne de l'amour de Dieu.

"Autrement dit, il semble qu'on puisse interpréter ce passage de la prédication d'Hildegarde comme une prescience de cette régénération imprévue que vont apporter les ordres mendiants - et d'abord précisément dans les régions languedociennes où l'hérésie a sévi avec le plus de violence, aussi bien dans ses manifestations que dans sa répression" (Régine Pernoud, Hildegarde de Bingen, Conscience inspirée du XIIe siècle, Editions du Rocher, 1994, p. 158-159).

Un combat théologique

Contre les cathares, le combat est d'abord théologique. "La foi doit être persuadée, non imposée", affirme Bernard de Clairvaux. "Mieux vaut absoudre les coupables ajoute le pape Alexandre III que de s'attaquer par une excessive sévérité à la vie d'innocents. L'indulgence sied mieux aux gens d'Eglise que la dureté". Pour éteindre, l'hérésie, l'Eglise privilégie la persuasion. Entre 1119 et 1215, sept conciles analysent et condamnent les thèses manichéistes. Dans le Midi toulousain, un vaste effort missionnaire est lancé, confié d'abord aux évêques et au clergé local… La papauté fait alors appel à des personnalités venues du Nord. Saint Bernard, le réformateur de l'ordre de Cîteaux, effectue une tournée de prédication dans le Midi.

En 1200, le pape organise une mission qu'il confie à Pierre et à Raoul de Castelnau. Ces deux frères sont cisterciens à l'abbaye de Fontfroide, près de Narbonne. De village en village, les moines haranguent les fidèles, instruisent, visitent les familles. Ne craignant pas le contact direct avec leurs adversaires, les prédicateurs soutiennent des controverses publiques avec les Parfaits. A Carcassonne, en 1204, un débat contradictoire réunit Pierre de Castelnau et Bernard de Simorre, un évêque cathare. Cette même année, du rendort en la personne de l'abbé de Cîteaux, Arnaud Amaury, qui est nommé légat pontifical.

En 1205, revenant de Rome, Diego, l'évêque d'Osma, ville d'Espagne, traverse le Languedoc. Il est accompagné du sous-prieur de son chapitre, Dominique de Guzman. Constatant les faibles résultats des Cisterciens, les deux hommes décident de se consacrer à la lutte contre l'hérésie. Rompant avec le luxe ecclésiastique, ils choisissent de mener une vie dépouillée. Parcourant la campagne pieds nus, sans équipage et sans argent, Diego et Dominique sillonnent les routes, multipliant les conférences contradictoires. A Montréal, près de Carcassonne, ils obtiennent cent cinquante retours à l'Eglise en 1206. Cette même année, Dominique fonde un monastère de femmes avec des hérétiques converties. En 1214, les moines mendiants qui le suivent installent une maison mère à Toulouse. Cet ordre des Frères prêcheurs reçoit sa constitution en 1216: les Dominicains sont nés (Jean Sévillia, Historiquement correct, Pour en finir avec le passé unique, Perrin, Saint-Amand-Montrond 2003, p. 55-56)

La croisade

"Tout sauf un conflit Nord Sud" (Jean Sévillia)

Raimond V, comte de Toulouse, est mort en 1194. Son successeur, Raimond VI, se montre conciliant avec les cathares. Point de vue intéressé : il espère s’emparer des biens de l’Église. Excommunié une première fois, il est absous, en 1198, sur la promesse de poursuivre l’hérésie. Comme il n’entreprend rien, il est excommunié une seconde fois. Se soumettant à nouveau, il obtient la levée de l’excommunication. Néanmoins, il continue de tolérer le prosélytisme des parfaits. En 1207, Innocent III pousse alors le roi Philippe Auguste, suzerain du comte de Toulouse, à intervenir en vue de rétablir l’orthodoxie. Le Capétien montre peu d’enthousiasme. D’une part, il a d’autres priorités, étant en guerre contre l’Angleterre, d’autre part, il redoute l’ingérence du Saint Siège dans les affaires du royaume.

En 1208, un drame met le feu aux poudres : Pierre de Castelnau, chargé par le pape de combattre les cathares, est assassiné. Qui a commandité le crime ? Les soupçons se portent sur le comte de Toulouse. Après l’attentat, Innocent III déclare Raimond VI anathème. Et, constatant l’impuissance des méthodes pacifiques à juguler le catharisme, le pape prêche la croisade contre les hérétiques.

L’intervention militaire commence en 1209. Sans le concours du roi de France : refusant de mêler la couronne à l’affaire, Philippe Auguste interdit à son fils, le futur Louis VIII, de prendre part à l’expédition. La croisade contre les albigeois, contrairement à l’opinion reçue, ne doit rien, initialement, à l’impérialisme capétien.

C’est Simon de Montfort, un seigneur d’Ile de France, qui prend la tête de l’opération. Son armée, en dépit d’une autre idée préconçue, ne compte pas que des gens du Nord : nombre de chevaliers languedociens y prennent place. La guerre, à travers plusieurs phases, va durer vingt ans. Les barons prennent d’abord Béziers et Carcassonne, puis écrasent Raimond VI à la bataille de Muret (1213).

En 1218, assiégeant Toulouse, Simon de Montfort est tué. Son fils Amaury prend la relève ; en 1224, il est battu par le nouveau comte de Toulouse, Raimond VII. En 1226, une nouvelle expédition est menée par le roi Louis VIII, qui a succédé à son père, mais s’interrompt en raison de la mort prématurée du monarque. Reprise en 1227, l’offensive militaire aboutit à la signature d’un traité à Meaux et à sa ratification à Paris en 1229. Reconnaissant sa défaite, Raimond VII cède le bas Languedoc à la couronne de France (il conserve le Toulousain, l’Agenais et le Rouergue). La croisade contre les albigeois est terminée. Le problème cathare, lui, n’est pas résolu. Les hostilités reprennent dix ans plus tard. Vassal de Raimond VII, le vicomte Raymond Trencavel se révolte, mais il est vaincu par les troupes royales en 1240. Le comte de Toulouse, qui a proclamé un édit contre les hérétiques en 1233, rencontre Louis IX en 1241. Le roi lui fait promettre de détruire Montségur. Depuis dix ans, ce village fortifié forme le sanctuaire spirituel et militaire du catharisme. S’exécutant, Raimond VII met le siège devant Mont ségur. Sans résultat. En 1242, deux inquisiteurs sont assassinés à Avignonet, près de Toulouse, à l’instigation du comte de Toulouse, de nouveau dressé contre le roi. Alors, en 1244, c’est l’armée royale qui prend possession de Montségur. Refusant d’abjurer, 225 parfaits (chiffre incertain) montent sur un bûcher géant, puis le castrum cathare est détruit. Les ruines qui se dressent sur l’actuel site de Montségur, comme tous les châteaux dits cathares, sont en réalité celles d’une forteresse royale bâtie après que le Languedoc a été rattaché à la France.

Aux yeux de certains, le bûcher de Montségur symbolise la cruauté absolue des adversaires des cathares, catholiques ou gens du Nord. C’est négliger le fait que la prise du sanctuaire constitue un acte de guerre, accompli par des soldats. C’est oublier que la croisade contre les albigeois, conflit politico religieux, est intervenue après l’échec de la résorption pacifique du catharisme. C’est omettre que l’hérésie, à l’époque, constitue un crime social; que le catharisme est un réel danger politique et social. Et c’est taire enfin que l’effort missionnaire, au même moment, ne s’est jamais interrompu.

"Tuez les tous, Dieu reconnaîtra": une invention apocryphe

Une phrase célèbre revient dans le procès à charge contre les tenants de l’orthodoxie : « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra. les siens. » Attribuée au légat Arnaud Amaury, qui l’aurait prononcée en 1209, lors du sac de Béziers, elle est apocryphe. La formule ne figure dans aucune source contemporaine mais seulement dans Le Livre des miracles, écrit plus de cinquante ans après les faits par Césaire de Heisterbach, un moine allemand dont Régine Pernoud précise qu’il est « un auteur peu soucieux d’authenticité »...

La violence des Cathares

Quant à la violence, c’est mentir que de l’attribuer à un seul camp. Les croisés massacrent les habitants de Béziers en 1209, mais le comte de Toulouse en fait autant à Pujols en 1213. Par ailleurs, si les cathares étaient nombreux, ils restaient minoritaires.

Emmanuel Le Roy Ladurie, dans son célèbre livre sur le bourg de Montaillou, a montré qu’afin de s’imposer, ces Bons Hommes ne reculaient pas devant la terreur : « Pierre Clergue faisait couper la langue d’une ex camarade.

Les Junac, eux, étranglent de leurs blanches mains, ou peu s’en faut, le père de Bernard Marty, suspect de trahison possible à leur égard. »

En réalité, le catholicisme était profondément implanté bien avant la croisade contre les Albigeois. « Les envahisseurs, constate Le Roy Ladurie, ont rencontré sur place la formidable complicité de la plus grosse partie de la population (Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillo un village occitan, Gallimard, 1975).

Le mythe du génocide

Spécialiste des cathares, Michel Roquebert convient que l’Église médiévale n’aurait pas pu combattre ceux ci avec d’autres moyens que ceux qu’elle a progressivement mis en oeuvre, de la persuasion à l’emploi de la force par le bras séculier.

Conclusion du même historien : La croisade victorieuse n’a pas été un génocide ; économiquement et socialement, elle n’a pas mis le pays à genoux. »

Vers 1300, le catharisme ne sera plus qu’un phénomène résiduel. Mais ce résultat sera moins dû à la croisade des barons qu’à l’oeuvre silencieuse des moines dominicains. C’est ici qu’entre en scène une des institutions les plus controversées de l’histoire : l’Inquisition (voir aussi notre article en page d'accueil: Pire que le goulag, l'Inquisition!).

L’INQUISITION: UNE "JUSTICE APPROUVEE PAR L'OPINION" (Jean Sévillia)

Rappelons la chronologie. Le catharisme, doté d’une organisation vers 1160, atteint son apogée autour de 1200 ; la croisade contre les albigeois débute en 1209 ; Montségur tombe en 1244. Dès 1213, Innocent III a affirmé la nécessité de traquer l’hérésie non sur la base de rumeurs ou de préjugés, mais en procédant à une enquête : en latin, inquisitio. En 1215, le concile de Latran confie cette tâche aux évêques.En 12.29 (en pleine croisade contre les albigeois), le concile de Toulouse précise le droit d’inquisition : nul ne doit être condamné pour hérésie par la justice civile sans un jugement ecclésiastique préalable. Pour l’Église, le but premier reste la conversion des égarés. En 1231, Grégoire IX publie la constitution Excommunicamus, acte fondateur de l’Inquisition. Le rôle des évêques est maintenu, mais la lutte contre l’hérésie est officiellement déléguée à ceux qui en ont l’expérience : les ordres mendiants. Essentiellement les Dominicains (leur fondateur, Dominique de Guzman, est mort depuis dix ans) et les Franciscains. Ce n’est pas seulement le Midi qui est concerné : dès 1240, l’Inquisition se répand dans toute l’Europe, sauf l’Angleterre.

L’iconographie utilisée dans tous les manuels d’histoire amplifie la légende noire de l’Inquisition, lancée par les encyclopédistes au XVIIIe siècle. Les tableaux de Jean Paul Laurens peintre qui eut son heure de gloire aux beaux jours de la Ille République ne montrent que cachots ténébreux et victimes pantelantes affaissées aux pieds de moines sadiques.

En 2001, une revue présente le « Livre noir de l’Inquisition », accompagné de ce sous titre : «  Chasse aux sorcières et aux cathares. Portrait d’un fanatique : Torquemada. La torture et l’aveu. » Sur les dix sept illustrations du dossier, sept représentent un bûcher ou une scène de torture. Par un étrange raccourci, (l’ensemble se clôt sur une allusion à l’action de l’armée française pendant la guerre d’Algérie)...

Parce qu’elle est totalement antinomique, du moins en matière religieuse, avec l’esprit contemporain, non seulement l’Inquisition est aujourd’hui inintelligible, mais elle prête de plus le flanc à tous les amalgames. En réalité, le même mot recouvre des réalités extrêmement diverses, dont la durée s’étale sur six siècles. Il n’y eut pas une Inquisition mais trois, l’Inquisition médiévale, l’Inquisition espagnole et l’Inquisition romaine. Du strict point de vue historique, les confondre n’a pas de sens.

Juridiction indépendante, parallèle à la justice civile, l’Inquisition médiévale est une institution d’Église. Ses agents ne dépendent que du pape : les évêques doivent seulement leur faciliter la tâche. La procédure qu’ils ont à appliquer n’a pas été définie par la constitution Excommunicamus. C’est empiriquement, et avec de grandes disparités selon les régions, que des règles se sont fixées. Désignés parmi les prêtres expérimentés, les inquisiteurs doivent avoir une solide formation théologique et posséder les dispositions psychologiques adéquates. Il existe de nombreux cas d’inquisiteurs qui ont été punis ou révoqués parce qu’ils ont failli à leur responsabilité. L’exemple le plus célèbre est celui de Robert Le Bougre, qui officie dans le nord de la France : en 1233, ce dominicain prononce des sentences si sévères qu’elles amènent trois évêques à protester auprès du pape. Suspendu, le fautif retrouve ses pouvoirs six ans plus tard, mais recommence à appliquer une méthode particulièrement brutale ; en 1241, il est démis de ses fonctions et condamné à la prison perpétuelle.

La mission de l’inquisiteur est ponctuelle. Arrivé dans une localité qui lui a été désignée, il commence par une prédication générale, exposant la doctrine de l’Église avant d’énumérer les propositions hérétiques. L’inquisiteur publie ensuite deux édits. Le premier, l’édit de foi, oblige les fidèles, sous peine d’excommunication, à dénoncer les hérétiques et leurs complices. C’est la rupture matérielle avec les lois de l’Église qui est coupable : si l’erreur ne s’exprime pas extérieurement, il n’y a pas matière à procès. Le second, l’édit de grâce, accorde un délai de quinze à trente jours aux hérétiques pour se rétracter afin d’être pardonnés. Ce délai expiré, l’hérétique présumé est justiciable du tribunal inquisitorial.

"Une justice méthodique, formaliste plus tempérée que la justice civile" (Jean Sévillia)

C’est ici que la réalité historique bouscule les clichés.

L’image de l’Inquisition est si négative que tout un chacun s’imagine qu’elle constitue le règne de l’arbitraire. C’est exactement l’inverse ! L’Inquisition est une justice méthodique, formaliste et paperassière, souvent beaucoup plus tempérée que la justice civile.

Détenu en prison préventive ou restant libre, l’accusé a le droit de produire des témoins à décharge, de récuser ses juges et même, en cas d’appel, de récuser l’inquisiteur lui même. Au cours de son procès, il bénéficie d’un défenseur. Le premier interrogatoire a lieu en présence de prud’hommes, jury local constitué de clercs et de laïcs dont l’avis est entendu avant la sentence. Afin d’éviter des représailles, le nom des dénonciateurs est tenu secret, mais l’inquisiteur doit les communiquer aux assesseurs du procès qui ont à contrôler la véracité des accusations. Les accusés ont le droit de fournir préalablement le nom de ceux qui auraient un motif de leur nuire, ce qui est une manière de récuser leur déposition. En cas de faux témoignage, la sanction prévue équivaut à la peine encourue par l’accusé. Certains inquisiteurs préfèrent révéler l’identité des accusateurs, et procéder à une confrontation contradictoire. Si l’accusé maintient ses dénégations, il subit un interrogatoire complet dont le but est de recueillir ses aveux.

En 1235, le concile régional de Narbonne demande que la condamnation soit portée exclusivement après un aveu formel, ou au vu de preuves irréfutables.

Mieux vaut, estime l’assemblée, relâcher un coupable que condamner un innocent.

Pour obtenir cet aveu, la contrainte peut être utilisée : soit par la prolongation de l’emprisonnement (carcer duras), soit par la privation de nourriture, soit enfin par la torture. Longtemps l’Église y a été hostile. En 886, le pape Nicolas Ier déclarait que ce moyen « n’était admis ni par les lois humaines ni par les lois divines, car l’aveu doit être spontané », Au xW siècle, le décret de Gratien, une compilation de droit canonique, reprend cette condamnation. Mais au xme siècle, le développement du droit romain provoque le rétablissement de la torture dans la justice civile. En 1252, Innocent IV autorise de même son usage par les tribunaux ecclésiastiques, à des conditions précises : la victime ne doit risquer ni la mutilation ni la mort ; l’évêque du lieu doit avoir donné son accord ; et les aveux exprimés doivent être renouvelés librement pour être valables.

À l’issue de la procédure, et après consultation du jury, la sentence est prononcée au cours d’une assemblée publique appelée sermo generalis. Cette cérémonie solennelle réunit l’évêque, le clergé, les autorités civiles, les parents et amis du condamné. Après célébration de la messe, un sermon est prononcé. Les acquittés sont libérés, puis on annonce les peines infligées aux coupables.

L'anachronisme

En histoire, le péché majeur est l’anachronisme. Si l’on juge l’Inquisition d’après les critères intellectuels et moraux qui ont cours au xx e siècle, et spécialement d’après la liberté d’opinion, il est évident que ce système est révoltant. Mais au Moyen Âge, il n’a révolté personne.

Il ne faut pas oublier le point de départ de l’affaire : la réprobation suscitée par les hérétiques, l’indignation inspirée par leurs pratiques et leur révolte contre l’Église. Si surprenant que cela soit, les hommes du XIIIe siècle ont vécu l’Inquisition comme une délivrance. La, foi médiévale n’est pas une croyance individuelle : la société forme une communauté organique où tout se pense en termes collectifs. Renier la foi, la trahir ou l’altérer constituent donc des fautes ou des crimes dont le coupable doit répondre devant la société. Conforme à l’interdépendance du temporel et du spirituel qui caractérise l’époque, l’Inquisition représente, explique Régine Pernoud, "la réaction de défense d’une société à qui la foi paraît aussi importante que de nos jours la santé physique".

Aux yeux des fidèles, l’Église exerce légitimement son pouvoir de juridiction sur les âmes. Pour le comprendre, osons une analogie : au Moyen Âge, l’adhésion remportée par la répression de l’hérésie peut être comparée au consensus politique et moral qui, de nos jours, condamne le nazisme.

L'inquisition: "un progrès" (Jean Sévillia)

Au demeurant, du point de vue de la méthode judiciaire, l’Inquisition a représenté un progrès.

Là où l’hérésie déclenchait des réactions incontrôlées, émeutes populaires ou justice expéditive, l’institution ecclésiastique a introduit une procédure fondée sur l’enquête, sur le contrôle de la véracité des faits, sur la recherche de preuves et d’aveux, en s’appuyant sur des juges qui résistent aux passions de l’opinion. C’est à l’Inquisition qu’on doit l’institution du jury grâce auquel la sentence relève de la mise en délibéré et non de l’arbitraire du juge.

L'emmurement: un mythe

Peine plus grave, la prison (l’emmurement). Le mot est à l’origine d’une légende jamais les inquisiteurs n’ont fait emmurer vivant qui que ce soit ; un emmuré, c’est un prisonnier.

Il existe le mur étroit (la prison proprement dite) et le mur large (statut comparable à notre mise en résidence surveillée). En cas de deuil familial, de maladie, pendant les périodes de fêtes religieuses, les prisonniers obtiennent des permissions qu’ils passent chez eux. « Le pouvoir d’atténuer les sentences était fréquemment exercé  », souligne jean Guiraud.

Rareté de l'emploi de la torture, une technique prisée de l'époque

La torture ? Toutes les justices de l’époque y recourent. Mais le manuel d’inquisition de Nicolas Eymerich la réserve aux cas extrêmes et met en doute son utilité : « La question est trompeuse et inefficace. »

Henri Charles Lea, un historien américain du xrxe siècle, très hostile à l’Inquisition, livre cette observation : « Il est digne de remarquer que dans les fragments de procédure inquisitoriale qui nous sont parvenus, les allusions à la torture sont rares ».

Rareté des condamnations capitales

Le bûcher ? Emmanuel Le Roy Ladurie note que l’Inquisition en use fort peu. Là encore, le mythe ne résiste pas à l’examen. En premier lieu, les aveux spontanés ou les condamnations légères exposent à des peines purement religieuses : réciter des prières, assister à certains offices, jeûner, effectuer des dons aux églises, se rendre en pèlerinage dans un sanctuaire voisin ou, dans les cas graves, à Rome, à Saint Jacques de Compostelle ou à Jérusalem. Il peut être imposé de porter un signe distinctif sur les vêtements (une croix), humiliation souvent remplacée, dès le me siècle, par une amende.

Les condamnations capitales sont rares. Les victimes, dans ce cas, sont livrées au bras séculier, la justice laïque, qui pratique le bûcher. Ce supplice entraîne la mort par asphyxie. Mort atroce, mais la mort par pendaison ou décapitation, qui s’est pratiquée en Europe jusqu’au xxe siècle, ou la mort par injection qui se pratique aux États Unis sont elles plus douces ?

La recherche moderne ne cesse de réviser le nombre de victimes à la baisse. À Albi, ville de 8 000 habitants, de 1286 à 1329, sur une population cathare estimée à 250 croyants, 58 personnes seulement subissent des peines afflictives. De 1308 à 1323, l’inquisiteur Bernard Gui prononce 930 sentences : 139 sont des acquittements ; près de 286 imposent des pénitences religieuses (impositions de croix, pèlerinages ou service militaire en Terre sainte) ; 307 sentences condamnent à la prison ; 156 sentences se partagent entre des peines diverses (emprisonnements théoriques ou remises théoriques contre des défunts, exhumations, expositions au pilori, exil, destructions de maisons). Quant aux condamnations à mort, leur nombre s’élève à 42, soit une moyenne de trois par an sur quinze ans, à une période où l’Inquisition est particulièrement active. « L’Inquisition languedocienne, précise Michel Roquebert, brûlera infiniment moins de gens en un siècle que Simon de Montfort et ses croisés entre juillet 1210 et mai 1211. »

Au sens où l’entend le xxf siècle, l’Inquisition est intolérante. Mais au Moyen Âge, ce qui n’est pas toléré, c’est l’hérésie ou l’apostasie de la foi catholique : les fidèles des autres religions ne sont pas justiciables de l’Inquisition. En 1190, Clément III a déclaré prendre les juifs sous sa protection, défendant à tout chrétien de baptiser un juif contre son gré, de gêner les célébrations judaïques ou d’attenter au respect dû aux cimetières juifs ; ceux qui violeraient ces prescriptions, précisait le pape, tomberaient sous le coup de l’excommunication. En 1244, treize ans après la création de l’Inquisition, Grégoire IX insère cet acte pontifical dans le livre V de ses Décrétales, ce qui lui redonne force de loi.

La situation des juifs à l’époque médiévale a varié dans l’espace et le temps. Le sujet ne peut donc être abordé avec des vues simplificatrices, ou en projetant dans le passé des phénomènes contemporains. Le cas des juifs convertis au christianisme, revenus au judaïsme et poursuivis comme renégats choque la conscience moderne. S’il concerne essentiellement l’Inquisition espagnole, il y eut de rares cas dans la France médiévale, mais il s’agit d’un problème religieux et non d’une question raciale. Historiens du judaïsme, Esther Benbassa et jean Christophe Attias le constatent : "On peut certes parler d’antijudaïsme. Certainement pas d’antisémitisme. L’antijudaïsme ne vise pas à éliminer les Juifs comme race. Même la conversion théologique des juifs espérée par les chrétiens n’est pas une conversion forcée." En 1170, à Saint Gilles, un juif est administrateur du comte de Toulouse ; en 1173, un autre l’est du vicomte de Carcassonne. Au moment où l’Inquisition poursuit l’hérésie, des juifs sont établis à Toulouse, Carcassonne, Narbonne, Agde, Béziers, Montpellier, Lunel et Beaucaire. Entretenant écoles rabbiniques et synagogues, ces communautés possèdent des biens qui sont placés sous la garantie légale de la société civile et de l’Église. À une époque où les seuls prêteurs d’argent sont juifs ou lombards, la politique des Capétiens dans ce domaine les phases de détente alternant avec les moments où les usuriers sont expulsés du royaume a une cause sociale : pour éviter que les endettés ne se livrent à des actes de violence sur les prêteurs à gages, le roi décrète un moratoire des dettes et procède à l’expulsion des usuriers (qui d’ailleurs reviennent peu après). En 1268, Louis IX expulse du royaume les Lombards et les juifs. Ce qui est visé, insiste Jacques Le Goff, « c’est l’usure, non le marchand, ni l’étranger, ni même le juif. Il n’y a rien de racial dans l’attitude et les idées de Saint Louis ».

Après l’extinction de l’hérésie, l’Inquisition, en France, perd sa raison d’être. À la fin du XIIIe siècle, la fusion du temporel et du sacré, caractéristique de la société féodale, est en recul. Au fur et à mesure de l’affirmation de la puissance publique par la monarchie, l’État reprend en main l’ensemble du système judiciaire. On le voit à propos du conflit qui oppose Philippe le Bel à l’ordre du Temple. En 1310, si le procès des Templiers se déroule selon la forme d’un procès d’Inquisition, c’est le roi qui a pris l’initiative de l’accusation, et pour des raisons politiques. De 1378 à 1417, l’autorité de la papauté est ruinée par le Grand Schisme d’Occident, qui voit un pape en Avignon, un autre à Rome et un troisième à Pise. L’Inquisition médiévale tardive n’est plus indépendante : les inquisiteurs sont des instruments au service d’autres institutions, comme les officialités ou l’Université. Cela se vérifie, en 1430, lors du procès de Jeanne d’Arc. Aux XIVe et XVe siècles, les tribunaux ecclésiastiques ordinaires reprennent leurs prérogatives, et les tribunaux royaux montent en puissance. En France, la fin de l’Inquisition concorde avec la reconstitution de l’État. En Espagne, ce sera l’inverse.

la Croisade des Albigeois (Document DICI)

Dici.org [1]

Présentation du document

Ce texte est un extrait de l’œuvre apologétique de Jean Guiraud : Histoire partiale, histoire vraie (éditions Beauchesne, 1912).

A l’heure où les manuels scolaires de la IIIe République commençaient à étaler une explication partiale et donc faussée de l’histoire de l’Eglise et de tout ce qui touche à celle-ci, Jean Guiraud se mit à démonter pièce par pièce les faux arguments de l’anti-cléricalisme ; faux arguments qui ont néanmoins fait leur chemin dans les esprits, de telle sorte qu’il n’est pas anachronique d’avoir recours à l’argumentation donnée par Jean Guiraud.

Dans son œuvre Histoire partiale, histoire vraie, il a consacré un chapitre à chaque thème ; dans chaque chapitre, il a commencé par citer les extraits discutables des manuels scolaires avant de livrer la réfutation:

Aulard et Debidour (Cours supérieur, p. 91). La secte des Cathares (ou purs)… réprouvait la corruption et les excès de l’Eglise et voulait, tout en simplifiant le culte, ramener la morale chrétienne à une parfaite pureté… le pape Innocent III prescrivit contre eux, en 1208, une croisade qui dura plus de vingt ans et ne fut qu’un long brigandage… de grandes villes furent brûlées, on massacra des populations entières sans épargner les femmes et les enfants : tout le Midi de la France fut pillé, mis à feu et à sang.

(Cours moyen, p. 29) Les Albigeois, population du Midi de la France qui ne comprenait pas la religion chrétienne de la même manière que les catholiques, furent exterminés, au XIIIe siècle, par la volonté du pape Innocent III.

(Récits familiers, p. 71) Le clergé étant devenu très corrompu, une partie du peuple demandait que l’Eglise fût soumise à une réforme dont les partisans, nombreux surtout dans le Midi de la France, étaient généralement appelés Albigeois… les croisés venus du Nord se comportèrent avec férocité ; ils brûlaient leurs prisonniers par centaines.

Brossolette (Cours moyen, p. 22). Les Albigeois ne pratiquaient plus tout à fait la religion catholique… Béziers, Narbonne, Toulouse furent saccagées. Quatre images : 1. Les hérétiques du Midi bafouant saint Dominique ; 2. le comte de Toulouse faisant pénitence et frappé par des prêtres ; 3. le sac de Béziers ; 4. la grotte de l’Ombrives où des Albigeois sont murés.

Devinat (Cours élémentaire, p. 58). A l’appel du pape qui n’avait pu les convertir, les chevaliers du Nord de la France se ruèrent sur les Albigeois.

(Cours moyen, p. 14). Le pape fit d’abord prêcher par des moines, en particulier par un moine espagnol Dominique ; mais les hérétiques… ne se soumirent pas. Alors le pape recourut à l’épée.

Calvet (Cours moyen, p. 42). Ce fut une horrible tuerie… p. 36 "Les habitants du Languedoc soupçonnés d’hérésie" (Cf. Cours préparatoire, p. 36). (Cours élémentaire, p. 58). Dans le Midi de la France l’Eglise n’était pas aimée ; ainsi on raconte que les prêtres cachaient leur tonsure pour ne pas être insultés… les habitants en effet étaient des hérétiques… Le pape Innocent III envoya au comte de Toulouse Raymond VI, pour le rappeler à la foi, un légat qui fut assassiné… Indigné il prêcha une croisade.

Gauthier et Deschamps (Cours supérieur, p. 34). (Les Albigeois)… gens simples, de mœurs pacifiques mais peu austères, qui demeuraient en dehors de l’Eglise. A l’appel d’Innocent III, des milliers de pillards du Nord se ruèrent sur le beau pays des troubadours… le chef des pillards, Simon de Montfort, pour prix de ses exploits, reçut du pape les Etats du malheureux comte de Toulouse… ceux qui résistaient étaient mis à la torture, puis ensevelis vivants dans un cachot… cette guerre monstrueuse, inexcusable, qui détruisit la brillante civilisation du Midi, … réunit la France d’oïl et la France d’oc.

(Cours moyen, p. 12). Louis VIII eut le tort de participer à l’abominable croisade.

Guiot et Mane (Cours supérieur, p. 86). Les Albigeois, heureuse population, paisiblement adonnée au commerce, qui cultive la poésie, l’harmonieuse et sonore langue des troubadours… Sus à eux ! … ils ont des idées réputées hérétiques.

(Cours moyen, p. 52). La prospérité des villes du Languedoc excite la convoitise des seigneurs du Nord ; les habitants du Midi sont accusés d’hérésie.

Rogie et Despiques (Cours supérieur, p. 131) La doctrine des Albigeois voulait rétablir la pureté et la simplicité des mœurs des premiers hommes. La croisade contre les Albigeois est l’un des grands faits historiques que les auteurs des manuels et les historiens "laïques" reprochent avec le plus d’amertume à l’Eglise. Pour accentuer leurs griefs, ils chargent le Saint-Siège de toutes les responsabilités et font d’autre part un tableau idyllique des croyances et des mœurs des Albigeois. Avant d’examiner la sincérité des arguments qu’ils ont employés dans les deux cas, une observation préliminaire s’impose.

Contradictions anticléricales au sujet des Albigeois

Remarquons tout d’abord que nos auteurs se contredisent parfois si bien qu’il n’y a qu’à les opposer les uns aux autres pour mettre en doute leurs récits. Si nous en croyons MM. Aulard et Debidour et MM. Rogie et Despiques, les Albigeois auraient voulu réformer les mœurs du clergé. Austères, épris de vertu et de sainteté, ils auraient été scandalisés par la vie facile que menait dans le Midi de la France l’Eglise catholique, et auraient voulu y remédier en la ramenant aux pratiques pures du christianisme primitif. Au contraire MM. Gauthier et Deschamps écrivent que les Albigeois étaient des gens simples, de mœurs pacifiques et peu austères. Quelle a été l’origine de cette lutte et qui doit en porter la responsabilité ? C’est l’Eglise, qui par fanatisme a déchaîné la guerre sur des hommes paisibles et inoffensifs, disent MM. Aulard et Debidour, Devinat, Gauthier et Deschamps. Ce sont les seigneurs du Nord qui, poussées par la cupidité, ont pris pour prétexte la défense de l’orthodoxie et se sont rués sur des populations dont ils convoitaient les fortunes et les terres, disent MM. Guiot et Mane. Et lorsque l’Eglise fit prêcher la croisade contre les Albigeois, à quel mobile obéissait-elle ? Au fanatisme, insinuent la plupart des auteurs "laïques", au dépit de n’avoir pas pu convertir le Midi, écrit M. Devinat, au désir de venger son légat assassiné par ordre du comte de Toulouse, dit M. Calvet. Ces contradictions nous prouvent que les problèmes soulevés par la croisade des Albigeois sont multiples et délicats ; la plupart des historiens n’ont vu qu’un côté de la question, les autres leur ont échappé. L’ami de la vérité scientifique doit les envisager tous. Quand il l’aura fait, il s’apercevra que les faits sont plus complexes que ne le pensent en général nos primaires et que les responsabilités sont fort partagées dans une guerre à la fois religieuse et politique, dont les combattants ont été mis en mouvement par les mobiles les plus disparates : la foi et l’ambition, le service de Dieu et l’amour du pillage, et qui enfin a été dirigée à la fois par les chefs de la féodalité laïque et les représentants de l’Eglise. Mettre au compte du catholicisme des faits qui ont été inspirés par la politique féodale, des actes de cruauté et de spoliation dictés par la cupidité et l’ambition, serait souverainement injuste, surtout s’il est démontré que l’Eglise a protesté contre ces faits et condamné ces actes. C’est donc avec les plus grandes précautions qu’il faut aborder cette question délicate entre toutes, en se délivrant des préjugés et des passions des partis, pour ne laisser parler que les textes.

Ses doctrines théologiques et métaphysiques

Les jugements les plus contradictoires sont portés par les historiens anticatholiques sur les croyances et les mœurs des Albigeois. M. Calvet nous dit qu’ils étaient seulement "soupçonnés d’hérésie", MM. Guiot et Mane qu’ils avaient des "idées réputées hérétiques", et M. Brossolette "qu’ils ne pratiquaient pas tout à fait la religion catholique." La conclusion que ces auteurs veulent suggérer, c’est que la répression était d’autant plus barbare et odieuse que faible et en quelque sorte imperceptible était la nuance qui distinguait les Albigeois des catholiques. MM. Gauthier et Deschamps au contraire nous disent que les Albigeois "demeuraient en dehors de l’Eglise". De ces deux affirmations contradictoires ou en tout cas assez différentes l’une de l’autre, celle de MM. Gauthier et Deschamps est la vraie. En réalité, la métaphysique et la théologie des Cathares étaient aux antipodes de la métaphysique et de la théologie chrétiennes. L’Eglise enseigne que Dieu est un, les Cathares qu’il y a deux dieux, le Dieu bon et le Dieu mauvais, éternels tous les deux, également puissants et luttant sans cesse l’un contre l’autre. L’Eglise dit que notre monde a été créé par Dieu sous l’action de son amour et que l’homme a reçu de son Créateur l’existence pour son bien. Les Cathares prêchaient que la nature et l’homme sont l’œuvre du Dieu mauvais dont ils sont le jouet et sur lesquels il exerce sans cesse sa malignité. Pour les chrétiens, le Christ est Dieu lui-même, venant en ce monde pour expier la faute originelle de l’humanité, par l’œuvre de la Rédemption, pour les Cathares, c’était un éon ou émanation lointaine de la divinité, venu pour apporter à l’homme la science de ses origines et par là, le soustraire, non par la vertu de son sang, mais uniquement par sa doctrine, à sa misérable servitude ; et ainsi sur tous les points, c’était l’antagonisme déclaré entre le christianisme et l’albigéisme.1

Sa morale

De ces doctrines métaphysiques et théologiques, les Albigeois tiraient une morale en opposition formelle avec la morale chrétienne, et MM. Aulard et Debidour se trompent grossièrement quand ils nous les présentent comme voulant tout simplement "ramener la morale chrétienne à une parfaite pureté" ; en réalité, leur idéal moral était le contraire de l’idéal chrétien et entre l’un et l’autre aucune conciliation n’était possible. Quelles que soient les manières différentes dont les chrétiens ont essayé de mettre en pratique leurs principes, on peut cependant résumer en quelques propositions sûres la théorie que l’Eglise nous présente de la vie, de sa valeur et du but auquel elle doit tendre. Pour elle, la vie de ce monde n’est qu’une épreuve. Incliné vers le mal par les mauvais instincts de sa nature viciée, les séductions et les infirmités de la chair, les tentations du démon, l’homme est appelé au bien par la loi divine, les bonne tendances que la chute originelle n’a pas pu faire entièrement disparaître en lui, et surtout par ce secours divin qu’il suffit de demander pour l’avoir, qui décuple les forces de la volonté humaine, sans détruire sa liberté et sa responsabilité, et que l’on appelle la grâce. La perfection consiste à triompher des mauvais instincts de la chair, de telle manière que le corps demeure ce qu’il doit être, le serviteur de l’âme ; à subordonner tous les mouvements de l’âme à la charité, c’est-à-dire à l’amour de Dieu, de telle manière que Dieu soit à la fois le principe et la fin de l’homme, de toutes ses énergies, de toutes ses actions. Pour cela, il faut accepter avec résignation les épreuves de la vie, les traverser avec courage et faire de toutes les circonstances au milieu desquelles on se trouve des occasions de sanctification et de salut. Qui ne voit dès lors que pour le chrétien, la vie a un prix infini, puisqu’elle lui fournit le moyen d’acquérir la sainteté et la béatitude éternelle qui en est la conséquence ? Qui ne voit que, pour lui, les actions les plus vulgaires prennent une noblesse surnaturelle lorsque, faites en vue de Dieu, elles apparaissent avec un reflet de l’éternité, "sub specie æternitatis ?" Tout autre était l’idée de la vie que l’Albigeois tirait de sa conception de Dieu et de l’univers. Procédant à la foi du bien et du mal par une double création, l’homme était une contradiction vivante ; l’âme et le corps qui le composaient ne pouvaient jamais se concilier. Prétendre vouloir les mettre en harmonie était aussi absurde que de vouloir unir les contraires, la nuit et le jour, le bien et le mal, Dieu et Satan. Dans le corps, l’âme n’était qu’une captive et son supplice était aussi grand que celui de ces malheureux qu’on attachait jadis à des cadavres. Elle ne pouvait retrouver la paix qu’en reprenant possession de sa vie spirituelle et elle ne devait le faire que par sa séparation d’avec le corps. Le divorce de ces deux éléments inconciliables, c’est-à-dire la mort – la mort non seulement comme subie mais embrassée comme une délivrance, – était le premier pas vers le bonheur. Tout ce qui la précédait et la retardait n’était que misère et tyrannie. Ce monde n’était qu’une prison, et les actions humaines étaient méprisables parce que s’exerçant par un corps corrompu, elles portaient en elles le stigmate de sa corruption. Dès lors, le suicide s’imposait ; il était la conséquence directe de pareils principes, l’unique devoir de la vie étant de la détruire. Chez les Cathares, dit Mgr Douais2, le suicide était pour ainsi dire à l’ordre du jour. On en vit qui se faisaient ouvrir les veines et mouraient dans un bain ; d’autres prenaient des potions empoisonnées, ceux-ci se frappaient eux-mêmes. L’Endura semble avoir été le mode de suicide le plus répandu chez les Albigeois. Il consistait à se laisser mourir de faim. Doellinger en a relevé plusieurs cas dans des dépositions faites devant l’Inquisition, en 13083, et contenues dans le manuscrit latin 4269 de la Bibliothèque Nationale. Sans faire de cette pratique un devoir absolu, les chefs de la secte l’encourageaient et la présentaient comme une grande marque de sainteté. En mettant les "consolés" en endura aussitôt après leur initiation, ils les garantissaient par une mort prompte contre toute tentative d’apostasie et de péché, "ne perderent bonum quod receperant." Si tous les Albigeois ne se tuaient pas, ils n’en croyaient pas moins de leur devoir de tarir le plus possible en eux les sources et les manifestations de la vie. Ils regardaient comme leurs modèles et leurs saints ceux d’entre eux qui avaient atteint les profondeurs de l’anéantissement, le nirvana. On en trouvait en Languedoc. Barbeguera, femme de Lobent, seigneur de Puylaurens, alla voir par curiosité un de ces Parfaits. "Il lui apparut, racontait-elle, comme la merveille la plus étrange. Depuis fort longtemps, il était assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre, insensible à ce qui l’entourait."4

Négation du mariage

La théorie que se faisaient les Albigeois du mariage était la conséquence logique de l’idée profondément pessimiste qu’ils se faisaient de la vie. Si elle était, comme ils l’enseignaient, le plus grand des maux, il ne fallait pas se contenter de la détruire en soi-même par le suicide ou le nirvana ; il fallait aussi se garder de la communiquer à de nouveaux êtres que l’on faisait participer au malheur commun de l’humanité, en les appelant à l’existence. Aussi, lorsque les Cathares conféraient l’initiation du Consolamentum, ils faisaient souscrire à l’initié un engagement de chasteté perpétuelle.5 Les ministres albigeois ne cessaient de répéter que l’on péchait avec sa femme comme avec toute autre, le contrat et le sacrement de mariage n’étant pour eux que la légalisation et la régularisation de la débauche. Dans l’intransigeance farouche de leur chasteté, les Purs du XIIIe siècle trouvèrent la formule qu’ont reprise de nos jours les tenants de l’union libre et du droit au plaisir sexuel : "Matrimonium est meretricium6, le mariage est un concubinage légal".

Mariage et libertinage

Les hérétiques avaient une telle aversion pour le mariage qu’ils allaient jusqu’à déclarer que le libertinage lui était préférable et qu’il était plus grave "facere cum uxore sua quam cum alia muliere".7 Ce n’était pas là une boutade, car ils donnaient de cette opinion une raison tout à fait conforme à leurs principes. Il peut arriver souvent, disaient-ils, que l’on ait honte de son inconduite ; dans ce cas, si on s’y livre, on le fait en cachette. Il est dès lors toujours possible qu’on se repente et que l’on cesse ; et ainsi, presque toujours, le libertinage est caché et passager. Ce qu’il y a au contraire de particulièrement grave dans l’état de mariage, c’est qu’on n’en a pas honte et qu’on ne songe pas à s’en retirer, parce qu’on ne se doute pas du mal qui s’y commet. C’est là ce qui explique la condescendance vraiment étrange que les Parfaits montraient pour les désordres de leurs adhérents. Ils faisaient eux-mêmes profession de chasteté perpétuelle, fuyaient avec horreur les moindres occasions d’impureté ; et cependant ils admettaient dans leur société les concubines des Croyants et les faisaient participer à leurs rites les plus sacrés, même lorsqu’elles n’avaient aucune intention de s’amender. Les Croyants eux-mêmes n’avaient aucun scrupule de conserver leurs maîtresses, tout en acceptant la direction des Parfaits. Parmi les Croyants qui se pressaient, vers 1240, aux prédications de Bertrand Marty, à Montségur, nous distinguons plusieurs faux ménages : Guillelma Calveta amasia Petri Vitalis, Willelmus Raimundi de Roqua et Arnauda amasia ejus, Petrus Aura et Boneta amasia uxor ejus, Raimunda amasia Othonis de Massabrac."8 Ces concubines et ces bâtards, qui paraissent si souvent dans les assemblées cathares, ont fait accuser ces hérétiques des plus vilaines turpitudes. On a dit que leurs doctrines rigoristes n’étaient qu’un masque sous lequel se dissimulaient les pires excès. MM. Gauthier et Deschamps se font l’écho de ces accusations quand ils présentent les Albigeois comme des gens simples, de mœurs pacifiques et peu austères. D’autre part, il est certain que les populations se laissaient très souvent gagner par l’impression d’austérité que produisaient sur elles les Parfaits et c’est à cela que font allusion MM. Aulard et Debidour, Rogie et Despiques quand ils parlent des mœurs pures de ces hérétiques. Il est facile de résoudre cette apparente contradiction en se rappelant qu’il y avait deux sortes d’Albigeois : les Croyants qui donnaient leur sympathie aux doctrines cathares et subissaient incomplètement leur influence ; les Parfaits qui y adhéraient entièrement et en pratiquaient toutes les prescriptions. Du moment que les Croyants n’avaient pas reçu l’initiation complète, ils pouvaient à la rigueur vivre avec une femme, mais en dehors des liens du mariage. Tout commerce sexuel était sans doute mauvais, mais le concubinat pouvait se tolérer, et non le mariage parce que, en cas d’initiation complète, il semblait plus facile de rompre un lien non légal.

Négation de la famille

Il est inutile d’insister longuement sur les conséquences antisociales d’une pareille doctrine. Elle ne tendait à rien moins qu’à supprimer l’élément essentiel de toute société, la famille, en faisant de l’ensemble de l’humanité une vaste congrégation religieuse sans recrutement et sans lendemain. En attendant l’avènement de cet état de choses, qui devait sortir du triomphe des idées cathares, les Parfaits brisaient peu à peu, par suite des progrès de leur apostolat, les liens familiaux déjà formés. Quiconque voulait être sauvé, devant se soumettre à la loi de la chasteté rigoureuse, le mari quittait la femme, la femme le mari, les parents abandonnaient les enfants, fuyaient un foyer domestique qui ne leur inspirait que de l’horreur ; car l’hérésie leur enseignait "que personne ne saurait se sauver en restant avec son père et sa mère."9 Et ainsi disparaissait toute la morale domestique, avec la famille qui était sa raison d’être. Cette haine de la famille n’était d’ailleurs chez les Albigeois qu’une forme particulière de leur aversion pour tout ce qui était étranger à leur secte. Ils s’interdisaient toute relation avec quiconque ne pensait pas comme eux, si ce n’est lorsqu’ils jugeaient possible de le gagner à leurs propres doctrines et ils faisaient la même recommandation à leurs Croyants. Au jour de l’examen de conscience ou apparelhamentum, qui se présentait tous les mois, ils leur demandaient un compte sévère des rapports qu’ils avaient pu avoir avec les infidèles. Et cela se comprend : ils ne considéraient comme leur semblable, leur prochain, que celui qui, comme eux, était devenu, par le consolamentum, un fils de Dieu ; quant aux autres qui étaient restés dans le monde diabolique, ils appartenaient en quelque sorte à une autre race et étaient des inconnus pour ne pas dire des ennemis.10

Négation des sanctions sociales et de la patrie

Les autres engagements que prenaient les hérétiques en entrant dans la secte, allaient à l’encontre des principes sociaux sur lesquels reposent les constitutions de tous les états. Ils promettaient, au jour de leur initiation, de ne prêter aucun serment quod non jurarent11 ; car, enseignaient toutes les sectes cathares, juramentum non debet fieri. Il existe de nos jours des sectes philosophiques ou religieuses qui rejettent avec la même énergie le serment et l’on sait toutes les difficultés auxquelles elles donnent lieu dans une société qui, malgré sa "laïcisation", fait encore intervenir le serment dans les actes les plus importants de la vie sociale. Quels troubles, autrement profonds, de pareilles doctrines ne devaient-elles pas apporter dans les états du Moyen Age, où toutes les relations des hommes entre eux, des sujets avec leurs souverains, des vassaux avec leurs suzerains, des bourgeois d’une même ville, des membres d’une confrérie les uns avec les autres, étaient garanties par un serment, où enfin toute autorité tirait du serment sa légitimité ? C’était l’un des liens les plus solides du faisceau social que les Manichéens détruisaient ainsi, et en le faisant, ils avaient l’apparence de vrais anarchistes. Ils l’étaient vraiment quand ils déniaient à la société le droit de verser le sang pour se défendre contre les ennemis du dehors et du dedans, les envahisseurs et les malfaiteurs. Ils prenaient à la lettre et dans son sens le plus rigoureux, la parole du Christ, déclarant que quiconque tue par l’épée doit périr par l’épée, et ils en déduisaient la prohibition absolue non seulement de l’assassinat, mais encore de tout meurtre pour quelque raison que ce fût : nullo casu occidendum12. De ce principe découlaient les plus graves conséquences sociales et dans leur redoutable logique, les Albigeois ne reculaient pas devant elles. Toute guerre même juste dans ses causes, devenait criminelle par les meurtres qu’elle nécessitait : le soldat défendant sa vie sur le champ de bataille, après s’être armé pour la défense de son pays, était un assassin, au même titre que le plus vulgaire des malfaiteurs ; car rien ne pouvait l’autoriser à verser le sang humain. Pas plus que le soldat dans l’ardeur de la bataille, le juge et les autres dépositaires de l’autorité publique sur leurs sièges n’avaient le droit de prononcer des sentences capitales. "Dieu n’a pas voulu, disait l’Albigeois Pierre Garsias, que la justice des hommes pût condamner quelqu’un à mort"13 ; et lorsque l’un des adeptes de l’hérésie devint consul de Toulouse, il lui rappela la rigueur de ce principe.14 Les hérétiques du XIIIe siècle déniaient-ils à la société tout droit de répression ? Il est difficile de l’affirmer, car si la plupart d’entre eux semblaient le dire en proclamant "quod nullo modo facienda sint justitia, quod Deus non voluit justitiam", d’autres ne manquaient pas de restreindre cette négation absolue aux sentences capitales, "aliquem condemnando ad mortem". Ces derniers toutefois nous apparaissent comme des politiques, atténuant par des restrictions habiles la rigueur du précepte. La Somme nous dit en effet que toutes les sectes enseignaient quod vindicta non debet fieri, quod justitia non debet fieri per hominem ; ce qui semble bien indiquer que la pure doctrine cathare déniait absolument à la société le droit de punir. En tout cas, par la prohibition absolue du serment et de la guerre, par les restrictions du droit de justice, les Albigeois rendaient difficile l’existence et la conservation, non seulement de la société du Moyen Age, mais encore de toute société ; et l’on comprend que l’Eglise ait dénoncé sans relâche le péril que leurs doctrines pouvaient faire courir à l’humanité. "Il faut avouer, dit l’auteur des Additions à l’histoire du Languedoc, que les principes du manichéisme et ceux des hérétiques du XIIe siècle et du XIIIe siècle, attaquant les bases mêmes de la société, devaient produire les plus étranges, les plus dangereuses perturbations et ébranler pour toujours les lois et la société politique." Voilà les hérétiques que MM. Aulard et Debidour nous représentent comme de simples réformateurs du christianisme, MM. Gauthier et Deschamps comme "des gens simples et pacifiques" et MM. Guiot et Mane comme des hommes inoffensifs et doux ne rêvant que poésie. M. Lea, dans son Histoire de l’Inquisition,15 les a mieux compris. Quoique protestant et ennemi de l’Eglise, il a vu que le nihilisme des Albigeois marquait un retour à la barbarie, tandis que la doctrine chrétienne représentait la civilisation et le progrès. La victoire des Albigeois, c’était le déchaînement du fanatisme le plus terrible puisqu’il faisait gloire à l’homme de se suicider et un devoir à la famille de se dissoudre ; en les combattant, l’Eglise catholique défendit, avec la vérité dont elle est dépositaire, la cause de la vie, du progrès, de la civilisation. C’est ce que les documents répètent de toutes manières à ces historiens sans conscience qui tracent des Albigeois un portrait fantaisiste et faux, pour mieux les poser en victimes innocentes de l’Eglise.

Modération d’Innocent III n’employant d’abord que la persuasion

La plupart des manuels rejettent sur le pape Innocent III la responsabilité de la croisade contre les Albigeois et des excès que parfois commirent les croisés. Qu’y a-t-il de vrai dans cette assertion et peut-on dire que l’expédition des chevaliers du Nord contre les populations du Midi fut déchaînée par le fanatisme de la papauté ? Remarquons tout d’abord que l’Eglise commença par employer contre l’hérésie albigeoise les moyens de persuasion. Au cours du XIIe siècle, elle envoya contre elle des missionnaires dont le plus célèbre fut saint Bernard. Encore à la fin du XIIe et au commencement du XIIIe siècle, elle avait confié l’évangélisation du Midi aux prédications pacifiques des religieux Cisterciens dirigés par l’abbé de Cîteaux, légat du Saint-Siège. C’est ce que reconnaît M. Devinat quand il écrit : "le pape les fit d’abord prêcher par des moines et en particulier par un moine espagnol, Dominique.16 A ces procédés inspirés par la tolérance et la charité, les Albigeois répondirent par la haine et la violence. Lorsque saint Bernard alla prêcher chez eux, il dut affronter leurs injures. Saint Dominique fut de leur part l’objet de plusieurs tentatives d’assassinat.18 Le clergé catholique était, dans le pays du Midi de la France, opprimé, spolié de ses biens et même de ses églises. Quand la croisade des Albigeois fut décidée, les chanoines de Saint-Nazaire de Béziers avaient dû fortifier leur cathédrale pour y trouver un abri contre les violences des hérétiques.19 Ceux-ci avaient transformé en temples de leur secte les églises de Castelnaudary. Lorsqu’il prit possession de son siège de Toulouse, Foulques trouva la mense épiscopale totalement dilapidée par eux. Ainsi, avant d’être persécutés par les croisés du Nord, les Albigeois avaient commencé eux-mêmes par être persécuteurs. Plusieurs manuels scolaires le reconnaissent : M. Brossolette donne une image représentant "les hérétiques du Midi bafouant saint Dominique", et M. Calvet rapporte – ce qui d’ailleurs est vrai, – "que les prêtres cachaient leur tonsure pour ne pas être insultés." Malgré toutes ces provocations, Innocent III persista longtemps à n’employer que les armes de la persuasion. A ceux qui le poussaient aux actes de répression, il répondait qu’il voulait "la conversion des pécheurs et non leur extermination." Encore le 19 novembre 1206, il recommandait à ses légats les moyens pacifiques du bon exemple et de la prédication : "Nous vous ordonnons, leur écrivait-il, de choisir des hommes d’une vertu éprouvée et que vous jugerez capables de réussir dans cet apostolat. Prenant pour modèle la pauvreté du Christ, vêtus humblement mais pleins d’ardeur pour leur cause, ils iront trouver les hérétiques et par l’exemple de leur vie comme par leur enseignement, ils tâcheront, avec la grâce de Dieu, de les arracher à l’erreur. "Mais dans les premiers jours de 1208, survint un fait qui força le pape à modifier son attitude. Son légat, le moine cistercien Pierre de Castelnau, fut assassiné par un officier du comte de Toulouse auquel il avait reproché la faveur qu’il accordait aux hérétiques. Ce fut pour punir ce crime que le pape fit prêcher la croisade contre les Albigeois et leur protecteur le comte de Toulouse. C’est ce que reconnaît loyalement l’un des auteurs de manuels, M. Calvet : "Le pape Innocent III, dit-il, envoya au comte de Toulouse Raymond VI, pour le rappeler à la foi, un légat qui fut assassiné… indigné, il prêcha une croisade."

Prédication de la croisade provoquée par l’assassinat du légat Pierre de Castelnau

Rien n’est plus naturel : toute nation, toute puissance qui est insultée dans son ambassadeur en réclame justice par la guerre : ce fut parce que le dey d’Alger avait effleuré du bout de son éventail notre envoyé, que la France lui déclara la guerre en 1830 et commença la conquête de l’Algérie. Innocent III avait reçu du comte de Toulouse une injure autrement grave, puisque son ambassadeur était assassiné ; la justice la plus élémentaire, le droit des gens lui faisaient un devoir de demander raison d’un pareil attentat. La croisade était donc justifiée, non seulement par les doctrines subversives des Albigeois, et par les outrages de toutes sortes que depuis cent ans ils avaient accumulés contre les catholiques, mais aussi par ce meurtre qui frappait l’Eglise catholique tout entière dans la personne d’un légat du Saint-Siège.

Pendant la croisade, excès du côté des Albigeois comme du côté des croisés

Les manuels "laïques" insistent sur les excès qui furent commis au cours de la croisade et, fait curieux, ils n’en signalent que du côté des croisés. Ils sont "des brigands féroces qui n’ont cessé de tuer, de piller, de brûler" ; Gauthier et Deschamps voient dans leur chef, Simon de Montfort "un chef de pillards". A la guerre, cependant, les excès sont commis par les belligérants des deux côtés, parce que ce ne sont pas des saints qui luttent contre des diables, mais des hommes contre des hommes et que l’humanité se retrouve avec ses mauvais instincts sous quelque drapeau qu’elle combatte. De fait les documents, moins discrets que les manuels, signalent des actes de cruauté et de brigandage, commis par les Albigeois comme par les croisés. Lorsque, en 1213, le comte de Toulouse prit aux croisé le château de Pujol (Haute-Garonne) il souilla sa victoire par un odieux massacre. Bien qu’il eut promis la vie sauve à tous les assiégés, en acceptant leur capitulation, il fit tuer sur le champ leur chef, Simon de Lisesne, fit conduire à Toulouse les autres prisonniers ; "soixante des principaux y furent pendus, après qu’on les eut fait promener dans la ville, attachés à la queue de leurs chevaux et que tout le reste de la garnison fut passée au fil de l’épée."20 L’un des chefs des Albigeois, le comte de Foix, se vantait ainsi, devant le concile de Latran, de toutes les cruautés qu’il avait fait subir aux croisés : "Ceux-là, traîtres et parjures, aucun n’a été pris par moi et par les miens qu’il n’ait perdu les yeux, les pieds, les poings et les doigts. J’ai plaisir à la pensée de ceux que j’ai mis à mort et je regrette de n’avoir pu en saisir beaucoup plus." Il faisait ainsi allusion à six mille croisés allemands qu’il avait surpris dans une embuscade et à peu près tous tués. Un chevalier du Midi, Arnaud de Villemur, entendant reprocher ce massacre au comte de Foix, s’écriait de son côté devant les Pères du Concile : "Seigneur, si j’avais su que ce méfait dût être mis en avant et qu’en la Cour de Rome, on en fit tant de bruit, je vous assure qu’il y en aurait eu davantage de ces croisés sans yeux et sans narines ! "21 Ce n’étaient donc pas seulement les croisés qui tuaient "leurs prisonniers par centaines… et se comportaient avec férocité" comme voudraient le faire croire MM. Aulard et Debidour ; les Albigeois pouvaient sur ce point rivaliser avec eux. Etaler les cruautés des uns et taire celle des autres c’est être partial et par conséquent faire œuvre antiscientifique. Nous nous garderont bien de notre côté d’imiter de semblables procédés en niant les actes de violence des croisés. Nous ne dissimulerons pas que le sac de Béziers fut marqué par un massacre qui, pour avoir été singulièrement exagéré par la passion anticléricale, n’en est pas moins réel ; nous savons aussi que des actes du même genre ont suivi la prise de Lavaur et en 1243, celle de Montségur.22

Innocent III rappelle souvent les croisés au respect de la justice et de la charité. Sa modération dans la victoire

Ces excès sont la triste conséquence des passions guerrières, et de nos jours, les progrès de la civilisation n’ont pas encore réussi à empêcher les cruautés inutiles de suivre trop souvent les victoires. Il serait injuste d’accuser l’Eglise de faits qu’elle s’efforça de prévenir. Elle chercha en effet à maintenir les croisés dans la modération, condamnant tous leurs excès et leur rappelant les principes chrétiens. Innocent III leur donna l’exemple de la miséricorde. Il avait appelé les croisés contre Raymond VI, meurtrier de son légat, mais lorsque deux ans plus tard, en 1210, ce même Raymond vaincu "ne sachant plus ce qu’il devait faire", vint à Rome implorer la clémence du Saint-Siège, Innocent III le reçut à bras ouverts : "il lui donna un manteau de prix, un anneau d’or fin, dont la pierre seule valait cinquante marcs d’argent et un cheval. Ils devinrent bons amis de cœur."23 En même temps, le pape écrivait à ses légats qui voulaient prononcer la déposition du comte de Toulouse, pour le leur défendre et les rappeler à la modération. "Vous dites qu’il est déchu de ses droits sur ses places fortes, comme ayant failli à sa parole ; mais il n’est pas convenable que l’Eglise s’enrichisse des dépouilles d’autrui. En vertu de la bienveillance apostolique, et sur l’avis de notre Conseil, nous avons décidé que le fait de n’avoir pas encore exécuté toutes les clauses du contrat, ne pouvait lui faire perdre son droit de propriété, pas plus que nous ne voulons nous prévaloir de l’engagement pris par lui de renoncer à certaines villes au cas où il n’obéirait pas à tous nos ordres. Par l’effet du même principe, nous avons enjoint à l’armée chrétienne qui opère selon nos prescriptions contre les hérétiques, de ne pas toucher à son domaine."24 A quelque temps de là, le légat Arnaud de Cîteaux rappela les principes de charité du pape aux croisés qui venaient de prendre la place forte de Minerve, et ce fut malgré sa défense formelle que des exécutions suivirent cette victoire ; l’un des chefs de l’armés, Mauvoisin, lui avait déclaré que les seigneurs n’accepteraient pas les conditions pleines de modération qu’il avait promises aux vaincus25. Aussitôt que la défaite de Raymond VI eut suffisamment puni le comte de Toulouse, Innocent III voulut mettre fin à la croisade ; il le signifiait, dès le 15 janvier 1213, à l’archevêque de Narbonne. "Des renards détruisaient dans le Languedoc la vigne du Seigneur, on les a capturés. Par la grâce de Dieu et la vertu des opérations de la guerre, l’affaire de la foi a pris fin en ce pays avec un succès très suffisant… En conséquence nous t’engageons à t’entendre avec notre cher fils, l’illustre roi d’Aragon, et avec les comtes, barons et autres personnes avisées dont l’aide te paraîtra nécessaire pour arrêter des conventions de trêve et de paix. Applique-toi avec zèle à pacifier tout le Languedoc ; cesse de provoquer le peuple chrétien à la guerre contre l’hérésie et ne le fatigue plus par la prédication des indulgences que le Siège apostolique a promises autrefois pour cet objet."26

Il aurait voulu clore la croisade en 1213

Cette lettre est de la plus haute importance ; car elle prouve que, pour Innocent III, la Croisade était terminée à la fin de 1212 ; si elle dura encore seize ans, ce fut malgré le Saint-Siège. Il en avait été de cette expédition comme de la croisade de 1204, qui au lieu de se diriger sur Jérusalem, comme le voulait le pape, avait abouti à la prise de Constantinople ; les intérêts politiques l’avaient emporté sur les intérêts religieux, les convoitises des princes sur la défense de la chrétienté. La croisade, à dater de 1213, n’était plus qu’une guerre poursuivie par les seigneurs du Nord, pour déposséder les seigneurs du Midi, par les rois de France pour réunir à la couronne la magnifique province qu’était le Languedoc. Il serait souverainement injuste, dans ces conditions, de rendre l’Eglise coupable d’une guerre qu’elle n’a plus approuvée et encore moins dirigée, et d’actes de spoliation et de conquête qui sont dus à l’ambition personnelle des chevaliers et des chefs de l’expédition.

Hommage de M. Luchaire à la sagesse du pape

Tout en désapprouvant la continuation de la guerre, Innocent III continua à la surveiller pour défendre les opprimés et rappeler sans cesse les vainqueurs à la modération et à la justice. En 1215, dépouillés de leurs terres par la victoire de Simon de Montfort, Raymond VI et son fils demandèrent la protection du pape dont ils connaissaient la justice et la charité et leur espoir ne fut pas trompé.27 "Garde-toi de désespérer, répondit Innocent III aux supplications du comte de Toulouse. Si Dieu me laisse assez vivre pour que je puisse gouverner selon la justice, je ferai monter ton droit si haut que tu n’auras plus cause de t’en plaindre ni à Dieu ni à moi. Tu me laisseras ton fils : car je veux chercher par quel moyen je pourrai lui donner ton héritage." En attendant, par un décret qui essaya de concilier le droit de conquête de Simon de Montfort et les droits héréditaires de Raymond VI, le pape partagea entre eux les anciennes possessions des comtes de Toulouse. "Qu’on examine de près la rédaction de cet instrument, reconnaît loyalement M. Luchaire, et on y verra qu’Innocent III a encore fait ce qu’il a pu pour atténuer le gain des vainqueurs et ménager l’autre parti." Enfin, le dernier acte d’Innocent III dans le Languedoc, – acte qu’il accomplit le 21 décembre 1215,28 six mois avant sa mort – fut encore en faveur des Albigeois vaincus contre les vainqueurs. Il donna mission à l’évêque de Nîmes et à l’archidiacre de Conflans "de reprendre au chef des croisés le château de Foix et de faire une enquête pour savoir au juste dans quelles circonstances le domaine du comte avait été envahi et annexé aux terres conquises." C’était remettre en question la légitimité des mesures prises contre Raymond-Roger, l’homme que les partisans de la croisade redoutaient le plus, parce qu’il les avaient combattus avec le plus d’énergie et aussi de cruauté. M. Luchaire qui cite ce fait le commente en faisant ressortir l’esprit de justice du pape : "N’ayant pu maintenir à la croisade son caractère religieux, il voulait empêcher qu’elle aboutît dans l’ordre temporel à ses conséquences extrêmes. A plusieurs reprises, il avait défendu contre les violents la cause de la modération et de la justice."29 Le successeur d’Innocent III, Honorius III, suivait la même politique, lorsqu’en 1224 il essayait d’amener la pacification du Languedoc par un accord entre Raymond VII et Amaury de Montfort, fils de Simon, et lorsque bientôt après, il entamait, par l’intermédiaire du cardinal Conrad, son légat, les négociations qui devaient aboutir, en 1228, à la paix de Meaux et à la fin de la guerre des Albigeois.30

Conclusion

Arrivés au terme de cette rapide esquisse, nous pouvons mettre au point, d’après les documents, les questions que nos auteurs "laïques" ont traitées d’après leurs passions anticléricales. Ils nous présentaient les Albigeois comme des hommes doux et inoffensifs, les documents nous ont fait constater le caractère fanatique, barbare même, nihiliste et anarchiste des doctrines albigeoises.

Ils nous présentaient les hérétiques du midi comme des rêveurs et nous les avons vus diriger contre l’Eglise leurs sarcasmes, leurs injures et leurs agressions. Ils nous présentaient Innocent III comme un sectaire déchaînant par fanatisme la croisade contre des pays pacifiques, et à la lumière des documents, ce pape nous est apparu comme un chrétien animé de sentiments de justice et de charité, employant tout d’abord les moyens de persuasion, ne recourant aux autres que pour punir l’assassinat de son légat, mais gardant toujours la plus grande modération et défendant contre les vainqueurs les droits de ses ennemis vaincus.

Ils insistaient uniquement sur les excès des croisés et les documents nous ont prouvé que les compagnons de Simon de Montfort n’ont pas eu le monopole de la cruauté, et que, sur ce point, les soldats du comte de Toulouse, du vicomte de Béziers et du comte de Foix se sont montrés leurs dignes émules. Enfin, ils ont voulu faire remonter jusqu’à l’Eglise la responsabilité de ces actes blâmables, et il se trouve que l’Eglise a essayé de les conjurer et qu’ils se sont multipliés lorsque, devenue de croisade simple guerre politique, l’expédition a échappé à sa direction.

Et ainsi une histoire vraiment scientifique, puisqu’elle se contente de laisser parler les documents, n’a pas de peine à convaincre de mensonge des pamphlets inspirés par l’esprit de haine et de secte.


1 Sur la théologie et la métaphysique des Albigeois, lire les chapitres que nous leur avons consacrés dans l’Albigéisme languedocien du XIIe siècle, introduction de notre Cartulaire de N.-D. de Prouille.

2 Douais. Les Albigeois, p. 253.

3 Doellinger, Dokumente.

4 Douais. Op. cit., p. 18.

5 "Quod non aliquam libidinem exercerent toto tempore vitæ suæ".

6 Ces notes reviennent à chaque instant dans les dépositions faites par les hérétiques devant l’Inquisition. Cf. le ms. 609 de la Bibliothèque de Toulouse fos 41 v et 64.

7 Doellinger, Dokumente, p. 23.

8 Bibliothèque nationale, collection Doat. N° 24 p. 59-60. Remarquons l’expression assez cynique amasia uxor.

9 "Quod homo non potest salvari cum patre et matre." Somme contre les hérétiques (résumé des doctrines des hérétiques par les Inquisiteurs), p. 132.

10 Ibid., p. 132.

11 Formule du Consolamentum ou initiation cathare. Sur le Consolamentum, voir le chapitre que nous lui avons consacré dans l’Albigéisme languedocien du XIIe siècle.

12 Doat. 92, p. 100. « Non est puniendum neque in aliquo casu occidendum.» Somme, p. 133. Proposition enseignée par toutes les sectes albigeoises: « Non licet alicui occidere. »

13 Doat. 92, p. 89.

14 Ibid., p. 100.

15 Lea, Histoire de l’Inquisition.

16 En faisant de S. Dominique un moine espagnol, M. Devinat commet une légère erreur. Quand saint Dominique commença ses missions en Languedoc, il était chanoine d’Osma ; or les chanoines n’étaient pas des moines. Voir à ce sujet notre Saint Dominique.

17 Vagandard. Vie de saint Bernard, t. II, p. 222.

18 J. Guiraud, Saint Dominique, p. 31.

19 Dom Vaissête, Histoire du Languedoc, (édition Molinier), VI, pp. 154 et suiv.

20 Innocent III dans Patrologie latine de Migne, t. 215, p. 1024. Potthast. Regesta pontifi cum romanorum, n° 2912.

21 Dom Vaissête, Histoire du Languedoc, (éd. Molinier), t. VI, p. 420.

22 MM. Aulard et Debidour commettent une erreur quand ils mettent au compte de l’Inquisition le meurtre des hérétiques de Montségur (Cours moyen, p. 33). Cet acte, que nul ne saurait d’ailleurs défendre, fut un fait de guerre dont seuls sont responsables les vainqueurs de Montségur ; les inquisiteurs n’y prirent aucune part et il n’y eut aucun jugement de l’Inquisition.

23 Chanson de la Croisade citée par Luchaire. Innocent III. La guerre des Albigeois, p. 152.

24 Innocent III cité par Luchaire, Op. cit., p. 153.

25 Luchaire, Op. cit., p. 166.

26 Innocent III, dans Patrologie latine de Migne, t. 216, p. 744. Potthast, n° 4648.

27 Luchaire, Op. cit., p. 255.

28 Ibid., p. 992. Potthast, n° 5014.

29 Luchaire, op. cit., p. 258-259.

30 Dom Vaissête, Histoire du Languedoc, (éd. Molinier), t. VI, pp. 579 et suiv.